Chapter 3
Malgré l'espèce de neutralité de Rob-Roy pendant le cours de la rébellion, il n'échappa point à quelques-unes des punitions infligées à ceux qui en avaient fait partie; il fut compris dans l'acte d'_attainder _et la maison de Breadalbane, qui était son refuge, fut brûlée par lord Cadogan lorsque ce général traversa les Hautes-Terres pour désarmer et punir les clans insurgés. Mais, se rendant à Inverary avec environ quarante ou cinquante hommes de sa suite, Rob-Roy, par une apparente soumission, se concilia les bonnes grâces et la protection du colonel Patrick Campbell de Finnah. Étant ainsi à peu près à l'abri du ressentiment du gouvernement, Rob-Roy établit sa résidence à Craig-Royston, près du loch Lomond, au milieu de ses propres parents et ne perdit point de temps pour rallumer sa querelle particulière avec le duc de Montrose. Dans ce dessein, il rassembla autant de fantassins qu'il en eût jamais commandé car il se faisait suivre constamment par une garde de dix ou douze hommes d'élite qu'il lui aurait été facile d'élever jusqu'à cinquante ou soixante.
De son côté, le duc de Montrose employa tous les moyens possibles pour détruire son importun adversaire; Sa Grâce s'adressa au général Carpenter et trois corps de troupes reçurent l'ordre de se diriger sur Glascow, Stirling et Finlarig, près de Killin. M. Graham de Killearn, l'homme d'affaires du duc, son parent et en même temps shérif-député du comté de Dumbarton, accompagna les troupes afin qu'elles pussent agir avec la sanction de l'autorité civile et avoir un guide fidèle à travers les montagnes. Ces différentes colonnes avaient le projet d'arriver en même temps dans le voisinage de la résidence de Rob-Roy et de surprendre ce rebelle ainsi que sa suite; mais des pluies abondantes, la difficulté des routes et les intelligences au moyen desquelles le proscrit connaissait leur marche trompèrent leurs combinaisons. Les troupes, trouvant les oiseaux envolés, s'en vengèrent en détruisant le nid. On brûla la maison de Rob-Roy mais non impunément car les Mac-Gregors, cachés parmi les buissons et les rochers, firent feu sur les troupes et tuèrent un grenadier.
Rob-Roy se vengea par un singulier acte d'audace de la perte qu'il venait d'essuyer. Vers le milieu de novembre 1716, le même John Graham de Killearn dont nous venons de parler s'était rendu dans un lieu appelé Chapel-Errock où les fermiers du duc devaient de leur côté se réunir pour le paiement des rentes. John Graham avait déjà reçu d'eux environ trois cents livres lorsque Rob-Roy entra dans l'appartement à la tête d'une troupe armée. Le fidèle homme d'affaires espéra sauver l'argent de son maître en jetant les livres de compte et l'argent dans un grenier, croyant qu'ils ne seraient point aperçus, mais le pillard expérimenté ne pouvait être facilement trompé lorsqu'un tel objet était le but de ses recherches: il trouva les livres et l'argent, se mit tranquillement à la place du receveur, examina les comptes, mit les rentes dans sa poche et donna des reçus au nom du duc disant qu'il compterait avec Sa Grâce pour les dommages qu'elle lui avait fait essuyer et dans lesquels il comprenait l'incendie de sa maison par le général Cadogan et la dernière expédition contre Craig-Royston, puis il ordonna à M. Graham de le suivre. Il ne paraît pas qu'il usât envers lui de rudesse ou de violence bien qu'il l'informât qu'il le regardait comme un otage et qu'il le menaçât de mauvais traitements en cas qu'il fût suivi de trop près. On cite peu de faits aussi audacieux. Après un voyage rapide (pendant lequel M. Graham semble ne s'être plaint que de la fatigue), Rob-Roy emmena son prisonnier dans une île sur le lac Katrine et le força d'écrire au duc pour lui annoncer que sa rançon était fixée à trois mille quatre cents marcs, cette somme étant le surplus que Mac-Gregor prétendait lui être dû, déduction faite de ce qu'il avait pris.
Néanmoins, après avoir retenu M. Graham cinq ou six jours dans l'île, qui est encore appelée aujourd'hui la prison de Rob-Roy et qui ne devait point être un logement agréable pendant les nuits de novembre, le proscrit, désespérant d'obtenir de plus grands avantages de son entreprise téméraire, laissa son prisonnier partir avec les livres de compte et les reçus des fermiers, prenant bien soin de conserver l'argent. [...]
Ce n'était pas comme déprédateur de profession que Rob-Roy conduisait ses opérations mais bien à titre de suppôt du gouvernement. Suivant la phrase écossaise «il levait le _black- mail»_. La nature de ces contrats a été décrite dans le roman et dans les notes de _Waverley. _Le portrait que M. Graham Gartmore trace de Rob-Roy trouve ici naturellement sa place.
La confusion et les désordres du pays étaient si grands et le gouvernement si négligent que les gens tranquilles étaient obligés d'acheter leur sûreté par les honteux contrats du _black-mail. _La personne qui entretenait des rapports avec les déprédateurs assurait les terres contre leurs incursions, moyennant une certaine rente annuelle; elle employait une partie de ces fonds à recouvrer les bestiaux volés, une autre à payer ceux qui les volaient afin de rendre nécessaire le contrat du _black-mail. _Les domaines des gentilshommes qui se refusent à ce pacte sont livrés au pillage afin de forcer ces propriétaires à rechercher protection. Les chefs s'appellent capitaines du guet, et leurs bandits prennent le même nom. Ce titre leur donne une espèce d'autorité pour traverser le pays et leur accorde la facilité de commettre tout le mal possible. Ces troupes, dans toute l'étendue des Hautes-Terres, forment un corps considérable d'hommes habitués dès leur enfance aux plus grandes fatigues, et très capables, lorsque l'occasion s'en présente, de faire l'office de soldats. [...]
Ce fut peut-être vers la même époque que, par une marche rapide dans les montagnes de Balquhidder, à la tête d'un corps de ses propres fermiers, le duc de Montrose surprit Rob-Roy et le fit prisonnier. On le mit en croupe derrière un des gens du duc nommé James Stewart, et on l'attacha autour de cet homme avec une sangle de cheval. James Stewart était le grand-père de l'homme intelligent du même nom qui tenait, il y a peu de temps, une auberge dans les environs du lac Katrine et servait de guide au voyageur dans cette belle et pittoresque contrée. C'est de lui que j'ai appris cette circonstance, longtemps avant qu'il tînt une auberge et lorsqu'il ne servait encore de guide qu'aux chasseurs de gelinottes. C'était le soir (pour finir l'histoire) et le duc était pressé de loger en lieu sûr le prisonnier dont il avait eu tant de peine à s'emparer. En traversant le Teith ou le Forth, j'ai oublié lequel, Rob-Roy saisit l'occasion de conjurer Stewart, au nom de leur ancienne liaison et de leur bon voisinage que rien n'avait jamais troublés, de lui donner quelque chance d'échapper au malheur qui l'attendait. Stewart, touché de compassion, peut- être mû par la crainte, lâcha la sangle et Rob-Roy, glissant de la croupe du cheval, plongea, nagea et se sauva à peu près comme il est dit dans le roman. Lorsque Stewart arriva à terre, le duc lui demanda précipitamment ce qu'était devenu son prisonnier, et comme aucune réponse satisfaisante ne lui était donnée, il soupçonna Stewart d'être de connivence avec le proscrit et tirant un pistolet d'acier de sa ceinture il le renversa d'un coup sur la tête, blessure de laquelle, assurait son petit-fils, il ne s'était jamais entièrement rétabli. Le succès répété de ces fuites heureuses rendit Rob-Roy fanfaron et mauvais plaisant; il écrivit au duc, en style moqueur, un cartel qui circula parmi ses amis, et dont ils s'amusaient lorsqu'ils étaient à boire. Il est écrit d'une bonne main, l'orthographe et l'histoire n'y sont pas trop maltraitées. Nos lecteurs du sud doivent être avertis que c'était une boutade, un _quiz _enfin, de la part du proscrit, qui avait trop de sagacité pour proposer réellement une telle rencontre. [...]
Rob-Roy, à mesure qu'il avança en âge, prit des habitudes plus paisibles et son neveu Ghlune Dhu ainsi que la plus grande partie de sa tribu renonça aux querelles avec Montrose, par lesquelles son oncle s'était distingué, la politique de cette grande famille étant alors de s'attacher cette tribu sauvage par la douceur plutôt que de suivre les mesures de violence auxquelles on avait eu en vain recours. Des fermes à une rente modérée furent accordées à plusieurs des Mac-Gregors qui en avaient jadis possédé dans les propriétés des Hautes-Terres du duc mais simplement à titre de jouissance; et Glengyle (ou Genou Noir), qui continuait d'exercer les droits de collecteur de _black-mail, _se donnait le titre de commandant de l'armée du guet des Hautes-Terres au service du gouvernement. On dit qu'il s'abstint formellement des déprédations illégales de son parent. Ce fut probablement après que cette tranquillité temporelle eut été obtenue que Rob-Roy songea à ses intérêts spirituels. Il avait été élevé dans la religion protestante et professait depuis longtemps la croyance qu'elle enseigne mais dans ses dernières années il embrassa la foi catholique romaine, peut-être d'après les principes de mistress Cole -- c'était une religion consolante pour une personne de sa profession. On dit qu'il allégua comme cause de sa conversion le désir d'être agréable aux membres de la noble famille de Perth alors stricts catholiques. Ayant pris, ajoutait-il, le nom du duc d'Argyle, son premier protecteur, il ne pouvait plus rien faire qui fût digne d'être apprécié par le comte de Perth, si ce n'était d'adopter sa religion. Lorsque Rob-Roy était pressé sur ce sujet, il ne prétendait pas justifier tous les préceptes du catholicisme et reconnaissait que l'extrême-onction lui avait toujours semblé _une grande perte d'huile. _[...]
Cet exploit fut probablement un des derniers de Rob-Roy. L'époque de sa mort n'est pas connue avec certitude mais on assure généralement qu'il vécut au-delà de l'année 1738 et qu'il mourut âgé. Lorsqu'il s'aperçut que sa fin approchait, il exprima sa contrition sur quelques particularités de sa vie. Sa femme s'étant mise à rire de ces scrupules de conscience et l'exhortant à mourir en homme comme il avait vécu, il lui reprocha la violence de ses passions et les conseils que souvent elle lui avait donnés. «Vous avez semé la brouillerie entre moi et les meilleures gens de ce pays, lui dit-il, et maintenant vous voudriez me rendre l'ennemi de Dieu même.»
Il existe une tradition non incompatible avec la première, si l'on apprécie à sa juste valeur le caractère de Rob-Roy. Sur son lit de mort, il apprit qu'un de ses ennemis demandait à lui rendre visite. «Levez-moi, dit-il; jetez mon plaid autour de moi, apportez-moi ma claymore, ma dague et mes pistolets: il ne sera jamais dit qu'un ennemi ait vu Rob-Roy Mac-Gregor sans défense et désarmé.» La personne qui avait désiré le voir était un des Mac- Larens dont nous avons déjà fait mention et dont nous reparlerons plus tard; il entra, fit les compliments d'usage et s'informa de la santé de son formidable voisin. Rob-Roy, pendant cette courte entrevue, conserva, dit-on, une dignité froide, et aussitôt que l'étranger eut quitté sa maison, il dit: «Maintenant tout est fini; que le joueur de cornemuse fasse entendre l'air _ha til mi tulidh _(nous ne reviendrons plus).» Et il expira, dit-on, avant que le chant funèbre fût terminé.
Cet homme extraordinaire mourut dans son lit, en sa propre maison, dans la paroisse de Balquhidder; il fut enterré dans le cimetière de la même paroisse où sa pierre funéraire se distingue seulement par une large épée grossièrement sculptée.
Le caractère de Rob-Roy est un composé de contrastes; sa sagacité, sa hardiesse, sa prudence, qualités si nécessaires au succès des armes, devinrent en quelque sorte des vices par la manière dont il les employa. Son éducation néanmoins excuse une partie de ses transgressions continuelles contre la loi. Quant à ses tergiversations en politique, il pouvait, à cette malheureuse époque, s'appuyer de l'exemple d'hommes plus puissants et moins excusables que lui, pauvre proscrit, en devenant le jouet des circonstances. D'un autre côté, il pratiqua des vertus d'autant plus méritoires qu'elles semblaient opposées à la position où il s'était placé. Poursuivant la carrière de chieftain pillard, ou, pour nous servir d'une phrase plus moderne, de _capitaine de banditti_, Rob-Roy fut modéré dans ses vengeances et humain dans ses succès. Sa mémoire n'est chargée d'aucune cruauté et il ne fit répandre le sang que dans les batailles. Ce formidable proscrit était l'ami du pauvre et autant qu'il le pouvait l'ami de la veuve et de l'orphelin. Sa parole était sacrée et il mourut pleuré dans son pays sauvage où les esprits n'étaient pas suffisamment éclairés pour juger sainement de ses erreurs et où il y avait des coeurs reconnaissants de sa bienfaisance. [...]
WALTER SCOTT.
Chapitre premier.
Quel est mon crime, hélas! pour être ainsi puni? Non, je n'ai plus d'enfants, et quant à celui-ci, Il ne l'est plus, ingrat! -- Qu'il craigne ma colère Celui qui sans remords affligea ton vieux père En te changeant ainsi! -- Voyager! -- À son tour J'enverrai voyager mon cheval quelque jour.
MONSIEUR THOMAS.
Vous m'avez engagé, mon cher ami, à profiter du loisir que la Providence a daigné m'accorder au déclin de mes jours, pour tracer le tableau des vicissitudes qui en ont marqué le commencement. Ces aventures, comme vous voulez les appeler, ont laissé dans mon esprit un souvenir mélangé de plaisirs et de peines, auquel se joint un sentiment bien vif de reconnaissance et de respect pour le souverain arbitre des destinées humaines, dont la main bienfaisante a guidé ma jeunesse à travers tant de risques et de périls, de manière que le contraste me fait encore mieux goûter le prix de la tranquillité dont il a couronné ma vieillesse. Je suis même porté à croire, comme vous me l'avez dit si souvent, que le récit des événements qui me sont arrivés au milieu d'un peuple dont les moeurs et les habitudes sont encore voisines de l'état primitif des hommes, aura quelque chose d'intéressant pour quiconque aime à entendre un vieillard raconter une histoire d'un autre siècle.
Vous devez néanmoins vous rappeler que le récit fait par un ami à son ami perd la moitié de ses charmes quand il est confié au papier, et que les événements que vous avez écoutés avec intérêt, parce qu'ils étaient racontés par celui qui y jouait un rôle, vous paraîtront peu dignes d'attention dans la retraite de votre cabinet; mais votre vieillesse plus verte que la mienne, et votre robuste constitution, vous promettent, selon toutes les probabilités humaines, une plus longue vie que la mienne. Reléguez donc ces feuilles dans quelque secret tiroir de votre bureau, jusqu'à ce que nous soyons séparés l'un de l'autre par un événement qui peut arriver à toutes les heures, et qui arrivera immanquablement au bout d'un petit nombre d'années. Quand nous nous serons dit adieu dans ce monde, pour nous revoir, j'espère, dans un autre meilleur, vous chérirez, j'en suis sûr, plus qu'elle ne le méritera, la mémoire de votre ami; et, dans tous les détails que je vais transcrire, vous trouverez un sujet de réflexions mélancoliques, mais non désagréables.
Il en est d'autres qui lèguent leur portrait aux confidents de leurs coeurs. Je vous remets entre les mains une fidèle copie de mes pensées et de mes sentiments, de mes bonnes qualités et de mes défauts, et j'espère que les étourderies et les inconséquences de ma jeunesse éprouveront de votre part la même indulgence que vous avez souvent montrée pour les erreurs d'un âge plus mûr.
Un grand avantage que je trouve à vous adresser ces mémoires, si je puis donner un nom si imposant à ce manuscrit, c'est qu'il m'est inutile d'entrer pour vous dans bien des détails qui ne feraient que retarder des objets d'un plus grand intérêt. Parce que j'ai devant moi plume, encre et papier, et que vous êtes décidé à me lire, faut-il que j'abuse de cela pour vous ennuyer à loisir? Je n'ose pourtant vous promettre de ne pas profiter quelquefois de l'occasion si attrayante, qui m'est offerte, de vous parler de moi et de mes affaires, même en vous rappelant des circonstances qui vous sont parfaitement connues. Le goût des détails, quand nous sommes nous-mêmes le héros de l'histoire que nous racontons, nous fait oublier souvent que nous devons prendre en considération le temps et la patience de ceux à qui nous nous adressons; c'est là un charme qui égare les auteurs les meilleurs et les plus sages. Je ne veux que vous citer l'exemple singulier que l'on en trouve dans la forme de cette édition rare et originale des Mémoires de Sully, qu'avec la petite vanité d'un amateur de livres vous persistez à préférer à celle qui est réduite à la forme utile et ordinaire des Mémoires. Pour moi je les regarde comme une preuve curieuse du faible de l'auteur, plein de son importance. Si je m'en souviens bien, ce vénérable guerrier, ce grand politique avait choisi quatre gentilshommes de sa maison pour écrire les événements de sa vie, sous le titre de _Mémoires des royales transactions politiques, militaires et domestiques de Henry IV, etc., etc. _Ces sages annalistes ayant fait leur compilation réduisirent les Mémoires contenant les événements remarquables de la vie de leur maître en un récit adressé à lui-même _in propriâ personâ. _Ainsi, au lieu de raconter son histoire à la troisième personne, comme Jules César, ou à la première comme la plupart de ceux qui dans le palais ou dans le cabinet entreprennent d'être les héros de leurs récits, Sully jouit du plaisir raffiné, quoique bizarre, de se faire raconter sa vie par ses secrétaires, étant lui-même l'auditeur aussi bien que le héros et probablement l'auteur de tout le livre. C'était une chose à voir que l'ex-ministre, aussi raide qu'une fraise empesée et un pourpoint lacé pouvaient le rendre, assis gravement dans son grand fauteuil, et prêtant l'oreille à ses compilateurs, qui, la tête découverte, lui répétaient d'un air sérieux: Voilà ce que dit le duc; -- Tels furent les sentiments de Votre Grâce sur ce point important; -- Tels furent vos avis secrets donnés au roi dans cette occasion: -- circonstances qui toutes devaient lui être mieux connues qu'à personne, et que, pour la plupart, les secrétaires ne pouvaient guère tenir que de lui.
Ma position n'est pas aussi plaisante que celle du grand Sully. Il serait assez ridicule que Frank Osbaldistone donnât gravement à William Tresham des détails sur sa naissance, son éducation et sa famille. Je tâcherai de ne vous rien dire de tout ce que vous savez aussi bien que moi. Cependant il est certaines choses que je serai obligé de rappeler à votre mémoire, parce que le cours des années a pu vous les faire oublier, et qu'elles ont été la pierre fondamentale de ma destinée.
Vous devez vous rappeler mon père: le vôtre étant associé à sa maison de banque, vous l'avez connu dans votre enfance. Mais déjà, l'âge et les infirmités l'avaient bien changé, et il ne pouvait plus se livrer avec la même ardeur à cet esprit de spéculation et d'entreprise qui formait la base de son caractère. Il eût été moins riche, sans doute; mais peut-être eût-il été aussi heureux, s'il eût consacré aux beaux-arts et à la littérature cette énergie active, cette délicatesse d'observation, cette imagination bouillante qu'il apporta dans le commerce. Cependant je conçois qu'indépendamment de l'espoir de s'enrichir l'homme hardi et entreprenant doit aimer jusqu'aux chances et aux fluctuations des opérations commerciales. Celui qui s'embarque sur cette mer orageuse doit unir l'adresse du pilote à l'intrépidité du navigateur; encore est-il souvent en danger de faire naufrage, si le souffle de la fortune ne le conduit heureusement au port. Ce mélange de prévoyance nécessaire et de hasards inévitables, ce conflit entre les combinaisons des hommes et les décrets du destin, cette incertitude terrible et continuelle que l'événement seul peut faire cesser, l'impossibilité de prévoir si la prudence triomphera de la fortune ou si la fortune déjouera les projets de la prudence; toutes ces idées occupent l'âme en même temps qu'elles lui donnent de fréquentes occasions de déployer son énergie; et le commerce a tout l'attrait du jeu, sans être frappé de l'anathème moral qui en fait un crime.
Au commencement du dix-huitième siècle, lorsque j'avais à peu près vingt-deux ans, et que j'étais à Bordeaux, je fus tout à coup rappelé à Londres par mon père, qui avait, m'écrivait-il, des nouvelles importantes à me communiquer. Je n'oublierai jamais notre première entrevue. Vous vous rappelez le ton bref et sec avec lequel il prescrivait ses volontés à ceux qui l'entouraient. Je crois voir encore sa taille droite, sa démarche ferme et assurée, -- cet oeil qui lançait un regard si vif et si pénétrant, ses traits déjà sillonnés de rides, moins par l'âge que par les peines et les inquiétudes qu'il avait éprouvées; je crois entendre cette voix qui jamais ne prononçait un mot qui fût inutile, et dont le son même annonçait quelquefois une dureté qui était bien éloignée de son coeur.
À peine fus-je descendu de cheval que je courus dans le cabinet de mon père. Il était debout, et il avait un air calme et ferme en même temps, qu'il garda même en revoyant un fils unique séparé de lui depuis quatre ans. Je me précipitai dans ses bras. Sans pousser la tendresse jusqu'à l'idolâtrie, il était bon père. Une larme brilla dans ses yeux noirs; mais cette émotion ne fut que momentanée.
-- Dubourg m'écrit qu'il est content de vous, Frank.
-- J'en suis charmé, monsieur...
-- Mais moi, je n'ai pas raison de l'être, ajouta-t-il en s'asseyant à son bureau.
-- J'en suis fâché, monsieur.
-- _Charmé! fâché! _tout cela. Frank, ne signifie rien. Voici votre dernière lettre.
Il tira une liasse énorme de papiers qui étaient réunis par un cordon rouge, et enfilés ensemble sans beaucoup d'ordre ni de symétrie. Là était ma pauvre épître, composée sur le sujet qui me tenait le plus au coeur, et conçue dans des termes que j'avais crus propres sinon à convaincre, du moins à toucher mon père. C'était là qu'elle était reléguée, au milieu d'un tas de lettres et de paperasses relatives aux affaires de commerce. Je ne puis m'empêcher de sourire lorsque je me rappelle combien ma vanité se trouva blessée de voir mes remontrances pathétiques, dans lesquelles j'avais déployé toute mon éloquence et que je regardais comme un chef-d'oeuvre de sentiment, tirées du milieu d'un fatras de lettres d'avis, de crédit, enfin de tous les lieux communs de la correspondance d'un négociant. En vérité, pensais-je en moi- même, une lettre aussi importante (je n'osais pas me dire aussi bien écrite) méritait une place à part, et ne devait pas être confondue avec celles qui ne traitent que d'affaires de commerce.
Mais mon père ne remarqua point mon mécontentement; et, quand même il y eût fait attention, il ne s'en fût pas beaucoup plus inquiété. Il continua, tenant la lettre à la main:
-- Voici la lettre que vous m'avez écrite le 21 du mois dernier. Voyons, lisons-la ensemble. Vous m'y dites que dans une affaire aussi importante que celle de choisir un état, et lorsque de ce choix dépend le bonheur ou le malheur de toute la vie, vous espérez de la bonté d'un père qu'il vous accordera du moins une voix négative; que vous vous sentez une aversion insurmontable... oui, insurmontable est le mot: je voudrais bien que vous écrivissiez plus lisiblement, et que vous prissiez l'habitude de barrer vos _t, _et d'ouvrir davantage vos _s... _une aversion insurmontable pour les arrangements que je vous ai proposés. Tout le reste de votre lettre ne fait que répéter la même chose, et vous avez délayé en quatre pages ce qu'avec un peu d'attention et de réflexion vous eussiez pu resserrer en quatre lignes; car après tout, Frank, elle se réduit à ceci, que vous ne voulez pas faire ce que je désire.