Rob-Roy

Chapter 9

Chapter 93,947 wordsPublic domain

-- Il n'y a pas beaucoup à s'en plaindre, répondit-il avec cette circonspection que les jardiniers mettent d'ordinaire à louer même le temps le plus beau. Alors, levant la tête, comme pour voir qui lui parlait, il porta la main à son bonnet[25] écossais d'un air de respect, et ajouta: -- Eh! Dieu me préserve! c'est rare de voir dans le jardin, à l'heure qu'il est, un beau_ jistocorps[26] _brodé!

-- Un beau...?

-- _Jistocorps! _C'est une jaquette comme la vôtre, donc. Ils ont autre chose à faire là-bas en haut. C'est de la déboutonner pour faire place au boeuf et au vin rouge. Car, Dieu merci! ils ne font que manger et boire pendant toute la soirée.

-- On ne fait pas assez bonne chère dans votre pays, mon ami, pour être tenté de tenir table aussi longtemps, n'est-ce pas?

-- Allons donc, monsieur, on voit bien que vous ne connaissez pas l'Écosse! Ce n'est pas la bonne chère qui nous manque. Est-ce que nous n'avons pas les meilleurs poissons, la meilleure viande, les meilleures volailles, sans parler de nos navets et de nos autres légumes? Mais c'est que nous sommes réservés sur notre bouche, tandis qu'ici sur les vingt-quatre heures ils en passent plus de douze à table. Il n'y a pas jusqu'à leurs jours de jeûne et d'abstinence... Tiens, est-ce qu'ils n'appellent pas cela jeûner, quand ils ont les poissons qu'ils font venir d'Hartlepool et de Sunderland, et puis encore des truites, du saumon, est-ce que je sais? Enfin, je jeûnerais bien tous les jours comme cela, moi. Je vous dis que c'est une abomination que leur jeûne, et puis les messes et les matines de ces pauvres dupes... Mais chut! car Votre Honneur est sans doute un _romain _tout comme les autres.

-- Non, j'ai été élevé dans la religion réformée; je suis presbytérien.

-- Presbytérien! s'écria-t-il en même temps que ses traits grossiers prenaient l'expression du plus grand contentement; et, pour témoigner plus efficacement sa joie et me faire voir que son amitié ne se bornait pas à des paroles, il tira de sa poche une grande tabatière de corne et m'offrit une prise avec la grimace la plus fraternelle.

Je ne voulus pas le refuser et lui demandai ensuite s'il y avait longtemps qu'il était au château.

-- Voilà près de vingt ans que j'y suis comme les martyrs à Éphèse, exposé aux bêtes sauvages, dit-il en regardant le vieux manoir. Oh! mon Dieu oui! tout autant, comme je m'appelle André Fairservice.

-- Mais, André, si votre religion et votre tempérance souffrent tant d'être témoins des rites de l'Église romaine et des excès de vos maîtres, il me semble que vous n'auriez pas dû rester aussi longtemps à leur service; il vous eût été facile de trouver des maîtres qui mangeassent moins et qui fussent plus orthodoxes dans leur culte. Je présume que ce n'est pas faute de talent si vous n'êtes pas placé d'une manière plus satisfaisante pour vous.

-- Il ne me sied pas de parler de moi-même, dit André en regardant autour de lui avec beaucoup de complaisance; mais c'est que, voyez-vous, je suis de la paroisse de Dreepdayly, où l'on fait venir les choux sous cloche, et c'est vous dire qu'on entend un peu son métier... Et, à vous dire le vrai, voilà vingt ans que je remets de terme en terme à tirer ma révérence; mais, quand le jour arrive, il y a toujours quelque chose à fleurir que je voudrais voir en fleur, ou quelque chose à mûrir que je voudrais voir mûr, et puis le temps se passe, et puis me voilà. Je vous dirais bien que je m'en irai pour sûr à la Chandeleur prochaine, mais c'est qu'il y a vingt ans que je dis la même chose, et je veux que le diable m'emporte, Dieu me préserve! si je ne me crois pas ensorcelé dans cette maison. S'il faut dire le fin mot à Votre Honneur, c'est qu'André n'a pas pu trouver de meilleure place. Mais, si Votre Honneur pouvait me trouver quelque condition où je pusse entendre la saine doctrine, puis avoir une petite maison, un bon fricot et dix livres par an pour mes gages, et où il n'y eût pas de femmes pour compter les pommes, je serais bien obligé à Votre Honneur.

-- Bravo, André! je vois que vous êtes fort modéré dans vos prétentions; mais on dirait que vous n'aimez pas les femmes.

-- Non, non, Dieu me préserve!... C'est la peste de tous les jardiniers, depuis le père Adam. Il leur faut des pommes, des pêches, des abricots; été ou hiver, ça leur est égal, elles sont toujours à nos trousses. Mais, Dieu soit loué! nous n'avons pas ici de cette chienne d'engeance, sauf votre respect, à l'exception de la vieille Marthe; mais elle est toujours contente quand je donne quelques grappes de groseilles aux marmots de sa soeur, qui viennent prendre le thé avec elle les dimanches, et quand je lui passe de temps en temps dans la semaine une bonne poire pour son dessert.

-- Vous oubliez votre jeune maîtresse.

-- Quelle maîtresse que j'oublie donc?

-- Votre jeune maîtresse, miss Vernon.

-- Quoi! miss Vernon? Elle n'est pas ma maîtresse, monsieur. Je voudrais qu'elle fût sa maîtresse; et je souhaite qu'elle ne soit pas la maîtresse d'une certaine personne avant qu'il soit longtemps. Oh! c'est une fine matoise celle-là.

-- En vérité! lui dis-je en cherchant à lui cacher l'intérêt que j'éprouvais. Vous paraissez connaître tous les secrets de cette famille, André?

-- Si je les connais, je sais les garder. Ils ne travailleront pas dans ma bouche comme de la bière en bouteille, je vous en réponds. Miss Diana est... Mais qu'elle soit ce qu'elle voudra, ça ne me fait ni froid ni chaud.

Et il se remit à bêcher avec la plus grande ardeur.

-- Qu'est miss Vernon, André? Je suis un ami de la famille, et j'aimerais à le savoir.

-- Tout autre que ce qu'elle devrait être, à ce que je crains, dit André en fermant un oeil et en branlant la tête d'un air grave et mystérieux... Quelque chose de louche: Votre Honneur me comprend.

-- Non, en vérité, mon cher André, et je voudrais que vous vous expliquassiez plus clairement. En disant ces mots, je lui glissai une demi-couronne dans la main; elle fit son effet: André me remercia par un sourire, ou plutôt par une grimace, et commença par mettre la pièce dans la poche de sa veste: alors, en homme qui savait n'avoir point de monnaie à rendre, il me regarda en appuyant les deux bras sur sa bêche; et, donnant à ses traits l'air de la plus importante gravité, il me dit avec un sérieux qui dans toute autre occasion m'eût paru comique:

-- Il faut donc que vous sachiez, monsieur, puisque cela vous importe à savoir, que miss Vernon est...

Il s'arrêta tout court, allongeant ses joues jusqu'à ce que sa mâchoire et son menton prissent à peu près la figure d'un casse- noisette; il fit craquer fortement ses dents, ferma encore un oeil, fronça le sourcil, branla la tête et parut croire que sa physionomie avait achevé l'explication que sa langue n'avait pas encore commencée.

-- Grands dieux! m'écriai-je, est-il possible? Si jeune, si belle, et déjà perdue!

-- Oui, vous pouvez le dire, perdue corps et âme: vous savez qu'elle est papiste! eh bien, elle est encore... Elle... Il garda le silence, comme effrayé de ce qu'il allait dire.

-- Parlez, monsieur, lui dis-je vivement; je veux absolument savoir ce que tout cela veut dire.

-- Eh bien! elle est... André regarda autour de lui, s'approcha de moi et ajouta du ton du plus grand mystère: -- La plus grande jacobite de tout le comté!

-- Quoi! est-ce là tout? André me regarda d'un air étonné en m'entendant traiter aussi légèrement une information aussi importante; puis, marmottant entre ses dents: -- Dieu me préserve! c'est pourtant tout ce que je sais de pire sur son compte, -- il reprit sa bêche, comme le roi des Vandales dans le dernier conte que Marmontel vient de publier.[27]

Chapitre VII.

BARDOLPH. -- Le shériff est à la porte avec une grosse escorte.

SHAKESPEARE. Henry IV, part. I.

Je découvris, non sans peine, l'appartement qui m'était destiné; et, m'étant concilié les bonnes grâces des domestiques de mon oncle, en employant des moyens qu'ils étaient le plus capables d'apprécier, je m'y renfermai pour le reste de la soirée, ne me souciant pas d'aller rejoindre mes aimables parents, qui, à ce que j'en jugeai par les cris et par le tapage qui continuaient à se faire entendre dans la salle du banquet, n'étaient guère d'agréables compagnons pour un homme sobre.

Quelle pouvait être l'intention de mon père en m'envoyant demeurer au milieu d'une famille aussi singulière? C'était dans ma position la réflexion la plus naturelle, et ce fut la première à laquelle je me livrai. D'après la réception que m'avait faite mon oncle, je ne pouvais douter que je dusse faire un assez long séjour près de lui; son hospitalité fastueuse, mais mal entendue, le rendait assez indifférent sur le nombre de ceux qui mangeaient à sa table; mais il était clair que ma présence ou mon absence ne lui causait pas plus d'émotion que celle du dernier de ses gens, et beaucoup moins que la maladie ou la guérison d'un de ses chiens. Mes cousins étaient de véritables oursons dans la compagnie desquels je pouvais perdre, si je voulais, l'amour de la tempérance et de la sobriété, sans en retirer d'autre avantage que d'apprendre à éverrer les chiens, à panser les chevaux et à poursuivre les renards. Je ne pouvais trouver qu'une raison qui expliquât la conduite de mon père, et c'était probablement la véritable. Il regardait la vie que l'on menait à Osbaldistone-Hall comme la conséquence naturelle et inévitable de l'oisiveté et de l'indolence; et il voulait, en me faisant voir un spectacle dont il savait que je serais révolté, me décider, s'il était possible, à prendre une part active dans son commerce. En attendant, il recevait chez lui Rashleigh Osbaldistone; mais il avait cent moyens de lui faire avoir une place avantageuse, dès qu'il voudrait s'en débarrasser. En un mot, quoique j'éprouvasse un certain remords de conscience de voir, par suite de mon obstination, Rashleigh, dont miss Vernon m'avait fait un portrait si défavorable, sur le point de travailler dans la maison de mon père, et peut-être même de s'insinuer dans sa confiance, je le faisais taire en réfléchissant que mon père n'entendait pas que personne se mêlât de ses affaires; qu'il était difficile de le tromper ou de l'éblouir, et que d'ailleurs je n'avais que des préventions, peut-être injustes, contre ce jeune homme, préventions qui m'avaient été inspirées par une jeune fille étourdie et bizarre, qui parlait sans réfléchir, et qui sans doute ne s'était pas donné la peine d'approfondir le caractère de celui qu'elle prétendait condamner. Alors mes réflexions se tournaient sur miss Vernon, sur son extrême beauté, sur sa situation critique, livrée ainsi à elle-même au milieu d'une espèce de bande de sauvages, à l'âge où il semblait qu'elle devait avoir le plus besoin de conseils; enfin, sur son caractère, offrant cette variété attrayante qui pique notre curiosité et excite notre attention en dépit de nous-même.

Demeurer avec une jeune personne si singulière, la voir tous les jours, à tous les moments, vivre avec elle dans la plus grande intimité, c'était une diversion bien agréable à l'ennui que ne pouvaient manquer d'inspirer les somnifères habitants d'Osbaldistone-Hall; mais combien aussi cette situation serait dangereuse! Cependant, malgré tous les efforts de ma prudence, je ne pus me décider à me plaindre beaucoup des nouveaux périls que j'allais courir. Je fis taire d'ailleurs mes scrupules en formant intérieurement des projets admirables:

-- Je me tiendrais toujours sur mes gardes, toujours plein de réserve; je m'observerais quand je serais avec miss Vernon, et tout irait assez bien. Je m'endormis dans ces réflexions, miss Vernon ayant naturellement ma dernière pensée.

Je ne puis vous dire si son image me poursuivit pendant la nuit car j'étais fatigué, et je dormis profondément. Mais ce fut la première personne à qui je pensai le lendemain, lorsqu'à la pointe du jour je fus réveillé en sursaut par les sons bruyants du cor de chasse. En un instant je fus sur pied; je fis seller mon cheval, et je courus dans la cour où les hommes, les chiens et les chevaux étaient déjà prêts. Mon oncle, peut-être, ne s'attendait pas à trouver un chasseur très adroit dans la personne de son neveu qui avait pendant toute sa jeunesse végété dans les écoles ou dans un bureau; il parut surpris de me voir, et il me sembla qu'il ne m'accueillait pas avec la même cordialité que la veille. -- Te voilà, garçon? La jeunesse est téméraire. Mais prends garde à toi. Rappelle-toi la vieille chanson:

_Qui galope comme un fou_ _Sur le bord d'un précipice_ _Peut bien s'y casser le cou._

Je crois qu'il y a peu de jeunes gens, et ce sont de très austères moralistes, qui n'aimeraient pas mieux se voir reprocher une légère peccadille que d'entendre mettre en doute leur habileté à monter à cheval. Comme je ne manquais ni d'adresse ni de courage dans cet exercice, je fus piqué de la remarque de mon oncle, et je le priai de suspendre son jugement jusqu'après la chasse.

-- Ce n'est pas cela, garçon; tu es bon cavalier, je n'en doute pas; mais prends garde. Ton père t'a envoyé ici en me chargeant de te dompter, et je crois qu'il faut que je te mène par la bride si je ne veux pas que quelqu'un te mène par le licou.

Comme cette pièce d'éloquence était inintelligible pour moi; que d'ailleurs il ne semblait pas que l'intention de l'orateur fût que j'en fisse mon profit, puisqu'il l'avait débitée à demi-voix, et que ces paroles mystérieuses paraissaient simplement exprimer quelque réflexion qui passait par la tête de mon très honoré oncle, je conclus ou qu'elles avaient rapport à ma désertion de la veille, ou que les hautes régions de mon oncle n'étaient pas encore parfaitement remises de la longue séance qu'il avait faite la veille. Je me contentai de bien me promettre que, s'il remplissait mal les devoirs de l'hospitalité, je ne serais pas longtemps son hôte, et je m'empressai de saluer miss Vernon, qui s'avançait de mon côté. Mes cousins approchèrent aussi de moi; mais, comme je les vis occupés à critiquer mon ajustement, depuis la ganse de mon chapeau jusqu'aux éperons de mes bottes, ne pouvant souffrir, dans leur ridicule patriotisme, tout ce qui avait une apparence étrangère, je me gardai bien de les distraire; et, sans paraître remarquer leurs grimaces et leurs chuchotements, sans même les honorer d'un regard de mépris, je m'attachai à miss Vernon, comme à la seule personne avec qui il fût possible de causer. À cheval, à ses côtés, je partis avec toute la troupe pour le théâtre futur de nos exploits. C'était un taillis épais, situé sur le côté d'une immense vallée entourée de montagnes. Pendant le chemin, je fis observer à Diana que mon cousin Rashleigh n'était pas avec nous.

-- Oh! me répondit-elle, c'est un grand chasseur; mais c'est comme Nemrod qu'il chasse, et son gibier est l'homme.

Les chiens furent alors lancés dans le taillis et encouragés par les cris des chasseurs. Tout fut bientôt en mouvement dans la plaine. Mes cousins, trop occupés de l'affaire importante qui allait se décider, ne firent bientôt plus attention à moi. Seulement j'entendis Dick, le jockey, dire tout bas à Wilfred, le sot:

-- Regardons si notre cousin français ne va pas tomber.

-- Français? répondit Wilfred en ricanant, oh! oui, car il a une drôle de ganse à son chapeau.

Cependant Thorncliff, qui, malgré sa grossièreté, ne semblait pas entièrement insensible à la beauté de sa parente, parut décidé à nous tenir compagnie de beaucoup plus près que ses frères, peut- être pour épier ce qui se passait entre miss Vernon et moi, peut- être aussi pour avoir le plaisir d'être témoin de ma chute. Si c'était là son motif, il fut trompé dans son attente. Un renard étant parti à quelque distance, malgré le mauvais présage de la ganse française de mon chapeau, je fus toujours le premier à sa poursuite, et j'excitai l'admiration de mon oncle et de miss Vernon, et le dépit de ceux qui s'étaient bien promis de rire à mes dépens. Cependant Reynard, après nous avoir fait courir pendant plusieurs milles, parvint à nous échapper, et les chiens furent en défaut. Il m'était facile de remarquer l'impatience que miss Vernon éprouvait d'être suivie d'aussi près par Thorncliff Osbaldistone; et comme, aussi active que résolue, elle n'hésitait jamais à prendre les moyens les plus prompts pour satisfaire un désir ou un caprice, elle lui dit d'un ton de reproche: -- Je suis étonnée, Thorncliff, que vous restiez pendu toute la matinée à la croupe de mon cheval, quand vous savez que les terriers ne sont pas bouchés du côté du moulin de Woolverton.

-- Je n'en sais rien, en vérité, miss Diana, car hier même le meunier m'a juré qu'il les avait bouchés à midi.

-- Oh! fi, Thorncliff, devriez-vous vous en rapporter à la parole d'un meunier? Voilà trois fois en huit jours que nous manquons le renard à cause de ces maudits terriers; voulez-vous que ce soit encore la même chose aujourd'hui, lorsque avec votre jument grise vous pourriez y aller en cinq minutes?

-- Eh bien, miss Diana, je vais aller à Woolverton; si les terriers ne sont pas bouchés, je vous promets que je punirai le meunier de son imprudence et que je lui frotterai bien les épaules.

-- Allez, mon cher Thorncliff, frottez-le d'importance. Allez, partez vite. Thorncliff partit au galop. -- On va te frotter toi- même, ce qui remplira tout aussi bien mon but... Je dois vous apprendre à tous la discipline et l'obéissance... Savez-vous, M. Francis, que je vais lever un régiment? Oh! mon Dieu, oui. Thorncliff sera mon sergent-major; Dick, mon maître d'équitation, et Wilfred, avec son bredouillement, qui dit trois syllabes à la fois sans en prononcer une, sera mon tambour.

-- Et Rashleigh!

-- Rashleigh sera mon espion en chef.

-- Et ne trouverez-vous pas aussi quelque moyen de m'employer, charmant colonel?

-- Vous serez, si vous voulez, quartier-maître du régiment. Mais vous voyez que les chiens ont perdu la voie aujourd'hui. Allons, M. Francis, la chasse n'est pas digne de vous. Suivez-moi, je veux vous montrer une très belle vue.

Et en effet elle me conduisit sur le sommet d'une colline d'où la perspective était très étendue. Elle commença par jeter les yeux autour d'elle pour s'assurer qu'il n'y avait personne près de nous; et faisant avancer son cheval derrière un bouquet d'arbres qui nous masquait la partie de la vallée où nos chasseurs poursuivaient leur proie: -- Voyez-vous là-bas une montagne qui s'élève en pointe à une hauteur prodigieuse?

-- Au bout de cette longue chaîne de collines? Je la vois parfaitement.

-- Et voyez-vous un peu sur la droite comme une espèce de tache blanche?

-- Très bien, je vous assure.

-- Cette tache blanche est un roc appelé Hawkesmore-Crag, et Hawkesmore-Crag est en Écosse.

-- En vérité, je n'aurais jamais cru que nous fussions si près de l'Écosse.

-- On ne peut pas plus près, et votre cheval vous y conduira en deux heures.

-- Je ne lui en donnerai pas la peine. Mais la distance me semble bien être de dix-huit milles à vol d'oiseau.

-- Vous prendrez ma jument, si vous la croyez moins fatiguée. Je vous dis qu'en deux heures vous pouvez être en Écosse.

-- Et moi, je vous dit que j'ai si peu d'envie d'y être que si la tête de mon cheval passait de l'autre côté des limites, je ne donnerais pas à la queue la peine de la suivre. Qu'irais-je faire en Écosse?

-- Pourvoir à votre sûreté, s'il faut parler net. M'entendez-vous à présent, M. Francis?

-- Point du tout. Vos paroles sont pour moi des oracles, car je n'y comprends rien.

-- Alors, en vérité, il faut ou que vous me fassiez l'injustice de vous défier de moi et que vous soyez un fieffé hypocrite, le pendant de Rashleigh en un mot, ou que vous ne sachiez rien de ce qu'on vous impute. Mais non, à votre air sérieux, je vois que vous êtes de bonne foi. Bon Dieu, quelle gravité! j'ai peine à ne pas rire en vous regardant.

-- D'honneur, miss Vernon, lui dis-je, impatienté de sa gaieté enfantine, je n'ai pas la moindre idée de ce que vous voulez dire. Je suis heureux de vous procurer quelque sujet d'amusement; mais j'ignore absolument en quoi il consiste.

-- La chose est loin d'être risible, après tout, dit miss Vernon en reprenant son sang-froid; mais c'est qu'il y a des personnes qui ont la figure si plaisante quand la curiosité les travaille! Parlons sérieusement: connaissez-vous un nommé Moray, Morris, ou quelque nom semblable?

-- Non, pas que je me rappelle.

-- Réfléchissez un moment. N'avez-vous pas voyagé dernièrement avec quelqu'un de ce nom?

-- Le seul voyageur qui m'ait accompagné quelque temps sur la route est un homme dont l'âme semblait être dans son portemanteau.

-- C'était donc comme l'âme du licencié Pedro Garcias, qui était parmi les ducats que contenait la bourse de cuir[28]. Quoi qu'il en soit, cet homme a été volé, et il a porté une accusation contre vous, qu'il suppose auteur ou complice de la violence qui lui a été faite.

-- Vous plaisantez, miss Vernon!

-- Non, je vous assure. La chose est comme je vous le dis.

-- Et me croyez-vous capable, m'écriai-je dans un transport d'indignation que je ne cherchai pas à dissimuler; me croyez-vous capable de mériter une pareille accusation?

-- Oh! mon Dieu, quelle horreur! vous m'en demanderiez raison, je crois, si j'avais l'avantage d'être homme. Mais qu'à cela ne tienne: provoquez-moi, si vous le voulez. Je suis en état de me battre aussi bien que de franchir une barrière.

-- Dieu me préserve de manquer de respect au colonel d'un régiment de cavalerie, lui répondis-je, honteux de mon emportement, et cherchant à tourner la chose en plaisanterie... Mais, de grâce, expliquez-moi ce nouveau badinage.

-- Ce n'est pas un badinage; vous êtes accusé d'avoir volé cet homme, et mon oncle et moi nous avions cru l'accusation fondée.

-- En vérité, je suis fort obligé à mes amis de la bonne opinion qu'ils ont de moi!

-- Allons, cessez, s'il est possible, de tant vous agiter et de humer l'air comme un cheval ombrageux... Avant de prendre le mors aux dents, écoutez au moins jusqu'au bout... Vous n'êtes pas accusé d'un vol honteux... bien loin de là. Cet homme est un agent du gouvernement. Il portait tant en numéraire qu'en billets l'argent destiné à la solde des troupes en garnison dans le nord; et le bruit court qu'on lui a pris aussi des dépêches d'une grande importance.

-- Ainsi donc c'est d'un crime de haute trahison, et non pas d'un vol, que je suis accusé?

-- Oui, sans doute, et c'est un crime qui, comme vous le savez, couvre souvent de gloire, aux yeux de bien des gens, celui qui a le courage de l'exécuter. Vous trouverez une foule de personnes de ce pays, et cela sans aller bien loin, qui regardent comme un mérite de nuire, par tous les moyens possibles, au gouvernement de la maison de Hanovre.

-- Mes principes de morale et de politique, miss Vernon, ne sont pas d'une nature aussi accommodante.

-- En vérité je commence à croire que vous êtes tout de bon un presbytérien, et qui pis est un hanovrien. Mais que comptez-vous faire?

-- Réfuter à l'instant même cette atroce calomnie. Devant qui a-t- on porté cette singulière accusation?

-- Devant le vieux squire Inglewood, qui ne voulait pas trop la recevoir. Il a envoyé un exprès à mon oncle, sans doute pour lui conseiller de vous faire au plus tôt passer en Écosse et de vous mettre hors de la portée de la loi. Mais mon oncle sait fort bien que sa religion et son ancien attachement au roi Jacques le rendent suspect au gouvernement actuel, et que, si l'on venait à savoir qu'il eût favorisé la fuite d'un criminel de lèse-majesté, il serait désarmé, et, ce qui lui serait beaucoup plus sensible, probablement démonté, comme papiste, comme jacobite et comme personne suspecte.

-- Je conçois en effet que plutôt que de perdre ses chevaux il abandonnerait son neveu.