Chapter 1
Adamson, chap I.]
[Note 137: Sur Mauchline, voir R. Chambers, tom. I, p. 170.--_Robert Burns at Mossgiel_ by William Jolly, chapters IV, V, VI--_Rambles through the Land of Burns_, by A. R. Adamson, chap. XV.]
C'est là que Burns a vécu la période la plus importante de sa vie, la plus dramatique et la plus féconde. Elle fut courte cependant. Bien que la plupart des biographies lui attribuent quatre années, elle n'a duré en réalité que deux ans et quelques mois. Mais ces deux années et demie, qui vont de Mars 1784 à Novembre 1786, sont certainement parmi les plus extraordinaires qui aient jamais été vécues par un homme. Il y a eu rarement, entassé en un temps si étroit, tant d'orages de colère et de passion, tant de vaillance, tant de gaîté, tant de travail, tant de fautes, de folies, de déceptions, et de désespoir. Qu'on ajoute à ce tumulte du coeur et des circonstances une production littéraire, soudaine, éclatante, d'une fougue et d'une variété sans rivales. Et au moment même où tant d'espoir et de génie semblaient écrasés par tant d'erreurs et d'infortunes, passe un coup de vent qui balaye toutes les menaces et laisse resplendir une gloire imprévue et merveilleuse. Les matelots, qu'un ouragan entraîne loin du pauvre havre, plonge dans les abîmes, flagelle aux flancs et aux faîtes des flots, et jette soudain sur une côte enchantée, connaissent seuls d'aussi extrêmes aventures et des péripéties aussi rapprochées.
* * * * *
Mais il convient d'abord de retracer le fond d'existence sur lequel ces événements se sont passés. La ferme était une petite construction un peu plus confortable que celles que la famille Burns avait habitées jusqu'alors. Elle était sur le modèle des maisons écossaises, comprenant en bas les deux pièces ordinaires que les écossais appellent _but_ et _ben_, c'est-à-dire la pièce du devant et la pièce intérieure. Au-dessus, se trouvait une manière d'étage, auquel on arrivait par une échelle de meunier et une trappe, et dont une partie était employée comme grenier, tandis que l'autre formait un galetas où couchaient les deux frères, sur un même lit. Une fenêtre de quatre vitres étroites éclairait cette chambrette; tout le mobilier consistait en une petite table de bois blanc placée sous la fenêtre, dans le tiroir de laquelle Burns rangeait ses papiers et ses poèmes[138]. La ferme était en commun, car tout le monde avait fourni ses économies pour la garnir. «Chaque membre de la famille, dit Gilbert, recevait les gages ordinaires pour le travail qu'il donnait sur la ferme. Les gages de mon frère et les miens étaient de 7 livres (175 frs.) par an, pour chacun. Pendant tout le temps que l'entreprise de la famille dura, c'est-à-dire quatre années, aussi bien que pendant la période précédente à Lochlea, ses dépenses n'excédèrent jamais son maigre revenu[139].» Tous travaillaient. Il n'y avait d'étrangers que trois gamins qui faisaient les commissions, lesquelles consistaient surtout à porter les lettres de Robert, ou qui aidaient aux diverses besognes. La ferme n'était pas très richement montée, ni en bétail ni en instruments. Avec bonne humeur Burns en a laissé l'inventaire complet. Il a quatre chevaux qui sont l'attelage de sa charrue: un bon vieux bidet, une jument rapide, mais à laquelle (Dieu lui pardonne ce péché avec les autres!) il a donné les éparvins un jour qu'il allait faire sa cour, une troisième bonne bête, et la quatrième, un maudit cheval des hautes terres têtu, farouche et fou; avec cela un beau poulain:
[Note 138: Chambers, tom. I, p. 145,--William Jolly, chap. II.--Adamson, chap. XIV.]
[Note 139: Gilbert Burns. _Narrative._]
De plus, un poulain, le roi des poulains Qui ont jamais couru devant une queue; S'il vit assez pour devenir une bête, Il me rapportera quinze livres pour le moins.
De voitures, je n'en ai que peu: Trois chariots dont deux ne sont guère neufs, Une vieille brouette, plutôt pour montre; Elle a une jambe et les deux bras brisés; J'ai fait un tisonnier avec la barre de fer, Et ma vieille mère a brûlé la roue.
Comme hommes, j'ai trois garnements de garçons, Des démons pour le bruit et le vacarme; L'un mène les chevaux, l'autre bat en grange, Et le petit Davock garde les vaches à la pâture[140].
[Note 140: _The Inventory._]
Le père étant mort, Robert était devenu le chef de la famille. Il s'acquittait de ce devoir avec courage, avec bonté et une familiarité qui n'empêchait pas le respect. C'était lui qui disait à haute voix la prière du soir[141]. Il s'occupait, d'une façon presque touchante, des jeunes gars qui étaient à son service et les interrogeait sur leur catéchisme. Ce devaient être parfois de singulières séances. Mais il n'y aurait rien d'étonnant à ce qu'il ait été un instituteur extraordinaire, et que ses leçons aient eu plus de clarté et d'éloquence que tous les sermons à dix lieues alentour. Il semble qu'il réussît assez bien avec ses élèves:
[Note 141: Chambers, tom. I, p. 160.]
Je les gouverne, comme je le dois, avec mesure, Et souvent je les secoue de fond en comble; Et sans faute, le dimanche soir, comme il sied, Je les retourne dru sur le catéchisme; Si bien, ma foi! que le petiot Davock est devenu si fort, Bien qu'à peine plus haut que votre jambe, Qu'il vous dévidera la Grâce Efficace Aussi vitement que quiconque dans la maison[142].
[Note 142: _The Inventory._]
À défaut d'autres exemples il donnait celui du travail. C'était toujours le laboureur infatigable, le rude manieur de fléau, abattant la besogne de quatre hommes et allégeant de sa gaîté le labeur commun. Il s'était mis à l'oeuvre avec les meilleures intentions du monde. «J'entrai dans cette ferme avec une ferme résolution: _allons, mettons-nous-y, je veux être raisonnable._ Je lus des livres de fermage, je calculai les moissons, je suivis les marchés--bref, en dépit du démon et du monde et de la chair, je crois que je serais devenu un homme sage, n'était que la première année, par suite de l'achat de mauvaises semences, la seconde, par suite d'une moisson tardive, nous perdîmes la moitié de nos récoltes. Cela renversa toute ma sagesse et je m'en retournai comme le chien à son vomissement, comme la truie qui a été lavée à son vautrement dans la boue[143].» Il semble avoir inspiré aux siens un mélange d'affection, d'admiration et de blâme tendre, un de ces blâmes qu'on ne s'avoue pas, tant les fautes qu'il condamne semblent, à ceux qui en souffrent, faire partie de la supériorité de celui qui les commet. On l'excusait parce que c'était lui et qu'il n'était pas comme les autres. Si Gilbert en avait fait la moitié, il aurait vite vu la différence. On passait tout à Robert. C'était donc, en résumé, une vie de fermier qui n'était pas sans dignité, mais qui déroulait, à travers les saisons, ses labeurs et ses fatigues: le labour, les semailles, le hersage, la moisson, le battage dans la grange. Elle avait aussi ses fêtes, les rentrées de récolte en été, et en hiver les veillées qu'il devait chanter dans sa fameuse pièce de _la Toussaint_.
[Note 143: _Autobiographical Letter to Dr Moore._]
À ces occupations s'ajoutaient des visites fréquentes à Mauchline, car il était toujours le sel et le pétillement de toutes les réunions; des causeries avec des hommes comme Gavin Hamilton ou le Dr Mackenzie; des descentes à Tarbolton où était la loge maçonnique à laquelle il continuait d'appartenir. Tout cela n'allait pas sans séances prolongées au cabaret, surtout les soirs de Tarbolton. La franc-maçonnerie, même du rite écossais, aimait alors le choc des verres. Gilbert dit que l'initiation de Robert avait été son introduction à la vie de joyeux compagnon[144]. Il ajoute néanmoins que, pendant tout le séjour à Lochlea et presque jusqu'à la fin du séjour à Mauchline, il ne vit jamais son frère pris de boisson. «Malgré ces circonstances et l'éloge qu'il a fait du breuvage écossais,--lequel semble avoir trompé ses historiens--je ne me rappelle pas pendant ces sept années, ni jusqu'à la fin de la période où il commença à devenir auteur, quand sa célébrité grandissante le jeta en de fréquentes sociétés, l'avoir jamais vu en état d'ivresse; il n'était nullement adonné à la boisson[144].» Cette attestation fraternelle est, sans doute, vraie en gros; mais il y a grand espace entre une habitude d'ivrognerie et des excès passagers. Il est difficile, quand on connaît les moeurs des paysans écossais de ce temps, de ne pas admettre que Burns y était entraîné. Si cela ne lui est pas arrivé, ses pièces sur le whiskey seraient une exception unique dans son oeuvre et les seules qui n'auraient pas pour support quelque réalité dans sa vie.
[Note 144: Gilbert Burns. _Narrative._]
C'est donc sur cette routine que se sont superposés les événements qui ont marqué le séjour de Burns à Mauchline. Quoiqu'ils s'offrent comme un tout lumineux et orageux à la fois, où les tristesses et les clartés se mêlant éclatent les unes dans les autres, étrange jeu de toutes les humeurs de la destinée, il faut cependant en dégager les divers éléments sans oublier qu'ils agissent simultanément les uns sur les autres. Il sont au nombre de trois: sa lutte contre le clergé local, le développement de sa vocation et de sa production littéraire et une série de drames d'amour dont les conséquences pèseront sur toute sa vie.
I.
LA LUTTE CONTRE LE CLERGÉ.
Pour bien comprendre les causes et les circonstances de la révolte de Burns contre le clergé, il faut se rendre compte de la façon dont la religion était arrivée à s'emparer de toute la vie écossaise, il faut se représenter le contrôle intolérable et l'espèce d'inquisition que le pouvoir ecclésiastique avait fini par exercer sur tous les actes même les plus privés; il faut sentir de quel poids cette organisation pouvait peser sur l'existence quotidienne et comment il se faisait que rien ne lui échappait.
En Angleterre, la Réforme s'était faite par la royauté; elle avait conservé l'autorité des évêques et une hiérarchie qui rattachait le clergé au trône. Mais en Écosse, où la nature du pays rendait l'aristocratie presque indépendante et où la violence de l'histoire avait empêché le développement des villes et la formation d'une bourgeoisie qui pût lui faire contrepoids[145], la royauté n'avait trouvé d'appui contre les nobles que sur le clergé[146]. Quand celui-ci fut attaqué, elle le défendit, et la Réformation se fit contre elle et lui, par l'union des grands et du peuple[147]. Dès le début de la nouvelle église naissante, l'influence de Knox qui, pendant ses visites et son séjour à Genève, s'était pénétré des principes de Calvin, avait contribué à lui donner une forme plus démocratique, comme il apparaît d'après le premier _Livre de Discipline_ de 1560[148]. Ce règlement remettait l'élection des Ministres au peuple, après un examen public, fait par les Ministres et les Anciens, sur les points de controverse entre les Protestants et les Catholiques[149]. Un peu plus tard, la querelle qui survint, à propos des anciens biens ecclésiastiques, entre les nobles qui avaient tout accaparé et le clergé protestant qui en réclamait une partie, sépara le clergé de la noblesse, et le rejeta davantage du côté du peuple[150]. Par ces ruptures, toute la hiérarchie périt successivement, et les liens qui pouvaient rattacher l'organisation religieuse au gouvernement furent brisés. Le clergé fut de plus en plus poussé vers le peuple[151]. Sa pauvreté même contribua à l'y unir plus étroitement. Il devint plus indépendant du pouvoir civil et plus démocratique, jusqu'au point où l'organisation religieuse fut tout à fait en dehors de l'organisation politique, et où tout ce qui pouvait rattacher l'Église à l'État fut aboli. La paroisse devint le seul organisme religieux et un organisme absolument libre. Toutes les paroisses furent égales entre elles; elles n'eurent au-dessus d'elles que des assemblées représentatives émanées d'elles, comme les Presbytères qui étaient une sorte de conseil des paroisses, les Synodes qui étaient formés par la réunion des Presbytères, et enfin l'Assemblée Générale qui se réunissait tous les ans à Édimbourg, véritable parlement ecclésiastique et une des forces du pays[152].
[Note 145: Robertson. _History of Scotland_, Book I, au commencement.]
[Note 146: Robertson. _History of Scotland_, Book I. Voir le commencement du règne de Jacques V.--Hill Burton. _History of Scotland_, tom. III, chapitre XXXVIII; _Power of the Clergy_.--Buckle. _History of Civilisation in England_, tom. III, chap. II; les cinquante premières pages.--Merle d'Aubigné. _Histoire de la Réformation en Europe_, etc. _Écosse_, chapitre I: _Lutte entre la Royauté et la Noblesse._--Mackintosh. _History of Civilisation in Scotland_, chap. XIII, sect. II. pag. 60-65.--Mignet. _Marie Stuart_, tom. I, p. 14 et 15 et 66-67.]
[Note 147: Buckle, tome III, chap. II, p. 58-68.--Hill Burton, tom. III, chap. XXXVIII, _The Lords of the Congregation_.--Robertson, Book III. Année 1560.]
[Note 148: Robertson. Book III, année 1560. Bien que l'histoire de Robertson soit sans doute moins nourrie de documents que des histoires plus récentes, la vigueur et la portée philosophique de ce remarquable esprit lui fournissent parfois des résumés ou des explications de faits clairs et pénétrants.--Mac Crie. _Life of John Knox._ Period V, commencement.]
[Note 149: Tytler. _History of Scotland_, vol. III, p. 131.--Mackintosh. _History of Civilization in Scotland_, chap. XV, vol. II, p. 137.]
[Note 150: Voir sur cette importante rupture, Robertson, p. 64, 68 et 75-76. Robertson, qui fut longtemps Modérateur de l'Assemblée Générale, possédait ces questions comme historien et comme ecclésiastique.--Hill Burton. _History_, vol. III, chap. XLI, pp. 36 et suiv. _Disposal of Ecclesiastical Revenues_.]
[Note 151: Buckle. _History of Civilisation in England_, vol. III, chap. II, p. 99.]
[Note 152: On trouve un exposé clair de cette organisation ecclésiastique de l'Écosse, avec le nombre des paroisses, presbytères, synodes, etc. au XVIIIe siècle, dans la _Magnæ Britanniæ notitia or Present State of Great Britain_ by John Chamberlayne. L'édition que nous avons est de MDCCLV, vers la date de la naissance de Burns.]
Les austères origines calvinistes, l'aspect du pays, la dureté des longues persécutions entreprises pour rétablir l'épiscopat, conspirèrent pour donner à la nouvelle religion un esprit de tristesse. De cette disposition, sortirent un culte morose, une morale implacable et une discipline inflexible, au-dessus des forces humaines.
Les églises étaient laides, nues, froides, plus semblables à des granges qu'à des temples[153]. Toute image en était proscrite comme sentant la superstition. Tout embellissement du culte était interdit[154]; tel était le préjugé sur ce point que, même de notre temps, un ministre d'Édimbourg, ayant introduit dans son église un harmonium, cela fut considéré comme une innovation dangereuse que l'Assemblée Générale songea à réprimer[155]. Entre ces murs dégarnis, se déroulaient d'interminables services, monotones, dépouillés de tout ce qui fait la pompe et la poésie de la Religion, consistant en psalmodies, en lectures, en prières improvisées et en sermons démesurés[156]. Ces services s'éternisaient pendant des journées entières, et, dans la contrée de l'ouest, occupaient les dimanches de l'aube au crépuscule[157]. Les sermons ordinaires duraient deux heures; quelques-uns, trois, quatre ou cinq; dans les grandes circonstances, plusieurs ministres étaient présents afin de se relayer au fur et à mesure que l'un d'eux était épuisé[158]. Les sermons étaient exclusivement doctrinaux; ils évitaient toute tendance morale et pratique; ils portaient constamment sur les mêmes points: la chute de l'homme dans Adam, son salut par le Christ, la purification par la foi, la Nouvelle-Alliance; ils retombaient sans cesse dans les mêmes divisions, pleins d'interminables et fastidieuses répétitions[159]. Le fanatisme des traditions, l'habitude de prêcher en plein air, la lourdeur des auditeurs avaient amené un style d'éloquence véhément, bruyant, plein de fureur et de gestes, tumultueux, une nuée d'éclairs et de tonnerre d'où le prédicateur descendait la voix brisée et le visage couvert de sueur[160].
[Note 153: _Scotland Social and Domestic_, by Rev. Charles Rogers. Introduction, p. 19.]
[Note 154: Voir d'amusantes anecdotes et remarques à ce sujet dans les _Reminiscences of Scottish Life and Character_, by Dean Ramsay, chap. II, p. 11 et suiv.]
[Note 155: Voir, au sujet de cette question de l'orgue dans les églises: _Scotland Social and Domestic_, by Rev. Charles Rogers. Introduction, p. 28.]
[Note 156: _Id._, p. 24.]
[Note 157: Chambers. _Domestic Annals of Scotland_, vol. III, p. 271.--Voir Ch. Rogers, _Scotland_, etc., p. 24.]
[Note 158: Buckle. _History of Civilization in England_, vol. III, p. 203 et suivantes.]
[Note 159: Dean Ramsay. _Reminiscences_, p. 29.]
[Note 160: Buckle. _Id._, pag. 289.--Voir aussi dans Dean Ramsay, p. 207, l'anecdote des deux sacristains qui discutent les mérites de leurs ministres; et page 208.]
De ces harangues furibondes tombait une doctrine de terreur et de tremblement. Pas un mot de pardon, de miséricorde ou d'espérance; rien que des avertissements et des prophéties de souffrances éternelles[161]. C'était l'esprit sauvage et dur de l'Ancien Testament; ce qu'il y a d'indulgence et de tendresse dans le Nouveau leur restait inconnu. Le divin sourire du Christ n'éclairait pas ces sombres esprits; ils n'auraient pas compris ces mots charmants, par lesquels le désigne le plus hébraïque pourtant de nos orateurs, lorsqu'il l'appelle: «Cet enchanteur céleste[162].» Dean Stanley a bien marqué le caractère judaïque de cette théologie: «L'immense prépondérance de l'enseignement de l'Ancien Testament et de quelques-unes des moins importantes parties de l'Ancien Testament sur l'enseignement du Nouveau et de la partie la plus essentielle du Nouveau, devait nécessairement mutiler, rétrécir et aigrir l'enseignement religieux du pays[163].» Celui-ci n'avait pris du nouveau Testament que l'idée de l'Enfer, et appliquant à des châtiments sans fin, la rigueur que l'ancien Testament appliquait à des châtiments corporels, ils avaient fait sortir de ce mélange une religion qui rendait éternelles les férocités de la Bible.
[Note 161: Buckle. _Id._, tom. III, p. 238.--Voir aussi les exemples qu'il donne dans les notes.]
[Note 162: Bossuet.]
[Note 163: Dean Stanley. _Lectures on the History of the Church of Scotland._ Lecture II, p. 83.]
Un dieu terrible planait sur cette religion sinistre, juge de colère et de vengeance, un Jéhovah irrité et inexorable, dont la main était toujours levée sur le genre humain. C'est de lui que venaient les inondations, les tremblements de terre, les pestilences et les famines, lui qui envoyait les vents avec l'ordre de détruire, qui balayait la terre du déchaînement de son courroux. C'était le Dieu des puritains, mais plus sombre encore. Les catastrophes de la nature étaient les signes de son déplaisir. Par lui, le monde était sans cesse menacé de destruction; les feux d'en bas, les météores d'en haut allumaient dans le ciel des signaux d'alarmes; les étais et les piliers de notre planète semblaient craquer; les éléments troublés proclamaient la ruine universelle et le moment présent n'était qu'un répit[164]. S'il apparaissait tel dans les vers du tendre et délicat Cowper, on devine quel aspect il devait prendre dans les déclamations d'hommes incultes, grossiers et durs.
[Note 164: Cowper. _The Task._ Book II, vers 150 et suivants.]
En même temps qu'ils se faisaient du Tout-Puissant une idée si terrible, ils représentaient l'Ennemi occupé sans cesse au milieu d'eux à son oeuvre de perdition. Ses stratagèmes étaient infinis, car, depuis cinq mille ans qu'il s'étudiait à perdre l'homme, il était presque irrésistible. Il rôdait toujours autour de ses victimes. Et ce n'était pas sous la forme toute morale du péché; c'était un être réel, présent, qu'on pouvait rencontrer chaque jour et surtout chaque nuit «quand les vieux châteaux ruinés et gris font des signes de tête à la lune[165].» Il n'y avait pas de village où quelqu'un ne l'eût vu, sous une des mille figures qu'il prenait. On vivait en un péril constant, au milieu de la trame de ruses que lui et ses méchants esprits ourdissaient, tendaient partout. De quelque côté qu'on se tournât, c'étaient des menaces et des dangers. Les âmes semblaient des oiseaux éperdus entre des cieux de fer d'où un Dieu implacable lançait ses jugements et des gouffres de feu où le Démon leur préparait d'éternelles tortures. Et quel enfer! C'était un des triomphes des prédicants que de le représenter de façon à faire dresser les cheveux. Les supplices les plus atroces qui puissent déchirer et tordre le corps et l'âme de l'homme, les raffinements de souffrances, étaient énumérés et décrits avec complaisance. Dans une atmosphère de cris et de hurlements, les damnés étaient fouettés de scorpions, plongés dans de l'huile ou du plomb bouillants, suspendus à des crocs par la langue[166]. Des scènes plus affreuses complétaient celles-là. Les enfants, dans leurs supplices, accablaient leurs parents de reproches et de malédictions[167]. Ce qui s'est dépensé de poésie et d'éloquence sombre, dans ces tableaux d'une imagination horrible et parfois grandiose, est incroyable. On ferait avec les extraits des prédications écossaises un poème de tortures auprès duquel celui de Dante perdrait sa terreur. Et quelle chance d'échapper à ces horreurs? Les élus étaient si peu nombreux que chacun pouvait se considérer comme un damné. C'était dans toute sa rigueur le puritanisme, la doctrine effrayante qui mena Bunyan à l'illuminisme et Cowper à la démence.
[Note 165: _Address to the Deil._]
[Note 166: Buckle, tome III, p. 240.]
[Note 167: Id., p. 242.--Lire pour avoir la collection de ces horreurs, dans l'ouvrage fameux de Th. Boston, _Human Nature in its Fourfold State_, le dernier chapitre, _Hell_. C'est un cauchemar. Ce fut un des livres les plus populaires en Écosse au XVIIIe siècle.]
* * * * *
Chose redoutable! cette doctrine ne se contentait pas de régner sur les âmes; elle avait ici, à son service, une organisation pratique qui s'étendait sur tout ce pays et pénétrait dans ses moindres recoins. Un gouvernement théocratique, qui avait mis la main sur une partie des attributions du pouvoir civil, avait subjugué tout le pays et le terrassait. C'est ce qui constitue la forme religieuse si curieuse du Presbytérianisme, qui n'a eu son complet développement qu'en Écosse, où il n'a pas trouvé la limite des autres sectes, ni l'obstacle du pouvoir civil. Il était seul maître du pays.
Le clergé s'était arrogé le droit de juger et de punir certaines fautes. Chaque paroisse était gouvernée par un tribunal ecclésiastique. Ce tribunal, appelé _Kirk session_ ou session ecclésiastique, était composé du ministre et de plusieurs _elders_ ou anciens, généralement au nombre de trois. Le premier _Livre de Discipline_ de 1561 avait voulu que ces anciens fussent nommés par la Congrégation et pour une année; mais celui de 1581 avait été moins libéral et, d'après la coutume devenue prévalente, ils étaient choisis par la Kirk session, qui se recrutait ainsi elle-même, et choisis à vie, sauf désunion, départ de la paroisse ou déposition[168]. Ils avaient un vote égal à celui du ministre et cette introduction de l'élément laïque dans toutes les assemblées ecclésiastiques est une des originalités et fut une des forces du Presbytérianisme. Ils devaient aider le ministre dans ses fonctions pastorales, l'assister dans les cérémonies comme la communion, le catéchisme, les visites, la distribution de l'argent aux pauvres. La Kirk session se réunissait une fois par semaine. Si elle ne s'était occupée que de l'administration de l'église, elle n'aurait été qu'une sorte de fabrique protestante. Mais c'était là la moindre partie de sa besogne. Elle pénétrait dans la vie privée, exerçait une sorte de police occulte sur toutes les actions, entrait dans les intérieurs et soumettait tout à un véritable despotisme.
[Note 168: _Chambers's Encyclopædia_, au mot _Elders_.]
Les anciens se partageaient, par quartiers, la surveillance de la paroisse. Ils avaient des espions[169]. Les sages-femmes étaient tenues de venir déclarer les naissances illégitimes[170]. Dès que la session connaissait ou seulement soupçonnait une faute, elle citait l'inculpé devant elle. Il était interrogé, examiné, confronté avec des témoins[171]. S'il était reconnu coupable, il était «suspendu des privilèges de l'Église[172]», c'est-à-dire mis hors de la vie commune. Pour obtenir la levée de cet interdit, il devait paraître à l'église, se tenir debout ou assis sur une sorte de siège ou de pilori[173], souvent pieds nus, parfois la tête rasée[174], presque partout affublé d'un drap d'étoffe grossière, blanche et salie[175]. Dans cette situation honteuse, il recevait une réprimande sur sa conduite. Cet affront pouvait se prolonger des mois, il pouvait aller de trois dimanches à cinquante-deux[176]. Enfin le coupable devait faire une profession de contrition, de repentir et d'amendement[177]. Cet usage s'est continué dans quelques paroisses presque jusqu'au milieu de notre siècle[178]. Tout tombait sous la juridiction de ces terribles tribunaux: la médisance, les jurons, la non-observance du dimanche, les jeux de hasard, le mensonge, l'ivrognerie, la calomnie, les querelles de ménage, les injures, l'adultère, l'immoralité[179], tout jusqu'aux plus infimes détails de la vie «l'excès de mangeaille[180]», «les paroles vaines et les gestes inconvenants[181].»
[Note 169: Buckle, tome III, p. 208.--Ch. Rogers, _Scotland Social and Domestic_, p. 347.]
[Note 170: Ch. Rogers, p. 367.]
[Note 171: Chamberlayne. _Magnæ Britanniæ Notitia_, Part II,