Chapter 32
Les observations que j'avais faites, et ce qu'André venait de me dire, ne me laissaient guère de doute qu'on n'eût projeté une attaque contre nous. La route semblait de plus en plus faciliter cette interruption désagréable. Elle s'écartait d'abord du lac, pour traverser un terrain marécageux couvert de bois taillis, et dans lequel il se trouvait d'épais buissons ou touffes d'arbres qu'on aurait dit plantés exprès pour favoriser une embuscade. Nous avions quelquefois à traverser des torrents qui descendaient des montagnes, et dont le cours était si rapide que les soldats, dans l'eau jusqu'au-dessus des genoux, ne pouvaient résister à sa violence qu'en se tenant trois ou quatre par le bras. Je n'avais aucune expérience dans l'art militaire; mais il me semblait que des guerriers à demi sauvages, tels qu'on m'avait représenté les Highlanders, pouvaient, dans de telles circonstances, faire avec avantage une attaque contre des troupes régulières. Le bon sens du bailli lui avait fait faire les mêmes remarques, et il en avait tiré les mêmes conséquences. Il demanda à parler à l'officier commandant, ce qu'il fit à peu près en ces termes:
-- Capitaine, lui dit-il, ce n'est pas pour vous demander quelque faveur que je désire vous parler; je les méprise, et je commence même par faire toutes mes protestations et réserves de vous poursuivre pour cause d'oppression et de détention arbitraire; mais, étant sincèrement attaché au roi George et à son armée, je prends la liberté de vous demander si vous ne pensez pas que vous pourriez choisir un moment plus favorable, et prendre des forces plus considérables, pour gravir ce glen? Si vous cherchez Rob-Roy, on sait qu'il n'a jamais été à la tête d'une troupe de moins de cinquante hommes déterminés; et, s'il y joint les gens de Glengyle, de Glenfinlas et de Balquiddar, il peut servir à votre détachement un plat qui ne serait pas à son goût. Mon sincère avis, comme ami du roi, serait donc que vous retournassiez au clachan, car ces femmes d'Aberfoil sont comme les cormorans et les goëlands de Cumries, qui ne chantent jamais que pour annoncer une tempête.
-- Soyez tranquille, monsieur, répliqua le capitaine Thornton: je dois exécuter mes ordres. Mais puisque vous dites que vous êtes ami du roi George, vous serez charmé d'apprendre qu'il est impossible que le rassemblement de bandits dont les brigandages désolent le pays depuis si longtemps échappe aux mesures qui viennent d'être prises pour les détruire. L'escadron de milice commandé par le major Galbraith, et auquel deux compagnies de cavalerie ont dû se joindre, s'empare en ce moment des défilés inférieurs de cette contrée sauvage, et trois cents Highlanders, sous les ordres des deux chefs que vous avez vus à l'auberge, doivent garder la partie supérieure. Enfin différents détachements de troupes régulières occupent l'entrée de tous les glens et toutes les montagnes. Les informations que nous avons reçues sur Rob-Roy sont d'accord avec les aveux que ce coquin vient de nous faire, et il paraît certain qu'ayant appris qu'il est cerné de toutes parts, il a congédié la plus grande partie de ses gens dans l'espoir de se cacher plus facilement, ou de s'évader, grâce à sa connaissance des lieux.
-- Je crois, reprit M. Jarvie, qu'il y a ce matin plus d'eau-de- vie que de bon sens dans la tête de M. Galbraith; et, quant à vos trois cents montagnards, si j'étais à votre place, je ne m'y fierais point. Les faucons n'arrachent pas les yeux aux faucons. Ils peuvent se quereller entre eux, jurer les uns contre les autres, se battre, se tuer, mais ils se réuniront toujours contre ceux qui portent des culottes et qui ont une bourse dans leur gousset.
Il paraît que cet avis ne fut pas tout à fait perdu. Le capitaine ordonna à ses soldats de former leurs rangs, d'armer leurs mousquets et de mettre la baïonnette au bout du fusil. Il forma une avant-garde et une arrière-garde, chacune sous les ordres d'un sergent, et leur ordonna de se tenir sur le _qui vive, _Dougal subit un interrogatoire, dans lequel il persista dans toutes les déclarations qu'il avait déjà faites. Le capitaine lui ayant reproché de le conduire par un chemin qui paraissait suspect et dangereux, -- Ce n'est pas _elle _qui l'avait fait, répondit-il avec une brusquerie qui semblait accompagnée de naïveté: si vous aimez les grandes routes, il fallait prendre celle qui conduit à Glascow!
Cette réponse passa, et nous nous remîmes en marche.
Quoique notre route nous eût conduits vers le lac, il était tellement ombragé que nous n'avions pu jusque-là qu'entrevoir cette belle nappe d'eau à travers quelques percées; mais alors le chemin le côtoyait tout à coup au sortir du bois, et nous pûmes en contempler toute l'étendue, miroir spacieux qui dans un calme profond réfléchissait avec magnificence les sombres et hautes montagnes parées de bruyères, les vieux rocs à la tête chenue, et la verdure d'une certaine partie de ses rives. Les montagnes étaient en cet endroit si près du lac, si hautes et si escarpées, qu'il était impossible de trouver un autre passage que l'étroit sentier que nous suivions, dominé par des rochers, d'où il aurait suffi de rouler des pierres pour nous écraser sans que nous eussions pu faire la moindre résistance. Ajoutez à cela que la route faisait des coudes à chaque instant, en suivant les baies et les promontoires du lac, de sorte qu'il était rare que la vue pût s'étendre à cent pas devant et derrière nous. Notre position parut causer quelque inquiétude à l'officier commandant. Il donna de nouveau l'ordre à ses soldats d'avoir l'oeil au guet et de se tenir sur leurs gardes, et il réitéra à Dougal la menace de le faire périr à l'instant s'il l'avait conduit dans quelque embuscade.
Celui-ci écouta ses menaces d'un air de stupidité impénétrable, qu'on pouvait attribuer également à une conscience qui n'a rien à se reprocher, ou à une résolution bien ferme de trahir ceux qu'il s'était chargé de guider.
-- Si les gentilshommes cherchaient les Gregarach, dit-il, à coup sûr ils ne devaient pas s'attendre à les trouver sans courir quelques petits dangers.
Comme il prononçait ces mots, le sergent qui commandait l'avant- garde cria: Halte! et envoya un de ses hommes annoncer au capitaine qu'il avait aperçu un parti de Highlanders sur un rocher qui dominait le sentier par où nous allions passer. Presque au même instant un soldat de l'arrière-garde vint l'avertir qu'on entendait dans le bois, sur les derrières, le son d'une cornemuse.
Le capitaine Thornton, qui avait autant de courage que d'habileté, résolut de forcer le passage en avant, sans attendre qu'il fût attaqué par-derrière; pour rassurer ses soldats, il leur dit que la cornemuse qu'ils avaient entendue appartenait sans doute au corps de montagnards qui s'avançait sous les ordres d'Iverach et d'Inverashalloch, et il leur fit sentir qu'il était important pour eux de tâcher de s'emparer de la personne de Rob-Roy avant l'arrivée de ces auxiliaires, afin de n'avoir à partager avec personne ni l'honneur du succès ni la récompense promise pour sa tête. Il ordonna à l'arrière-garde de rejoindre le centre, rapprocha son corps d'armée de l'avant-garde et déploya ses forces de manière à présenter un front aussi étendu que le permettait l'étroit sentier sur lequel nous nous trouvions. Il fit placer Dougal au centre, en lui renouvelant la promesse de le faire pendre s'il arrivait qu'il l'eût trompé. On nous assigna le même poste, comme celui où il y avait le moins de danger; et le capitaine Thornton, prenant sa demi-pique des mains d'un soldat qui la portait, se mit à la tête de son corps, et donna l'ordre de marcher en avant.
La troupe s'avança avec la bravoure naturelle aux soldats anglais. La frayeur avait presque fait perdre l'esprit à André; et, s'il faut dire la vérité, ni M. Jarvie ni moi n'étions fort tranquilles. Nous ne pouvions voir avec une indifférence stoïque notre vie hasardée dans une querelle qui nous était étrangère. Mais il fallait faire de nécessité vertu.
Nous avançâmes jusqu'à vingt pas de l'endroit où l'avant-garde avait aperçu des montagnards. C'était un petit promontoire qui s'avançait dans le lac, et autour de la base duquel le sentier tournait, comme je l'ai déjà annoncé. Mais en cet endroit, au lieu de suivre le bord de l'eau, il montait en zigzag sur le rocher, qui, sans cela, aurait été inaccessible. Le sergent nous fit dire qu'il apercevait sur le sommet les toques et les fusils de plusieurs montagnards couchés ventre à terre comme pour nous surprendre, et couverts par des bruyères qui croissaient sur ce rocher. Le capitaine lui ordonna de marcher en avant, de déloger l'ennemi, et lui-même avança avec le reste de sa troupe pour le soutenir.
L'attaque qu'il méditait fut suspendue par l'apparition inattendue d'une femme qui se montra tout à coup sur le haut du rocher.
-- Arrêtez! s'écria-t-elle d'un ton d'autorité, et dites-moi ce que vous cherchez dans le pays de Mac-Gregor.
J'ai rarement vu une figure plus noble et plus imposante que celle de cette femme. Elle pouvait avoir de quarante à cinquante ans, et sa physionomie devait avoir autrefois offert des traits frappants d'une beauté mâle, quoique ses traits eussent plutôt un air de dureté et d'expression farouche, et qu'on y remarquât déjà des rides formées, soit par suite de la vie errante qu'elle menait depuis plusieurs années, couchant souvent sur la dure et exposée à toutes les intempéries de l'air, soit par l'influence des chagrins qu'elle avait essuyés et des passions qui l'agitaient. Elle ne portait pas son plaid sur la tête et les épaules, comme c'est l'usage des femmes d'Écosse, mais elle en entourait son corps, suivant la coutume des soldats highlandais. Elle avait sur la tête une toque d'homme surmontée d'une plume, tenait à la main une épée nue et portait à sa ceinture une paire de pistolets.
-- C'est Hélène Campbell, la femme de Rob, me dit très bas M. Jarvie d'un air fort alarmé. Il y aura parmi nous plus d'une côte brisée avant qu'il soit longtemps.
-- Que cherchez-vous ici? demanda-t-elle une seconde fois au capitaine Thornton qui s'avançait.
-- Nous cherchons le proscrit Rob-Roy Mac-Gregor Campbell, répondit l'officier. Nous ne faisons pas la guerre aux femmes; ne tentez donc pas de vous opposer au passage des troupes du roi, et vous n'éprouverez de nous que de bons traitements.
-- Oui! répliqua l'amazone, je connais depuis longtemps vos bons traitements! Vous ne m'avez laissé ni nom ni réputation. Les ossements de ma mère se soulèveront dans le tombeau quand les miens iront l'y rejoindre. Vous n'avez laissé à moi et aux miens ni maison, ni lit, ni couvertures, ni bestiaux pour nous nourrir, ni toisons pour nous couvrir. Vous nous avez tout enlevé, tout, jusqu'au nom de nos ancêtres, et maintenant vous venez pour nous enlever la vie.
-- Je n'en veux à la vie de personne, dit le capitaine, mais je dois exécuter mes ordres. Si vous êtes seule, vous n'avez rien à craindre: s'il se trouve avec vous des gens assez insensés pour nous opposer une résistance inutile, ils n'auront à accuser qu'eux-mêmes du sort qui les attend. Sergent, en avant!
-- En avant, marche! cria le sergent. Hourra! mes enfants! une bourse pleine d'or pour la tête de Rob-Roy!
Il s'avança au pas de charge, suivi de six soldats, et monta l'étroit sentier qui conduisait sur le promontoire; mais à peine étaient-ils arrivés au premier tournant de ce défilé qu'une décharge d'une douzaine de coups de fusil se fit entendre. Le sergent, atteint d'une balle à la poitrine, chercha à se maintenir quelques instants; il s'accrocha aux aspérités du roc pour monter plus avant, mais ses forces l'abandonnèrent, et après un dernier effort il tomba de rocher en rocher jusque dans le lac, où il disparut. Trois soldats restèrent morts sur la place, et les trois autres, blessés plus ou moins dangereusement, se replièrent sur le corps d'armée.
-- Grenadiers, en avant! cria le capitaine. -- Il faut vous rappeler qu'à cette époque les grenadiers portaient cette arme destructive d'où ils ont tiré leur nom. Les quatre soldats ainsi armés se mirent donc en tête de la colonne, et Thornton les suivit avec toute sa troupe pour les soutenir. -- Messieurs, nous dit-il alors, vous êtes libres, pourvoyez à votre sûreté. Grenadiers, ouvrez la giberne! grenade en main!
Le détachement s'avança en poussant de grands cris; les grenadiers jetèrent leurs grenades dans les buissons où l'ennemi se tenait caché, et la troupe monta au pas de charge pour déloger l'ennemi. Dougal, oublié dans le tumulte, s'enfonça prudemment dans les broussailles qui croissaient sur le roc, et y monta avec la rapidité du chat-pard. J'imitai son exemple, pensant bien que tout ce qui suivrait le sentier tracé se trouverait exposé au feu des montagnards. J'étais hors d'haleine, car un feu roulant répété par mille échos, l'explosion des grenades, les cris des soldats, les hurlements de leurs ennemis ne pouvaient qu'exciter de plus en plus mon désir d'atteindre un lieu de sûreté. Il me fut pourtant impossible de rejoindre Dougal, qui sautait d'une pointe de rocher sur une autre aussi lestement qu'un écureuil, et je finis par le perdre de vue.
Me trouvant alors assez éloigné des combattants pour n'avoir rien à craindre, au moins pour le moment, je m'arrêtai pour chercher à découvrir ce qu'étaient devenus mes compagnons, et je les aperçus tous les deux, chacun dans une situation fort désagréable.
M. Jarvie, à qui la peur avait sans doute donné un degré d'agilité qui ne lui était pas ordinaire, était parvenu à monter jusqu'à la hauteur d'environ trente pieds sur le roc; quand il voulut passer d'une pointe sur une autre, le pied lui glissa malheureusement, et de telle manière qu'il aurait été bien certainement rejoindre feu son père, le digne diacre, dont il aimait tant à citer les faits et gestes, si, par hasard, une grosse épine n'eût accroché le pan de sa redingote et ne l'eût retenu; nouveau danger qui n'eût pas été moindre s'il n'avait trouvé le moyen de conserver une position à peu près horizontale, en saisissant de la main droite une autre branche voisine, mais plus basse que la première. On aurait pu croire qu'il voltigeait entre le ciel et la terre, et il ne ressemblait pas mal à l'enseigne de la _Toison d'or _qu'on voit à Londres sur la porte d'une boutique de mercier dans Ludgate-Hill.
André n'avait pas pris le même chemin que Dougal: chemin que M. Jarvie et moi avions suivi, mais non avec le même succès. Il en avait choisi un autre pour une double raison: d'abord parce que la montée en était moins rapide, et ensuite parce qu'il s'en trouvait plus voisin. Il monta effectivement assez rapidement jusqu'à une petite plate-forme qu'il rencontra, et qui était à peu près de niveau avec l'endroit où le bailli était suspendu. Là il se trouva arrêté par des rochers perpendiculaires qu'il était impossible de gravir, et il ne pouvait changer de position que pour redescendre dans le défilé d'où il était parti, ce qui n'était nullement de son goût. Il avait sous ses pieds le détachement du capitaine Thornton, au-dessus de lui des montagnards, de manière que le sifflement des balles qui se croisaient sur sa tête semblait lui annoncer à chaque instant sa dernière heure. Il courait de tous côtés sur son étroite plate-forme, poussant des cris affreux, et implorant la merci des deux partis, en anglais et en écossais, suivant le côté vers lequel la victoire semblait incliner. M. Jarvie seul répondait à ses exclamations par des gémissements que lui arrachait autant la peur que sa situation précaire.
Ma première idée fut de courir à son secours. Mais, de l'endroit où je me trouvais, il m'était physiquement impossible d'arriver à lui, en étant séparé par le précipice au-dessus duquel il était suspendu. André, qui n'en était éloigné que d'environ cinquante pas, aurait pu facilement lui rendre ce service; mais ni mes signes, ni mes prières, ni mes ordres, ni mes menaces ne purent le décider à se rapprocher du lieu du combat; et, après avoir couru encore quelque temps comme un homme privé de raison, il finit par se jeter le ventre contre terre, et ne se releva que lorsque le feu eut entièrement cessé.
Tout cela fut l'affaire de quelques minutes; et, n'entendant plus le bruit de la fusillade, j'en conclus que la victoire s'était déclarée pour l'un des partis. Ne pouvant voir le champ de bataille du lieu où j'étais, je gagnai une éminence voisine qui le dominait, afin d'implorer la compassion des vainqueurs, quels qu'ils fussent, en faveur du pauvre bailli, bien convaincu qu'on ne le verrait pas suspendu au milieu des airs, comme le tombeau de Mahomet, sans lui prêter une main secourable.
Dès que je fus sur cette hauteur, je vis que le combat avait fini, comme je le prévoyais, par la défaite totale du capitaine Thornton. Une troupe de Highlanders le désarmait, lui et une douzaine d'hommes qui lui restaient, et qui presque tous étaient couverts de blessures. La troupe avait été exposée à un feu meurtrier dont elle ne pouvait se garantir et qui l'extermina presque entièrement, tandis que les montagnards, protégés par leur position, n'eurent qu'un homme tué et deux blessés par les grenades, comme je l'appris ensuite; car en ce moment je ne pus connaître que le résultat de l'affaire, en voyant le capitaine et le peu d'hommes qui lui restaient environnés d'une horde de sauvages trépignant d'une joie féroce et soumettant leurs ennemis vaincus à toutes les conséquences des lois de la guerre.
Chapitre XXXI.
Oui, malheur aux vaincus! telle fut la menace Que répéta jadis d'une terrible voix Le belliqueux Brennus dont la bouillante audace Fit céder la balance aux glaives des Gaulois, Lorsque Rome orgueilleuse et cependant soumise Apportait sa rançon à ses fiers ennemis. Oui, malheur aux vaincus! c'est encor la devise Que portent nos drapeaux dans les pays conquis.
_La Gauliade._
Mon premier soin fut alors de chercher des yeux Dougal parmi les vainqueurs. Je ne doutais plus que le rôle qu'il avait joué ne fût concerté d'avance pour amener dans ce défilé dangereux l'officier anglais et sa troupe, et je ne pus m'empêcher d'admirer l'adresse avec laquelle ce demi-sauvage, en apparence si naïf, avait caché son dessein et s'était fait arracher, comme de force et par crainte, les fausses informations que son but était de donner. Je sentais que nous ne pouvions sans danger approcher des vainqueurs dans le premier moment d'une victoire qui était souillée par des actes de cruauté; car je vis les montagnards, ou, pour mieux dire, des enfants qui les avaient suivis, poignarder quelques soldats mourants qui cherchaient encore à se relever. J'en conclus qu'il ne serait pas prudent de nous présenter à eux sans quelque médiateur; et comme je ne voyais pas Campbell, en qui je devais reconnaître alors le fameux Rob-Roy, j'avais résolu de réclamer la protection de son émissaire Dougal.
Après l'avoir inutilement cherché, je retournai à l'endroit que je venais de quitter, pour réfléchir de nouveau sur les moyens d'aller au secours de l'honnête banquier. Mais, à ma grande satisfaction, je vis qu'il avait abandonné son poste aérien et qu'il était assis au pied du roc au haut duquel il était naguère suspendu. Je me hâtai d'aller le joindre et de lui offrir mes félicitations sur sa délivrance. Il n'était pas d'abord très disposé à les recevoir avec la même cordialité que je les lui offrais, et une forte quinte de toux interrompit à plusieurs reprises les doutes qu'il exprimait sur leur sincérité.
-- Hem! hem! hem!... On dit qu'un ami!... hem!... qu'un ami vaut mieux qu'un frère... hem!... Pourquoi suis-je venu ici, M. Osbaldistone, dans ce pays maudit de Dieu et des hommes?... Hem! hem! hem!... Que Dieu me pardonne de jurer!... Hem!... Ce n'était que pour vous. Pensez-vous donc qu'il soit bien beau... hem! hem! bien beau de m'avoir laissé suspendu comme un archange entre le ciel et la terre, sans même essayer... hem!... sans essayer de venir à mon secours?
Je n'épargnai pas les apologies, et je lui fis voir l'endroit où je me trouvais lorsque cet accident lui était arrivé; il se convainquit par ses propres yeux qu'il m'eût été impossible d'aller le joindre; et, comme il avait dans le coeur autant de justice et de bonté que de vivacité dans l'esprit, il me tendit la main et me rendit ses bonnes grâces. Je profitai de ma rentrée en faveur pour lui demander comment il était parvenu à se tirer d'embarras.
-- À me tirer d'embarras! Je serais resté suspendu jusqu'au jour du jugement dernier plutôt que de m'en tirer moi-même, ayant la tête pendante d'un côté, et les pieds de l'autre. C'est la créature Dougal qui m'a tiré d'embarras, comme il l'avait fait hier. Il est venu à moi avec un autre Highlander, a bravement coupé d'un coup de dirk les deux pans de ma redingote, et ils m'ont replanté sur mes jambes, aussi sain que s'il ne m'était rien arrivé. Voyez pourtant comme il est utile d'avoir des habits de bon drap! Si la redingote eût été de vos camelots ou de vos draps légers de France, elle se serait déchirée cent fois sous un poids comme celui de mon corps. Dieu bénisse l'ouvrier qui en a fabriqué le tissu! J'étais là-haut, nageant dans l'air comme le poisson dans l'eau, aussi en sûreté qu'une gabarre attachée au rivage par un triple câble à Broomielaw.
Je lui demandai alors ce qu'était devenu son libérateur.
-- La créature, répondit-il en continuant à l'appeler ainsi, la créature m'a dit qu'il ne serait pas trop sage de me montrer à la dame en ce moment, et il m'a conseillé de rester ici jusqu'à ce qu'il revînt, ce que je ne manquerai pas de faire. J'ai dans l'idée qu'il vous cherche. C'est un garçon plein de bon sens. Je crois qu'il ne se trompe pas relativement à la dame. Hélène Campbell, étant fille, ne brillait point par la douceur, et elle n'a pas changé de caractère en se mariant. Bien des gens disent que Rob-Roy lui-même en a une sorte de crainte respectueuse. Je crois qu'elle ne me reconnaîtrait pas, car il y a bien des années que nous ne nous sommes vus. Bien décidément, j'attendrai Dougal avant de me montrer à elle.
Je lui dis que ce parti me paraissait le plus prudent. Mais le destin avait décidé que pour cette fois la prudence du bailli ne lui serait d'aucune utilité.
Lorsque la fusillade avait cessé, André s'était relevé, et n'osant encore descendre de sa plate-forme, il y restait appuyé contre un roc, position qui le découvrit aux yeux de lynx des montagnards quelques instants après que la victoire se fut déclarée en leur faveur. Aussitôt ils poussèrent un grand cri, et cinq ou six d'entre eux, le couchant en joue, lui signifièrent, par des gestes auxquels il était impossible de se méprendre, qu'il fallait qu'il vînt les trouver sur-le-champ, ou qu'ils prendraient un moyen plus prompt pour le faire descendre.
André n'était pas homme à se refuser à une pareille invitation. La crainte du danger le plus imminent lui ferma les yeux sur celui qui paraissait inévitable. Il descendit donc sur-le-champ à reculons, par la route la plus courte, quoique la moins facile, marchant sur ses genoux, rampant à plat ventre suivant les occasions, s'accrochant aux fentes du rocher, à ses aspérités et aux arbrisseaux qu'il rencontrait, et n'oubliant jamais, chaque fois qu'il avait une main libre, de la tendre vers ceux qui le menaçaient, comme pour implorer leur merci. Les montagnards semblaient s'amuser de la terreur d'André, et ils tirèrent par- dessus sa tête deux ou trois coups de fusil, plutôt pour se divertir de sa frayeur que dans l'intention de le blesser, et afin de le voir redoubler d'efforts pour arriver au bout d'une course périlleuse que la crainte pouvait seule lui avoir donné le courage d'entreprendre.