Chapter 18
Le P. Vaughan était une connaissance particulière de Rashleigh; c'était à lui qu'il était particulièrement redevable de l'accueil qu'il recevait au château, ce qui ne me donnait nulle envie de cultiver sa connaissance; et comme, de son côté, il ne paraissait pas fort jaloux de faire la mienne, les relations que nous avions ensemble se bornaient à un simple échange de civilités. Il me semblait assez naturel que M. Vaughan occupât la chambre de Rashleigh lorsqu'il couchait par hasard au château, parce que c'était la plus rapprochée de la bibliothèque, dans laquelle il devait sans doute se rendre pour jouir du plaisir de la lecture. Il était donc très probable que c'était sa lumière qui avait fixé mon attention le soir précédent. Cette idée me conduisit involontairement à me rappeler qu'il paraissait régner entre miss Vernon et lui le même mystère qui caractérisait sa conduite avec Rashleigh. Je ne lui avais jamais entendu prononcer le nom de Vaughan, ni même en parler directement, à l'exception du premier jour où je l'avais rencontrée et où elle m'avait dit que Rashleigh, le vieux prêtre et elle-même étaient les seules personnes du château avec lesquelles il fût possible de converser. Cependant, quoiqu'elle ne m'eût point parlé depuis ce temps du P. Vaughan, je remarquai que, toutes les fois qu'il venait au château, miss Vernon semblait éprouver une espèce de terreur et d'anxiété qui durait jusqu'à ce qu'ils eussent échangé deux ou trois regards significatifs.
Quel que pût être le mystère qui couvrait les destinées de cette belle et intéressante personne, il était évident que le P. Vaughan le connaissait. Peut-être, me disais-je, c'est lui qui doit la faire entrer dans son couvent, en cas qu'elle se refuse à épouser un de mes cousins; et alors l'émotion que lui cause sa présence s'explique naturellement.
Du reste, ils ne se parlaient pas souvent et ne paraissaient même pas chercher à se trouver ensemble. Leur ligue, s'il en existait une entre eux, était tacite et conventionnelle; elle dirigeait leurs actions sans exiger le secours des paroles. Je me rappelais pourtant alors que j'avais remarqué une ou deux fois le P. Vaughan dire quelques mots à l'oreille de miss Vernon. J'avais supposé dans le temps qu'ils avaient rapport à la religion, sachant avec quelle adresse et quelle persévérance le clergé catholique cherche à conserver son influence sur l'esprit de ses sectateurs; mais à présent j'étais disposé à les croire relatifs à cet étonnant mystère que je m'efforçais inutilement d'approfondir. Avait-il des entrevues particulières avec miss Vernon dans la bibliothèque? et s'il en avait, quel en était le motif? et pourquoi accordait-elle toute sa confiance à un ami du perfide Rashleigh?
Toutes ces questions et mille autres semblables s'accumulaient en foule dans mon esprit, et y excitaient un intérêt d'autant plus vif qu'il m'était impossible de les éclaircir. J'avais déjà commencé à soupçonner que l'amitié que je portais à miss Vernon n'était pas tout à fait aussi désintéressée que je l'avais cru dans le principe. Déjà je m'étais senti dévoré de jalousie en apprenant que j'avais un Thorncliff pour rival, et j'avais relevé avec plus de chaleur que je ne l'aurais dû, par égard pour miss Vernon, les insultes indirectes qu'il cherchait à me faire. À présent j'épiais la conduite de miss Vernon avec l'attention la plus scrupuleuse, attention que je voulais en vain attribuer à la simple curiosité. Malgré tous mes efforts et tous mes raisonnements, ces indices n'annonçaient que trop bien l'amour, et, tandis que ma raison ne voulait pas convenir qu'elle m'eût laissé former un attachement aussi inconsidéré, elle ressemblait à ces guides ignorants qui, après avoir égaré les voyageurs dans un chemin qu'ils ne connaissent pas eux-mêmes, et dont ils ne savent plus comment sortir, persistent à soutenir qu'il est impossible qu'ils se soient trompés de route.
Chapitre XVI.
Il arriva qu'un jour à midi, comme j'allais sur mon canot, je découvris très distinctement sur le sable les marques d'un pied nu d'homme.
DE FOE, _Robinson Crusoé_.
Partagé entre la curiosité et la jalousie, je finis par observer si minutieusement les regards et les actions de miss Vernon qu'elle ne tarda pas à s'en apercevoir, malgré tous mes efforts pour le cacher. La certitude que j'épiais à chaque instant sa conduite semblait l'embarrasser, lui faire de la peine et la contrarier tout à la fois. Tantôt on eût dit qu'elle cherchait l'occasion de me témoigner son mécontentement d'une conduite qui ne pouvait manquer de lui paraître offensante, après qu'elle avait eu la franchise de m'avouer la position critique dans laquelle elle se trouvait; tantôt elle semblait prête à descendre aux prières; mais, ou le courage lui manquait, ou quelque autre raison l'empêchait d'en venir à une explication. Son déplaisir ne se manifestait que par des reparties, et ses prières expiraient sur ses lèvres. Nous nous trouvions tous deux dans une position relative assez singulière, étant par goût presque toujours ensemble, et nous cachant mutuellement les sentiments qui nous agitaient, moi ma jalousie, elle son mécontentement. Il régnait entre nous de l'intimité sans confiance; d'un côté, de l'amour sans espoir et sans but, et de la curiosité sans un motif raisonnable; de l'autre, de l'embarras, du doute, et parfois du déplaisir. Mais telle est la nature du coeur humain que je crois que cette agitation de passions, entretenue par une foule de petites circonstances qui nous forçaient, pour ainsi dire, à penser mutuellement l'un à l'autre, contribuait encore à augmenter l'attachement que nous nous portions. Mais, quoique ma vanité n'eût pas tardé à découvrir que mon séjour à Osbaldistone-Hall avait donné à Diana quelques raisons de plus pour détester le cloître, je ne pouvais point compter sur une affection qui semblait entièrement subordonnée aux mystères de sa singulière position. Miss Vernon était d'un caractère trop résolu pour permettre à l'amour de l'emporter sur son devoir; elle m'en donna la preuve dans une conversation que nous eûmes ensemble à peu près à cette époque.
Nous étions dans la bibliothèque dont je vous ai souvent parlé. Miss Vernon, en parcourant un exemplaire de Roland le Furieux, fit tomber une feuille de papier écrite à la main. Je voulus la ramasser, mais elle me prévint.
-- Ce sont des vers, me dit-elle en jetant un coup d'oeil sur le papier; puis-je prendre la liberté?... Oh! si vous rougissez, si vous bégayez, je dois faire violence à votre modestie et supposer que la permission est accordée.
-- C'est un premier jet, un commencement de traduction, une ébauche qui ne mérite pas de vous occuper un seul instant; j'aurais à craindre un arrêt trop sévère si j'avais pour juge une personne qui entend aussi bien l'original et qui en sent aussi bien les beautés.
-- Mon cher poète, reprit Diana, si vous voulez m'en croire, gardez vos éloges et votre humilité pour une meilleure occasion; car je puis vous certifier que tout cela ne vous vaudra pas un seul compliment. Je suis, comme vous savez, de la famille impopulaire des Francs-Parleurs, et je ne flatterais pas Apollon pour sa lyre.
Elle lut la première stance, qui était à peu près conçue en ces termes:
_Je chante la beauté, les chevaliers, les armes,_ _Les belliqueux exploits, l'amour et ses doux charmes_ _Je célèbre le siècle où des bords africains_ _Sous leur prince Agramant, guidés par la vengeance,_ _Les Maures, accourus dans les champs de la France,_ _Vinrent de nos chrétiens balancer les destins._ _Je veux chanter aussi Charlemagne, empereur,_ _La mort du vieux Trojan, et la fière valeur_ _Du paladin Roland dont la noble sagesse_ _S'éclipsa quand Médor lui ravit sa maîtresse._
_-- _En voilà beaucoup, dit-elle après avoir parcouru des yeux la feuille de papier, et interrompant les plus doux sons qui puissent frapper l'oreille d'un jeune poète, ses vers lus par celle qu'il adore.
-- Beaucoup trop, sans doute, pour qu'ils méritent de fixer votre attention, dis-je un peu mortifié en reprenant le papier qu'elle cherchait à retenir. Cependant, ajoutai-je, enfermé dans cette retraite et obligé de me créer des occupations, j'ai cru ne pouvoir mieux employer mes moments de loisir qu'en continuant, uniquement pour mon plaisir, la traduction de ce charmant auteur, que j'ai commencée, il y a quelques mois, sur les rives de la Garonne.
-- La question serait de savoir, dit gravement Diana, si vous n'auriez pas pu mieux employer votre temps.
-- Vous voulez dire à des compositions originales, répondis-je grandement flatté; mais, à dire vrai, mon génie trouve beaucoup plus aisément des mots et des rimes que des idées; et, au lieu de me creuser la tête pour en chercher, je suis trop heureux de m'approprier celles de l'Arioste. Cependant, miss Vernon, avec les encouragements que vous avez eu la bonté de me donner...
-- Excusez-moi, M. Frank; ce sont des encouragements, non pas que je vous donne, mais que vous prenez. Je ne veux parler ni de compositions originales ni de traductions; c'est à des objets plus sérieux que je crois que vous pourriez consacrer votre temps. -- Vous êtes mortifié, ajouta-t-elle, et je suis fâchée d'en être la cause.
-- Mortifié? oh! non... non assurément, dis-je de la meilleure grâce qu'il me fut possible; je suis trop sensible à l'intérêt que vous prenez à moi.
-- Ah! vous avez beau dire, reprit l'inflexible Diana; il y a de la mortification et même un petit grain de colère dans ce ton sérieux et contraint; au surplus, excusez la contrariété que je vous ai fait éprouver en vous sondant ainsi, car ce qui me reste à vous dire vous contrariera peut-être encore davantage.
Je sentis la puérilité de ma conduite et je l'assurai qu'elle n'avait pas à craindre que je me révoltasse contre une critique que je ne pouvais attribuer qu'à son amitié pour moi.
-- Ah! voilà qui est beaucoup mieux, me dit-elle; je savais bien que les restes de l'irritabilité poétique s'en iraient avec la petite toux qui a servi comme de prélude à votre déclaration. Mais à présent parlons sérieusement: avez-vous reçu depuis peu des lettres de votre père?
-- Pas un mot, répondis-je; il ne m'a pas honoré d'une seule ligne depuis que j'ai quitté Londres.
-- C'est singulier! Vous êtes une bizarre famille, vous autres Osbaldistone! Ainsi vous ne savez pas qu'il est allé en Hollande pour quelques affaires pressantes qui exigeaient immédiatement sa présence.
-- Voilà le premier mot que j'en entends.
-- Et ce sera sans doute aussi une nouvelle pour vous, et peut- être la moins agréable de toutes, d'apprendre qu'il a confié à Rashleigh l'administration de ses affaires jusqu'à son retour?
-- À Rashleigh! m'écriai-je pouvant à peine cacher ma surprise et mon inquiétude.
-- Vous avez raison de vous alarmer, dit miss Vernon d'un ton fort grave; et, si j'étais à votre place, je m'efforcerais de prévenir les funestes conséquences qui résulteraient d'un semblable arrangement.
-- Mais il n'est pas possible d'empêcher...
-- Tout est possible à qui possède du courage et de l'activité; à qui craint, à qui hésite, rien n'est possible, parce que rien ne lui paraît tel.
Miss Vernon prononça ces mots avec une exaltation héroïque; et, pendant qu'elle parlait, je croyais voir une de ces héroïnes du siècle de la chevalerie, dont un mot, dont un regard électrisait les preux, et doublait leur courage à l'heure du danger.
-- Et que faut-il donc faire, miss Vernon? répondis-je, désirant et craignant tout à la fois d'entendre sa réponse.
-- Partir sur le champ, dit-elle d'un ton ferme, et retourner à Londres. -- Peut-être, ajouta-t-elle d'un ton plus doux, êtes-vous déjà resté ici trop longtemps; ce n'est pas vous qu'il faut en accuser; mais chaque moment que vous y passeriez encore serait un crime; oui, un crime, car je vous dis sans feinte que, si les affaires de votre père sont longtemps entre les mains de Rashleigh, vous pouvez regarder sa ruine comme certaine.
-- Comment est-il possible...?
-- Ne faites pas tant de questions, dit-elle en m'interrompant; mais, croyez-moi, il faut tout craindre de Rashleigh. Au lieu de consacrer aux opérations de commerce la fortune de votre père, il l'emploiera à l'exécution de ses projets ambitieux. Lorsque M. Osbaldistone était en Angleterre, Rashleigh ne pouvait pas accomplir ses desseins: pendant son absence, il en trouvera mille occasions, et soyez sûr qu'il ne manquera surtout pas d'en profiter.
-- Mais comment puis-je, disgracié par mon père et sans aucun pouvoir dans sa maison, empêcher ce danger par ma présence?
-- Votre présence seule fera beaucoup. Votre naissance vous donne le droit de veiller aux intérêts de votre père; c'est un droit inaliénable. Vous serez soutenu par son premier commis, par ses amis, par ses associés. D'ailleurs les projets de Rashleigh sont d'une nature...! elle s'arrêta tout à coup, comme si elle craignait d'en dire trop, -- sont, en un mot, reprit-elle, de la nature de tous les plans sordides et intéressés, qui sont abandonnés aussitôt que ceux qui les méditent voient leurs artifices découverts et s'aperçoivent qu'on les observe. Ainsi donc, dans le langage de votre poète favori:
_À cheval! à cheval! délibérer c'est craindre._
-- Ah! Diana! m'écriai-je entraîné par un sentiment irrésistible, pouvez-vous bien me conseiller de partir? Hélas! peut-être trouvez-vous que je suis resté ici trop longtemps?
Miss Vernon rougit, mais répondit avec la plus grande fermeté: -- Oui, je vous conseille non seulement de quitter Osbaldistone-Hall, mais même de n'y jamais revenir. Vous n'avez qu'une amie à regretter ici, ajouta-t-elle avec un sourire forcé, une amie accoutumée depuis longtemps à sacrifier son bonheur à celui des autres. Vous rencontrerez dans le monde mille personnes dont l'amitié sera aussi désintéressée, plus utile, moins assujettie à des circonstances malheureuses, moins sous l'influence des langues perverses et des inévitables contrariétés.
-- Jamais, m'écriai-je, jamais! Le monde ne peut rien m'offrir qui compense ce qu'il faut que je quitte. Et je saisis sa main que je pressai contre mes lèvres.
-- Quelle folie! s'écria-t-elle en s'efforçant de la retirer. Écoutez-moi, monsieur, et soyez homme. Je suis, par un pacte solennel, l'épouse de Dieu, à moins que je ne veuille épouser un Thorncliff. Je suis donc l'épouse de Dieu; le voile et le couvent sont mon partage. Modérez vos transports, ils ne servent qu'à prouver encore mieux la nécessité de votre départ. À ces mots elle retira brusquement sa main et ajouta, mais en baissant la voix: Quittez-moi sur-le-champ... Nous nous reverrons encore ici, mais ce sera pour la dernière fois.
Je m'aperçus qu'elle tressaillait; mes yeux suivirent la direction des siens, et je crus voir remuer la tapisserie qui couvrait la porte du passage secret qui conduisait de la bibliothèque à la chambre de Rashleigh. Je ne doutai point que quelqu'un ne nous écoutât, et je regardai miss Vernon.
-- Ce n'est rien, dit-elle d'une voix faible, quelque rat derrière la tapisserie.
J'aurais fait la réponse d'Hamlet si j'avais écouté l'indignation qui me transportait à l'idée d'être observé par un témoin dans un semblable moment. Mais la prudence, ou plutôt les prières réitérées de miss Vernon qui me criait d'une voix étouffée: -- Laissez-moi! laissez-moi! m'empêchèrent d'écouter mes transports, et je me précipitai hors de la chambre dans une espèce de frénésie farouche que je m'efforçai en vain de calmer.
Mon esprit était accablé par un chaos d'idées qui se détruisaient et se chassaient l'une l'autre, telles que ces brouillards qui dans les pays montagneux descendent en masses épaisses et dénaturent ou font disparaître les marques ordinaires auxquelles le voyageur reconnaît son chemin à travers les déserts. L'idée confuse et imparfaite du danger qui menaçait mon père, la demi- déclaration que j'avais faite à miss Vernon sans qu'elle eût paru l'entendre, l'embarras de sa position, obligée, comme elle était, de se sacrifier à une union mal assortie ou de prendre le voile: tous ces souvenirs se pressaient à la fois dans mon esprit, sans que je fusse capable de les méditer. Mais ce qui par dessus tout me déchirait le coeur, c'était la manière dont miss Vernon avait répondu à l'expression de ma tendresse: c'était ce mélange de sympathie et de fermeté qui semblait prouver que je possédais une place dans son coeur, mais une place trop petite pour lui faire oublier les obstacles qui s'opposaient à l'aveu d'un mutuel attachement. L'expression de terreur plutôt que de surprise avec laquelle elle avait remarqué le mouvement de la tapisserie semblait annoncer la crainte d'un danger quelconque, crainte que je ne pouvais m'empêcher de croire fondée; car Diana Vernon était peu sujette aux émotions nerveuses de son sexe, et elle n'était pas d'un caractère à se livrer à de vaines terreurs. De quelle nature étaient donc ces mystères dont elle était entourée comme d'un cercle magique, et qui exerçaient continuellement une influence active sur ses pensées et sur ses actions, quoique leurs agents ne fussent jamais visibles? Ce fut sur cette réflexion que je m'arrêtai; j'oubliai les affaires de mon père, et Rashleigh et sa perfidie, pour ne songer qu'à miss Vernon, et je résolus de ne point quitter Osbaldistone-Hall que je ne susse quelque chose de certain et de positif sur cet être enchanteur, dont la vie semblait partagée entre le mystère et la franchise: la franchise, présidant à ses discours, à ses sentiments; et le mystère, répandant sa nébuleuse influence sur toutes ses actions.
Comme si ce n'était pas assez d'éprouver l'intérêt de la curiosité et de l'amour, j'éprouvais encore, comme je l'ai déjà remarqué, un sentiment profond, quoique confus, de jalousie. Ce sentiment, croissant avec l'amour, comme l'ivraie avec le bon grain, était excité par la déférence que Diana montrait pour ces êtres invisibles qui dirigeaient ses actions. Plus je réfléchissais à son caractère, plus j'étais intérieurement convaincu qu'elle ne se soumettrait à aucun assujettissement qu'on voudrait lui imposer malgré elle, et qu'elle ne reconnaissait d'autre pouvoir que celui de l'affection; il se glissa dans mon âme un violent soupçon que c'était là le fondement de cette influence qui l'intimidait.
Ces doutes, mille fois plus horribles que la certitude, augmentèrent mon désir de pénétrer le secret de sa conduite, et, pour y parvenir, je formai une résolution dont, si vous n'êtes pas fatigué de la lecture de ces détails, vous trouverez le résultat dans le chapitre suivant.
Chapitre XVII.
Une voix dont le son pour toi n'est pas sensible, Me dit qu'il faut partir: Le geste d'une main à tes yeux invisible M'ordonne d'obéir.
TICKELL.
Je vous ai déjà dit, mon cher Tresham, si vous voulez bien vous le rappeler, qu'il était fort rare que je me rendisse le soir à la bibliothèque pour voir miss Vernon, à moins que ce ne fût en présence de la dame Marthe. Cependant cet arrangement n'était qu'une convention libre, et c'était moi-même qui l'avais proposé. Depuis quelque temps, comme l'embarras de notre situation respective avait augmenté, les entrevues du soir avaient entièrement cessé. Miss Vernon n'avait donc aucune raison de croire que je voulusse les renouveler sans l'en prévenir d'avance, afin qu'elle pût engager la bonne Marthe à venir prendre, suivant l'usage, une tasse de thé avec elle; mais, d'un autre côté, cette prudence n'était pas une loi expresse. La bibliothèque m'était ouverte ainsi qu'à tous les autres membres de la famille, à toutes les heures du jour et de la nuit, et je pouvais y entrer inopinément sans que miss Vernon pût le trouver mauvais. J'étais convaincu qu'elle recevait quelquefois dans cet appartement ou le P. Vaughan, ou quelque autre personne dont les avis dirigeaient sa conduite, et qu'elle choisissait pour ces entrevues les instants où elle se croyait le plus sûre de ne pas être interrompue. La lumière que j'avais remarquée le soir dans la bibliothèque, les deux ombres que j'avais vues distinctement, la trace de plusieurs pas imprimés le matin sur le sable depuis la porte de la tour jusqu'à la porte du jardin, le bruit que plusieurs domestiques avaient entendu, et qu'ils expliquaient à leur manière, tout semblait me prouver que quelque personne étrangère au château entrait secrètement dans cette chambre. Persuadé que cette personne exerçait une influence quelconque sur les destinées de Diana, je n'hésitai pas à former le projet de découvrir qui elle était, d'où provenait son autorité sur elle; mais surtout, quoique je m'efforçasse de croire que ce n'était qu'une considération très secondaire, je voulais savoir par quels moyens cette personne conservait son influence sur Diana, et si elle la gouvernait par la crainte ou par l'affection. Ce qui prouvait que cette curiosité jalouse occupait la première place dans mon esprit, c'est que, malgré mes efforts pour repousser cette idée, et quoiqu'il me fût impossible de motiver mes présomptions, je me figurais que c'était un homme, et sans doute un homme jeune et bien fait qui dirigeait ainsi à son gré miss Vernon; c'était dans l'impatience de découvrir ce rival que j'étais descendu au jardin pour épier le moment où la lumière paraîtrait dans la bibliothèque.
Tel était le feu qui me dévorait que j'étais à mon poste en attendant un phénomène qui ne pouvait point paraître avant le soir, une grande heure avant le coucher du soleil. C'était le jour du sabbat, et toutes les allées étaient désertes et solitaires. Je me promenai pendant quelque temps, pensant aux conséquences probables de mon entreprise. L'air était frais et embaumé, et sa douce influence parvint à calmer un peu le sang qui bouillait dans mes veines. L'effervescence de la passion commença proportionnellement à diminuer, et je me demandai de quel droit je voulais pénétrer les secrets de miss Vernon ou ceux de la famille de mon oncle. Que m'importait que sir Hildebrand cachât quelqu'un dans sa maison, où je n'avais moi-même d'autres droits que ceux d'un hôte étranger? Devais-je me mêler des affaires de miss Vernon et chercher à dévoiler un mystère qu'elle m'avait prié de ne pas approfondir?
La passion, l'intérêt et la curiosité, sophistes spécieux, eurent bientôt répondu à ces scrupules. En démasquant cet hôte secret, je rendais probablement service à sir Hildebrand, qui ignorait sans doute les intrigues qui se tramaient dans sa famille, et bien plus encore à miss Vernon, que sa franchise et sa naïve simplicité exposaient à tant de dangers par ces liaisons secrètes entretenues avec une personne dont peut-être elle ne connaissait pas bien le caractère. Si je semblais forcer sa confiance, c'était dans l'intention généreuse et désintéressée (oui, j'allai même jusqu'à l'appeler désintéressée) de la guider, de la protéger et de la défendre contre la ruse, contre la fourberie, et surtout contre le conseiller secret qu'elle avait choisi pour confident. Tels étaient les arguments que mon imagination présentait hardiment à ma conscience et dont il lui semblait qu'elle devait se payer, tandis que ma conscience, imitait le marchand qui, entendant bien ses intérêts, se résigne à accepter un argent qu'il est tenté de ne pas croire de bon aloi plutôt que de perdre une pratique.
Pendant que je marchais à grands pas, débattant le pour et le contre, je me trouvai tout à coup près d'André Fairservice, qui était planté comme un terme devant une rangée de ruches d'abeilles, dans l'attitude d'une dévote contemplation, épiant d'un oeil les mouvements de ces citoyens actifs qui rentraient en bourdonnant dans leurs petits domaines, et l'autre fixé sur un livre de prières qu'une dévotion constante avait privé de ses angles et rapproché de la forme ovale; ce qui, joint à la couleur informe du volume, lui donnait un air d'antiquité fort respectable.