Rob-Roy

Chapter 19

Chapter 193,907 wordsPublic domain

-- Je lisais à part moi _la Fleur de douce saveur semée dans la vallée de ce monde[47], _du digne maître John Quackleben, dit André, fermant son livre à mon approche et mettant, comme pour me témoigner son respect, ses lunettes de corne à l'endroit où sa lecture avait été interrompue.

-- Et il me semble, André, que des abeilles partageaient votre attention avec l'auteur sacré?

-- C'est une race bien impie, reprit le jardinier: elles ont six jours dans la semaine pour essaimer; eh bien, non, il faut qu'elles attendent le jour du sabbat et qu'elles empêchent le pauvre monde d'aller entendre le sermon! Ce n'est pas là l'embarras, il n'y a pas grand mal aujourd'hui; car il n'y a pas eu de prédication à la chapelle de Graneagain.

-- Vous auriez pu aller, comme je l'ai fait, à l'église paroissiale, André; vous y eussiez entendu un excellent sermon.

-- Des os de perdrix froide, des os de perdrix froide, dit André avec un ricanement dédaigneux; bon pour des chiens, sauf le respect de Votre Honneur. Oui, j'aurais pu entendre le ministre chanter de toute sa force avec sa grande chemise blanche, et les musiciens jouer de leurs sifflets; ça a plutôt l'air d'une noce à deux pence que d'un sermon, Dieu me préserve! J'aurais pu me donner aussi le plaisir d'entendre le P. Docharty marmotter sa messe: je m'en serais trouvé beaucoup mieux, ma foi!

-- Docharty! lui dis-je (c'était le nom d'un vieux prêtre irlandais qui officiait quelquefois à Osbaldistone-Hall); je croyais que le P. Vaughan était encore au château, il y était hier matin.

-- Oui, reprit André; mais il est parti le soir pour aller à Greystock, ou quelque part par là. Il y a eu du mouvement de ce côté. Ils sont aussi affairés que mes abeilles; Dieu me préserve de comparer jamais ces pauvres animaux à des papistes! Ah ça, à propos d'abeilles, savez-vous bien que voilà le second essaim qui part aujourd'hui? ah! mon Dieu oui; le premier est parti dès la pointe du jour, car il est bon que vous sachiez que je suis sur pied depuis cinq heures du matin. Mais les voilà à peu près toutes rentrées; ainsi je souhaite à Votre Honneur le bonsoir et les bénédictions du ciel.

À ces mots André se retira, mais en s'en allant il se retourna souvent pour jeter un regard sur les _skeps, _comme il appelait les ruches.

J'avais obtenu indirectement d'André une information importante, c'était que le P. Vaughan n'était plus au château. Si j'apercevais de la lumière dans la bibliothèque, ce ne pouvait donc pas être la sienne, ou bien il tenait une conduite très mystérieuse, et par conséquent suspecte. J'attendis avec impatience le coucher du soleil et le crépuscule. Le jour commençait à peine à tomber, que j'aperçus une faible clarté scintiller aux fenêtres de la bibliothèque; à peine était-il possible de distinguer cette pâle lumière, qui se confondait avec les derniers rayons du soleil couchant. Je la découvris néanmoins aussi promptement que le matelot égaré aperçoit dans l'éloignement la première lueur d'un fanal ami. Le doute, l'irrésolution, le sentiment des convenances, qui jusque-là avaient combattu ma curiosité et ma jalousie, s'évanouirent dès que l'occasion se présenta de satisfaire l'une et de motiver l'autre, ou de ramener le calme dans mon coeur, si je trouvais que mes soupçons étaient injustes. Je rentre aussitôt dans la maison, et, évitant les appartements les plus fréquentés avec la précaution d'un homme qui médite un crime, j'arrive devant la bibliothèque; la main sur la serrure, j'hésite un instant; j'entends marcher; j'ouvre la porte et trouve miss Vernon seule.

Diana parut surprise: était-ce à cause de mon arrivée brusque et imprévue, ou par quelque autre motif, c'est ce que je ne pouvais deviner; elle paraissait dans une agitation qui ne pouvait être produite que par une émotion extraordinaire. Mais en un instant elle fut calme et tranquille; et telle est la force de la conscience, que moi, qui venais pour la surprendre et la confondre, je restai tout interdit et confus.

-- Qu'est-il arrivé? dit miss Vernon. Est-il venu quelqu'un au château?

-- Personne que je sache, répondis-je en bégayant; je venais chercher le Roland furieux.

-- Il est sur cette table, me dit Diana, dont l'assurance redoublait encore mon embarras.

En remuant deux ou trois livres pour prendre celui que je prétendais chercher, je rêvais à quelque moyen de faire une retraite honorable, ce qui, dans ma position et avec un adversaire aussi pénétrant que Diana, n'était pas chose facile, lorsque j'aperçus un gant d'homme sur la table. Mes yeux rencontrèrent ceux de miss Vernon, qui rougit aussitôt.

-- C'est une de mes reliques, dit-elle en hésitant; c'est un des gants de mon grand-père, l'original du superbe portrait de Van Dyck que vous admirez tant.

Comme si elle pensait qu'il fallait quelque chose de plus qu'un simple assertion pour lever tous mes doutes, elle ouvrit un des tiroirs de la table et en tira un autre gant qu'elle me jeta. Quand une personne naturellement franche et sincère veut se couvrir du voile de la duplicité et de la dissimulation, la gaucherie avec laquelle elle le porte et les peines qu'elle prend pour cacher son embarras inspirent souvent des soupçons et font naître le désir de vérifier une histoire qu'elle ne débite que d'un ton faible et mal assuré. Je jetai un regard sur les deux gants, et je répondis gravement:

-- Ces gants se ressemblent pour la broderie, mais miss Vernon voudra bien remarquer qu'ils ne peuvent former une paire, puisqu'ils sont tous deux de la main droite.

Miss Vernon se mordit les lèvres de dépit et rougit de nouveau.

-- Vous faites bien de me confondre, de me démasquer, reprit-elle avec amertume. Il est des personnes qui eussent jugé, d'après ce que je disais, que je ne voulais point donner d'explication particulière d'une circonstance qui ne regarde personne, -- surtout un étranger. Vous avez jugé mieux, et vous m'avez fait sentir la bassesse de la duplicité, que j'ai toujours eue en horreur, et que j'abjure à jamais. Je n'ai point le talent de la dissimulation; c'est un rôle indigne de moi, et que la nécessité seule a pu me faire prendre un instant. Non, comme votre sagacité l'a bien découvert, ce gant n'est pas le pareil de celui que je vous ai montré; il appartient à un ami qui m'est encore plus cher que le tableau de Van Dyck, ... un ami dont les conseils me guideront toujours... un ami que j'honore... un ami que j'... Elle s'arrêta.

-- _Que j'aime, _veut dire sans doute miss Vernon, m'écriai-je en m'efforçant de cacher sous un ton ironique le dépit qui me rongeait.

-- Et quand je le dirais, reprit-elle fièrement, quelqu'un a-t-il le droit de contrôler mes affections? quelqu'un prétendra-t-il m'en demander raison?

-- Ce ne sera pas moi assurément, miss Vernon, repris-je avec emphase, car j'étais piqué à mon tour; je vous prie de ne pas me supposer une semblable présomption; mais j'espère que miss Vernon voudra bien pardonner à un ami, à une personne du moins qu'elle honorait de ce titre, s'il prend la liberté de lui faire observer...

-- Ne me faites rien observer, monsieur, dit-elle avec véhémence, si ce n'est que je n'aime pas les questions. Prétendez-vous vous établir mon juge? je ne le souffrirai pas; et si vous n'êtes venu ici que pour épier ma conduite, l'amitié que vous dites avoir pour moi est une pauvre excuse pour votre incivile curiosité.

-- Je vous délivre de ma présence, dis-je avec une fierté semblable à la sienne; j'ai fait un rêve agréable, oh! oui, bien agréable, mais aussi bien trompeur, et... mais nous nous entendons à présent.

J'allais sortir lorsque miss Vernon, dont les mouvements étaient quelquefois si rapides qu'ils semblaient presque instinctifs, se précipita devant la porte; me saisissant le bras, elle m'arrêta avec cet air d'autorité qu'elle savait si bien prendre, et qui contrastait si singulièrement avec la naïveté et la simplicité de ses manières.

-- Arrêtez, M. Frank, me dit-elle; nous ne devons pas nous quitter ainsi; je n'ai pas assez d'amis pour que je puisse me résoudre à rayer de ce nombre même les ingrats et les égoïstes. Écoutez-moi, M. Frank, vous ne saurez jamais rien sur ce gant mystérieux. Et elle le prit à la main. Non, rien. Pas un iota de plus que ce que vous savez déjà; mais qu'il ne soit pas un sujet de discorde entre nous. Le séjour que je dois faire ici, ajouta-t-elle d'un ton plus doux, sera nécessairement fort court; le vôtre doit l'être encore davantage. Nous devons nous quitter bientôt pour ne jamais nous revoir; ne nous querellons donc pas; que mes mystérieuses infortunes ne soient pas un prétexte pour répandre de l'amertume sur le peu d'heures que nous avons encore à passer ensemble avant de nous retrouver sur l'autre rive de l'éternité.

Je ne sais, Tresham, par quel charme, par quel sortilège cette charmante créature obtenait un ascendant si complet sur un caractère que j'étais quelquefois moi-même incapable de maîtriser. J'étais décidé, en entrant dans la bibliothèque, à demander une explication complète à miss Vernon. Elle l'avait refusée avec une fierté insultante, elle m'avait avoué en face qu'elle me préférait un rival; car quelle autre interprétation pouvais-je donner à la préférence qu'elle témoignait pour son mystérieux confident? Et cependant, lorsque j'étais sur le point de sortir de la chambre et de rompre pour toujours avec elle, il ne lui fallait que changer de ton, passer de l'accent de la fierté et du ressentiment à celui de l'autorité et du despotisme, tempérés ensuite par l'expression de la douceur et de la mélancolie, pour remettre son humble sujet à sa place et le soumettre aux dures conditions qu'elle lui imposait.

-- Que sert que je revienne? dis-je en m'asseyant; pourquoi vouloir que je sois témoin de malheurs que je ne puis adoucir et de mystères que c'est vous offenser que de chercher à découvrir? Quoique vous ne connaissiez pas encore le monde, il est impossible que vous ignoriez qu'une jeune personne ne peut avoir qu'un ami. Si je savais qu'un de mes amis eût en secret pour un tiers une confiance qu'il n'a pas pour moi, je ne pourrais m'empêcher d'être jaloux; mais de vous, miss Vernon, de vous...

-- Vous êtes jaloux, n'est-ce pas, dans toute la force du terme; mais, mon cher ami, vous ne faites que répéter ce que les niais apprennent par coeur dans les comédies et les romans, jusqu'à ce qu'ils donnent à un sot verbiage une influence réelle sur leur esprit. Garçons, filles, tous babillent jusqu'à ce qu'ils soient amoureux, et lorsque leur amour est prêt à s'éteindre, ils se remettent à babiller et à se tourmenter, jusqu'à ce qu'ils soient jaloux. Mais nous, Frank, qui sommes des êtres raisonnables, nous ne devons parler que le langage de la bonne et franche amitié. Toute autre union entre nous est aussi impossible que si j'étais homme ou que vous fussiez femme. Pour parler sans détour, ajouta- t-elle après un moment d'hésitation, quoique je veuille bien sacrifier encore assez aux convenances pour rougir un peu de la clarté de mon explication, nous ne pourrions pas nous marier, si nous le voulions; et quand même nous le pourrions, nous ne le devrions pas.

Une rougeur céleste colorait son front lorsqu'elle me fit cette cruelle déclaration. Je me préparais à combattre ses arguments, oubliant jusqu'à mes soupçons qui venaient d'être confirmés; mais elle me prévint, et ajouta avec une fermeté froide qui approchait de la sévérité: -- Ce que je dis est une vérité incontestable qu'il est impossible de réfuter; ainsi point de question, je vous prie...; nous sommes amis, M. Osbaldistone, n'est-ce pas? Elle me tendit la main, et, prenant la mienne: -- Amis, et rien, non jamais rien qu'amis.

Elle laissa aller ma main; je baissai la tête, dompté[48], comme l'eût dit Spencer, par le mélange de douceur et de fermeté qui régnait dans ses manières: elle se hâta de changer de sujet.

-- Voici, me dit-elle, une lettre qui vous est adressée, mais qui, malgré les préventions de la personne qui vous l'écrit, ne vous fût probablement jamais parvenue si elle n'était tombée entre les mains de mon petit Pacolet, ou nain magique, que, comme toutes les damoiselles infortunées des romans, je garde en secret à mon service.

La lettre était cachetée, je l'ouvris et jetai un coup d'oeil sur le contenu. Le papier me tomba des mains et je m'écriai involontairement: -- Grand Dieu! ma folie et ma désobéissance ont ruiné mon père!

Miss Vernon parut vivement alarmée; mais, se remettant aussitôt:

-- Vous pâlissez, me dit-elle, vous êtes malade; vous apporterai- je un verre d'eau? Allons, M. Osbaldistone, soyez homme; qu'est-il arrivé? Votre père n'est-il plus?

-- Il vit, grâce au ciel! mais dans quel embarras! dans quelle détresse...!

-- Est-ce là tout? Ne désespérez pas. Puis-je lire cette lettre? dit-elle en la ramassant.

J'y consentis, sachant à peine ce que je disais. Elle la lut avec la plus grande attention.

-- Quel est ce M. Tresham qui signe la lettre?

-- L'associé de mon père (votre bon père, mon cher William); mais il n'est pas dans l'habitude de prendre part aux affaires du commerce.

-- Il parle ici de plusieurs lettres qui vous ont déjà été écrites.

-- Je n'en ai reçu aucune, répondis-je.

-- Et il paraît, ajouta-t-elle, que Rashleigh, laissé par votre père à la tête de toutes ses affaires avant son départ pour la Hollande, a quitté Londres depuis quelques jours pour passer en Écosse, emportant avec lui des effets montant à une somme considérable, et destinés à acquitter des billets souscrits par votre père au profit de différentes personnes de ce pays.

-- Il n'est que trop vrai.

-- On dit encore dans la lettre que, n'ayant plus entendu parler de Rashleigh, on a envoyé le premier commis, un nommé Owen, à Glascow, pour tâcher de le découvrir, et l'on finit par vous prier de vous rendre aussi dans cette ville et de l'aider dans ses recherches.

-- Oui, et il faut que je parte à l'instant.

-- Écoutez, dit miss Vernon, il me semble que le plus grand malheur qui puisse résulter de tout cela sera la perte d'une certaine somme d'argent, et j'aperçois des larmes dans vos yeux! fi, M. Osbaldistone!

-- Vous me faites injure, miss Vernon, répondis-je; ce n'est point la perte de ma fortune qui m'arrache des larmes; c'est l'effet qu'elle produira sur l'esprit et sur la santé de mon père, à qui l'honneur est plus cher que la vie. S'il se voit dans l'impossibilité de faire face à ses engagements, il éprouvera le même regret, le même désespoir qu'un brave soldat qui a fui une fois devant l'ennemi, qu'un honnête homme qui a perdu son rang et sa réputation dans la société. J'aurais pu prévenir tous ces malheurs si je n'avais pas écouté un vain orgueil, une indolence coupable qui m'a fait refuser de partager ses travaux et de suivre comme lui une carrière aussi utile qu'honorable. Grand Dieu! comment réparer à présent les funestes conséquences de mon erreur?

-- En vous rendant à Glascow, comme vous en êtes instamment prié par l'ami qui vous écrit cette lettre.

-- Mais, si Rashleigh a véritablement formé l'infâme projet de ruiner son bienfaiteur, quelle apparence que je puisse trouver quelque moyen de déjouer un plan si profondément combiné?

-- La réussite n'est pas certaine, je l'avoue; mais, d'un autre côté, vous ne pouvez rendre aucun service à votre père en restant ici. Rappelez-vous que, si vous aviez été au poste qui vous était destiné, ce désastre ne serait pas arrivé; courez à celui qu'on vous indique à présent, et tout peut se réparer. Attendez, ne sortez pas de cette chambre que je ne sois revenue.

Elle me laissa en proie à l'étonnement et à la confusion, au milieu de laquelle je pouvais pourtant trouver un intervalle lucide pour admirer la fermeté, le sang-froid et la présence d'esprit que miss Vernon possédait toujours, même dans les crises violentes et inattendues.

Elle revint quelques minutes après, tenant à la main un papier plié et cacheté comme une lettre, mais sans adresse: -- Je vous remets, me dit-elle, cette preuve de mon amitié, parce que j'ai la plus parfaite confiance en votre honneur. Si j'ai bien compris la lettre qui vous est écrite, les fonds qui sont en la possession de Rashleigh doivent être recouvrés le 12 septembre, afin qu'ils puissent être appliqués au paiement des billets en question; et, si vous pouvez y parvenir avant cette époque, le crédit de votre père ne court aucun danger.

-- Il est vrai; la lettre de M. Tresham est fort claire. Je la lus encore une fois, et j'ajoutai: -- Il n'y a pas l'ombre d'un doute.

-- Eh bien! dit miss Vernon, dans ce cas, mon petit Pacolet pourra vous être utile. Vous avez entendu parler d'un charme magique contenu dans une lettre. Prenez ce paquet; s'il vous est possible de réussir par d'autres moyens et d'obtenir la remise des effets que Rashleigh a emportés, je compte sur votre honneur pour le brûler sans l'ouvrir; sinon, vous pouvez rompre le cachet dix jours avant l'échéance des billets que votre père a souscrits, et vous trouverez des renseignements qui pourront vous être utiles. Adieu, Frank; nous ne nous reverrons plus, mais pensez quelquefois à votre amie Diana Vernon.

Elle me tendit la main; mais je la serrai elle-même contre mon coeur. Elle soupira en se dégageant de mes bras, s'échappa par la petite porte qui conduisait à son appartement, et je ne la vis plus.

Chapitre XVIII.

Et vite ils ont doublé le pas. Rien ne peut arrêter leur fuite; Les morts vont vite, vite, vite. Pourquoi ne me suivrais-tu pas?

BURGER.

Lorsqu'on est accablé de malheurs dont la cause et le caractère sont différents, on y trouve au moins cet avantage que la distraction que produisent en nous leurs effets contradictoires nous donne la force de ne succomber sous aucun. J'étais profondément affligé de me séparer de miss Vernon; mais je l'aurais été bien davantage si les circonstances fâcheuses où se trouvait mon père n'eussent exigé mon attention. De même les tristes nouvelles que venait de m'apprendre M. Tresham m'auraient anéanti si mon coeur n'eût été partagé par les regrets que m'inspirait la nécessité de quitter celle qui m'était si chère. Mon amour pour Diana était aussi ardent que ma tendresse pour mon père était vive; mais j'éprouvai qu'il est possible de diviser sa sensibilité quand deux causes différentes la mettent en jeu en même temps, comme les fonds d'un débiteur insolvable se partagent au marc la livre entre ses créanciers. Telles étaient mes réflexions en gagnant mon appartement. On aurait véritablement dit que l'esprit de commerce commençait à s'éveiller en moi.

Je relus avec grande attention la lettre de votre père; elle était assez laconique et me renvoyait pour les détails à Owen, qu'il m'engageait à aller joindre sans perdre un instant dans une ville d'Écosse nommée Glascow. Il ajoutait que j'aurais des nouvelles de mon vieil ami chez MM. Macvittie, Macfin et compagnie, négociants dans cette ville, au quartier de Gallowgate. Il me parlait de diverses lettres qui m'avaient été écrites, et que je n'avais jamais reçues, parce qu'elles avaient sans doute été interceptées, et se plaignait de mon silence en termes qui auraient été souverainement injustes si mes missives fussent parvenues à leur destination. Plus je lisais cette lettre, plus mon étonnement redoublait. Je ne doutai pas un instant que le génie de Rashleigh ne veillât autour de moi, et ne m'entourât à dessein de ténèbres et de difficultés. Je n'entrevoyais pas sans effroi l'étendue des moyens que sa scélératesse féconde avait employés pour parvenir à son but. Il faut que je me rende ici justice à moi-même; le chagrin de m'éloigner de miss Vernon, quelque vif qu'il fût, quelque insupportable qu'il m'eût paru dans toute autre circonstance, ne devint pour moi qu'une considération secondaire en songeant aux dangers dont mon père était menacé. Ce n'était pas que j'attachasse un grand prix à la fortune: je pensais même, comme presque tous les jeunes gens dont l'imagination est ardente, qu'il est plus facile de se passer de richesses que de consacrer son temps et ses soins aux moyens d'en acquérir. Mais dans la situation où se trouvait mon père, je savais qu'il regarderait une suspension de paiements comme une tache ineffaçable, que la vie deviendrait sans attraits pour lui et qu'il envisagerait la mort comme sa seule espérance.

Mon esprit n'était donc occupé qu'à chercher les moyens de détourner cette catastrophe, et je le faisais avec une ardeur dont j'aurais été incapable s'il ne se fût agi que de ma fortune personnelle. Le résultat de mes réflexions fut une ferme résolution de partir d'Osbaldistone-Hall le lendemain matin et de prendre la route de Glascow afin d'y joindre Owen. Je jugeai à propos de n'apprendre mon départ à mon oncle qu'en lui laissant une lettre de remerciements pour le bon accueil que j'en avais reçu, et pour m'excuser en termes généraux sur une affaire urgente et imprévue qui me forçait à le quitter sans les lui offrir moi- même. Je connaissais assez le vieux chevalier pour savoir qu'il me pardonnerait ce manque apparent de politesse, et j'avais conçu une idée si terrible des combinaisons perfides de Rashleigh que je craignais qu'il n'eût préparé quelques ressorts secrets pour empêcher un voyage que je n'entreprenais que pour déjouer ses projets si j'annonçais publiquement mon départ d'Osbaldistone- Hall.

J'étais donc bien déterminé à partir le lendemain dès la pointe du jour et à franchir les frontières d'Écosse avant qu'on pût même se douter que j'avais quitté le château. Mais il existait un obstacle puissant qui semblait devoir nuire à la célérité de mon voyage. Non seulement j'ignorais quel était le plus court chemin pour me rendre à Glascow, mais je n'en connaissais même nullement la route. La promptitude étant de la plus grande importance, je résolus de consulter à ce sujet André Fairservice comme étant une autorité compétente pour me tirer d'embarras sans délai.

Quoiqu'il fût déjà tard, je voulus m'occuper sur-le-champ de cet objet intéressant et je me rendis à l'instant même chez le jardinier. Sa demeure était à peu de distance du mur extérieur du jardin: c'était une chaumière entièrement construite dans le style d'architecture du Northumberland.

Les fenêtres et les portes en étaient décorées de lourdes architraves et de linteaux massifs en pierre brute. Le toit était couvert de joncs en place de chaume, de tuiles ou d'ardoises. D'un côté un ruisseau roulait son eau limpide. Un antique poirier ombrageait de ses branches un petit parterre qu'on voyait devant la maison. Par-derrière était un jardin potager, un enclos en pâturage pour une vache, et un petit champ semé. En un mot, tout annonçait cette aisance que la vieille Angleterre procure à ses habitants jusque dans ses provinces les plus reculées.

En approchant de la maison du prudent André, j'entendis parler d'un ton nasal et solennel, ce qui me fit croire que, suivant la coutume méritoire de ses citoyens, il avait assemblé quelques-uns de ses voisins pour les joindre à lui dans ses dévotions du soir, car il n'avait ni femme, ni fille, ni soeur, ni personne du sexe féminin qui demeurât avec lui. Mon père, me dit-il un jour, a eu assez de ce bétail. Cependant il se formait quelquefois un auditoire composé de catholiques et de protestants, tisons qu'il arrachait au feu, disait-il, en les convertissant au presbytérianisme, quoi qu'en pussent dire les PP. Vaughan et Docharty et les ministres de l'église anglicane, qui regardaient son intervention dans les matières spirituelles comme une hérésie qui s'introduisait en contrebande. Il était donc comme possible qu'il tînt chez lui ce soir une assemblée de cette nature. Mais, en écoutant plus attentivement, je reconnus que le bruit que j'entendais n'était produit que par les poumons d'André; et, lorsque j'ouvris la porte pour entrer, je le trouvai seul, lisant à haute voix, pour sa propre édification, un livre de controverses théologiques et livrant bataille de tout son coeur à des mots qu'il ne comprenait point.