Chapter 21
Les sombres montagnes de l'Écosse occidentale envoyaient souvent leurs sauvages habitants aux marchés de la ville favorite de saint Mungo[53]. Les rues de Glascow étaient souvent traversées par des hordes de boeufs et de chevaux nains au poil hérissé, que conduisaient les Highlanders aussi sauvages et aussi velus et quelquefois aussi raccourcis dans leur taille que les animaux confiés à leurs soins. C'était avec surprise que les étrangers regardaient leurs vêtements antiques et singuliers et qu'ils écoutaient les sons durs et aigres d'un langage qui leur était inconnu. Les montagnards eux-mêmes, armés de mousquets, de pistolets, de larges épées et de poignards, même dans les opérations paisibles du commerce, voyaient avec un égal étonnement des objets de luxe dont ils ne concevaient pas même l'usage et, avec un air de convoitise quelquefois alarmant, ceux dont ils enviaient la propriété. C'est toujours à contre-coeur que le Highlander sort de ses déserts, et il est aussi difficile de le naturaliser ailleurs que d'arracher un pin de sa montagne pour le transplanter dans un autre sol. Mais même alors tous les glens des Highlanders avaient une population surabondante, et il en résultait quelques émigrations presque forcées. Quelques-unes de leurs colonies s'avancèrent jusqu'à Glascow, y cherchèrent et y trouvèrent du travail, quoique différent de celui qui les occupait dans leurs montagnes, et ce supplément de bras laborieux ne fut pas inutile pour la prospérité de cette ville. Il fournit les moyens de soutenir le peu de manufactures qui y étaient déjà établies et jeta les fondements de sa splendeur future.
L'extérieur de la ville correspondait avec cet avenir. La principale rue était large et belle; elle était décorée d'édifices publics dont l'architecture plaisait plus à l'oeil qu'elle n'était correcte en fait de goût, et elle était bordée des deux côtés de maisons construites en pierres, surchargées d'ornements en maçonnerie, ce qui lui donnait un air de grandeur et de dignité qui manque à la plupart des villes d'Angleterre, bâties en briques fragiles et d'un rouge sale.
Ce fut un dimanche matin que mon guide et moi nous arrivâmes dans la métropole occidentale de l'Écosse. Toutes les cloches de la ville étaient en branle, et le peuple, qui remplissait les rues pour se rendre aux églises, annonçait que ce jour était consacré à la religion. Nous descendîmes à la porte d'une joyeuse aubergiste qu'André appela une _hostler-wife, _mot qui me rappela _l'Otelere[54]_ du vieux Chaucer. Elle nous reçut très civilement. Ma première pensée fut de chercher Owen sur-le-champ; mais j'appris qu'il me serait impossible de le trouver avant que le service divin fût terminé. Mon hôtesse m'assura que je ne trouverais personne chez MM. Macvittie, Macfin et compagnie, où la lettre de votre père, Tresham, m'annonçait que j'en aurais des nouvelles; que c'étaient des gens religieux, et qu'ils étaient où tous les bons chrétiens devaient être, c'est-à-dire dans l'église de la Baronnie.
André, dont le dégoût qu'il avait récemment conçu pour les lois de son pays ne s'étendait pas sur son culte religieux, demanda à notre hôtesse le nom du prédicateur qui devait distribuer la nourriture spirituelle aux fidèles réunis dans l'église de la Baronnie. Elle n'en eut pas plus tôt prononcé le nom qu'il entonna un cantique de louanges en son honneur, et à chaque éloge l'hôtesse répétait un _amen _approbatif. Je me décidai à me rendre dans cette église, plutôt dans l'espoir d'apprendre si Owen était arrivé à Glascow que dans l'attente d'être fort édifié. Mon espérance redoubla quand l'hôtesse me dit que si M. Ephraim Macvittie (le digne homme) était encore sur la terre des vivants, il honorerait bien certainement cette église de sa présence, et que, s'il avait un étranger logé chez lui, il n'y avait nul doute qu'il ne l'y conduisît. Cette probabilité acheva de me décider, et escorté du fidèle André, je me mis en marche pour l'église de la Baronnie.
Un guide ne m'était pourtant pas très nécessaire en cette occasion; la foule qui se pressait dans une rue étroite, escarpée et mal pavée, pour aller entendre le prédicateur le plus populaire de toute l'Écosse occidentale, m'y aurait entraîné avec elle. En arrivant au sommet de la hauteur, nous tournâmes à gauche, et une grande porte, dont les deux battants étaient ouverts, nous donna entrée dans le grand cimetière qui entoure l'église cathédrale de Glascow. Cet édifice est d'un style d'architecture gothique plutôt sombre et massif qu'élégant; mais il a un caractère particulier et est si bien conservé et tellement en harmonie avec les objets qui l'entourent que l'impression qu'il produit sur ceux qui le voient pour la première fois est imposante et solennelle au plus haut degré. J'en fus tellement frappé que je résistai quelques instants à tous les efforts que faisait André pour m'entraîner dans l'intérieur de l'église, tant j'étais occupé à en examiner les dehors.
Situé dans le centre d'une ville aussi grande que peuplée, cet édifice paraît être dans la solitude la plus retirée. De hautes murailles le séparent des maisons d'un côté; de l'autre il est borné par une ravine au fond de laquelle court un ruisseau inaperçu, et dont le murmure ajoute encore à la solennité de ces lieux. Sur l'autre bord de la ravine s'élève une allée touffue de sapins dont les rameaux étendent jusque sur le cimetière une ombre mélancolique. Le cimetière lui-même a un caractère particulier, car, quoiqu'il soit véritablement d'une grande étendue, il ne l'est pas proportionnellement au nombre d'habitants qui y sont enterrés, et dont presque toutes les tombes sont couvertes d'une pierre sépulcrale. On n'y voit pas ces touffes de gazon qui décorent ordinairement une grande partie de la surface de ces lieux où le méchant cesse de pouvoir nuire et où le malheureux trouve enfin le repos. Les pierres tumulaires sont si rapprochées les unes des autres qu'elles semblent former une espèce de pavé, qui, bien que la voûte céleste soit le seul toit qui le protège, ressemble à celui de nos vieilles églises d'Angleterre, où les inscriptions sont si multipliées. Le contenu de ces tristes registres de la Mort, les regrets inutiles qu'ils retracent, le témoignage qu'ils rendent au néant de la vie humaine, l'étendue du terrain qu'ils couvrent, l'uniformité mélancolique de leur style: tout me rappela le tableau déroulé du prophète écrit en dehors et en dedans, et dans lequel on lisait: Lamentations, regrets et malheur.
La majesté de la cathédrale ajoute à l'impression causée par ces accessoires. On en trouve le vaisseau un peu lourd, mais on sent en même temps que s'il était construit dans un style d'architecture plus léger et plus orné, l'effet en serait détruit. C'est la seule église cathédrale d'Écosse, si l'on en excepte celle de Kirkwall, dans les îles Orcades, que la réformation ait épargnée. Andrée vit avec orgueil l'impression que faisait sur moi la vue de cet édifice, et me rendit compte, ainsi qu'il suit, de sa conservation.
-- C'est là une belle église, me dit-il; on n'y trouve pas de vos bizarres colifichets et enjolivements. C'est un bâtiment solide, bien construit, et qui durera autant que le monde, sauf la poudre à canon et la main des méchants. Il a couru de grands risques lors de la réformation, quand on détruisit l'église de Perth et celle de Saint-André, parce qu'on voulait se débarrasser une bonne fois du papisme, de l'idolâtrie, des images, des surplis, et de tous les haillons de la grande prostituée qui s'asseoit sur sept collines, comme si une seule colline ne suffisait pas à son vieux derrière[55]. Les habitants du bourg de Renfrew, des faubourgs et de la baronnie de Gorbals et de tous les environs se réunirent pour purger la cathédrale de ses impuretés papales; mais ceux de Glascow pensèrent que tant de médecins donneraient au malade une médecine un peu trop forte. Ils sonnèrent la cloche et battirent le tambour. Heureusement le digne Jacques Rabat était alors le doyen de la corporation de Glascow. Il était lui-même bon maçon, et c'était une raison de plus pour qu'il désirât de conserver l'église. Les métiers s'assemblèrent et dirent aux communes qu'ils se battraient plutôt que de laisser raser leur église comme on en avait rasé tant d'autres. Ce n'était point par amour du papisme. Non, non; qui aurait pu dire cela du corps des métiers de Glascow? Ils en vinrent donc bientôt à un arrangement. On convint de dénicher les statues idolâtres des saints (la peste les étouffe!), et ces idoles de pierre furent brisées selon le texte de l'Écriture et jetées dans l'eau du Molendinar[56], et la vieille église resta debout et appropriée comme un chat à qui on vient d'ôter les puces, et tout le monde fut content. Et j'ai entendu dire à des gens sages que si on en avait fait autant pour toutes les églises d'Écosse, la réforme en serait tout aussi pure, et nous aurions plus de véritables églises de chrétiens; car j'ai été si longtemps en Angleterre que rien ne m'ôterait de la tête que le chenil d'Osbaldistone-Hall vaut mieux que la plupart des maisons de Dieu qu'on voit en Écosse.
En parlant ainsi, André me précéda dans le temple.[57]
Chapitre XX.
Une terreur soudaine a glacé tous mes sens; Je n'ose pénétrer sous cette voûte sombre, Vrai palais de la mort, funèbres monuments, Où...............
_L'Épouse en deuil._
Malgré l'impatience de mon guide, je ne pus m'empêcher de m'arrêter pour contempler pendant quelques minutes l'extérieur de l'édifice, rendu plus imposant par la solitude où nous laissèrent les portes en se fermant après avoir, pour ainsi dire, dévoré la multitude qui tout à l'heure remplissait le cimetière, et dont les voix, se mêlant en choeur, nous annonçaient les pieux exercices du culte. Le concert de tant de voix, auxquelles la distance prêtait une grave harmonie, en ne laissant point parvenir à mon oreille les discordances qui l'eussent blessée de plus près, le ruisseau qui y mêlait son murmure, et le vent gémissant entre les vieux sapins: tout me paraissait sublime. La nature, telle qu'elle est invoquée par le roi-prophète dont on chantait les psaumes, semblait aussi s'unir aux fidèles pour offrir à son Créateur cette louange solennelle dans laquelle la crainte et la joie se confondent. J'ai entendu en France le service divin célébré avec tout l'éclat que la plus belle musique, les plus riches costumes, les plus imposantes cérémonies pouvaient lui donner. Mais la simplicité du culte presbytérien a produit sur moi bien plus d'effet: ce concert d'actions de grâces m'a paru si supérieur à la routine du chant dicté aux musiciens que le culte écossais me semble avoir tous les avantages de la réalité sur le jeu d'un acteur.
Comme je restais à écouter ces accents solennels, André, dont l'impatience devenait importune, me tira par la manche:
-- Venez, monsieur, venez donc, nous troublerons le service si nous entrons trop tard, et si les bedeaux nous trouvent à nous promener dans le cimetière pendant l'office divin, ils nous arrêteront comme des vagabonds et nous conduiront au corps de garde.
D'après cet avis, je suivis mon guide; mais, comme je me disposais à entrer dans le choeur de la cathédrale: -- Par ici, monsieur, s'écria-t-il, par cette porte. Nous n'entendrions là-haut que des discours de morale aussi secs et insipides que les feuilles de rue[58] à Noël. Descendez, c'est ici que nous goûterons la saveur de la vraie doctrine.
Il me conduisit alors vers une petite porte cintrée, gardée par un homme à figure grave qui semblait sur le point de la fermer au verrou, et nous descendîmes un escalier par lequel nous arrivâmes sous l'église, local singulièrement choisi, je ne sais pourquoi, pour l'exercice du culte presbytérien.
Figurez-vous, Tresham, une longue suite de voûtes sombres et basses, semblables à celles qui servent aux sépultures dans d'autres pays, et consacrées ici depuis longtemps à cet usage. Une partie avait été convertie en église, et l'on y avait placé des bancs. Cette partie des voûtes ainsi occupée, quoique capable de contenir une assemblée de plus de mille personnes, n'était point proportionnée avec les caveaux plus sombres et plus vastes qui s'ouvraient autour de ce qu'on pourrait appeler l'espace habité. Dans ces régions désertes de l'oubli, de sombres bannières et des écussons brisés indiquaient les tombes de ceux qui avaient sans doute été autrefois princes dans Israël; et des inscriptions que pouvait à peine déchiffrer le laborieux antiquaire invitaient le passant à prier Dieu pour les âmes de ceux dont elles couvraient les dépouilles mortelles.
Dans ces retraites funèbres, où tout retraçait l'image de la mort, je trouvai une nombreuse assemblée s'occupant de la prière. Les presbytériens écossais se tiennent debout pour remplir ce devoir religieux, sans doute pour annoncer publiquement leur éloignement pour les formes du rituel romain; car, lorsqu'ils prient dans l'intérieur de leur famille, ils prennent la posture que tous les autres chrétiens ont adoptée pour s'adresser à la Divinité, comme étant la plus humble et la plus respectueuse. C'était donc debout, et les hommes la tête découverte, que plus de deux mille personnes des deux sexes et de tout âge écoutaient, avec autant de respect que d'attention, la prière qu'un ministre, déjà avancé en âge et très aimé dans la ville, adressait au ciel; peut-être était-elle improvisée, mais du moins elle n'était pas écrite.[59]
Élevé dans la même croyance, je m'unis de coeur à la piété générale, et ce fut seulement lorsque la congrégation s'assit sur les bancs que mon attention fut distraite.
À la fin de la prière, la plupart des hommes mirent leur chapeau ou leur toque, et tout le monde s'assit, c'est-à-dire tous ceux qui avaient le bonheur d'avoir des bancs, car André et moi, qui étions arrivés trop tard pour nous y placer, nous restâmes debout de même qu'un grand nombre de personnes, formant ainsi une espèce de cercle autour de la partie de la congrégation qui était assise. Derrière nous étaient les voûtes dont j'ai déjà parlé, et nous faisions face aux fidèles assemblés, dont les figures, tournées du côté du prédicateur, étaient à demi éclairées par le jour de deux ou trois fenêtres basses de forme gothique.
À la faveur de cette clarté, on distinguait la diversité ordinaire des visages qui se tournent vers un pasteur écossais dans une occasion semblable. Presque tous portaient le caractère de l'attention, si ce n'était quand un père ou une mère rappelait les regards distraits d'un enfant trop vif ou interrompait le sommeil de celui qui était porté à s'endormir. La physionomie un peu dure et prononcée de la nation, exprimant généralement l'intelligence et la finesse, s'offre à l'observateur avec plus d'avantage dans les actes de la piété ou dans les rangs de la guerre que dans les réunions d'un intérêt moins sérieux. Le discours du prédicateur était bien propre à exciter les divers sentiments de l'auditoire; l'âge et les infirmités avaient affaibli son organe, naturellement sonore. Il lut son texte avec une prononciation mal articulée; mais, quand il eut fermé la Bible et commencé le sermon, son ton s'affermit, sa véhémence l'entraîna, et il se fit parfaitement entendre de tout son auditoire. Son discours roulait sur les points les plus abstraits de la doctrine chrétienne; sur des sujets graves et si profonds qu'ils sont impénétrables à la raison humaine, et qu'il cherchait pourtant à expliquer par des citations tirées des Écritures. Mon esprit n'était pas disposé à le suivre dans tous ces raisonnements. Il y en avait même quelques-uns qu'il m'était impossible de comprendre. Cependant l'enthousiasme du vieillard produisit une grande impression sur ses auditeurs, et rien n'était plus ingénieux que sa manière de raisonner. L'Écossais se fait remarquer par son intelligence beaucoup plus que par sa sensibilité: aussi la logique agit-elle sur lui plus fortement que la rhétorique, et il lui est plus ordinaire de s'attacher à suivre des raisonnements serrés et abstraits sur un point de doctrine, que de se laisser entraîner par les mouvements oratoires auxquels ont recours les prédicateurs, dans les autres pays, pour émouvoir le coeur, mettre en jeu les passions, et s'assurer la vogue.
Parmi le groupe attentif que j'avais sous les yeux, on distinguait des physionomies ayant la même expression que celles qu'on remarque dans le fameux carton de Raphaël, représentant saint Paul prêchant à Athènes.[60] Ici les sourcils froncés d'un zélé calviniste annonçaient le zèle et l'attention; ses lèvres légèrement comprimées, ses yeux fixés sur le ministre semblaient partager avec lui le triomphe de ses arguments. Là, un autre, d'un air plus fier et plus sombre, affichait son mépris pour ceux qui doutaient des vérités qu'annonçait son pasteur, et sa joie des châtiments terribles dont il les menaçait. Un troisième, qui n'appartenait peut-être pas à la congrégation et que le hasard seul y avait amené, paraissait intérieurement occupé d'objections; et un mouvement de tête presque imperceptible trahissait les doutes qu'il concevait. Le plus grand nombre écoutait d'un air calme et satisfait; on devinait qu'ils croyaient bien mériter de l'Église par leur présence et par l'attention qu'ils donnaient à un discours qu'ils n'étaient peut-être pas en état de comprendre. Presque toutes les femmes faisaient partie de cette dernière division de l'auditoire. Cependant les vieilles paraissaient écouter plus attentivement la doctrine abstraite qu'on leur développait, tandis que les jeunes permettaient quelquefois à leurs regards de se promener modestement sur toute l'assemblée; je crus même, Tresham, si ma vanité ne me trompait point, que quelques-unes d'entre elles reconnurent votre ami pour un Anglais et le distinguèrent comme un jeune homme passablement tourné. Quant au reste de la congrégation, les uns ouvraient de grands yeux, bâillaient ensuite et finissaient par s'endormir, jusqu'à ce qu'un voisin scandalisé réveillât leur attention en leur pressant fortement le pied; les autres cherchaient à reconnaître les personnes de leur connaissance, sans oser donner de signes trop marqués de l'ennui qu'ils éprouvaient. Je reconnaissais çà et là, à leur costume, des montagnards dont les yeux se portaient successivement sur tout l'auditoire, avec un air de curiosité sauvage, sans s'inquiéter de ce que disait le ministre, parce qu'ils n'entendaient pas la langue dans laquelle il parlait, ce qui sera, j'espère, une excuse suffisante pour eux. L'air martial et déterminé de ces étrangers ajoutait à cette réunion un caractère qui, sans eux, lui aurait manqué. André me dit ensuite qu'ils étaient en ce moment en plus grand nombre que de coutume à Glascow, parce qu'il y avait dans les environs une foire de bestiaux.
Telles étaient offertes à ma critique les figures du groupe rangé sur les bancs de l'église souterraine de Glascow, éclairée par quelques rayons égarés qui, pénétrant à travers les étroits vitraux, allaient se perdre dans le vide des dernières voûtes en répandant sur les espaces plus rapprochés une sorte de demi-jour imparfait, et en laissant les coins les plus reculés de ce labyrinthe dans une obscurité qui les faisait paraître interminables.
J'ai déjà dit que je me trouvais debout dans le cercle extérieur, les yeux fixés sur le ministre, et tournant le dos aux voûtes dont j'ai parlé plus d'une fois. Cette position m'exposait à de fréquentes distractions, car le plus léger bruit qui se faisait sous ces sombres arcades y était répété par mille échos. Je tournai plus d'une fois la tête de ce côté; et quand mes yeux prenaient cette direction, je trouvais difficile de les ramener dans une autre, tant notre imagination trouve de plaisir à découvrir les objets qui lui sont cachés, et qui n'ont souvent d'intérêt que parce qu'ils sont inconnus ou douteux. Je finis par habituer ma vue à l'obscurité dans laquelle je la dirigeais, et insensiblement je pris plus d'intérêt aux découvertes que je faisais dans ces retraites obscures qu'aux subtilités métaphysiques dont le prêcheur nous entretenait.
Mon père m'avait plus d'une fois reproché cette légèreté dont la source venait peut-être d'une vivacité d'imagination qui n'appartenait point à son caractère. Je me rappelai qu'étant enfant, lorsqu'il me conduisait à la chapelle pour y entendre les instructions de M. Shower, il me recommandait toujours de bien les écouter et de les mettre à profit. Mais en ce moment le souvenir des avis de mon père ne me donnait que de nouvelles distractions, en me faisant songer à ses affaires et aux dangers qui le menaçaient. Je dis à André, du ton le plus bas possible, de s'informer à ses voisins si M. Ephraim Macvittie était dans l'église; mais André, tout attentif au sermon, ne me répondait qu'en me repoussant du coude pour m'avertir de garder le silence. Je reportai donc les yeux sur les auditeurs pour voir si, parmi toutes les figures qui, le cou tendu, se dirigeaient vers la chaire comme vers un centre d'attraction, je pourrais reconnaître le visage paisible et les traits imperturbables d'Owen; mais, sous les larges chapeaux des citoyens de Glascow et sous les toques plus larges encore des Lowlanders du Lanarkshire, je ne vis rien qui ressemblât à la perruque bien poudrée, aux manchettes empesées et à l'habit complet couleur de noisette, insignes caractéristiques du premier commis de la maison de banque Osbaldistone et Tresham. Mes inquiétudes redoublèrent avec une nouvelle force, et je résolus de sortir de l'église, afin de pouvoir demander aux premières personnes qui en sortiraient si elles y avaient vu M. Ephraim Macvittie. Je tirai André par la manche et lui dis que je voulais partir: mais André montra dans l'église de Glascow la même opiniâtreté dont il avait fait preuve sur les montagnes de Cheviot, et ce ne fut que lorsqu'il eut reconnu l'impossibilité de me réduire au silence sans me répondre qu'il voulut bien m'informer qu'une fois entré dans l'église nous ne pouvions en sortir avant la fin de l'office, attendu qu'on en fermait la porte au commencement des prières, afin que les fidèles ne fussent pas distraits de leur dévotion. Après m'avoir donné cet avis en peu de mots, et d'un air d'humeur, il reprit son air d'importance et d'attention critique.
Je m'efforçais de faire de nécessité vertu et d'écouter aussi le sermon, quand je fus interrompu d'une manière bien singulière. Quelqu'un me dit à voix basse, par-derrière: -- Vous courez des dangers dans cette ville.
J'étais appuyé d'un côté contre un pilier, j'avais André de l'autre; je me retournai brusquement, et je ne vis derrière nous que quelques ouvriers à la taille raide et à l'air commun. Un seul regard jeté sur eux m'assura que ce n'était aucun d'eux qui m'avait parlé. Ils étaient entièrement absorbés dans l'attention qu'ils donnaient au sermon, et ils ne remarquèrent même pas l'air d'inquiétude et d'étonnement avec lequel je les regardais. Le pilier massif près duquel je me trouvais pouvait avoir caché celui qui m'avait parlé à l'instant où il venait me donner cet avis mystérieux. Mais par qui m'était-il donné? pourquoi choisissait-on cet endroit? quels dangers pouvais-je avoir à craindre? C'étaient autant de questions sur la solution desquelles mon imagination se perdait en conjectures. Me retournant du côté du prédicateur, je fis semblant de l'écouter avec la plus grande attention. J'espérais par là que la voix mystérieuse se ferait encore entendre dans la crainte de ne pas avoir été entendue la première fois.
Mon plan réussit avant que cinq minutes se fussent écoulées, la même voix me dit tout bas:
-- Écoutez, mais ne vous retournez pas. Je restai immobile.
-- Vous êtes en danger dans cette ville, reprit la voix, et je n'y suis pas moi-même en sûreté. Rendez-vous à minuit précis sur le pont, vous m'y trouverez: jusque-là restez chez vous et ne vous montrez à personne.