Chapter 26
-- Si j'étais porté à faire ce que vous désirez, vous verriez bientôt lequel de nous a plus de raisons pour craindre la présence d'un magistrat. Mais je ne veux pas accélérer votre destin. Allez, jeune homme, amusez-vous de vos visions poétiques, et laissez le soin des affaires à ceux qui les entendent et qui sont en état de les conduire.
Je crois que son intention était de me provoquer, et il en vint à bout. -- M. Rashleigh, lui dis-je, ce ton de calme et d'insolence ne vous réussira point. Vous devez savoir que le nom que nous portons tous deux ne subit jamais volontairement l'humiliation, et jamais il ne sera exposé en ma personne.
-- Vous me rappelez qu'il l'a été dans la mienne, s'écria-t-il en me lançant un regard féroce, et par qui il a été souillé de cette tache. Croyez-vous que j'aie oublié la soirée où vous m'avez impunément outragé à Osbaldistone-Hall? Vous me rendrez raison de cet outrage qui ne peut se laver que dans le sang; nous aurons aussi une explication sur l'obstination avec laquelle vous avez toujours contrarié mes desseins, et sur la folle persévérance qui vous porte à contrecarrer en ce moment des projets qui vous sont inconnus, et dont vous êtes incapable d'apprécier l'importance. Un jour viendra, monsieur, où vous aurez à m'en rendre compte.
-- Quand ce jour sera arrivé, monsieur, vous me trouverez tout disposé. Mais parmi vos reproches vous oubliez le plus important: j'ai aidé le bon sens et la vertu de miss Vernon à démêler vos artifices, à reconnaître votre infamie.
Je crois qu'il aurait voulu m'anéantir par les éclairs qui partaient de ses yeux. Cependant le son de sa voix ne perdit rien du calme qu'il avait affecté pendant cette conversation.
-- J'avais d'autres vues pour vous, jeune homme, des vues moins hasardeuses, plus conformes à votre caractère et à votre éducation. Mais je vois que vous voulez attirer sur vous le châtiment que mérite votre insolence puérile. Suivez-moi donc dans un endroit plus écarté, où nous ne courions pas le risque d'être interrompus.
Je le suivis, ayant l'oeil sur tous ses mouvements, car je le croyais capable de tout. Il me conduisit dans une espèce de jardin planté à la manière hollandaise, en partie entouré de haies, et dans lequel il se trouvait deux ou trois statues. Je me tenais en garde et j'avais bien raison de le faire, car son épée était à deux doigts de ma poitrine avant que j'eusse eu le temps de tirer la mienne, et je ne dus la vie qu'à quelques pas que je fis en arrière. Il avait sur moi l'avantage des armes, car son épée était plus longue que la mienne, et à triple tranchant comme on les porte généralement aujourd'hui, tandis que la mienne était ce qu'on appelait alors une lame saxonne, étroite, plate, et moins facile à manier que celle de mon ennemi. Sous les autres rapports la partie était égale; car, si j'avais l'avantage de l'adresse et de l'agilité, il avait plus de vigueur et de sang-froid. Il se battait pourtant avec plus de fureur que de courage, avec un dépit concentré et une soif de sang cachée sous un air de tranquillité qui donne aux plus grands crimes un nouveau caractère d'atrocité en les faisant paraître le résultat d'une froide préméditation. Le désir qu'il avait de triompher ne le mit pas un instant hors de garde, et il n'oublia jamais de se tenir sur la défensive, tout en méditant les plus vives attaques.
Je me battis d'abord avec modération. Mes passions étaient violentes, mais non haineuses; et une marche de trois ou quatre minutes m'avait donné le temps de réfléchir que Rashleigh était neveu de mon père, que le sien m'avait témoigné de l'amitié à sa manière, et que, si je le perçais d'un coup mortel, je plongeais dans le deuil toute sa famille. Mon premier projet fut donc de tâcher de désarmer mon adversaire; et, plein de confiance dans les leçons d'escrime que j'avais prises en France, je ne croyais pas devoir éprouver beaucoup de difficulté dans cette manoeuvre. Mais je ne tardai pas à reconnaître que j'avais affaire à forte partie; et, m'étant vu deux fois sur le point d'être touché, je fus obligé de songer à la défensive. Peu à peu la rage avec laquelle Rashleigh cherchait à m'arracher la vie m'enflamma de colère, et je ne songeai plus à user de ménagement. Enfin, l'animosité étant égale des deux côtés, notre combat semblait ne devoir finir que par la mort de l'un de nous. Peu s'en fallut que je ne fusse la victime. Mon pied glissa, je ne pus parer un botte que Rashleigh me porta en ce moment, et son épée traversant mon habit effleura légèrement mes côtes; mais il avait allongé ce coup avec une telle force que la garde de l'épée, me frappant violemment la poitrine, me causa une vive douleur et me fit croire que j'étais blessé à mort. Altéré de vengeance, et convaincu qu'il ne me restait qu'un instant pour la satisfaire, je saisis de la main gauche la poignée de son épée, et, levant la mienne de la droite, j'étais sur le point de l'en percer, quand un nouvel acteur parut sur la scène.
Soudain un homme se jeta entre nous, et, nous séparant, il s'écria d'une voix d'autorité: Quoi! les fils de ceux qui ont sucé le même lait veulent répandre leur sang, comme si ce n'était pas le même qui coulât dans leurs veines! Par le bras de mon père! celui qui portera le premier coup périra de ma main.
Je le regardai d'un air de surprise: c'était Campbell. Tout en parlant il brandissait sa lame écossaise autour de lui, comme pour nous annoncer une médiation armée. Rashleigh et moi nous gardions le silence. Campbell alors nous adressa la parole successivement.
-- M. Francis, croyez-vous rétablir les affaires et le crédit de votre père en coupant la gorge de votre cousin ou en restant étendu dans le parc du collège de Glascow? Et vous, M. Rashleigh, croyez-vous que les hommes de bon sens confieront leur vie et leur fortune à un homme qui, chargé de grands intérêts politiques, se prend de querelle comme un ivrogne? Ne me regardez pas de travers, M. Rashleigh; et, si vous trouvez mauvais ce que je vous dis, vous savez que vous êtes le maître de quitter la partie.
-- Vous abusez de ma situation, répondit Rashleigh; sans cela vous n'oseriez vous mêler d'une affaire où mon honneur est intéressé.
-- Je n'oserais! Allons donc! Et pourquoi n'oserais-je? Vous pouvez être plus riche que moi, j'en conviens; plus savant, je ne le nie point: mais vous n'êtes ni plus beau, ni plus brave, ni plus noble; et ce sera une nouvelle pour moi quand on m'apprendra que vous valez mieux... Je n'oserais! j'ai pourtant déjà osé bien des choses! je crois que j'ai fait autant de besogne qu'aucun de vous deux, et je ne pense plus le soir à ce que j'ai fait le matin.
Rashleigh pendant ce discours s'était rendu maître de sa colère; il avait repris son air calme et tranquille.
-- Mon cousin reconnaîtra, dit-il, qu'il a provoqué cette querelle; je n'y ai pas donné lieu. Je suis charmé que vous nous ayez séparés avant que je lui eusse donné une leçon plus sévère.
-- Êtes-vous blessé? me demanda Campbell avec une apparence d'intérêt.
-- Ce n'est qu'une égratignure, répondis-je; et mon digne cousin ne s'en serait pas vanté longtemps si vous ne fussiez arrivé.
-- En bonne conscience, M. Rashleigh, dit Campbell, c'est une vérité, car l'acier allait faire connaissance avec le plus pur de votre sang quand j'ai arrêté le bras de M. Francis. Ainsi ne faites pas sonner bien haut votre victoire, et n'ayez pas l'air d'une truie jouant de la trompette. Mais allons, qu'il n'en soit plus question; suivez-moi: j'ai à vous apprendre des nouvelles, et vous vous refroidirez comme la soupe de Mac-Gibbon quand il la met à la fenêtre.
-- Excusez-moi, monsieur, m'écriai-je, vous m'avez témoigné de l'amitié et rendu service en plus d'une occasion; mais je ne puis consentir à perdre de vue ce misérable avant qu'il m'ait rendu les papiers qu'il a volés à mon père, et qu'il l'ait mis par là en état de remplir ses engagements.
-- Jeune homme, dit Campbell, vous êtes fou. Vous aviez tout à l'heure à vous défendre des attaques d'un seul homme, voulez-vous maintenant en avoir deux contre vous?
-- Vingt s'il le faut. Il me suivra. En parlant ainsi, je saisis Rashleigh par le collet: il ne m'opposa aucune résistance; et se tournant vers Campbell, il lui dit d'un air dédaigneux:
-- Vous le voyez, Mac-Gregor, il se précipite au-devant de sa destinée! Est-ce ma faute s'il ne veut pas s'arrêter? Les mandats sont maintenant délivrés et tout est prêt.
Le montagnard parut embarrassé. Il regarda derrière lui, à droite, à gauche, et dit: -- Jamais je ne consentirai un instant qu'il soit tourmenté pour avoir pris les intérêts de son père; et je donne la malédiction de Dieu et la mienne à tous les magistrats, juges de paix, prévôts, baillis, shériffs, officiers de shériffs, constables, enfin à tout le bétail noir qui depuis un siècle est la peste de l'Écosse. C'était un heureux temps quand chacun se chargeait de faire respecter ses droits, et que le pays n'était pas empoisonné de cette maudite engeance. Mais je vous le répète, ma conscience ne me permet pas de souffrir qu'il soit vexé, et surtout de cette manière. J'aimerais mieux vous voir de nouveau mettre l'épée à la main et vous battre en honnêtes gens.
-- Votre conscience, Mac-Gregor! dit Rashleigh avec un sourire ironique: vous oubliez que nous nous connaissons depuis longtemps.
-- Oui, ma conscience, répéta Campbell, ou Mac-Gregor, quel que fût son nom... Oui, M. Rashleigh, j'en ai une, et c'est ce qui fait que je vaux mieux que vous. Quant à notre connaissance, si vous me connaissez, vous savez quelles sont les causes qui m'ont fait ce que je suis; et quoi que vous en pensiez, je ne changerais pas ma situation avec celle du plus orgueilleux des persécuteurs qui m'ont réduit à n'avoir sur ma tête d'autre toit que la voûte des cieux. Moi, je vous connais aussi, je sais ce que vous êtes; mais pourquoi êtes-vous ce que vous êtes, c'est ce que vous savez seul, et ce que nous n'apprendrons qu'au dernier des jours. Maintenant, M. Francis, lâchez son collet, car il a raison de dire que vous seriez plus en danger que lui devant un magistrat. Soyez bien sûr que, quelque blanc que vous puissiez être, il trouverait le moyen de vous faire paraître plus noir qu'un corbeau. Ainsi donc, comme je vous le disais, lâchez son collet.
Il joignit le geste à l'exhortation, et, me tirant vigoureusement par le bras à l'improviste, il débarrassa Rashleigh, et, me retenant dans ses bras, m'empêcha de le saisir de nouveau: -- Allons, M. Rashleigh, dit-il en même temps; profitez du moment. Un bonne paire de jambes vaut deux bonnes paires de bras. Ce n'est pas la première fois que vous vous en serez servi.
-- Cousin, dit Rashleigh, vous pouvez remercier Mac-Gregor si je ne vous paie pas ma dette tout entière. Si je vous quitte en ce moment, c'est dans l'espoir de trouver bientôt une occasion pour m'acquitter envers vous sans courir le risque d'être interrompu.
En parlant ainsi, il essuya son épée qui était tachée de quelques gouttes de sang, la remit dans le fourreau et disparut.
L'Écossais employa autant la force que les remontrances pour m'empêcher de le suivre, et véritablement je commençais à croire que cela ne me servirait à rien.
Lorsqu'il vit que je ne cherchais plus à lui échapper et que je paraissais devenir plus tranquille: -- Par le pain qui nous nourrit, me dit-il, je n'ai jamais vu un homme plus obstiné. Je ne sais ce que j'aurais fait à tout autre que vous qui m'aurait donné la moitié autant de peine pour le retenir. Que vouliez-vous faire? Auriez-vous suivi le loup dans sa caverne? Je vous dis qu'il a tendu ses filets pour vous prendre. Il a retrouvé le collecteur Morris, il lui a fait rendre une nouvelle plainte contre vous, et je ne puis ici venir à votre secours, comme chez le juge de paix Inglewood. Il ne convient pas à ma santé de me trouver sur le chemin des baillis whigamores. Retirez-vous donc comme un honnête garçon, et tirez le meilleur parti des circonstances en cédant à propos. -- Évitez la présence de Rashleigh, de Morris et de l'animal Macvittie. Songez au clachan d'Aberfoil; et, comme je vous l'ai dit, foi de gentilhomme, justice vous sera rendue. Mais tenez-vous tranquille jusqu'à ce que nous nous revoyions, et vous ne me reverrez plus qu'au rendez-vous que je vous ai donné, car je pars. Je vais pourtant renvoyer Rashleigh de Glascow, car il n'y tramerait que du mal. Adieu, n'oubliez pas le clachan d'Aberfoil.
Il partit, et m'abandonna aux réflexions que faisaient naître en moi les événements singuliers qui venaient de m'arriver. Je repris mon manteau, que j'ajustai de manière à cacher le sang qui avait taché mes habits: à peine m'en étais-je couvert que les classes du collège s'ouvrirent, et que la foule des écoliers remplit la prairie et le parc. Je rentrai dans le coeur de la ville, et, voyant une petite boutique au-dessus de la porte de laquelle on lisait cette enseigne: _Christophe Nelson, Chirurgien et Apothicaire, _j'y entrai, et demandai à un petit garçon qui pilait quelques drogues dans un mortier de me procurer une audience du savant pharmacopole. Il m'introduisit dans une arrière-boutique où je trouvai un vieillard encore vert qui branla la tête d'un air d'incrédulité, lorsque je lui dis qu'en faisant des armes avec un de mes amis, son fleuret s'était cassé et m'avait légèrement blessé au côté. -- C'est une véritable égratignure, me dit-il en pansant la blessure, mais il n'y a jamais eu de bouton au bout du fleuret qui vous a touché. Ah! jeune sang, jeune sang! Mais nous autres chirurgiens, nous sommes une race discrète. Et puis, sans le sang trop bouillant et le mauvais sang, que deviendraient les deux savantes facultés?
Il me congédia avec cette réflexion morale, et le peu de douleur que m'avait causée ma blessure ne tarda pas à se dissiper.
Chapitre XXVI.
Une race de fer habite ces vieux monts, Ennemis déclarés des paisibles vallons. ................................. Derrière ces rochers, impénétrable asile, On trouve l'indigence avec la liberté, L'audace des bandits croît par l'impunité. Ils viennent insulter à la plaine fertile.
GRAY.
-- Pourquoi arrivez-vous si tard? s'écria M. Jarvie comme j'entrais dans la salle à manger du brave banquier: savez-vous qu'il ne faut que cinq minutes pour gâter le meilleur plat d'un dîner? Mattie est déjà venue deux fois pour le mettre sur la table. Il est heureux pour vous que ce soit une tête de bélier, parce qu'elle ne perd rien pour attendre; mais une tête de mouton trop cuite est un vrai poison, comme disait mon père: il en aimait beaucoup l'oreille, le digne homme.
Je m'excusai comme je pus de mon manque d'exactitude, et nous nous mîmes à table. M. Jarvie en fit les honneurs de la meilleure grâce du monde, chargeant nos assiettes de toutes les friandises écossaises qu'il avait fait préparer pour nous, et dont le goût n'était pas très agréable pour nos palais anglais. Je m'en tirai assez bien, connaissant les usages de la société, qui permettent de se débarrasser d'une assiette bien remplie après avoir fait semblant d'y toucher. Mais il n'en était pas de même d'Owen. Sa politesse était plus rigoureuse et plus formaliste; il était plaisant de voir les efforts qu'il faisait pour vaincre sa répugnance et avaler tout ce que lui servait notre hôte, en faisant à contre-coeur l'éloge de chaque morceau, éloge qui ne servait qu'à doubler son tourment. Le magistrat, charmé de son appétit, ne souffrait pas que son assiette restât vide un seul instant.
Lorsque la nappe fut ôtée, M. Jarvie prépara de ses propres mains un bowl de punch à l'eau-de-vie: c'était la première fois que j'en voyais faire de cette manière.
-- Les citrons viennent de ma petite ferme de là-bas, nous dit-il en faisant un mouvement d'épaule pour désigner les Indes occidentales; et j'ai appris l'art de composer ce breuvage du vieux capitaine Coffinkey, qui, à ce qu'on m'a assuré, ajouta-t-il en baissant la voix, l'avait appris lui-même des flibustiers. C'est une liqueur excellente, et cela prouve qu'il peut sortir de bonnes marchandises même d'une mauvaise boutique. Quant au capitaine Coffinkey, c'était l'homme le plus honnête que j'aie connu, si ce n'est qu'il jurait à vous faire dresser les cheveux sur la tête. Mais il est mort, il est allé rendre ses comptes, et j'espère qu'ils auront été en règle.
Nous trouvâmes le punch fort bon, et il servit de transition à une longue conversation entre Owen et notre hôte sur les débouchés que l'union de l'Écosse à l'Angleterre avait ouverts à Glascow pour le commerce avec les Indes occidentales et les colonies anglaises en Amérique. M. Owen prétendit que cette ville ne pouvait faire le chargement convenable pour ce pays sans faire des achats de marchandises en Angleterre.
-- Point du tout, monsieur, point du tout! s'écria M. Jarvie avec chaleur: nous n'avons pas besoin de nos voisins, il ne nous faut que fouiller dans nos poches. N'avons-nous pas nos serges de Stirling, nos bas d'Aberdeen, nos étoffes de laine de Musselbourg et d'Édimbourg? Nous avons des toiles de toute espèce, meilleures et moins chères que les vôtres, et nos étoffes de coton ne le cèdent en rien à celles d'Angleterre. Non, non, monsieur, un hareng n'emprunte pas les nageoires de son voisin, un mouton se soutient sur ses propres jambes, et Glascow n'attend rien de personne. Tout cela n'est pas bien amusant pour vous, M. Osbaldistone, ajouta-t-il en voyant que je gardais le silence depuis longtemps; mais vous savez qu'un roulier ne peut s'empêcher de parler de ses harnais.
Pour m'excuser, je fis valoir les circonstances singulières de ma situation et les nouvelles aventures qui m'étaient arrivées dans la matinée. Je trouvai ainsi, comme je le désirais, l'occasion de les raconter en détail et sans être interrompu. La seule chose que j'omis dans ma narration fut la blessure légère que j'avais reçue, ne jugeant pas que cet accident méritât d'être rapporté. M. Jarvie m'écouta avec grande attention et un intérêt bien marqué, fixant sur moi de petits yeux gris pleins de feu, et ne m'interrompant que par quelques courtes interjections, ou pour prendre une prise de tabac. Quand j'arrivai au duel qui avait suivi ma rencontre avec Rashleigh, Owen leva les yeux et les mains au ciel sans pouvoir prononcer un seul mot, et M. Jarvie m'interrompit en s'écriant: -- Fort mal! très mal! tirer l'épée contre votre parent! cela est défendu par toutes les lois divines et humaines; se battre dans l'enceinte d'une ville royale! cela est punissable d'amende et d'emprisonnement... Le parc du collège n'est pas privilégié. D'ailleurs c'est là surtout, il me semble, qu'on doit laisser régner la paix et la tranquillité... Croyez-vous qu'on ait donné aux collèges des terres qui rapportaient autrefois à l'évêque six cents livres de rente, compte franc et net, pour que des écervelés viennent s'y égorger! c'est bien assez que les écoliers s'y battent avec des boules de neige, de sorte que quand nous passons de ce côté, Mattie et moi, nous courons toujours le risque d'en avoir une par la tête... Mais voyons, continuez votre histoire.
Lorsque je parlai de la manière dont notre combat avait été interrompu, Jarvie se leva d'un air de surprise et parcourut la salle à grands pas en s'écriant: -- Encore Rob!... Il est encore ici!... Il est donc fou, rien n'est plus sûr, et, qui pis est, il se fera pendre, à la honte de toute sa parenté. Cela ne peut lui manquer... Mon père le diacre lui a fait sa première paire de bas, mais c'est le diacre Treeplie, fabricant de cordes, qui lui fournira sa dernière cravate... Rien n'est plus sûr, il est sur le grand chemin de la potence... Mais continuez donc, M. Osbaldistone; pourquoi ne continuez-vous pas?
Je finis mon récit, mais quelque clarté que j'eusse tâché d'y mettre, M. Jarvie trouva que quelques endroits n'étaient pas suffisamment expliqués, et je ne pus les lui faire comprendre qu'en lui racontant toute l'histoire de Morris, et celle de ma rencontre avec Campbell chez le juge Inglewood, ce dont je désirais me dispenser. Il m'écouta d'un air sérieux, ne m'interrompit pas une seule fois, et garda le silence quand j'eus fini ma narration.
-- Maintenant que vous voilà parfaitement instruit, M. Jarvie, lui dis-je, il ne me reste qu'à vous prier de me donner votre avis sur ce qu'exigent de moi l'intérêt de mon père et celui de mon honneur.
-- C'est bien parlé, jeune homme, très bien parlé! demandez toujours les conseils des gens qui sont plus âgés et qui ont plus d'expérience que vous. Ne faites pas comme l'impie Roboam, qui consulta de jeunes têtes sans barbe, négligeant les vieux conseillers de son père Salomon, dont la sagesse, comme le remarqua fort bien M. Meikle-John en prêchant sur ce chapitre de la Bible, s'était sûrement répandue en partie sur eux. Mais il ne s'agit pas ici d'honneur, il est question de crédit. Honneur est un homicide, un buveur de sang, un tapageur qui trouble le repos public; Crédit au contraire est une créature honnête, décente, paisible, qui reste au logis et fait les choses à propos.
-- Bien certainement, M. Jarvie, dit notre ami Owen, le crédit est un capital qu'il faut conserver à quelque escompte que ce puisse être.
-- Vous avez raison, M. Owen, vous avez raison; vous parlez bien, avec sagesse, et j'espère que votre boule arrivera au but, quelque éloigné qu'il paraisse. Mais, pour en revenir à Rob, je pense qu'il rendra service à ce jeune homme, s'il en a les moyens. Le pauvre Rob a un bon coeur, et quoique j'aie perdu autrefois avec lui deux cents livres d'Écosse et que je ne m'attende pas beaucoup à revoir les mille livres que je lui ai prêtées depuis ce temps, cela ne m'empêchera jamais de lui rendre justice.
-- Je dois donc le regarder comme un honnête homme, M. Jarvie, lui dis-je.
-- Mais... hum! Il toussa plusieurs fois. Sans doute... il a... une honnêteté highlandaise, une manière d'honnêteté, comme on dit. Feu mon père le diacre riait beaucoup en m'expliquant l'origine de ce proverbe. Un certain capitaine Costlett faisait beaucoup valoir son loyalisme pour le roi Charles. Le clerc Pettigrew, dont vous avez sûrement entendu bien des histoires, lui demanda de quelle manière il servait le roi quand il se battait contre lui à Worcester, dans l'armée de Cromwell. Mais le capitaine Costlett avait réponse à tout. Il répliqua qu'il le servait _à sa manière, _et le mot est resté. Mon brave père riait bien toutes les fois qu'il contait cette histoire.
-- Mais pensez-vous que celui que vous nommez Rob puisse me servir _à sa manière? _Croyez-vous que je puisse aller au rendez-vous qu'il m'a donné?
-- Franchement et véritablement, il me semble que cela en vaut la peine. D'ailleurs vous voyez vous-même que vous courez ici quelques risques. Ce vaurien de Morris a un poste à Greenock, port situé près d'ici, à l'embouchure de la Clyde. Personne n'ignore que c'est un animal à deux pieds, avec une tête d'oie et un coeur de poule, qui se promène sur le quai, tourmentant le pauvre monde de _permis, _de _transits _et d'autres vexations semblables; mais, au bout du compte, s'il rend plainte contre vous, il faut qu'un magistrat fasse son devoir; vous pouvez être claquemuré entre quatre murailles en attendant les explications, et ce n'est pas ce qui arrangera les affaires de votre père.
-- Tout cela est vrai; mais dois-je m'écarter de Glascow quand tout me porte à croire que cette ville est le principal théâtre des intrigues et des complots de Rashleigh? Dois-je me confier à la bonne foi très suspecte d'un homme dont tout ce que je connais, c'est qu'il craint la justice, qu'il a sans doute de bonnes raisons pour la craindre, et qui, pour quelque dessein secret et probablement criminel, a contracté des liaisons intimes avec l'auteur de notre ruine?