Chapter 4
-- Je le voudrais, monsieur, mais dans cette occasion je ne le puis pas.
-- Les mots n'ont aucune influence sur moi, jeune homme, dit mon père dont l'inflexibilité se cachait toujours sous les dehors du calme et du sang-froid le plus parfait; _ne pouvoir pas _est peut- être un terme plus poli que _ne pas vouloir; _mais ces expressions sont synonymes quand il n'y a pas d'impossibilité morale. Je n'aime pas les mesures brusques, et il est juste que vous ayez le temps de réfléchir; nous parlerons de cela après dîner.
-- Owen! Owen entra; il n'avait pas ces cheveux blancs qui lui donnaient à vos yeux un air si vénérable, car il n'avait guère alors plus de cinquante ans. Mais il avait le même habit noisette qu'il portait lorsque vous l'avez connu, avec la culotte et le gilet pareils, les mêmes bas de soie gris de perle, les mêmes souliers avec les boucles d'argent, les mêmes manchettes de batiste soigneusement plissées, qui tombaient jusqu'au milieu de sa main, dans le salon, mais qu'il avait soin de cacher sous les manches de son habit dans le comptoir, afin qu'elles fussent à l'abri des injures de l'encre; en un mot, cette même physionomie grave et sérieuse où la bonté perçait à travers un petit air d'importance, et qui a distingué pendant toute sa vie le premier commis de la maison Osbaldistone et Tresham.
-- Owen, lui dit mon père après que le bon vieillard m'eut serré affectueusement la main, vous dînerez avec nous aujourd'hui pour apprendre les nouvelles que Frank nous a apportées de nos amis de Bordeaux.
Owen fit un de ses saluts raides et guindés pour exprimer sa respectueuse reconnaissance; car à cette époque, où la distance qui sépare les inférieurs de leurs supérieurs était observée avec une rigueur inconnue aujourd'hui, une semblable invitation était une grande faveur.
Je me rappellerai longtemps ce dîner. Inquiet sur le sort qui m'était réservé, craignant de devenir la victime de l'intérêt, et cherchant les moyens de conserver ma liberté, je ne pris pas à la conversation une part aussi active que mon père l'eût voulu, et je faisais trop souvent des réponses peu satisfaisantes aux questions dont il m'accablait. Partagé entre son respect pour le père et son attachement pour le fils, qu'il avait fait danser tant de fois sur ses genoux, Owen, semblable à l'allié craintif, mais bienveillant, d'une contrée envahie, s'efforçait de réparer mes fautes, de suppléer à mon inaction et de couvrir ma retraite: manoeuvres qui ajoutaient au mécontentement de mon père, dont le regard sévère imposait aussitôt silence au bon vieillard. Pendant que j'habitais la maison de Dubourg, je ne m'étais pas absolument conduit comme ce commis,
_Qui, de l'oeil paternel trompant la vigilance,_ _Griffonnait un couplet au lieu d'une quittance._
Mais, à dire vrai, je n'avais fréquenté le comptoir qu'autant que je l'avais cru absolument nécessaire pour mériter la bonne opinion du Français depuis longtemps correspondant de notre maison, et que mon père avait chargé de m'initier dans le secret du commerce. Dans le fond, ma principale étude avait été celle de la littérature et des beaux-arts. Mon père n'était pas l'ennemi des talents. Il avait trop de bon sens pour ne pas savoir qu'ils font l'ornement de l'homme, et donnent une nouvelle considération dans le monde; mais à ses yeux c'étaient des accessoires qui ne devaient pas faire négliger les études utiles. Il voulait que j'héritasse non seulement de sa fortune, mais encore de cet esprit de spéculation qui la lui avait fait acquérir; et que je pusse par la suite développer les plans et les projets qu'il avait conçus, et qu'il croyait propres à doubler au moins son héritage.
Il aimait son état, et c'était le motif qu'il faisait valoir pour m'engager à suivre la même carrière; mais il en avait encore d'autres que je ne connus que plus tard. Aussi habile qu'entreprenant, doué d'une imagination féconde et hardie, chaque nouvelle entreprise qui lui réussissait n'était pour lui qu'un aiguillon qui l'excitait à étendre ses spéculations, en même temps qu'elle lui en fournissait les moyens. Vainqueur ambitieux, il volait de conquêtes en conquêtes, sans s'arrêter pour se maintenir dans ses nouvelles positions, encore moins pour jouir du fruit de ses victoires. Accoutumé à voir toutes ses richesses suspendues dans la balance de la fortune, fécond en expédients pour la faire pencher en sa faveur, son activité et son énergie semblaient augmenter avec les chances qui paraissaient quelquefois être contre lui; il ressemblait au matelot accoutumé à braver les vagues et l'ennemi, et dont la confiance augmente la veille d'une tempête ou d'un combat. Il ne se dissimulait pas cependant que l'âge ou les infirmités pouvaient bientôt le mettre hors de service, et il était bien aise de former un bon pilote qui pût prendre en main le gouvernail lorsqu'il se verrait forcé de l'abandonner, et qui fût en état de le diriger à l'aide de ses conseils et de ses instructions. Quoique votre père fût son associé, et que toute sa fortune fût placée dans notre maison, vous savez qu'il ne voulut jamais prendre une part active dans le commerce; Owen, qui, par sa probité et par sa connaissance approfondie de l'arithmétique, était excellent premier commis, n'avait ni assez de génie ni assez de talents pour qu'on pût lui confier le timon des affaires. Si mon père était tout à coup rappelé de ce monde, où s'en irait cette foule de projets qu'il avait conçus à moins que son fils, devenu par ses soins l'Hercule du commerce, ne fût en état de soutenir le poids des affaires, et de remplacer Atlas chancelant? Et que deviendrait ce fils lui- même, si, étranger aux opérations commerciales, il se trouvait tout à coup engagé dans un labyrinthe de spéculations sans posséder le fil précieux, c'est-à-dire les connaissances nécessaires pour en sortir? Décidé par toutes ces raisons, dont il me cacha une partie, mon père résolut de me faire entrer dans la carrière qu'il avait toujours parcourue avec honneur; et quand une fois il s'était arrêté à une résolution, rien au monde n'eût été capable de la changer. Malheureusement j'avais pris aussi la mienne, et elle se trouvait absolument contraire à ses vues. J'avais quelque chose de la fermeté de mon père, et je n'étais pas disposé à lui céder sur un point qui intéressait le bonheur de ma vie.
Il me semble que, pour excuser la résistance que j'opposai dans cette occasion, je puis faire valoir que je ne voyais pas bien sur quel fondement les désirs de mon père reposaient, ni combien il importait à son honneur que je m'y soumisse. Me croyant sûr d'hériter, par la suite, d'une grande fortune qui ne me serait pas contestée, il ne m'était jamais venu dans l'esprit que, pour la recueillir, il serait nécessaire que je me soumisse à des travaux et que j'entrasse dans des détails qui ne convenaient ni à mon goût ni à mon caractère. Je n'apercevais dans la proposition de mon père qu'un désir de me voir ajouter encore à cet amas de richesses qu'il avait accumulées. Persuadé que personne ne pouvait savoir mieux que moi quelle route je devais suivre pour parvenir au bonheur, il me semblait que ce serait prendre une fausse direction que de chercher à augmenter une fortune que je croyais déjà plus que suffisante pour me procurer les jouissances de la vie.
D'après l'aversion que j'avais prise d'avance pour le commerce, il n'est pas étonnant, comme je l'ai déjà dit, que, pendant mon séjour à Bordeaux, je n'eusse pas tout à fait employé mon temps comme mon père l'eût désiré. Les occupations qu'il regardait comme les plus importantes n'étaient pour moi que très secondaires, et je les aurais même entièrement négligées, sans la crainte de mécontenter le correspondant de mon père, Dubourg, qui, retirant les plus grands avantages des affaires qu'il faisait avec notre maison, était trop fin politique pour faire à celui qui en était le chef des rapports défavorables sur son fils unique, et s'attirer par là les reproches sur son fils unique, et s'attirer par là les reproches de tous les deux. Peut-être d'ailleurs, comme vous le verrez tout à l'heure, avait-il des motifs d'intérêt personnel en me laissant négliger l'étude à laquelle mon père voulait que je me livrasse exclusivement. Sous le rapport des moeurs, ma conduite était irréprochable, et en rassurant mon père sur cet article, Dubourg ne faisait que me rendre justice: mais quand même il aurait eu d'autres défauts à me reprocher que mon indolence et mon aversion pour les affaires, j'ai lieu de croire que le rusé Français eût été tout aussi complaisant. Quoi qu'il en fût, comme j'employais une partie raisonnable de la journée à l'étude du commerce qu'il me recommandait, il ne me blâmait pas de consacrer quelques heures aux muses, et ne trouvait pas mauvais que je préférasse la lecture de Corneille et de Boileau à celle de Savary ou de Postlethwayte, supposé que le volumineux ouvrage du dernier eût été alors connu, et que M. Dubourg eût pu parvenir à prononcer son nom. Dubourg avait adopté une expression favorite par laquelle il terminait toutes ses lettres à son correspondant. -- Son fils, disait-il, était tout ce qu'un père pouvait désirer.
Mon père ne critiquait jamais une phrase, quelque répétée qu'elle fût, pourvu qu'elle lui parût claire et précise. Addison lui-même n'aurait pu lui fournir des termes plus satisfaisants que: «Au reçu de la vôtre, et ayant fait honneur aux billets inclus, comme à la marge.»
Sachant donc très bien ce qu'il désirait que je fusse, M. Osbaldistone ne doutait pas, d'après la phrase favorite de Dubourg, que j'étais en effet tel qu'il désirait me voir, lorsque, dans une heure de malheur, il reçut la lettre où je traçais mes raisons éloquentes, et les détaillais pour refuser un intérêt dans la raison de commerce, avec un pupitre et un siège dans un coin de notre sombre maison de Crane-Alley, siège et pupitre qui, surpassant en hauteur ceux d'Owen et des autres commis, ne le cédaient qu'au trépied de mon père lui-même. Dès ce moment tout alla mal. Les lettres de Dubourg perdirent autant de leur crédit que s'il avait refusé d'acquitter ses traites à l'échéance. Je fus rappelé à Londres en toute hâte, et je vous ai déjà raconté ma réception.
Chapitre II.
Je commence à soupçonner que ce jeune homme est atteint d'une terrible contagion. -- La poésie! S'il est infecté de cette folle maladie, il n'y a plus rien à espérer de lui pour l'avenir. _Actum est[2]_ de lui comme homme public, s'il se jette une fois dans la rime.
BEN JOHNSON. _La Foire de Saint-Barthélemy._
Mon père, généralement parlant, savait maîtriser ses passions; il se possédait toujours, et il était rare que son mécontentement se manifestât par des paroles; seulement son ton avait alors quelque chose de plus sec et de plus dur qu'à l'ordinaire. Jamais il n'employait les menaces ni les expressions d'un profond ressentiment. Toutes ses actions étaient uniformes, toutes étaient dictées par un esprit de système, et sa maxime était d'aller toujours droit au but sans perdre le temps en de vains discours. C'était donc avec un sourire sardonique qu'il écoutait les réponses irréfléchies que je lui faisais sur l'état du commerce en France; et il me laissa impitoyablement m'enfoncer de plus en plus dans les mystères de l'agio, des droits et des tarifs; mais quand il vit que je n'étais pas en état de lui expliquer l'effet que le discrédit des louis d'or avait produit sur la négociation des lettres de change, il ne put y tenir. -- L'événement le plus remarquable arrivé de mon temps, s'écria mon père (il avait pourtant vu la Révolution[3]), et il n'en sait pas plus là-dessus qu'un poteau sur le quai!
-- M. Francis, observa Owen avec son ton timide et conciliant, ne peut avoir oublié que, par un arrêt du roi de France, en date du 1er mai 1700, il est ordonné au _porteur _de se présenter dans les dix jours qui suivront l'échéance...
-- M. Francis, dit mon père en l'interrompant, se rappellera bientôt tout ce que vous aurez la bonté de lui souffler. Mais, sur mon âme! comment Dubourg a-t-il pu permettre... Dites-moi, Owen, êtes-vous content de Clément Dubourg, son neveu, qui travaille depuis très longtemps dans mes bureaux?
-- Monsieur, c'est l'un des commis les plus habiles de la maison, un jeune homme vraiment étonnant pour son âge, répondit Owen; car la gaieté et la politesse du jeune Français l'avaient séduit.
-- Oui, oui, je crois qu'il entend quelque chose, _lui, _aux changes. Dubourg s'est arrangé de manière que j'eusse du moins sous la main un jeune homme qui entendît mes affaires; mais je le devine, et il s'en apercevra quand il regardera la balance de nos comptes. Owen, vous paierez à Clément ce trimestre, et vous lui direz de se tenir prêt à partir pour Bordeaux sur le vaisseau de son père.
-- Renvoyer à l'instant Clément Dubourg, monsieur! dit Owen d'une voix tremblante.
-- Oui, monsieur, je le renvoie à l'instant. C'est bien assez d'avoir dans la maison un Anglais stupide pour faire à tout moment des erreurs, sans y garder encore un rusé Français qui en profite.
Quand même l'amour de la liberté et de la justice n'eût pas été gravé dans mon coeur dès ma plus tendre enfance, j'avais vécu assez longtemps sur le territoire du _grand monarque _pour contracter une franche aversion pour tous les actes d'autorité arbitraire; et je ne pus m'empêcher d'intercéder en faveur du jeune homme qu'on voulait punir d'avoir acquis les connaissances que mon père regrettait de ne pas me voir posséder.
-- Je vous demande pardon, monsieur, dis-je aussitôt que M. Osbaldistone eut cessé de parler; mais il me semble que, si j'ai négligé mes études, je suis seul coupable, et qu'il n'est pas juste qu'un autre supporte une punition que j'ai méritée. Je n'ai pas à reprocher à M. Dubourg de ne m'avoir pas fourni toutes les occasions de m'instruire, quoique je n'aie pas su les mettre à profit; et quant à M. Clément Dubourg...
-- Quant à lui et quant à vous, reprit mon père, je prendrai les mesures convenables. C'est bien, Frank, de rejeter tout le blâme sur vous-même; c'est très bien, je l'avoue. Mais je ne puis pardonner au vieux Dubourg, ajouta-t-il en regardant Owen, de s'être contenté de fournir à Frank les moyens de s'instruire sans s'être aperçu et sans m'avoir averti qu'il n'en profitait pas. Vous voyez, Owen, que Frank a du moins ces principes naturels d'équité qui doivent caractériser un marchand anglais.
-- M. Francis, dit le vieux commis en inclinant un peu la tête, et en élevant légèrement la main droite, habitude qu'il avait contractée par l'usage où il était de placer sa plume derrière son oreille avant de parler; M. Francis paraît connaître le principe fondamental de tout calcul moral, la grande règle de trois: que A fasse à B ce qu'il voudrait que B lui fit; le produit sera une conduite honorable.
Mon père ne put s'empêcher de sourire, en voyant réduire à des formes arithmétiques cette noble morale; mais il continua au bout d'un instant:
-- Tout cela ne signifie rien, Frank, me dit-il; vous avez dissipé votre temps comme un enfant; à présent il faut apprendre à vivre comme un homme. Je chargerai Owen de vous mettre au fait des affaires, et j'espère que vous recouvrerez le temps perdu.
J'allais répondre; mais Owen me regarda d'un air si suppliant et si expressif que je gardai involontairement le silence.
-- À présent, dit mon père, nous allons reprendre le sujet de ma lettre du mois dernier, à laquelle vous m'avez fait une réponse qui était aussi irréfléchie que peu satisfaisante; mais commencez par remplir votre verre, et passez la bouteille à Owen.
Le manque de courage, -- d'audace, si vous voulez, ne fut jamais mon défaut. Je répondis fermement que j'étais fâché qu'il ne trouvât pas ma lettre satisfaisante, mais qu'elle était le fruit des réflexions les plus sérieuses; que j'avais médité à plusieurs reprises et envisagé sous ses différents points de vue la proposition qu'il avait eu la bonté de me faire, et que ce n'était pas sans peine qu'il m'était impossible de l'accepter.
Mon père fixa les yeux sur moi, et les détourna au même instant. Comme il ne répondait pas, je me crus obligé de continuer, quoique avec un peu d'hésitation, et il ne m'interrompit que par des monosyllabes.
-- Je sais, monsieur, qu'il n'est point d'état plus utile et plus respectable que celui de négociant, point de carrière plus honorable que celle du commerce.
-- En vérité!
-- Le commerce réunit les nations; il entretient l'industrie; il répand ses bienfaits sur tout l'univers; il est au bien-être du monde civilisé ce que les relations journalières de la vie sont aux sociétés isolées, ou plutôt ce que l'air et la nourriture sont au corps.
-- Eh bien, monsieur?
-- Et cependant, monsieur, je me trouve forcé de persister dans mon refus d'embrasser une profession que je ne me sens pas capable d'exercer.
-- J'aurai soin que vous le deveniez. Vous n'êtes plus l'hôte ni l'élève de Dubourg; Owen sera votre précepteur à l'avenir.
-- Mais, mon cher père, ce n'est pas du défaut d'instruction que je me plains; c'est uniquement de mon incapacité. Jamais je ne pourrai profiter des leçons...
-- Sottises! Avez-vous tenu votre journal, comme je vous l'avais déjà recommandé?
-- Oui, monsieur.
-- Montrez-le-moi, s'il vous plaît. Le livre que mon père me demandait était une espèce d'agenda général que j'avais tenu par son ordre, et sur lequel il m'avait recommandé de prendre des notes de tout ce que j'apprendrais d'utile dans le cours de mes études. Prévoyant qu'à mon retour il demanderait à le voir, j'avais eu soin d'y insérer tout ce qui pourrait lui plaire; mais souvent la plume écrivait sans que la tête réfléchît; et, comme ce livre se trouvait toujours sous ma main, j'y inscrivais aussi quelquefois des notes bien étrangères au négoce. Il fallut pourtant le remettre à mon père, et je priai le ciel avec ferveur qu'il ne tombât pas sur quelque chapitre qui eût encore augmenté son mécontentement contre moi. La figure d'Owen, qui s'était un peu allongée quand mon père m'avait demandé mon journal, reprit sa rondeur ordinaire en voyant par ma réponse que j'étais en règle: elle exprima le sourire de l'espoir lorsque j'apportai un registre qui avait toutes les apparences d'un livre de commerce, plus large que long, agrafes de cuivre, reliure en veau, bords usés; c'était bien suffisant pour rassurer le bon commis sur le contenu, et bientôt son front rayonna de joie en entendant mon père en lire quelques pages, et faire en même temps ses remarques critiques.
-- Eaux-de-vie, -- barils et barriques, -- tonneaux. -- À Nancy, 29. -- À Cognac et à La Rochelle, 27. -- À Bordeaux, 32. -- Fort bien, Frank! -- _Droits de douanes et tonnage, voyez les tables de Saxby. -- _Ce n'est pas cela; il fallait transcrire le passage en entier: cela aide à le fixer dans la mémoire -- _Reports, -- debentur; -- plombs de la douane, -- toiles, -- Isingham. -- Hollande. -- stockfish_, -- _titling-cropling, lubfish[4]. -- _Vous auriez dû mettre que tous ces poissons doivent être compris parmi les _titlings. _Combien un _titling _a-t-il de pouces de long?
Owen, me voyant pris, se hasarda à me souffler:
-- Dix-huit pouces, mon père.
-- Et un lubfish?
-- Vingt-quatre.
-- Très bien! Il est important de s'en souvenir, à cause du commerce portugais. -- Mais qu'est-ce que ceci? -- _Bordeaux. fondé en l'an... Château-Trompette, Palais de Galien. -- _Ah! bien! très bien encore! Ce sont des notes historiques; vous n'avez pas eu tort de les prendre. C'est une espèce de répertoire général, Owen, l'abrégé sommaire de toutes les transactions du jour, achats, paiements, quittances, commissions, lettres d'avis, _mementos _de toute espèce.
-- Afin qu'ensuite ils puissent être régulièrement transcrits sur le journal et sur le grand livre de compte, répondit M. Owen: je suis charmé que M. Francis soit aussi méthodique.
Ce n'était pas sans regret que je me voyais en faveur, car je craignais que mon père n'en persistât davantage dans sa résolution de me faire entrer dans le commerce; et, comme j'étais bien décidé à n'y jamais consentir, je commençais à regretter d'avoir été, pour me servir de l'expression de mon ami M. Owen, aussi méthodique. Mais je fus bientôt tiré d'inquiétude: une feuille de papier, couverte de ratures, tomba du livre. Mon père la ramassa, et Owen remarquait qu'il serait bon de l'attacher au registre avec un pain à cacheter, lorsque mon père l'interrompit en s'écriant: - - _À la mémoire d'Édouard le prince Noir! _Qu'est-ce donc que tout ceci? Des vers, par le ciel! Frank, je ne vous croyais pas encore aussi fou!
Mon père, vous devez vous le rappeler, en vrai commerçant, regardait avec mépris les travaux des poètes. Comme homme pieux, et étant non-conformiste, il les trouvait aussi profanes que futiles. Avant de le condamner, rappelez-vous aussi combien de poètes, à la fin du dix-septième siècle, prostituaient leur plume, et ne scandalisaient pas moins les honnêtes gens par leur conduite que par leurs écrits. La secte dont était mon père éprouvait, ou du moins affectait l'aversion la plus prononcée pour les productions légères de la littérature; de sorte que plusieurs causes se réunissaient pour augmenter l'impression défavorable que devait lui faire la funeste découverte de cette malheureuse pièce de vers. Quant au pauvre Owen, si la perruque courte qu'il portait alors avait pu se déboucler toute seule, et tous les cheveux qui la composaient se dresser d'horreur sur sa tête, je suis sûr que, malgré toutes les peines qu'il s'était données le matin pour la friser, la symétrie de sa coiffure eût été dérangée seulement par l'effet de son étonnement. Un déficit dans la caisse, une rature sur son journal, une erreur d'addition dans ses comptes ne l'eussent pas surpris plus désagréablement. Mon père lui lut les vers, tantôt en affectant de ne pas les comprendre, tantôt avec une emphase héroïque, toujours avec cette ironie amère qui attaque cruellement les nerfs d'un auteur.
_Les échos de Fontarabie..._
_-- Les échos de Fontarabie! _dit mon père en s'interrompant; parlez-nous de la foire de Fontarabie, plutôt que de ses échos.
_Les échos de Fontarabie,_ _Quand près de Roncevaux Roland, perdant la vie,_ _Fit ouïr de son cor le signal déchirant,_ _Annoncèrent à Charlemagne_ _Que sous le fer cruel des mécréans d'Espagne_ _Son noble champion gémissait expirant._
_Mécréans! _qu'est-ce que cela? Pourquoi ne pas dire les païens ou les Maures. Écrivez du moins dans votre langue, s'il faut que vous écriviez des sottises.
_Nobles coteaux de l'Angleterre,_ _Quelles voix, parcourant l'Océan et la terre,_ _Vous apprendra la mort d'un aussi grand guerrier?_ _L'espoir brillant de sa patrie,_ _Le héros de Crécy, le vainqueur de Poitier,_ _Dans les murs de Bordeaux vient de perdre la vie._
Poitiers s'écrit toujours avec un _s, _et je ne vois pas pourquoi vous sacrifieriez l'orthographe à la rime.
_Écuyers, dit le paladin,_ _Ah! venez soutenir ma tête languissante;_ _Venez la soulager de mon casque d'airain._ _Du soleil la splendeur mourante_ _Trace sur la Garonne un dernier sillon d'or_ _Une dernière fois je veux le voir encor._
_Encor _et _or! _Mauvaise rime! Comment donc, Frank, vous ne savez même pas ce misérable métier que vous avez choisi!
_Dans le sein brillant de la gloire,_ _Roi des cieux, comme moi tu trouves le sommeil,_ _Tu cèdes à la nuit une courte victoire;_ _Mais la nature en deuil invoque ton réveil._ _De même sur mon mausolée,_ _On verra l'Angleterre en pleurs et désolée._ _En vain l'astre de mes exploits_ _Va s'éteindre aujourd'hui sur ce noble rivage,_ _Les Français, que ce bras vainquit plus d'une fois,_ _À ma valeur rendront hommage;_ _Et souvent l'astre anglais, dans ce même climat,_ _Dans la flamme et le sang reprendra son éclat._