Rob-Roy

Chapter 31

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Il parlait encore lorsque nous entendîmes la marche mesurée d'une troupe d'infanterie, et un officier suivi de deux ou trois soldats entra dans la chambre où nous étions. Sa voix me fit entendre l'accent anglais, qui me fut agréable après le mélange du jargon des Highlands et des Lowlands dont je venais d'être fatigué.

-- Je présume, monsieur, que vous êtes M. Galbraith; major de la milice du comté de Lennox, et que ces messieurs sont les deux gentilshommes des Highlands que je dois trouver ici?

On lui répondit qu'il ne se trompait pas, et on lui proposa de prendre quelques rafraîchissements, ce qu'il refusa.

-- Je me trouve un peu en retard, messieurs, leur dit-il, et il faut réparer le temps perdu. J'ai ordre de chercher et d'arrêter deux personnes coupables de trahison.

-- Je lave mes mains de cela, dit Inverashalloch; je suis venu ici avec mon clan, pour me battre contre Rob-Roy Mac-Gregor, qui a tué, à Invernenty, Duncan Maclaren, mon cousin au septième degré; quant à ce que vous pouvez avoir à faire contre d'honnêtes gentilshommes qui peuvent parcourir le pays pour leurs affaires, je ne m'en mêle point.

-- Ni moi non plus, dit Iverach.

Le major Galbraith prit la chose plus sérieusement, et après avoir fait un hoquet pour exorde, il prononça le discours suivant:

-- Je ne dirai rien contre le roi George, capitaine, parce que, comme le fait est, ma commission est en son nom. Mais si ma commission est bonne, capitaine, ce n'est pas à dire que les autres soient mauvaises; et, au dire de bien des gens, le nom de Jacques est tout aussi bon que celui de George. D'un côté, c'est le roi... le roi qui est roi de fait; de l'autre, c'est celui qui devrait l'être par le droit; et je dis qu'on peut être loyal envers l'un et l'autre, capitaine. Ce n'est pas que je ne sois de votre avis pour le moment, capitaine, comme cela convient à un major de milice. Mais quant à la trahison et tout ce qui s'ensuit, c'est du temps perdu que d'en parler: moins on en dit, mieux cela vaut.

-- Je vois avec regret, messieurs, dit le capitaine, la manière dont vous avez employé votre temps. Les raisonnements du major se ressentent de la liqueur qu'il a bue, et j'aurais désiré que, dans une occasion de cette importance, vous eussiez agi autrement. Vous feriez bien de vous jeter sur un lit pendant une heure. Ces messieurs sont sans doute de votre compagnie? ajouta-t-il en jetant un coup d'oeil sur M. Jarvie et sur moi, qui, encore occupés de notre souper, n'avions pas fait attention à l'officier.

-- Ce sont des voyageurs, capitaine, dit Galbraith, des voyageurs légitimés par mer et par terre, comme dit le livre de prières.

Le capitaine s'approcha de nous avec une lumière pour nous mieux voir. -- Je suis chargé, dit-il, par mes instructions, d'arrêter un jeune homme et un homme plus âgé; or, ces deux messieurs me paraissent répondre au signalement donné.

-- Prenez garde à ce que vous dites, monsieur, s'écria M. Jarvie: ne croyez pas que votre habit rouge et votre chapeau galonné puissent vous protéger. J'intenterai contre vous une action en diffamation, en détention arbitraire. Je suis bourgeois de Glascow, monsieur... magistrat, monsieur... mon nom est Nicol Jarvie; c'était celui de mon père avant moi. Je suis bailli, et mon père, Dieu veuille avoir son âme! était diacre.

-- C'était un chien aux oreilles coupées[121], dit le major Galbraith, et il s'est bravement battu contre le roi à Bothwell- Brigg.

-- Il payait ce qu'il devait, M. Galbraith, dit M. Jarvie, et il payait ce qu'il achetait: c'était un plus honnête homme que celui qui se trouve sur vos jambes.

-- Je n'ai pas le temps d'écouter tout cela, dit l'officier. Messieurs, vous êtes mes prisonniers, à moins que vous ne me présentiez des personnes respectables qui me répondent que vous êtes des sujets loyaux.

-- Conduisez-moi devant un magistrat civil, répliqua le bailli, devant le shériff ou le juge de ce canton. Je ne suis pas obligé de répondre à chaque Habit-Rouge qui voudra me faire des questions.

-- Fort bien! monsieur, je sais comment il faut se conduire avec les gens qui ne veulent point parler. Se tournant alors vers moi: -- Et vous, monsieur, me dit-il, vous plaira-t-il de me répondre? quel est votre nom?

-- Frank Osbaldistone, monsieur.

-- Quoi! fils de sir Hildebrand Osbaldistone, du Northumberland?

-- Non, monsieur, interrompit M. Jarvie, fils de William Osbaldistone, chef de la grande maison de commerce Osbaldistone et Tresham de Crane-Alley, à Londres.

-- J'en suis fâché, monsieur; mais ce nom augmente les soupçons que j'avais déjà conçus, et me met dans la nécessité de vous prier de me remettre tous les papiers que vous pouvez avoir.

Je remarquai qu'à ces mots les deux Highlanders se regardèrent d'un air d'inquiétude. -- Je n'en ai aucun, lui répondis-je.

L'officier ordonna qu'on me désarmât et qu'on me fouillât; la résistance aurait été un acte de folie: je remis donc mes armes, et je me soumis à la recherche, qui fut faite avec autant de politesse qu'on peut en mettre dans une semblable opération. On ne trouva sur moi que le billet que je venais de recevoir.

-- Ce n'est pas à cela que je m'attendais, dit l'officier, mais j'y trouve un motif pour vous retenir prisonnier; car je vois que vous entretenez une correspondance par écrit avec ce brigand proscrit, Robert Mac-Gregor Campbell, communément nommé Rob-Roy, qui est depuis si longtemps le fléau de ce district. Qu'avez-vous à dire à cela, monsieur?

-- Des espions de Rob! s'écria Inverashalloch: si l'on veut leur rendre justice, il faut les accrocher au premier arbre.

-- Nous sommes partis de Glascow, dit M. Jarvie, pour aller toucher de l'argent qui nous est dû. Je ne connais pas de loi qui défende à un homme de toucher ce qui lui est dû. Quant à ce billet, il est tombé par accident entre les mains de mon ami.

-- Comment cette lettre s'est-elle trouvée dans votre poche? me demanda l'officier.

Je ne pouvais me résoudre à trahir la confiance de la bonne femme qui me l'avait remise, de sorte que je gardai le silence.

-- Pourriez-vous m'en rendre compte, mon camarade? dit l'officier à André, qui était debout derrière nous, et dont les dents claquaient comme des castagnettes depuis qu'il avait entendu la menace des Highlanders.

-- Oh! sans doute, général, sans doute, je puis vous dire tout. C'est un homme des Highlands qui a remis cette lettre à cette rusée de bonne femme. Je puis jurer que mon maître n'en savait rien...

-- Moi! dit l'hôtesse: on m'a remis une lettre pour un homme qui était chez moi; il a bien fallu que je la rendisse. Dieu merci, je ne sais ni lire ni écrire, et...

-- Personne ne vous accuse, bonne femme, taisez-vous. Continuez, mon ami.

-- J'ai tout dit, monsieur l'Habit-Rouge, si ce n'est que, comme je sais que mon maître a envie d'aller voir ce damné de Rob-Roy, vous feriez un acte de charité de l'en empêcher et de le renvoyer à Glascow, bon gré mal gré. Quant à M. Jarvie, vous pouvez le garder aussi longtemps que vous le voudrez: Il est assez riche pour payer toutes les amendes auxquelles vous le condamnerez, et mon maître aussi. Pour moi, Dieu me préserve! je ne suis qu'un pauvre jardinier, et je ne vaux pas le pain que vous me feriez manger en prison.

-- Ce que j'ai de mieux à faire, dit l'officier, c'est d'envoyer ces trois messieurs au quartier général sous bonne escorte. Ils paraissent en correspondance directe avec l'ennemi, et je me trouverais responsable si je les laissais en liberté. Messieurs, vous voudrez bien vous regarder comme mes prisonniers. Dès que le jour paraîtra, je vous ferai conduire en lieu de sûreté. Si vous êtes réellement ce que vous prétendez être, on en aura bientôt la preuve, et un jour ou deux de détention ne seront pas un grand malheur. Je n'écouterai aucune remontrance, ajouta-t-il en tournant le dos au bailli, dont il voyait la bouche s'ouvrir pour lui répondre; le service dont je suis chargé ne me permet pas d'entrer dans des discussions inutiles.

-- Fort bien, monsieur, fort bien! dit M. Jarvie: vous pouvez jouer maintenant de votre violon tant qu'il vous plaira, mais je vous réponds que je saurai vous faire danser avant qu'il soit peu.

L'officier et les Highlanders tinrent alors une espèce de conseil privé, mais ils parlèrent si bas qu'il me fut impossible de rien entendre de ce qu'ils disaient. Quelques instants après ils sortirent tous, ayant l'attention de nous laisser à la porte une garde d'honneur.

-- Ces montagnards, me dit le bailli quand ils furent partis, sont des clans de l'ouest. Si ce qu'on en dit est vrai, ils ne valent pas mieux que leurs voisins; s'ils viennent se battre contre Rob, c'est pour satisfaire quelque ancienne animosité, et c'est pour la même raison que Galbraith vient ici avec les Grahame et les Buchanan du comté de Lennox. Je ne les blâme pas trop. Personne n'aime à perdre ses vaches. Et puis voilà une troupe de soldats, pauvres diables! qui sont obligés de tourner à droite ou à gauche, comme on le leur commande, sans savoir pourquoi. Le pauvre Rob aura joliment du fil à retordre au point du jour. Il ne convient pas à un magistrat de rien désirer contre le cours de la justice, mais il me serait bien difficile d'être fâché d'apprendre qu'il leur ait donné à tous sur les oreilles.

Chapitre XXX.

Écoute, général, et regarde-moi bien; Je ne suis qu'une femme, et tu penses peut-être Pouvoir m'intimider. Apprends à me connaître: Vois si, dans mon malheur, je tremble devant toi, Si je laisse échapper quelque marque d'effroi. Crains plutôt la fureur qui déchire mon âme.

BONDUCA.

Nous nous arrangeâmes pour passer la nuit aussi bien que le permettait la misérable chambre où nous nous trouvions. Le bailli, fatigué de son voyage et des scènes qui venaient de se passer, et moins intéressé au résultat de notre détention qui ne pouvait avoir pour lui d'autre inconvénient qu'une très courte retraite, d'ailleurs moins difficile sur la bonté ou la propreté de son lit, se jeta sur une des crèches qu'on voyait le long des murs et m'annonça bientôt par un ronflement sonore qu'il dormait profondément. Pour moi, je restai assis près de la table, et, appuyant la tête sur mes bras, je ne goûtai qu'un sommeil interrompu. Je compris, aux discours du sergent et du piquet en station à la porte, qu'il y avait du doute et de l'hésitation dans les mouvements des troupes. On faisait partir des détachements pour obtenir des informations, et ils revenaient sans avoir pu s'en procurer. Le capitaine paraissait inquiet, il faisait partir de nouvelles escouades, et quelques-unes ne revenaient pas au clachan ou village.

Dès les premiers rayons du jour, un caporal et deux soldats entrèrent d'un air de triomphe, traînant après eux un montagnard qu'ils avaient arrêté et qu'ils amenaient au capitaine. Je le reconnus sur-le-champ pour Dougal, notre ci-devant porte-clefs. M. Jarvie, que le bruit qu'ils firent en entrant éveilla, se frotta les yeux, le reconnut aussi et s'écria:

-- Que Dieu me pardonne, c'est ce pauvre Dougal qu'ils ont arrêté! Capitaine, je vous donne mon cautionnement, un cautionnement suffisant pour Dougal.

Cette offre généreuse était certainement dictée par la reconnaissance que conservait le bon magistrat du zèle avec lequel Dougal avait embrassé sa querelle dans le combat qu'il avait soutenu contre Inverashalloch. Mais le capitaine ne lui répondit qu'en le priant de ne se mêler que des affaires qui le regardaient et de songer qu'il était lui-même prisonnier en ce moment.

-- M. Osbaldistone, s'écria le bailli qui connaissait mieux les formes des lois civiles que celles de la jurisprudence militaire, je vous prends à témoin qu'il a refusé un cautionnement suffisant. Il est indubitable que Dougal aura contre lui une action en dommages et intérêts pour détention arbitraire, et bien certainement j'aurai soin que justice lui soit rendue.

L'officier, dont j'appris alors que le nom était Thornton, ne prêta aucune attention aux discours et aux menaces de M. Jarvie, et, faisant subir un interrogatoire très sévère à son prisonnier, parvint à en tirer successivement, quoique en apparence malgré lui, l'aveu qu'il connaissait Rob-Roy, qu'il l'avait vu l'année dernière... il y avait trois mois... la semaine dernière... la veille... enfin qu'il n'y avait qu'une heure qu'il l'avait quitté. Tous ces aveux échappaient l'un après l'autre à Dougal et ne semblaient arrachés que par la vue d'une corde que le capitaine Thornton jurait de faire servir pour le pendre à une branche d'arbre, s'il ne répondait catégoriquement à toutes ses questions.

-- Maintenant, dit l'officier, dites-moi combien d'hommes votre maître a avec lui en ce moment.

Dougal, en promenant ses regards de tous côtés, excepté celui où se trouvait le capitaine, répondit qu'elle ne pouvait être sûre de cela.

-- Regardez-moi, chien de Highlander, et souvenez-vous que votre vie dépend de votre réponse. Combien de coquins ce misérable proscrit avait-il avec lui quand vous l'avez quitté?

-- Ah! il n'en avait que six sans me compter.

-- Et qu'a-t-il fait du reste de ses bandits?

-- Ils sont allés avec le lieutenant faire une expédition contre les clans de l'ouest.

-- Contre les clans de l'ouest? Hé! cela est assez probable! et que veniez-vous faire dans ces environs?

-- Moi, Votre Honneur! ah! je venais en me promenant voir ce que Votre Honneur faisait dans le clachan avec les Habits-Rouges.

-- Je crois, me dit M. Jarvie, qui était venu se placer derrière moi, je crois que ce coquin va se montrer faux frère. Je suis bien aise de ne pas m'être mis plus en frais pour lui.

-- Maintenant, mon cher ami, dit le capitaine, entendons-nous bien. Vous venez d'avouer que vous êtes venu ici comme espion, et par conséquent vous méritez d'être pendu au premier arbre. Mais si vous voulez me rendre un service, je vous en rendrai un autre. J'ai deux mots à dire à votre chef pour une affaire sérieuse; conduisez-moi avec ma troupe à l'endroit où vous l'avez laissé, et alors je vous rendrai la liberté et vous donnerai cinq guinées par-dessus le marché.

-- Oh! s'écria Dougal en se tordant les bras d'un air de détresse, je ne puis faire cela. J'aime mieux être pendu.

-- Eh bien, vous le serez, mon cher ami. Que votre sang retombe sur votre tête! Caporal Cramp, soyez le grand prévôt du camp, et expédiez-moi ce coquin.

Le caporal s'était placé depuis quelques instants en face de Dougal, tenant en mains une corde qu'il avait trouvée dans un coin de la chambre et qu'il lui montrait avec affectation en y formant un noeud coulant. Dès que l'ordre fatal fut donné, il la lui jeta autour du cou, et à l'aide de deux soldats se mit en devoir de l'entraîner hors de la chambre.

Dougal, effrayé de voir la mort de si près, s'écria comme il se trouvait déjà sur le seuil de la porte: -- Un moment, messieurs, un moment... Mais arrêtez donc! elle consent à faire ce que Son Honneur exige.

-- Emmenez cette créature, s'écria le bailli, il mérite vingt fois d'être pendu! Emmenez-le donc, caporal! pourquoi ne l'emmenez-vous pas?

-- Brave homme, répondit le caporal, c'est mon avis et mon opinion que si j'étais chargé de vous conduire à la potence, du diable si vous seriez si pressé!

Cet _aparté _m'empêcha de faire attention à ce qui se passa entre le capitaine et son prisonnier. Mais j'entendis alors celui-ci dire d'un ton tout à fait subjugué: -- Et vous me laisserez aller dès que je vous aurai conduit où est Rob-Roy, sur votre conscience?

-- Je vous en donne ma parole, vous serez libre à l'instant. Caporal, que la troupe se range en ordre de bataille. Et vous, messieurs, vous nous suivrez; j'ai besoin de tout mon monde, je ne puis laisser personne pour vous garder.

En un clin d'oeil la troupe fut sous les armes et prête à marcher. On nous emmena comme prisonniers avec Dougal. En sortant du cabaret, j'entendis notre nouveau compagnon de captivité rappeler au capitaine la promesse qu'il lui avait faite de lui donner cinq guinées.

-- Les voici, répondit l'officier en lui mettant dans la main cinq pièces d'or: mais songez bien, misérable, que, si vous essayez de me tromper, je vous fais sauter le crâne de ma propre main.

-- Ce vaurien, me dit M. Jarvie, est cent fois pire que je l'avais jugé. C'est un traître, une perfide créature! Oh! cette soif du lucre! cette soif du lucre! que de choses elle fait faire! feu le diacre, mon digne père, avait coutume de dire que l'argent perdait plus d'âmes que le fer ne tuait de corps.

L'hôtesse s'avança alors, et demanda le paiement de l'écot en y comprenant tout ce qu'avaient bu le major Galbraith et les deux montagnards. Le capitaine dit que cela ne le regardait point. Mais mistress Mac-Alpine lui répliqua que si elle n'avait su qu'ils attendaient Son Honneur, elle ne leur aurait pas fait crédit; qu'elle ne reverrait peut-être jamais M. Galbraith, ou que si elle le revoyait elle n'en serait pas plus riche; qu'elle était une pauvre veuve, et qu'elle n'avait pour vivre que le produit de son auberge.

Le capitaine Thornton coupa court à ses lamentations en lui payant le mémoire, qui ne montait qu'à quelques shillings d'Angleterre, quoiqu'il présentât un total formidable en monnaie du pays. Il voulait même généreusement payer la portion qui était à la charge de M. Jarvie et à la mienne; mais le bailli, sans égard pour l'avis de l'hôtesse qui lui disait tout bas: -- Laissez-le faire, laissez-le faire, laissez payer les chiens d'Anglais, ils nous tourmentent assez! demanda qu'on fit la distraction de la portion de la dette qui nous concernait et l'acquitta sur-le-champ. Le capitaine saisit cette occasion pour nous faire avec civilité quelques excuses de notre détention. -- Si vous êtes, comme je l'espère, nous dit-il, des sujets du roi loyaux et paisibles, vous ne regretterez pas un jour perdu quand le bien de son service l'exige: dans le cas contraire, je ne fais que mon devoir.

Il fallut bien nous contenter de cette apologie, et nous le suivîmes, quoique fort à contre-coeur.

Je n'oublierai jamais la sensation délicieuse que j'éprouvai quand, en sortant de l'atmosphère épaisse, étouffante et enfumée de la hutte des Highlands où nous avions si désagréablement passé la nuit, je pus respirer l'air frais du matin et voir les rayons brillants du soleil levant, qui, sortant d'un tabernacle de nuages d'or et de pourpre, éclairait le paysage le plus pittoresque qui eût jamais ravi mes yeux. À gauche était la vallée dans laquelle le Forth serpentait vers l'orient et entourait une belle colline de la guirlande formée par les arbres de ses bords. À droite, au milieu d'une profusion de taillis, de monticules et de roches sauvages, s'étendait le lit d'un grand lac que l'haleine de la brise du matin soulevait doucement en petites vagues dont chacune étincelait à son tour par le reflet des rayons du soleil. De hautes montagnes, des rocs escarpés et des rives sur lesquelles se balançaient les branches mobiles du bouleau et du chêne servaient de limites à cette ravissante nappe d'eau; le frémissement harmonieux du feuillage de ces arbres brillant au soleil donnait aussi à cette solitude une espèce de vie et de mouvement. L'homme seul semblait dans un état d'infériorité au milieu d'une scène où tous les traits de la nature étaient pleins de grandeur et de majesté. Les misérables huttes, appelées _bourochs _par le bailli, au nombre de douze environ, qui composaient le village ou le clachan d'Aberfoil, étaient construites de pierres jointes ensemble avec de la terre au lieu de mortier, et couvertes de gazon jeté sans soin sur des branches d'arbres coupées dans les forêts voisines. Les toits en descendaient presque à terre, de sorte qu'André nous dit qu'il aurait été possible, la nuit précédente, que nous eussions pris ces cabanes pour de petits monticules et que nous ne nous fussions aperçus que nous étions sur des maisons que lorsque les jambes de nos chevaux auraient passé au travers du toit.

D'après tout ce que nous vîmes, nous pûmes juger que la maison de mistress Mac-Alpine, qui nous avait paru si misérable, était comparativement la plus belle du hameau; et si ma description, mon cher Tresham, vous donne envie d'en juger par vos yeux, je présume que vous trouverez encore les choses à peu près dans le même état, car les Écossais sont un peuple qui ne se livre pas facilement aux innovations, même quand elles ont pour but d'améliorer leur sort.[122]

Notre départ donna l'éveil aux habitants de ces tristes demeures, et plus d'une vieille femme vint faire une reconnaissance sur sa porte entrouverte. En voyant ces sibylles, la tête couverte d'un bonnet de laine d'où s'échappaient quelques mèches de cheveux gris, leur visage ridé, leurs longs bras, en les entendant s'adresser les unes aux autres, en gaélique, des paroles accompagnées de gestes qui ne peignaient pas la bienveillance, mon imagination me représenta les sorcières de Macbeth, et je crus lire dans les traits de ces vieilles toute la malice des fatales soeurs. Les enfants même qui sortaient des maisons, les uns tout à fait nus, les autres imparfaitement couverts de quelques lambeaux de tartan, faisaient des grimaces aux soldats anglais avec une expression de haine nationale et de méchanceté qui semblait au- dessus de leur âge. Je remarquai particulièrement que, quoique la population de ce village parût assez considérable en raison du nombre de femmes et d'enfants que nous apercevions, pas un homme, pas un garçon au-dessus de douze ans ne s'offrait à nos regards. J'en conclus qu'il était probable que nous recevrions d'eux dans le cours de notre expédition quelques témoignages d'amitié encore plus expressifs que ceux dont nous avaient assurés toutes les figures que nous avions rencontrées.

Ce ne fut qu'à notre sortie du village que nous pûmes bien juger de toute l'étendue de l'affection qu'on nous portait. À peine l'arrière-garde avait-elle passé les dernières maisons pour entrer dans un petit sentier qui conduisait dans les bois qu'on voyait de l'autre côté du lac que nous entendîmes un bruit confus de cris de femmes et d'enfants, et de ces battements de mains dont les matrones des Highlands accompagnent toujours les exclamations que leur arrachent la haine et la colère.

-- Que signifie ce tapage? demandai-je à André qui était pâle comme la mort.

-- Je crois que nous ne le saurons que trop tôt. Cela signifie que les femmes des Highlanders vomissent des imprécations et des malédictions contre les Habits-Rouges et contre tout ce qui parle la langue saxonne. J'ai bien entendu des femmes anglaises et écossaises proférer des imprécations; ce n'est une merveille dans aucun pays; mais, Dieu me préserve! jamais de semblables à celles de ces langues montagnardes. Savez-vous ce qu'elles disent? qu'elles voudraient voir tous les Habits-Rouges égorgés comme des moutons, se laver les mains jusqu'au coude dans leur sang, les voir couper en si menus morceaux que le plus gros ne pût suffire pour le dîner d'un chien comme il advint à Walter Cuming de Guiyock, et je ne sais combien d'autres choses semblables qui n'ont pas passé par d'autres gosiers que les leurs. Enfin, à moins que le diable ne vienne lui-même leur donner des leçons, je ne crois pas qu'elles puissent se perfectionner dans la science de jurer et de maudire. Mais le pire de tout, c'est qu'elles nous disent de continuer notre route vers le lac, et de prendre garde où nous aborderons.