Rob-Roy

Chapter 5

Chapter 53,795 wordsPublic domain

_Dans la flamme et le sang! _Expression nouvelle! -- Bonjour, mes maîtres, je vous souhaite une joyeuse fête de Noël[5]. Vraiment le sonneur de cloches fait de meilleurs vers. À ces mots, mon père chiffonna le papier dans ses doigts de l'air du plus profond mépris, et il conclut en disant: -- Par mon crédit! Frank, je ne vous croyais pas encore aussi fou!

Que pouvais-je dire, mon cher Tresham? je restai immobile à ma place, dévorant ma mortification, tandis que mon père me lançait un regard de pitié, dans lequel perçait l'ironie la plus insultante, et que le pauvre Owen, les mains et les yeux levés vers le ciel, semblait aussi frappé d'horreur que s'il venait de lire le nom de son patron dans la liste des banqueroutes sur la gazette. À la fin je rassemblai tout mon courage, et rompis le silence, en ayant soin que le ton de ma voix ne trahît pas l'agitation que j'éprouvais.

-- Je sais, monsieur, combien je suis peu propre à jouer dans le monde le rôle éminent que vous m'y destiniez; heureusement je n'ambitionne pas la fortune que je pourrais acquérir. M. Owen serait un associé beaucoup plus utile, et plus en état de vous seconder. J'ajoutai ces mots avec une intention maligne; car il me semblait qu'Owen avait déserté ma cause un peu trop vite.

-- Owen, dit mon père, ce jeune homme est fou, décidément fou! -- Et me faisant froidement tourner du côté d'Owen: -- Owen! continua-t-il, il est sûr qu'il me rendrait plus de services que vous. Mais vous, monsieur, que ferez-vous, s'il vous plaît? Quels sont vos sages projets?

-- Je désirerais, monsieur, répondis-je avec assurance, voyager deux ou trois ans, si vous aviez la bonté de me le permettre. Sinon, je n'aurais pas de répugnance à passer le même temps à l'université d'Oxford ou de Cambridge.

-- Au nom du sens commun! a-t-on jamais rien vu de semblable? Vouloir aller au collège parmi des pédants et des jacobites, lorsqu'il pourrait faire fortune dans le monde! Pourquoi n'iriez- vous pas même à Westminster ou à Eton, pour étudier la grammaire de Lilly et la syntaxe, vous soumettre même, si cela vous plaît, aux étrivières[6]?

-- Malgré le désir que j'aurais de perfectionner mon éducation, si vous désapprouvez la demande que je vous ai faite, je retournerai volontiers sur le continent.

-- Vous n'y êtes déjà resté que trop longtemps, M. Francis.

-- Eh bien! monsieur, si vous désirez que je choisisse un état, permettez-moi d'entrer dans l'état militaire; j'irai...

-- Allez au diable! interrompit brusquement mon père; puis, se reprenant tout à coup: -- En vérité, dit-il, vous me feriez perdre la tête. N'y a-t-il pas de quoi devenir fou, Owen? Le pauvre Owen baissa la tête et ne répondit rien. -- Écoutez, Francis, ajouta mon père, je vais couper court à toute discussion. J'avais votre âge quand mon père me prit par les épaules et me chassa de chez lui en me déshéritant pour faire passer tous ses biens sur la tête de mon frère cadet. Je partis d'Osbaldistone-Hall sur le dos d'un mauvais bidet, avec dix guinées dans ma bourse. Depuis ce jour, je n'ai jamais mis les pieds sur le seuil du château, et jamais je ne les y mettrai. Je ne sais ni me soucie de savoir si mon frère est vivant, ou s'il s'est cassé le cou dans quelqu'une de ses chasses au renard; mais il a des enfants, Francis, et j'en adopterai un, si vous me contrariez davantage.

-- Vous êtes libre, monsieur, répondis-je avec plus d'indifférence peut-être que de respect; vous êtes libre de disposer à votre gré de votre fortune.

-- Oui, Francis, je suis libre de le faire, et je le ferai. Ma fortune, je ne la dois qu'à moi seul; c'est à force de soins et de travaux que je l'ai acquise, et je ne souffrirai pas qu'un frelon se nourrisse du miel péniblement amassé par l'abeille.

Pensez-y bien; je vous ai dit toutes mes intentions; elles sont irrévocables.

-- Mon cher monsieur, mon très honoré maître, s'écria Owen les larmes aux yeux, vous n'êtes pas dans l'usage de traiter avec tant de précipitation les affaires d'importance. N'arrêtez pas le compte avant que M. Francis ait eu le temps de comparer les produits. Il vous aime, il vous respecte; et, quand il fera entrer l'obéissance filiale en ligne de compte, je suis sûr qu'il n'hésitera plus à vous satisfaire.

-- Pensez-vous, dit mon père d'un ton sec, que je lui propose deux fois d'être mon ami, mon associé, mon confident, de partager mes travaux et ma fortune? Owen, je croyais que vous me connaissiez mieux.

Il me regarda comme s'il avait l'intention d'ajouter quelque chose, mais, changeant tout à coup d'idée, il me tourna brusquement le dos, et sortit de la chambre. Les dernières phrases de mon père m'avaient vivement touché: je n'avais pas encore envisagé la question sous ce point de vue; et, s'il eût employé cet argument dans le principe, il est probable qu'il n'eût pas eu à se plaindre de moi.

Mais il était trop tard. J'avais aussi un caractère décidé, et ma résolution était prise. Owen, quand nous fûmes seuls, tourna sur moi ses yeux baignés de larmes, comme pour découvrir, avant de se charger des délicates fonctions de médiateur, quel était le côté faible sur lequel il devait diriger principalement ses attaques. Enfin il commença d'une voix entrecoupée de sanglots, et en s'interrompant à chaque mot:

-- Oh ciel! M. Francis!... grands dieux, monsieur!... est-il possible, M. Osbaldistone! Qui jamais eût pu croire... un si bon jeune homme! au nom du ciel, regardez les deux parties du compte... Quel déficit!... Songez à ce que vous allez perdre! Une belle fortune, monsieur, l'une des premières maisons de la Cité, qui, déjà connue sous la raison Tresham et Trent, a prospéré bien plus encore sous celle Osbaldistone et Tresham... Vous rouleriez sur l'or, M. Francis... et, mon cher monsieur, s'il y avait quelque partie de l'ouvrage des bureaux qui vous déplût, soit la copie des lettres, ou les comptes à rédiger, je le ferais, ajouta- t-il en baissant la voix, je le ferais pour vous, tous les mois, toutes les semaines, tous les jours même, si vous le voulez. Allons, mon cher Francis, faites un effort pour obliger votre père, et Dieu vous bénira.

-- Je vous remercie, M. Owen, je vous remercie vivement de vos bonnes intentions; mais mon père sait l'usage qu'il doit faire de sa fortune, il parle d'un de mes cousins; qu'il dispose à son gré de ses richesses: je ne vendrai jamais ma liberté au poids de l'or.

-- Ah, monsieur! si vous aviez vu les comptes du dernier trimestre! quels brillants produits! six chiffres; oui, M. Francis, six chiffres[7] au total de l'actif de chaque associé! et tout cela deviendrait la proie d'un papiste, de quelque nigaud du nord, ou d'un ennemi du gouvernement!... Qu'il serait dur pour moi, qui me suis toujours donné tant de peine pour la prospérité de la maison, de la voir entre les mains... ah! cette idée seule me fend le coeur! Au lieu que, si vous restiez avec votre père, quelle belle raison de commerce nous aurions alors! Osbaldistone, Tresham et Osbaldistone, ou peut-être, qui sait (baissant encore la voix), Osbaldistone, Osbaldistone et Tresham; car le nom d'Osbaldistone peut l'emporter encore sur celui de Tresham.

-- Mais, M. Owen, mon cousin s'appelant aussi Osbaldistone, la raison de commerce sera tout aussi belle que vous pouvez le désirer.

-- Oh! fi! M. Francis, quand vous savez à quel point je vous aime! votre cousin, en vérité! un papiste comme son père, un ennemi de la maison de Hanovre; un autre _item, _sans doute!

-- Il y a parmi les catholiques, M. Owen, de très braves gens.

Owen allait répondre avec une vivacité qui ne lui était pas ordinaire, lorsque mon père entra dans la chambre.

-- Vous aviez raison, Owen, lui dit-il, et j'avais tort. Nous prendrons plus de temps pour faire nos réflexions. Jeune homme, vous vous préparerez à me donner une réponse d'aujourd'hui en un mois.

Je m'inclinai en silence, charmé de ce sursis inattendu qui me semblait d'un heureux augure, et ne doutant pas que mon père ne fût décidé à se relâcher un peu de sa première rigueur.

Ce mois d'épreuve s'écoula sans qu'il arrivât rien de remarquable. J'allais, je venais, je disposais de mon temps comme bon me semblait, sans que mon père me fit la moindre question, le moindre reproche. Il est vrai que je ne le voyais guère qu'aux heures des repas; alors il avait soin d'éviter une discussion que, comme vous pouvez le croire, je n'étais pas pressé d'entamer. Notre conversation roulait sur les nouvelles du jour, ou sur ces lieux communs, ressource ordinaire des gens qui ne se sont jamais vus. Personne n'eût pu présumer, en nous entendant, qu'il régnait entre nous autant de mésintelligence, et que nous étions à la veille d'entrer dans une discussion qui nous intéressait si vivement. Quand j'étais seul, je m'abandonnais souvent à mes réflexions. Était-il probable que mon père tînt strictement sa parole, et qu'il déshéritât son fils unique en faveur d'un neveu qu'il n'avait jamais vu, et de l'existence duquel il n'était même pas bien sûr? La conduite de mon grand-père, en pareille occasion, eût dû me faire prévoir celle que tiendrait son fils. Mais je m'étais formé une fausse idée du caractère de mon père. Je me rappelais la déférence qu'il avait pour toutes mes volontés et tous mes caprices, avant que je partisse pour la France; mais j'ignorais qu'il y a des hommes qui, pleins d'indulgence et de bonté pour leurs enfants en bas âge, et se prêtant alors à toutes leurs fantaisies, n'en sont pas moins sévères par la suite, lorsque ces mêmes enfants, hommes à leur tour, et accoutumés à commander, ne veulent plus obéir et résistent à leurs volontés. Au contraire je me persuadais que tout ce que j'avais à craindre, c'était que mon père ne me retirât momentanément une partie de sa tendresse; peut- être même me bannirait-il pour quelques semaines de sa présence. Mais cet exil viendrait d'autant plus à propos qu'il me fournirait l'occasion de corriger et de mettre au net les premiers chants de l'Orlando Furioso, que j'avais commencé à traduire en vers. Insensiblement je me pénétrai si fort de cette idée que je rassemblai mes brouillons; et j'étais en train de marquer les passages qui auraient besoin d'être retouchés, lorsque j'entendis frapper bien doucement à la porte de ma chambre. Je renfermai bien vite mon manuscrit dans mon secrétaire, et je courus ouvrir. C'était M. Owen. Tel était l'ordre, telle était la régularité que ce digne homme mettait dans ses actions, telle était son habitude de ne jamais s'écarter du chemin qui conduisait de sa chambre au bureau que, selon toute apparence, c'était la première fois qu'il paraissait au second étage de la maison; et je suis encore à chercher comment il fit pour découvrir mon appartement.

-- M. Francis, me dit-il lorsque je lui eus exprimé la surprise et le plaisir que me causait sa visite, je ne sais pas si je fais bien de venir vous répéter ce que je viens d'apprendre; peut-être ne devrais-je pas parler hors du bureau, de ce qui se passe en dedans. On ne doit pas, suivant le proverbe, dire aux murs du magasin combien il y a de lignes dans le livre-journal. Mais le jeune Twineall a fait une absence de plus de quinze jours, et il n'y a que vingt-quatre heures qu'il est de retour.

-- Très bien, mon cher monsieur; mais que me font, je vous prie, l'absence ou le retour du jeune Twineall?

-- Attendez, M. Francis: votre père l'a chargé d'un message secret. Il ne peut pas avoir été à Falmouth au sujet de la famille de Pilchard. La créance que nous avions sur Blackwell et compagnie, d'Exeter, vient enfin d'être liquidée; les contestations qui s'étaient élevées entre notre maison et quelques entrepreneurs des mines de Cornouaille se sont, grâce au ciel, terminées à l'amiable de toute manière. D'ailleurs, il eût fallu consulter mes livres; en un mot, je crois fermement que Twineall a été dans le nord, chez votre oncle...

-- Est-il possible? m'écriai-je un peu alarmé.

-- Il n'a parlé, monsieur, depuis son retour, que de ses nouvelles bottes et de ses éperons, et d'un combat de coqs à York. C'est aussi vrai que la table de multiplication. Plaise à Dieu, mon cher enfant, que vous vous décidiez à contenter votre père, et à devenir comme lui un bon et brave négociant!

J'éprouvai dans ce moment une violente tentation de me soumettre, et de combler de joie le bon Owen en le priant de dire à mon père que j'étais prêt à me conformer à ses volontés. Mais l'orgueil, ce sentiment parfois louable, plus souvent répréhensible, l'orgueil m'en empêcha. Mon consentement expira sur mes lèvres, et pendant que je cherchais à vaincre une certaine honte, dont ma raison eût peut-être fini par triompher, Owen entendit la voix de mon père qui l'appelait. Il sortit aussitôt de ma chambre, avec la même précipitation et la même terreur que s'il eût commis un crime en y entrant, et l'occasion fut perdue.

Mon père était méthodique en tout. Au même jour, à la même heure, dans le même appartement, du même ton et de la même manière qu'un mois auparavant, il renouvela la proposition qu'il m'avait faite de m'associer à sa maison de banque, et de me charger d'une branche de son commerce, en m'invitant à lui faire connaître ma résolution définitive. Je trouvai qu'il avait pris une route tout opposée à celle qu'il eût fallu suivre pour me convaincre; et je crois encore aujourd'hui qu'il manqua de politique en me parlant durement. Un regard de bonté, une parole bienveillante m'eussent fait tomber à ses pieds, et je me serais rendu à discrétion. Un ton sec, un regard sévère ne firent que m'endurcir dans mon obstination, et je répondis avec respect qu'il m'était impossible d'accepter ses offres. Peut-être pensais-je que c'eût été montrer trop de faiblesse que de se rendre à la première sommation; peut- être attendais-je que je fusse pressé plus vivement, afin du moins de ne pas être accusé d'inconséquence, et de pouvoir me faire honneur du sacrifice que je ferais à l'autorité paternelle. S'il en était ainsi, je fus trompé dans mon attente, car mon père se tourna froidement vers Owen et ajouta d'un ton calme: -- Je vous l'avais dit. Puis, s'adressant à moi: -- Francis, me dit-il, à votre âge, vous devez être aussi en état que vous le serez probablement jamais de juger dans quelle carrière vous trouverez le bonheur; ainsi je ne vous presse pas davantage. Mais, quoique je ne sois pas forcé de me prêter à vos projets plus que vous ne l'êtes de vous conformer à mes vues, puis-je savoir si vous en avez formé pour lesquels vous ayez besoin de mon assistance?

Cette question me déconcerta, et je répondis avec un peu de confusion que, n'ayant appris aucun état et ne possédant rien, il m'était évidemment impossible de subsister si je ne recevais aucun secours de mon père; que mes désirs étaient très bornés, et que j'espérais que l'aversion invincible que j'éprouvais pour la profession qu'il m'avait destinée ne me priverait pas de sa protection et de sa tendresse.

-- C'est-à-dire que vous voulez vous appuyer sur mon bras, et cependant aller où bon vous semble: cela est difficile à accorder, Frank. Je suppose néanmoins que votre intention est de m'obéir, pourvu que mes ordres ne contrarient pas vos projets.

J'allais parler. -- Silence, s'il vous plaît, ajouta-t-il. Si telle est votre intention, vous pouvez bien partir immédiatement pour le nord de l'Angleterre; il est bon que vous fassiez une visite à votre oncle. J'ai choisi parmi ses fils (il en a sept, je pense) celui qu'on m'a dit être le plus digne de remplir la place que je vous destinais dans ma maison. Mais il reste encore quelques arrangements à terminer là-bas, et pour cela votre présence ne sera pas inutile: vous recevrez des instructions plus détaillées à Osbaldistone-Hall, où vous voudrez bien rester jusqu'à ce que je vous rappelle. Demain matin tout sera prêt pour votre départ.

À ces mots mon père sortit de la chambre.

-- Qu'est-ce que tout cela signifie, M. Owen? dis-je à mon pauvre ami, dont la physionomie portait l'empreinte du plus profond abattement.

-- Tout est perdu, M. Francis!... Hélas! si vous aviez voulu me croire!... mais à présent il n'y a plus de ressource; quand votre père parle de ce ton calme et résolu, c'est comme un compte arrêté, il ne change plus.

Et l'événement le prouva; car, le lendemain matin, à cinq heures, je me trouvai sur la route d'York, monté sur un assez bon cheval, et avec cinquante guinées dans ma poche, voyageant pour aider mon père à me choisir un successeur qui viendrait prendre ma place dans sa maison pour me dérober sa tendresse, et peut-être même sa fortune.

Chapitre III.

La barque flotte au gré du vent, Et, sur le perfide élément, De toute part est ballottée; Elle fait eau, puis est jetée Contre un écueil qui l'engloutit.

GAY.

J'ai fait précéder par des rimes et des vers blancs chaque subdivision de cette grande histoire, afin de captiver votre attention par des extraits d'ouvrages plus attrayants que le mien. Les vers que je viens de citer font allusion à un malheureux navigateur qui eut l'audace de démarrer une barque qu'il était incapable de diriger, et se confia aux flots d'un fleuve. Un écolier qui, par étourderie autant que par hardiesse, aurait risqué une semblable tentative ne se trouverait pas, au milieu du courant, dans une situation plus embarrassante que la mienne quand je me vis errant sans boussole sur l'océan de la vie. Mon père avait affecté tant de facilité à briser le noeud qu'on regarde comme le plus fort de tous ceux qui lient les membres de la société, c'était avec une indifférence si imprévue qu'il m'avait, pour ainsi dire, rejeté de sa famille, que tout contribuait à diminuer cette confiance dans mon mérite personnel qui m'avait jusqu'alors soutenu. Le prince Joli, tantôt prince et tantôt fils d'un pêcheur, quittant le sceptre pour la ligne, et son palais pour une chaumière, ne pouvait pas se croire plus dégradé que moi.

Aveuglés par l'amour-propre, nous sommes tellement portés à regarder comme l'apanage nécessaire de notre mérite les accessoires dont nous entoure la prospérité, que lorsque nous nous trouvons livrés à nos seules ressources, et forcés de reconnaître que nous n'avions point de valeur par nous-mêmes, nous sommes tout étonnés de notre peu d'importance, et nous éprouvons une cruelle mortification. À mesure que je m'éloignais de Londres, la voix lointaine de ses clochers me fit entendre plus d'une fois l'avis de: -- _Retourne -- _qu'entendit autrefois son futur lord-maire[8]; et quand, des hauteurs d'Highgate, je me retournai pour contempler une dernière fois la sombre magnificence de cette métropole, sous son manteau de vapeurs, il me sembla que je laissais derrière moi le contentement, l'opulence, les charmes de la société et tous les plaisirs de la civilisation.

Mais le sort en était jeté. Il n'était pas probable que, par une soumission lâche et tardive, je rentrasse dans les bonnes grâces de mon père. Au contraire, ferme et invariable lui-même dans ses résolutions, loin de me pardonner, il n'aurait eu pour moi que du mépris si dans ce moment je fusse retourné bassement lui dire que j'étais prêt à rentrer dans le commerce. Mon obstination naturelle vint aussi à mon aide, et l'orgueil me représentait tout bas quelle pauvre figure je ferais, et à quelle humiliation, à quel assujettissement je me trouverais exposé par la suite, quand on verrait qu'un voyage de quatre milles avait suffi pour détruire des résolutions affermies par un mois de réflexion. L'espoir même, l'espoir qui n'abandonne jamais le jeune imprudent prêtait son charmant prestige à mes nouveaux projets. Mon père ne pouvait songer sérieusement à faire passer tous ses biens dans une branche collatérale qu'il n'avait jamais aimée. C'était sans doute une épreuve qu'il voulait faire de mes sentiments, et la supporter avec autant de patience que de fermeté était le moyen de gagner son estime et d'arriver à une réconciliation. Je calculai même quelles concessions je pourrais lui faire, et sur quels articles de notre traité supposé je devrais continuer à rester inébranlable. Le résultat de mes combinaisons fut que je devais être d'abord rétabli dans tous les droits que me donnait ma naissance, et qu'alors j'expierais par quelques marques extérieures d'obéissance ma dernière rébellion.

En attendant, j'étais maître de ma personne, et j'éprouvais ce sentiment d'indépendance qui fait tressaillir un jeune coeur d'une joie mêlée de crainte. Ma bourse, sans être abondamment garnie, suffisait pour les besoins d'un modeste voyageur. Je m'étais habitué, pendant que j'étais à Bordeaux, à n'avoir point d'autre valet que moi; mon cheval était jeune et vigoureux; mon imagination ardente et la joie de me trouver momentanément libre dissipèrent bientôt les tristes pensées qui m'avaient assailli au commencement de mon voyage.

Cependant je finis par regretter de ne pas voyager sur une route qui offrît du moins quelque aliment à la curiosité, ou dans une contrée qui pût fournir de temps en temps quelque observation intéressante. Car la route du nord était alors, et peut-être encore aujourd'hui, bien pauvre sous ce rapport; je ne crois pas qu'il soit possible de trouver dans toute la Grande-Bretagne une route qui mérite moins de fixer l'attention. Insensiblement les réflexions revinrent, et elles n'étaient pas toujours sans amertume. Ma muse même, cette coquette qui m'avait conduit au milieu de ce pays sauvage, ma muse, aussi perfide, aussi volage que la plupart des belles, m'abandonna dans ma détresse; et je n'aurais su comment dévorer mon ennui si je n'avais rencontré de temps en temps des voyageurs dont la conversation, sans être fort amusante, m'offrait du moins quelques instants de distraction; des ministres de campagne, qui, après avoir fait la visite de leur paroisse, regagnaient au petit trot leur presbytère; des fermiers ou des nourrisseurs de bestiaux, revenant du marché voisin; des commis marchands, parcourant les villes de province pour faire payer les débiteurs en retard; enfin des officiers qui battaient le pays pour trouver des recrues. Telles étaient alors les personnes qui donnaient de l'occupation aux garde-barrières et aux cabaretiers. Notre conversation roulait sur la religion et sur les dîmes, sur les boeufs et sur le prix du grain, sur les denrées commerciales et sur la solvabilité des détaillants, le tout varié de temps en temps par la description d'un siège ou d'une bataille en Flandre que me faisait le narrateur, peut-être de seconde main. Les voleurs, sujet vaste et fertile, remplissaient tous les vides, et chacun racontait toutes les histoires de brigands qu'il savait; le Fermier d'Or, l'Agile Voleur, Jack Needham et autres héros de l'opéra des _Gueux[9]_ étaient pour nous des noms familiers. À ces récits, comme ces enfants effrayés qui se pressent autour du foyer quand l'histoire du revenant touche à sa fin, les voyageurs se rapprochaient l'un de l'autre, regardaient devant et derrière eux, examinaient l'amorce de leurs pistolets, et juraient de s'accorder mutuellement secours et protection en cas de danger: engagement qui, comme la plupart des alliances offensives et défensives, sort de la mémoire quand il y a quelque apparence de péril.