Chapter 6
De tous ceux que j'ai jamais vus poursuivis par des craintes de cette nature, un pauvre diable avec qui je fis route pendant près d'un jour et demi fut celui qui me divertit le plus. Il avait sur sa selle un portemanteau très petit, mais qui semblait fort pesant, et dont la surveillance paraissait l'occuper uniquement. Jamais il ne le perdait de vue un seul instant, et lorsqu'il s'arrêtait et qu'une fille d'auberge s'approchait pour le prendre pendant qu'il descendait de cheval, il la repoussait durement et descendait son portemanteau à la main. C'était avec la même précaution qu'il s'efforçait de cacher non seulement le but de son voyage et le lieu de sa destination, mais même la route qu'il devait prendre le jour suivant. Son embarras était sans égal quand quelqu'un venait à lui demander s'il comptait suivre longtemps la route du nord, ou à quelle auberge il comptait s'arrêter. Il apportait l'attention la plus minutieuse dans le choix de l'endroit où il passerait la nuit, évitant avec soin les auberges isolées et celles qui lui semblaient de mauvaise apparence. À Grantham il ne se coucha pas de toute la nuit, parce qu'il avait vu entrer dans la chambre qui touchait à la sienne un homme louche qui avait une perruque noire et un vieux gilet brodé en or. Malgré ses transes et ses inquiétudes, mon compagnon de voyage, à en juger par son extérieur, était tout aussi en état de se défendre que personne au monde. Il était grand, bien bâti, et la cocarde de son chapeau galonné semblait indiquer qu'il avait servi dans l'armée, ou du moins qu'il appartenait de quelque manière à l'état militaire. Sa conversation, sans être du meilleur ton, était celle d'un homme de sens lorsque les terribles fantômes qu'il avait toujours devant les yeux cessaient un moment de l'occuper; mais la moindre circonstance suffisait pour lui rendre son tremblement convulsif. Une bruyère ouverte, un enclos étaient autant de sujets de terreur; et le sifflet du berger qui rassemblait son troupeau était pour lui le signal du brigand qui appelait sa bande. La vue même d'un gibet, en lui apprenant qu'un voleur venait d'être pendu, ne manquait jamais de lui rappeler qu'il en restait encore beaucoup d'autres à pendre.
J'aurais été bientôt fatigué de la compagnie de cet homme sans la diversion qu'elle faisait à la tristesse de mes pensées. D'ailleurs quelques-unes des histoires effrayantes qu'il racontait avaient par elles-mêmes une sorte d'intérêt qu'augmentent encore la bonne foi et la crédulité du narrateur. Une nouvelle preuve de sa bizarrerie et de son excessive défiance me fournit l'occasion de m'amuser un peu à ses dépens. Dans ses récits, plusieurs des malheureux voyageurs qui venaient à tomber au milieu d'une bande de voleurs n'éprouvaient ce désastre que pour s'être laissés séduire par la mise élégante et la conversation agréable d'un étranger; celui-ci leur avait proposé de faire route ensemble, et sa compagnie semblait leur promettre amusement et protection; il chantait et parlait tour à tour pour leur faire oublier l'ennui du voyage, avait soin qu'ils ne fussent pas écorchés dans les auberges, et leur faisait remarquer les erreurs qui s'étaient glissées dans les mémoires, jusqu'à ce qu'enfin, sous prétexte de leur montrer un chemin plus court, il attirait ses trop confiantes victimes dans quelque forêt, où, rassemblant tout à coup ses camarades par un coup de sifflet, il jetait son manteau et se montrait sous son véritable costume, celui de capitaine de la bande des voleurs; soudain ceux-ci sortaient en foule de leur repaire, et, le pistolet à la main, venaient demander aux imprudents la bourse ou la vie. Vers la conclusion d'une semblable histoire, dont le récit semblait augmenter encore les terreurs paniques du pauvre trembleur, qui sans doute l'avait déjà racontée cent fois, j'observais qu'il me regardait toujours avec un air de doute et de défiance, comme s'il réfléchissait tout à coup qu'il se pourrait qu'au moment même il se trouvât auprès d'un de ces hommes dangereux dont parlait son histoire: aussitôt que ces idées se glissaient dans son esprit, il s'éloignait précipitamment de moi, se retirait de l'autre côté de la grande route, regardait devant, derrière et autour de lui, examinait ses armes, et semblait se préparer à la fuite ou au combat, selon la circonstance.
La défiance qu'il manifestait dans ces occasions semblait n'être que momentanée et me paraissait trop plaisante pour que je pensasse à m'en offenser. D'ailleurs dans ce temps-là on pouvait avoir l'apparence d'un homme comme il faut, et n'en être pas moins un voleur de grand chemin. La division des états n'étant pas aussi marquée alors qu'elle l'est depuis cette époque, la profession de l'aventurier poli qui vous escamotait votre argent chez White[10] à la bassette ou au jeu de boules était souvent unie à celle du brigand avoué qui, dans la bruyère de Bagshot ou à la plaine de Finchley, demandait la bourse ou la vie à son confrère le dameret. Il y avait aussi une teinte de férocité dans les moeurs du temps, qui depuis a été bien adoucie ou s'est évanouie entièrement. Il me semble que ceux qui avaient perdu tout espoir embrassaient alors avec moins de répugnance toute espèce de moyen de réparer les torts de la fortune.
Nous n'étions plus au temps, il est vrai, où Anthony-a-Wood[11] déplorait l'exécution de deux beaux garçons pleins d'honneur et de courage qui furent pendus sans pitié à Oxford, parce que leur détresse les avait forcés de lever des contributions sur les chemins. Cependant les environs de la métropole étaient alors en grande partie couverts de bruyères, et les cantons de province moins peuplés étaient fréquentés par cette classe de bandits (dont l'existence sera un jour inconnue) qui faisaient leur métier avec une sorte de courtoisie. Semblables à Gibbet, dans le _Stratagème des Petits-Maîtres[12]_, ils se piquaient d'être les gens les mieux élevés de la route, et d'apporter une grande politesse dans l'exercice de leur vocation. Un jeune homme dans ma position ne pouvait donc s'indigner beaucoup d'une méprise qui le faisait comprendre dans la classe honorable de ces déprédateurs. Au contraire, je m'amusais à éveiller et à endormir tour à tour les craintes et les soupçons de mon brave; et je me plaisais à jeter encore plus de trouble et de dérangement dans une cervelle que la nature n'avait pas trop bien organisée. Lorsque, séduit par la franchise de mes manières, il me semblait dans une sécurité parfaite, je lui faisais une ou deux questions sur le but de son voyage ou sur la nature de l'affaire qui l'occasionnait; c'en était assez pour lui faire prendre l'alarme, et il s'empressait aussitôt de gagner le large. Voici, par exemple, une conversation que nous eûmes ensemble sur la force et sur la vigueur comparative de nos chevaux.
-- Oh! monsieur, dit mon compagnon, j'avoue que pour le galop mon cheval ne peut pas le disputer au vôtre. Mais permettez-moi de vous dire que le trot est le véritable pas du cheval de poste, et qu'au trot je pourrais vous défier si nous étions près d'une ville. Je parierais une bouteille de porto que je vous vaincrais à la course (caressant son bucéphale avec ses éperons).
-- Contentez-vous, monsieur: voici une plaine qui me paraît favorable.
-- Hem... hem... reprit mon ami en hésitant. Je n'aime pas à fatiguer inutilement mon cheval. On ne sait pas ce qui peut arriver en cas d'alarme... D'ailleurs, monsieur, quand j'ai dit que j'étais prêt à parier, j'entendais que nos chevaux seraient également chargés: je suis sûr que le vôtre porte environ trente livres de moins que le mien.
-- Qu'à cela ne tienne, monsieur. Combien peut peser ce portemanteau?
-- Mon po... po... portemanteau? reprit-il en tremblant; oh! très peu... rien... Ce ne sont que quelques chemises et quelques paires de bas.
-- À le voir, je croirais qu'il pèse davantage; et je parie la bouteille de porto qu'il fait toute la différence de la charge de mon cheval à celle du vôtre.
-- Vous vous trompez, monsieur, je vous assure. En vérité, vous vous trompez, reprit-il en se retirant de l'autre côté de la route, comme c'était son usage dans ces occasions alarmantes.
-- Je suis prêt à risquer la bouteille, lui dis-je en le suivant; et qui plus est, je parie dix contre un qu'avec votre portemanteau en croupe, je vous devance encore à la course.
À cette proposition, qui ne lui semblait que trop claire, mon homme trembla de tous ses membres. De rouge pourpre son nez devint pâle et jaunâtre, et la peur fit disparaître pour un instant les traces que le vin y avait laissées; ses dents claquaient fortement, et il semblait attendre, dans l'agonie de la terreur, que je donnasse le coup de sifflet pour rassembler toute ma bande. Comme je vis qu'il ne pouvait plus parler, et qu'il avait même peine à se tenir sur son cheval, je m'empressai de le rassurer en lui demandant quel était un clocher que je commençais à distinguer à quelque distance, et en lui faisant observer que nous étions si près d'un village que nous n'avions plus à craindre de faire de mauvaises rencontres sur la route. Ces paroles lui rendirent un peu de courage: sa figure s'épanouit, son nez reprit sa couleur naturelle; mais je m'aperçus qu'il avait de la peine à oublier ma téméraire proposition, et que je lui paraissais encore un peu suspect. Je vous ennuie de tous ces détails; mais je vous parle aussi longuement du caractère de cet homme, et de la manière dont je m'amusai à ses dépens, parce que ces circonstances, quelque frivoles qu'elles fussent, eurent par la suite une grande influence sur des incidents que j'étais loin de prévoir, et que je vous raconterai lorsque j'en serai à cette époque de ma vie. Mais alors la conduite de cet homme ne m'inspira que du mépris, et me confirma dans l'opinion que, de tous les sentiments qui dégradent l'humanité et font souffrir cruellement celui qui les éprouve, il n'en est point de plus inquiétant, de plus pénible et de plus méprisable que la poltronnerie.
Chapitre IV.
Tout le peuple écossais rampe dans l'indigence, Vous disent fièrement les dédaigneux Anglais. Quand nous voyons chez nous venir un Écossais, Faut-il donc le blâmer de chercher plus d'aisance?
CHURCHILL.
Il existait à cette époque un ancien usage qui, je crois, n'est plus observé aujourd'hui. Les longs voyages se faisant à cheval, et par conséquent à petites journées, il était d'usage de passer le dimanche dans quelque ville où le voyageur pût entendre le service divin, et son cheval jouir du jour de repos, institution également louable par son double motif. Une autre coutume, qui rappelait l'ancienne hospitalité anglaise, était que le maître d'une auberge un peu considérable, pour célébrer aussi le septième jour, se dépouillant de son caractère de publicain, invitait ses hôtes à partager son dîner de famille et son pouding. Cette invitation était ordinairement acceptée avec plaisir. Les personnes du plus haut rang ne croyaient pas déroger en prenant place à la table de l'aubergiste; et la bouteille de vin qu'on demandait après dîner, pour boire à sa santé, était la seule récompense qu'on lui offrît, et le seul article qu'il fût permis de payer.
J'étais né citoyen du monde, et mon goût m'appelait toujours où je pouvais m'instruire dans la connaissance de l'homme; je n'avais d'ailleurs aucune prétention de dignité, et je ne manquais jamais d'accepter l'hospitalité du dimanche, soit qu'elle me fût offerte à la Jarretière, au Lion d'Or ou au Grand-Cerf. L'honnête aubergiste, qui ce jour-là se croyait un grand personnage, tout fier de voir assis à sa table les hôtes qu'il servait les autres jours, donnait souvent carrière à sa bonne humeur, et ne négligeait rien pour égayer ses convives, les beaux esprits de l'endroit, planètes secondaires qui accomplissaient leur révolution autour de leur orbite supérieur. Le magister, l'apothicaire, le procureur et le ministre lui-même ne dédaignaient pas de prendre part à ce festin hebdomadaire. Les voyageurs, arrivant des différentes parties du royaume, et ne différant souvent pas moins par leurs manières que par leur langage, formaient presque toujours une réunion piquante qui ne pouvait manquer de plaire à l'observateur, en lui offrant une légère esquisse des moeurs et du caractère de plusieurs contrées différentes.
C'était un de ces jours solennels, et dans une semblable occasion, que je me trouvais avec mon craintif compagnon de voyage dans la ville de Darlington, dépendante de l'évêché de Durham, et nous allions prendre place à la table de l'aubergiste de l'Ours-Noir, - - dont la face rubiconde annonçait un bon vivant, lorsque notre hôte nous informa, d'un ton qui pouvait tenir lieu d'apologie, qu'un gentilhomme écossais devait dîner avec nous.
-- Un gentilhomme!... Quelle sorte de gentilhomme? dit précipitamment mon compagnon, dont l'imagination, toujours prête à s'alarmer, pensait sans doute alors aux gentilshommes de grand chemin.
-- Parbleu! une espèce écossaise de gentilhomme, reprit notre hôte. Ils sont tous nobles, comme vous savez, même sans une chemise sur le dos. Mais celui-ci a un air d'aisance; je le crois un marchand de bestiaux, franc Écossais, autant qu'aucun de ceux qui ont jamais traversé le pont de Berwick.
-- Qu'il vienne; j'y consens de tout mon coeur, répondit mon ami; et, se tournant vers moi, il me communiqua ses réflexions.
-- Je respecte les Écossais, monsieur; j'aime et j'honore ce peuple à cause de ses excellents principes. On dit qu'il est pauvre et malpropre, mais parlez-moi de la probité sterling, quoique vêtue de haillons, comme dit le poète; des gens dignes de foi m'ont assuré qu'on ne connaissait pas en Écosse le vol des grands chemins.
-- C'est parce qu'ils n'ont rien à perdre, dit mon hôte avec le rire étouffé de l'amour-propre satisfait.
-- Non, non, répondit une forte voix derrière lui, c'est parce que vos jaugeurs et vos inspecteurs anglais, que vous avez envoyés au- delà de la Tweed, se sont emparés du métier, et n'ont rien laissé à faire aux gens du pays.
-- Bien dit, M. Campbell, reprit l'aubergiste; je ne vous croyais pas si près de nous, mais vous savez qu'il faut de temps en temps le petit mot pour rire... Et comment vont les marchés dans le midi?
-- Comme à l'ordinaire, dit M. Campbell: les sages vendent et achètent, et les fous sont vendus et achetés.
-- Oui, mais les sages et les fous dînent, reprit notre hôte jovial; et voici une pièce de boeuf que nous ferions bien d'attaquer.
En disant ces mots, il saisit son large couteau, s'attribua, suivant l'usage, la place d'honneur, s'assit sur sa grande chaise, d'où il pouvait dominer sur toute la table, et se mit à servir ses convives.
C'était la première fois que je voyais un Écossais; et, dès mon enfance, j'avais été nourri de préjugés contre cette nation. Mon père, comme vous le savez, était d'une ancienne famille du Northumberland, qui avait toujours résidé à Osbaldistone-Hall, dont je n'étais pas alors très éloigné. Déshérité par son père en faveur de son frère cadet, il en avait toujours conservé un ressentiment si vif qu'il ne parlait presque jamais de la famille dont il descendait, et qu'il ne trouvait rien de plus ridicule et de plus absurde que de s'enorgueillir de ses ancêtres. Toute son ambition était d'être appelé William Osbaldistone, le premier ou du moins l'un des premiers négociants de Londres; et il fût descendu en droite ligne de Guillaume le Conquérant, que sa vanité en eût été moins flattée que d'entendre le bruit et l'agitation que son arrivée causait parmi les taureaux, les ours et les agents de change de Stock-Alley[13]. Il désirait que je restasse dans l'ignorance de ma noble origine, dans la crainte que mes sentiments ne fussent pas d'accord avec les siens sur ce sujet. Mais ses desseins, comme il arrive aux projets les mieux combinés, furent renversés jusqu'à un certain point par un être que son orgueil n'eût jamais cru capable de les contrarier. Sa nourrice, vieille bonne femme de Northumberland, qui lui était attachée dès l'enfance, était la seule personne de son pays natal pour laquelle il eût conservé de l'affection; et, quand la fortune lui avait souri, le premier usage qu'il avait fait de ses faveurs avait été d'assurer une honnête aisance à Mabel Rikets, et de la faire venir auprès de lui. À la mort de ma mère c'était elle qui avait été chargée d'avoir pour moi ces soins, ces tendres attentions que l'enfance exige de la tendresse maternelle. Ne pouvant parler à son maître, qui le lui avait défendu, des bruyères et des vallons de son cher Northumberland, elle s'en dédommageait avec moi, et me faisait le récit des histoires de sa jeunesse, et des traditions conservées dans le pays. Je l'écoutais avec l'avidité de l'enfance; il me semble voir encore la vieille Mabel, la tête légèrement agitée par le tremblement de l'âge, avec sa coiffe aussi blanche que la neige, les traits un peu ridés, mais conservant encore cet air de santé qu'elle devait à l'habitude des travaux champêtres. Je crois la voir regarder en soupirant, par la fenêtre, les murs de brique et la rue étroite, lorsqu'elle finissait sa chanson favorite, que je préférais alors, et, pourquoi ne dirais-je pas la vérité?... que je préfère encore à tous les grands airs sortis de la tête d'un docteur en musique[14] italien.
_Quand reverrai-je nos vieux chênes._ _Le lierre et ses riants festons_ _Suspendus aux rameaux des frênes?_ _Leur verdure est cent fois plus belle sur nos monts._
Mabel, dans ses légendes, déclamait toujours contre la nation écossaise avec toute l'animosité dont elle était capable. Les habitants de la frontière opposée remplissaient, dans ses récits, le rôle que les ogres et les géants aux bottes de sept lieues jouent ordinairement dans les contes des nourrices. Fallait-il s'en étonner? n'était-ce pas Douglas-le-Noir qui avait égorgé lui- même l'héritier de la famille d'Osbaldistone, le jour que cet infortuné venait de prendre possession du bien de ses pères, en le surprenant, lui et ses vassaux, au milieu d'une fête qu'il avait donnée à cette occasion? N'était-ce pas Wat-le-Diable qui, du temps de mon bisaïeul, s'était emparé, dans les environs de Lanthorn, de tous les agneaux d'un an[15] de Lanthorn-Side? Et n'avions-nous pas mille trophées qui, suivant la version de la vieille Mabel, attestaient quelle vengeance éclatante nous en avions tirée? Sir Henry Osbaldistone, cinquième du nom, n'avait-il pas enlevé la belle Jessy de Fairnington? et, nouvel Achille, n'avait-il pas défendu sa Briséis contre les forces réunies des plus vaillants chefs de l'Écosse? Ne nous étions-nous pas toujours signalés dans les combats que l'Angleterre avait livrés à sa rivale? Les guerres du nord avaient été la source de tous nos malheurs et de toute notre gloire.
À force d'entendre répéter ces histoires pendant mon enfance, je finis par regarder l'Écosse comme l'ennemie naturelle de l'Angleterre; et mes préventions furent encore augmentées par les discours que j'entendais quelquefois tenir à mon père. Il s'était engagé dans de vastes spéculations, et avait acheté des bois immenses qui appartenaient à de riches propriétaires du fond de l'Écosse. Il répétait sans cesse qu'il les trouvait beaucoup plus empressés à conclure des marchés et à exiger des arrhes considérables qu'à remplir eux-mêmes leurs engagements. Il soupçonnait aussi les négociants écossais qu'il était obligé d'employer pour agents dans ces occasions de s'être approprié dans les bénéfices une part beaucoup plus considérable que celle qui devait leur revenir. En un mot, si Mabel se plaignait des guerriers écossais des anciens temps, M. Osbaldistone ne se déchaînait pas avec moins de violence contre les artifices de ces modernes Sinons; tous deux m'inspirèrent, sans le savoir, une aversion sincère pour les habitants du nord de la Grande-Bretagne, et dès lors je les regardai comme un peuple cruel et sanguinaire en temps de guerre, perfide en temps de paix, avare, intéressé, fourbe et de mauvaise foi dans les affaires, et n'ayant point de bonnes qualités, à moins qu'on ne dût ce nom à une férocité qui ressemblait à du courage dans les combats, et à une duplicité qui leur tenait lieu de prudence dans les affaires. Pour justifier, ou du moins pour excuser ceux qui m'avaient donné de semblables préjugés, je dois faire remarquer que les Écossais ne rendaient pas alors plus de justice aux Anglais. Les deux nations couvaient secrètement les étincelles d'une haine nationale, étincelles dont un démagogue a voulu former une flamme terrible qui manqua d'embraser les deux royaumes, et qui, j'espère, est à présent heureusement éteinte dans ses propres cendres.[16]
C'était donc avec une impression défavorable que je regardai le premier Écossais que je rencontrai. Son extérieur répondait beaucoup à l'idée que je m'étais formée des hommes de sa nation. Il avait les traits durs, ces formes athlétiques qui les caractérisent, avec ce ton national et cette manière lente et pédantesque qu'ils prennent en parlant, et qui provient du désir de déguiser la différence de leur idiome ou de leur dialecte. Je remarquais aussi la défiance et la brusquerie de ses compatriotes dans les réponses qu'il faisait aux questions qui lui étaient adressées; mais je ne m'attendais pas à trouver dans un Écossais un air de supériorité qu'il ne paraissait pas affecter, mais qui semblait le mettre naturellement au-dessus de la société dans laquelle le hasard l'avait conduit. Son habillement était aussi grossier qu'il pouvait l'être, quoique cependant il fût propre et décent; et, dans un temps où le moindre gentilhomme faisait de grandes dépenses pour sa toilette, il annonçait la médiocrité, sinon l'indigence. Sa conversation prouvait qu'il s'occupait du commerce de bestiaux, métier peu distingué; cependant, malgré ces désavantages, il semblait traiter le reste de la compagnie avec cet air froid de politesse et de condescendance qui annonce une supériorité réelle ou imaginaire dans celui qui le prend sans affectation. Quand il donnait son avis sur quelque point, c'était d'un ton tranchant, comme si ce qu'il disait ne pouvait être ni réfuté ni même révoqué en doute. Notre aubergiste et ses hôtes du dimanche, après avoir fait quelques efforts pour soutenir leur opinion, dans l'espérance de l'emporter, grâce à la force de leurs poumons, finissaient par céder à l'autorité imposante de M. Campbell, qui s'emparait ainsi de la conversation, et la dirigeait à son gré. Je fus tenté, par curiosité, de lui disputer moi-même le terrain, me fiant à la connaissance que j'avais acquise du monde pendant mon séjour en France, et à l'éducation assez distinguée que j'avais reçue. Sous le rapport littéraire, je vis qu'il ne pouvait pas même entrer en lutte, et que les talents incultes, mais énergiques, qu'il avait reçus de la nature, n'avaient jamais été polis par l'éducation; mais je le trouvais beaucoup plus au fait que je ne l'étais moi-même de l'état actuel de la France, du caractère du duc d'Orléans, qui venait d'être nommé régent du royaume, et de celui des ministres dont il était entouré; ses remarques fines, malicieuses, et souvent même satiriques, étaient celles d'un homme qui avait étudié attentivement l'état politique de cette nation.