Rob-Roy

Chapter 17

Chapter 173,853 wordsPublic domain

-- Patrick jure que c'est aussi vrai qu'il est vrai que sa mesure a une aune de long, Dieu me préserve! Mais, pour en revenir à notre affaire, quand le parleur eut fini sa harangue, on demanda à grands cris les noms de l'homme volé, des voleurs et du juge, et il nomma Morris, et votre oncle, et M. Inglewood, et d'autres personnes encore, ajouta André en me regardant malignement. Et puis après, un autre dragon se leva et demanda comme ça si l'on devait mettre en accusation les seigneurs les plus huppés du royaume sur la déposition d'un poltron qui avait été cassé à la tête de son régiment pour s'être enfui au milieu d'une bataille et avoir passé en Flandre; et il dit qu'il était probable que toute cette histoire avait été concertée entre le ministre et lui, avant tant seulement qu'il eût quitté Londres. Alors ils firent venir Morris à la..., la barre je crois qu'ils disent, et ils voulurent le faire parler; mais bah! il avait tant de peur qu'on ne revînt sur l'affaire de sa désertion que Patrick dit qu'il avait l'air d'un déterré plutôt que d'un vivant; et il fut impossible d'en tirer deux mots de suite, tant il avait été effrayé de tous leurs clabaudages! Il faut que sa tête ne vaille guère mieux qu'un navet gelé, car du diable, Dieu me préserve! si tout ça eût empêché André Fairservice de dire ce qu'il avait sur le coeur!

-- Et comment cette affaire finit-elle, André? Votre ami l'a-t-il su?

-- S'il l'a su! Il a différé son voyage d'une semaine afin de pouvoir apporter les nouvelles à ses pratiques. Le gaillard qui avait parlé le premier commença à déchanter un peu et dit que, quoiqu'il crût que l'homme avait été volé, il convenait pourtant qu'il avait pu se tromper sur les particularités du vol. Le gaillard du parti contraire riposta qu'il lui importait peu que Morris eût été volé ou volaille[45], pourvu qu'on n'attaquât pas l'honneur des principaux gentilshommes du Northumberland. Et voilà ce qu'ils appellent s'expliquer. L'un cède un brin, l'autre une miette, et les revoilà tous amis. Vous croyez peut-être que c'est fini à présent? Eh bien, pas du tout. Est-ce que la chambre des lords, après la chambre des communes, n'a pas voulu s'en mêler aussi? Dans notre pauvre parlement d'Écosse, les pairs, les représentants, tout cela siégeait ensemble, et il n'y avait pas besoin de baragouiner deux fois la même affaire. Mais tant il y a qu'à Londres ils recommencèrent tout dans l'autre chambre, comme si de rien n'était. Dans cette chambre-là, il y en eut un qui s'avisa de dire qu'il y avait un Campbell qui était impliqué dans le vol et qui avait montré pour sa justification un certificat signé du duc d'Argyle. Quand le duc entendit ça, vous sentez bien qu'il prit feu dans sa barbe. Il dit que tous les Campbell étaient de braves et honnêtes gens, comme le vieux sir John Groeme. Or, maintenant, si Votre Honneur n'est pas parent du tout avec les Campbell pas plus que moi, autant que je puis connaître ma race, je lui dirai ce que j'en pense.

-- Vous pouvez être sûr que je n'ai aucun lien de parenté avec les Campbell.

-- Oh! alors, nous pouvons en parler tranquillement entre nous. Il y a du bien et du mal sur ce nom de Campbell comme sur tous les noms. Mais ce Mac-Callum-More a du crédit et souffle le froid et le chaud, n'appartenant à aucun parti; de sorte que personne ne se soucie là-bas à Londres de se quereller avec lui. On traita donc de calomnie l'histoire de Morris, et s'il n'avait pas pris ses jambes à son cou, il est probable qu'il eût été prendre l'air sur le pilori pour avoir fait une fausse déposition.

En disant ces mots, l'honnête André rassembla ses bêches, ses râteaux et ses autres instruments de jardinage, et les jeta dans une brouette qu'il se disposa à traîner du côté de la serre, mais assez lentement pour me laisser le temps de lui faire toutes les questions que je pouvais désirer. Voyant que j'avais affaire à un malin drôle, je crus qu'il fallait bannir tout mystère avec lui et lui dire la chose telle qu'elle était, de peur que ma réserve ne lui inspirât des soupçons et ne fût pour moi la source de nouveaux désagréments.

-- J'aimerais à voir votre compatriote, André. Vous avez sans doute entendu dire que j'avais été compromis par l'impertinente folie de ce Morris (André me répondit par une grimace très significative), et je désirerais voir, s'il était possible, votre cousin le marchand pour lui demander des détails encore plus circonstanciés de ce qu'il a appris à Londres.

-- Oh! rien de plus aisé, reprit André; je n'ai qu'à faire entendre à mon cousin que vous avez besoin d'une ou deux paires de bas, et il sera ici en moins de rien.

-- Oh! oui, assurez-le que je serai une bonne pratique; et, comme vous disiez, la nuit est calme et belle, je me promènerai dans le jardin jusqu'à ce qu'il vienne. La lune va bientôt se lever. Vous pouvez l'amener à la petite porte de derrière, et, en attendant, j'aurai le plaisir de contempler les arbres et les gazons au clair de la lune.

-- Très vrai, très vrai. C'est ce que j'ai souvent dit; un chou- fleur est si brillant au clair de lune qu'il ressemble à une dame parée de diamants.

À ces mots, André Fairservice partit tout joyeux. Il avait plus d'un mille à faire, et il entreprit cette course avec le plus grand plaisir, pour procurer à son cousin la vente de quelques-uns des articles de son commerce, quoiqu'il soit probable qu'il n'eût pas donné six pence pour le régaler d'un pot de bière. La bonne volonté d'un Anglais se serait manifestée de la manière opposée, pensai-je en moi-même en parcourant les longs sentiers bordés d'ifs et de houx qui coupaient l'antique jardin d'Osbaldistone- Hall.

Lorsque je fus au bout de l'allée qui conduisait au château, j'aperçus de la lumière dans la bibliothèque, dont les fenêtres donnaient sur le jardin. Je n'en fus pas surpris, car je savais que miss Vernon s'y rendait souvent le soir, quoique par délicatesse je m'imposasse la contrainte de ne jamais aller l'y rejoindre. Dans un moment où le reste de la famille était livré à ses orgies ordinaires, nos entrevues auraient été réellement des tête-à-tête. Le matin, c'était différent. Il entrait souvent dans la bibliothèque des domestiques qui venaient ou chercher quelques livres pour bourrer les fusils des jeunes squires, ou apporter à Diana quelque message de la part de sir Hildebrand. En un mot, jusqu'au dîner la bibliothèque était une espèce de terrain neutre qui, quoique peu fréquenté, pouvait cependant être regardé comme un point de réunion générale. Il n'en était pas de même dans la soirée; et, élevé dans un pays où l'on a beaucoup d'égards pour les bienséances, je désirais les observer d'autant plus strictement que miss Vernon y faisait moins d'attention. Je lui fis donc comprendre, avec tous les ménagements possibles, que, lorsque nous lisions ensemble le soir, la présence d'un tiers serait convenable.

Miss Vernon commença par rire, puis rougit, et elle était prête à se fâcher; mais, changeant tout à coup d'idée: -- Je crois que vous avez raison, me dit-elle, et quand je serai dans mes jours de grande ardeur pour le travail, j'engagerai la vieille Marthe à venir prendre ici une tasse de thé avec moi, pour me servir de paravent.

Marthe, la vieille femme de charge, avait le même goût que toute la famille. Elle préférait un bon verre de vin à tout le thé de la Chine. Cependant, comme il n'y avait alors que les personnes comme il faut qui prissent du thé, cette invitation flattait la vanité de Marthe, et elle nous tenait quelquefois compagnie. Du reste, tous les domestiques évitaient d'approcher de la bibliothèque après le coucher du soleil, parce que deux ou trois des plus poltrons disaient avoir entendu du bruit dans cette partie de la maison lorsque tout le monde était couché, et les jeunes squires eux-mêmes étaient loin de désirer d'entrer le soir dans cette redoutable enceinte.

L'idée que la bibliothèque avait été pendant longtemps l'endroit où Rashleigh se tenait de préférence et qu'une porte secrète communiquait de cette chambre dans l'appartement isolé qu'il avait choisi pour lui-même augmentait les terreurs, bien loin de les diminuer. Les relations étendues qu'il avait dans le monde, son instruction, ses connaissances, qui embrassaient toute espèce de sciences, quelques expériences de physique qu'il avait faites pour s'amuser étaient pour des esprits de cette trempe des raisons suffisantes pour le croire en rapport avec les esprits. Il savait le grec, le latin et l'hébreu, et en conséquence, comme l'exprimait dans sa frayeur le cousin Wilfred, il ne pouvait pas avoir peur des esprits, des fantômes ou du diable. Les domestiques soutenaient qu'ils l'avaient entendu parler haut dans la bibliothèque lorsque tout le monde était couché dans le château, qu'il passait la nuit à veiller avec des revenants et le matin à dormir, au lieu d'aller conduire la meute comme un vrai Osbaldistone.

Tous ces bruits absurdes m'avaient été répétés en confidence, et l'air de bonhomie et de crédulité du narrateur m'avait souvent beaucoup diverti. Je méprisais souverainement ces contes ridicules; mais l'extrême solitude à laquelle cette chambre redoutée était condamnée tous les soirs après le couvre-feu était pour moi une raison de ne pas m'y rendre lorsqu'il plaisait à miss Vernon de s'y retirer.

Pour résumer ce que je disais, je ne fus pas surpris de voir de la lumière dans la bibliothèque; mais je ne pus m'empêcher d'être étonné de voir l'ombre de deux personnes qui passaient entre la lumière et la première fenêtre. Je crus m'être trompé et avoir pris l'ombre de Diana pour une seconde personne. Mais non, les voilà qui passent devant la seconde croisée; ce sont bien deux personnes distinctes. Elles disparaissent encore, et voilà que leur ombre se dessine encore sur la troisième fenêtre, puis sur la quatrième. Qui peut être à cette heure avec Diana? Les deux ombres repassèrent successivement devant chaque croisée, comme pour me convaincre que je ne me trompais pas; après quoi les lumières furent éteintes, et tout rentra dans l'obscurité.

Quelque futile que fût cette circonstance, je restai longtemps sans pouvoir la bannir de mon esprit. Je ne me permettais pas même de supposer que mon amitié pour miss Vernon allât jusqu'à la jalousie. Cependant je ne puis exprimer le déplaisir que j'éprouvai en songeant qu'elle accordait à quelqu'un des entretiens particuliers, à une heure et dans un lieu où j'avais eu la délicatesse de lui dire qu'il n'était pas convenable qu'elle me reçût.

-- Imprudente et incorrigible Diana, disais-je en moi-même, folle qui as fermé l'oreille à tous les bons avis! J'ai été trompé par la simplicité de ses manières; et je suis sûr qu'elle prend ces formes de franchise comme elle mettrait un bonnet de paille si c'était la mode, pour faire parler d'elle. Je crois vraiment que malgré son excellent jugement la société de cinq à six rustauds pour jouer au wisk lui ferait un plus sensible plaisir qu'Arioste lui-même s'il revenait au monde.

Ce qui ajoutait encore à l'amertume de ces réflexions, c'est que, m'étant décidé à montrer à Diana la traduction en vers des premiers chants de l'Arioste, je l'avais priée d'inviter Marthe à venir ce soir-là prendre le thé avec elle, et que miss Vernon m'avait demandé de remettre cette partie à un autre jour, alléguant quelque excuse qui m'avait semblée assez frivole. Je cherchais à expliquer ces différentes circonstances, lorsque j'entendis ouvrir la petite porte de derrière du jardin. C'était André qui rentrait: son compatriote, pliant sous le poids de sa balle, marchait derrière lui.

Je trouvai dans Macready un Écossais malin et intelligent, grand marchand de nouvelles tant par inclination que par état. Il me fit le récit exact de ce qui s'était passé dans la chambre des communes et dans celle des pairs relativement à l'affaire de Morris, dont on s'était servi comme d'une pierre de touche pour connaître l'esprit du parlement. Il m'apprit, comme André me l'avait fait entendre, que le ministère, ayant eu le dessous, avait été obligé de renoncer au projet d'appuyer un rapport qui compromettait des personnes de distinction, et qui n'était fait que par un individu sans aucun droit à la confiance, et qui d'ailleurs se contredisait à chaque instant dans la manière de raconter son histoire. Macready me fournit même un exemplaire d'un journal imprimé qui contenait la substance des débats; et il me remit aussi une copie du discours du duc d'Argyle, en ayant apporté plusieurs pour les vendre à ses partisans en Écosse. Le journal ne m'apprit rien de nouveau, et ne servit qu'à me confirmer ce que m'avait dit l'Écossais; le discours du duc, quoique éloquent et énergique, contenait principalement l'éloge de sa famille et de son clan, avec quelques compliments non moins sincères, quoique plus modérés, qu'il prit occasion de s'adresser à lui-même. Je ne pus savoir si ma réputation avait été directement compromise, quoique je comprisse bien que l'honneur de la famille de mon oncle l'était fortement; car Morris avait déclaré en plein parlement que Campbell était l'un des deux voleurs et qu'il avait eu l'impudence d'aller déposer lui-même en faveur d'un M. Osbaldistone, qui était son complice, et dont, de connivence avec le juge, il avait procuré l'élargissement en forçant l'accusateur à se désister de ses poursuites. Cette partie de l'histoire de Morris s'accordait avec mes propres soupçons, qui s'étaient portés sur Campbell depuis l'instant où je l'avais vu paraître chez le juge Inglewood. Tourmenté à l'excès du tour qu'avait pris cette surprenante affaire, je renvoyai les deux Écossais, après avoir acheté quelques bagatelles à Macready, et je me retirai dans ma chambre pour considérer ce que je devais faire pour défendre ma réputation aussi publiquement attaquée.

Chapitre XV.

D'où viens-tu? Que fais-tu parmi nous?

MILTON.

Après avoir passé la nuit à méditer sur la nouvelle que j'avais reçue, je crus d'abord devoir retourner à Londres en toute diligence et repousser la calomnie par ma présence; mais je réfléchis ensuite que je ne ferais peut-être qu'ajouter au ressentiment de mon père, qui était absolu dans ses décisions sur tout ce qui concernait sa famille. Son expérience le mettait en état de me tracer la conduite que je devais tenir, et ses relations avec les whigs les plus puissants lui donnaient la facilité de me faire rendre justice. Toutes ces raisons me décidèrent à écrire à mon père les différentes circonstances de mon histoire; et, quoiqu'il y eût près de dix milles jusqu'à la poste la plus voisine, je résolus d'y porter moi-même ma lettre, pour être sûr qu'elle ne serait pas égarée.

Il me semblait extraordinaire que, quoiqu'il se fût déjà écoulé plusieurs mois depuis mon départ de Londres et que Rashleigh eût déjà écrit à sir Hildebrand pour lui apprendre son heureuse arrivée et la réception amicale que son oncle lui avait faite, je n'eusse encore reçu aucune lettre ni d'Owen ni de mon père. Tout en admettant que ma conduite avait pu être blâmable, il me semblait que je ne méritais pas d'être aussi complètement oublié. À la fin de la lettre que j'écrivis à mon père relativement à l'affaire de Morris, je ne manquai pas de témoigner le plus vif désir qu'il m'honorât de quelques lignes de réponse, ne fût-ce que pour me donner ses conseils dans une circonstance trop délicate pour que je me permisse de prendre un parti avant de connaître ses intentions. Ne me sentant pas le courage de solliciter mon rappel à Londres, je cachai sous le voile de la soumission aux volontés de mon père les véritables raisons qui me faisaient désirer de rester à Osbaldistone-Hall et me bornai à demander la permission de venir passer quelques jours dans la capitale pour réfuter les infâmes calomnies qu'on avait fait circuler si publiquement contre moi. Après avoir terminé mon épître, dont la composition me coûta d'autant plus de peine que j'étais combattu entre le désir de rétablir ma réputation et le regret de quitter momentanément le lieu actuel de ma résidence, j'allai porter moi-même ma lettre à la poste, comme je me l'étais proposé. Je fus bien récompensé de la peine que j'avais prise; j'y trouvai une lettre à mon adresse, qui ne me serait parvenue que plus tard. Elle était de mon ami Owen, et contenait ce qui suit:

«Mon cher M. Francis,

Je vous accuse réception de votre lettre du 10 courant, qui m'a été remise par M. Rashleigh Osbaldistone, et j'ai pris bonne note du contenu. J'aurai pour monsieur votre cousin toutes les attentions possibles; et je l'ai déjà mené voir la Bourse et la Banque. Il paraît être sobre, rangé et studieux; il sait fort bien l'arithmétique et connaît la tenue des livres. J'aurais désiré qu'une autre personne que moi eût dirigé ses études vers cette partie; mais la volonté de Dieu soit faite! Comme l'argent peut être utile dans le pays où vous êtes, je prends la confiance de vous adresser ci-joint une lettre de change de cent livres sterling[46], à six jours de vue, sur MM. Hooper et Girder, de Newcastle, qui y feront honneur. Je suis, mon cher M. Francis, avec le plus profond respect,

Votre très humble et très obéissant serviteur,

JOSEPH OWEN.

_«Post-scriptum. _Veuillez m'accuser réception de la présente. Votre père dit qu'il se porte comme à l'ordinaire; mais il est bien changé.»

Après avoir lu ce billet, écrit avec la netteté qui distinguait le bon Owen, je fus surpris qu'il n'y fit aucune mention de la lettre particulière que je lui avais écrite dans la vue de lui faire connaître le véritable caractère de Rashleigh. J'avais envoyé ma lettre à la poste par un domestique du château, et je n'avais aucune raison pour croire qu'elle ne fût point parvenue à son adresse. Cependant, comme elle contenait des renseignements d'une grande importance, tant pour mon père que pour moi, j'écrivis de suite à Owen et récapitulai tout ce que je lui avais écrit précédemment, en le priant de m'apprendre, par le retour du courrier, si ma lettre lui était parvenue. Je lui accusai réception de la lettre de change et lui promis d'en faire usage si j'avais besoin d'argent. Il me semblait assez extraordinaire que mon père laissât à son commis le soin de fournir à mes dépenses, mais j'en conclus que c'était un arrangement fait entre eux. D'ailleurs, quoi qu'il en fût, Owen était garçon, il était à son aise et avait toujours eu pour moi beaucoup d'attachement: aussi n'hésitai-je pas à accepter cette petite somme que j'étais résolu de lui rendre sur les premiers fonds que je toucherais, en cas que mon père ne l'en eût pas déjà remboursé. Un marchand, à qui le maître de la poste m'adressa, me donna en or le montant de la lettre de change sur MM. Hooper et Girder, de sorte que je retournai à Osbaldistone-Hall beaucoup plus riche que je n'en étais parti. Ce surcroît de finances venait fort à propos; car l'argent que j'avais apporté de Londres commençait à diminuer sensiblement, et j'avais toujours de temps en temps quelques dépenses à faire qui n'eussent pas tardé à épuiser le fond de ma bourse.

À mon retour au château j'appris que sir Hildebrand était allé avec ses dignes rejetons à un petit hameau appelé Trinlay-Knowe pour voir, comme me dit André, une douzaine de coqs se plumer mutuellement la tête.

-- C'est un amusement bien barbare, André; vous n'en avez sans doute pas de semblables en Écosse?

-- Non, non, Dieu me préserve! répondit André, à moins pourtant que ce ne soit la veille de quelque grande fête; mais, au bout du compte, ils peuvent faire tout ce qu'ils voudront à cette volaille qui ne fait que gratter et que ratisser dans la cour, et vient, sans crier gare, abîmer toutes mes plates-bandes. Dieu merci! moins il y en aura, moins ce sera de peine pour les pauvres jardiniers; mais, puisque vous voilà, dites-moi donc qui est-ce qui laisse toujours la porte de cette tour ouverte? Maintenant que M. Rashleigh est parti, ce ne peut pas être lui, j'espère.

La porte de la tour dont il parlait donnait sur le jardin et conduisait à l'escalier tournant par lequel on montait à l'appartement de M. Rashleigh. Cet appartement, ainsi que je l'ai déjà dit, était comme isolé du reste du château et communiquait à la bibliothèque par une porte secrète, et au reste de la maison par un passage long et obscur. Un sentier fort étroit, bordé d'une haie des deux côtés, conduisait de la porte de la tour à une petite porte de derrière du jardin. Au moyen de ces communications, Rashleigh, qui n'était presque jamais avec sa famille, pouvait entrer et sortir quand il le voulait, sans être obligé de passer par le château. Mais pendant son absence personne ne descendait jamais par cet escalier, et c'est ce qui rendait l'observation d'André remarquable.

-- Avez-vous souvent vu cette porte ouverte? lui demandai-je.

-- Souvent? Oh mon Dieu! oui. C'est-à-dire souvent, si vous voulez, deux ou trois fois. À mon avis, il faut que ce soit ce prêtre, le P. Vaughan, comme ils l'appellent: car, pour les domestiques, ce ne sera pas eux que vous attraperez sur cet escalier. Ah! bien oui, Dieu me préserve! ces païens ont trop peur et des revenants et des brownies, et de toute l'engeance de l'autre monde enfin. Le P. Vaughan se croit un être privilégié; mais qui se met trop haut, on l'abaisse; je parierais bien que le plus mauvais prêcheur de l'autre côté de la Tweed conjurerait un esprit deux fois plus vite que lui avec son eau bénite et ses cérémonies idolâtres. Tenez, à vous dire le vrai, je ne crois pas non plus qu'il parle latin, bon latin, s'entend; car il a l'air de ne pas me comprendre quand je lui dis les noms savants des plantes.

Ce P. Vaughan partageait son temps et ses soins entre Osbaldistone-Hall et cinq ou six maisons catholiques des environs; je ne vous en ai encore rien dit, parce que j'avais eu peu d'occasions de le voir. C'était un homme d'environ soixante ans, de bonne famille, à ce que j'avais entendu dire, d'un extérieur grave et imposant, et jouissant de la plus grande considération parmi les catholiques du Northumberland, qui le regardaient comme un homme juste et intègre. Cependant le P. Vaughan n'était pas à l'abri de ces petites particularités qui distinguent son ordre. On voyait répandu sur toute sa personne un air de mystère qui, à des yeux protestants, dénonçait le métier de prêtre. Les _naturels _d'Osbaldistone-Hall (car c'est ainsi qu'on aurait dû appeler les habitants du château) avaient pour lui plus de respect que d'affection. Il était évident qu'il condamnait leurs orgies, car elles étaient interrompues en partie lorsque le prêtre passait quelque temps au château. Sir Hildebrand lui-même s'imposait une certaine contrainte dans ses discours et dans sa conduite, ce qui peut-être rendait la présence du P. Vaughan plus gênante qu'agréable.

Il avait cette adresse polie, insinuante et presque flatteuse, particulière au clergé de sa religion, surtout en Angleterre où les laïcs catholiques, retenus par des lois pénales et par les restrictions de leur secte, et les recommandations de leurs pasteurs, montrent une grande réserve, souvent même une vraie timidité, dans la société des protestants; pendant que les prêtres, privilégiés par leur ministère, et pouvant fréquenter les personnes de toutes les croyances, sont ouverts, actifs, francs, et habiles dans l'art d'obtenir une popularité qu'ils recherchent avec ardeur.