Chapter 16
-- Je le crois, reprit-elle: votre ton, vos manières semblent autoriser la confiance. Continuons à être amis; vous n'avez pas à craindre qu'entre nous l'amitié soit un nom spécieux pour cacher un autre sentiment: élevée toujours avec des hommes, accoutumée à penser et à agir comme eux, je tiens plus de votre sexe que du mien. D'ailleurs, le cloître est mon partage; le voile fatal est suspendu sur ma tête, et vous pouvez croire que pour l'écarter je ne me soumettrai jamais à l'odieuse condition qui m'est prescrite. Le temps où je dois me prononcer n'est pas encore arrivé, et si je n'ai pas déjà refusé ouvertement l'époux qu'on me propose, c'est pour jouir le plus longtemps possible de ma liberté. Mais à présent que le passage du Dante est éclairci, allez voir, je vous prie, ce que sont devenus nos intrépides chasseurs; ma pauvre tête me fait beaucoup trop souffrir pour que je puisse vous accompagner.
Je sortis de la bibliothèque, mais non pas pour aller voir mes cousins: j'avais besoin de prendre l'air et de calmer mes esprits avant de me trouver avec Rashleigh, dont l'horrible caractère venait de m'être dévoilé, et dont la profonde scélératesse m'avait inspiré une horreur qu'il m'eût été impossible de vaincre dans le premier moment. Dans la famille Dubourg, qui était de la religion réformée, j'avais entendu raconter beaucoup d'histoires de prêtres catholiques qui satisfaisaient, en violant les droits sacrés de l'hospitalité, ces passions que des règles de leur ordre leur interdisent.
Mais le plan conçu d'avance d'entreprendre l'éducation d'une malheureuse orpheline, alliée à sa propre famille et privée de protecteurs, dans le perfide dessein de la séduire, ce plan exposé à mes propres yeux avec toute la chaleur d'un vertueux ressentiment par l'innocente créature qu'il voulait rendre victime de sa brutalité, ce plan me semblait mille fois plus atroce que la plus horrible des histoires que j'avais entendu raconter à Bordeaux, et je sentais qu'il me serait bien difficile de rencontrer Rashleigh et de contenir l'indignation dont j'étais transporté. Cependant il était absolument nécessaire que je me contraignisse, non seulement à cause des mystérieuses paroles de Diana qui m'avait dit que je ne pouvais pas attaquer ses jours sans compromettre ceux d'autrui, mais encore parce que je n'avais pas de motif apparent pour lui chercher querelle.
Je résolus donc d'imiter la dissimulation de Rashleigh pendant le temps qu'il nous restait encore à demeurer ensemble, et, lorsqu'il serait à la veille de partir pour Londres, d'écrire à Owen pour lui tracer une légère esquisse de son caractère et pour l'engager à se tenir sur ses gardes et à veiller à l'intérêt de mon père. Je ne doutais point que l'avarice et l'ambition ne dominassent encore plus que le libertinage dans une âme aussi fortement trempée que celle de Rashleigh. L'énergie de son caractère et la facilité avec laquelle il savait se couvrir du masque de toutes les vertus devaient lui assurer de la part de mon père un degré de confiance dont il n'était pas probable que la bonne foi ou la reconnaissance l'empêchât d'abuser. Cette commission que le devoir m'imposait était fort délicate, surtout dans ma position, puisque la défaveur que je chercherais à jeter sur Rashleigh pourrait être attribuée à la jalousie ou au dépit de lui voir prendre ma place dans les bureaux et dans le coeur de mon père. Cependant, comme cette lettre était absolument nécessaire pour prévenir de funestes conséquences, et que d'ailleurs je connaissais la prudence et la discrétion d'Owen à qui j'étais décidé de l'adresser, je m'empressai de l'écrire et l'envoyai à la poste par la première occasion.
Quand je revis Rashleigh, il parut comme moi se tenir sur ses gardes et être disposé à éviter tout prétexte de dispute. Il se doutait que la conversation que j'avais eue avec miss Vernon ne lui avait pas été favorable, quoiqu'il ne pût pas savoir qu'elle m'eût révélé l'infamie de ses procédés et du projet qu'il avait conçu. Pendant le peu de jours qu'il resta encore à Osbaldistone- Hall, je remarquai deux circonstances qui me frappèrent. La première, c'est la facilité presque incroyable avec laquelle il apprit les principes élémentaires nécessaires à sa nouvelle profession; principes qu'il étudiait sans relâche, faisant de temps en temps parade de ses progrès, comme pour me montrer qu'il trouvait bien léger le fardeau que je ne m'étais pas cru capable de soutenir. La seconde circonstance remarquable, c'est que, malgré tout ce que miss Vernon m'avait dit de Rashleigh, ils avaient souvent ensemble de longues conférences dans la bibliothèque, quoiqu'ils se parlassent à peine lorsqu'ils étaient avec nous, et qu'il ne parût pas régner entre eux plus d'intimité qu'à l'ordinaire.
Quand le jour du départ de Rashleigh fut arrivé, son père reçut ses adieux avec indifférence, ses frères avec la joie mal déguisée d'écoliers qui voient partir leur précepteur et qui éprouvent un plaisir qu'ils n'osent pas manifester, et moi-même avec une froide politesse. Lorsqu'il s'approcha de miss Vernon pour l'embrasser, elle recula d'un air fier et dédaigneux, mais elle lui tendit la main en lui disant: -- Adieu, Rashleigh; le ciel vous récompense du bien que vous avez fait et vous pardonne le mal que vous avez médité.
-- _Amen, _ma belle cousine, reprit-il avec un air de contrition qu'il avait pris, je crois, au séminaire de Saint-Omer[41]: heureux celui dont les bonnes intentions ont mûri, et dont les mauvaises intentions sont mortes en fleur!
Il partit en prononçant ces mots. -- Le parfait hypocrite! me dit miss Vernon lorsque la porte se fut refermée sur lui. Quelle ressemblance extérieure il peut y avoir entre ce que nous méprisons et ce que nous chérissons le plus!
J'avais chargé Rashleigh d'une lettre pour mon père et de quelques lignes pour Owen, indépendamment de la lettre particulière dont j'ai parlé et que j'avais cru plus prudent d'envoyer par la poste. Dans ces épîtres, il eût été naturel que je fisse entendre à mon père et à mon ami que je ne retirais d'autre profit de mon séjour chez mon oncle que d'apprendre la chasse, et d'oublier au milieu des laquais et des valets d'écurie les connaissances ou les talents que je pouvais avoir. Il eût été naturel que j'exprimasse l'ennui et le dégoût que j'éprouvais à me trouver parmi des êtres qui ne s'occupaient que de chiens et de chevaux; que je me plaignisse de l'intempérance habituelle de la famille et des persécutions de sir Hildebrand pour me faire suivre son exemple.
Ce dernier point surtout n'eût pas manqué de faire prendre l'alarme à mon père, dont la tempérance était la première vertu; et toucher cette corde, c'eût été certainement m'ouvrir les portes de ma prison et abréger mon exil, ou du moins m'assurer un changement de résidence; et cependant il est très vrai que je ne dis pas un seul mot de tout cela dans les lettres que j'écrivais à mon père et à Owen. Osbaldistone-Hall eût été Athènes dans toute sa gloire et dans toute sa splendeur, il eût été peuplé de héros, de sages, de poètes, que je n'aurais pas témoigné moins d'envie de le quitter.
Pour peu qu'il vous reste encore quelque étincelle du feu et de l'enthousiasme de la jeunesse, mon cher Tresham, il vous sera facile d'expliquer mon silence. L'extrême beauté de miss Vernon, dont elle tirait si peu vanité, sa situation romanesque et mystérieuse, les malheurs qu'elle paraissait avoir essuyés et qui la poursuivaient encore, le courage avec lequel elle les supportait, ses manières plus franches que ne le sont ordinairement celles de son sexe, mais prouvant par là même l'innocence et la candeur de son âme, et par-dessus tout la distinction flatteuse dont elle m'honorait, tout se réunissait en même temps pour exciter mon intérêt, piquer ma curiosité, exercer mon imagination et flatter ma vanité. Je n'osais m'avouer à moi- même tout l'intérêt qu'elle m'inspirait ni l'impression qu'elle avait faite sur mon coeur. Nous lisions, nous nous promenions ensemble: travaux, plaisirs, amusements, tout était commun entre nous. Le cours d'études qu'elle avait été forcée d'interrompre lors de sa rupture avec Rashleigh fut repris sous les auspices d'un maître dont les vues étaient plus pures, quoique ses talents fussent plus bornés.
Je n'étais pas en état de la diriger dans quelques études profondes qu'elle avait commencées avec Rashleigh, et qui me paraissaient convenir beaucoup mieux à un homme d'église qu'à une femme. Je ne conçois pas non plus dans quel but il avait voulu faire parcourir à Diana le labyrinthe obscur et sans issues qu'on a cru devoir nommer philosophie, et le cercle des sciences également abstraites, quoique plus certaines, des mathématiques et de l'astronomie, à moins que ce ne fût pour confondre dans son esprit la différence entre les sexes et l'habituer aux subtilités de raisonnement dont il pouvait se servir ensuite pour l'amener à ses vues. C'était dans le même esprit, quoique avec moins de raffinement et de dissimulation, que les leçons de Rashleigh avaient encouragé miss Vernon à se mettre au-dessus des convenances et à dédaigner ces vaines formes dont son sexe s'entoure comme d'un rempart. Il est vrai que, séparée de la société des femmes, et n'ayant pas même une compagne auprès d'elle, elle ne pouvait ni se régler sur l'exemple des autres ni apprendre les règles ordinaires de conduite que l'usage prescrit à son sexe. Mais telle était cependant sa modestie naturelle et la délicatesse de son esprit pour distinguer ce qui est bien de ce qui est mal, qu'elle n'eût jamais adopté d'elle-même les manières hardies et cavalières qui m'avaient causé tant de surprise dans le premier moment si on ne lui eût fait croire que le mépris des formes ordinaires indiquait tout à la fois la supériorité du jugement et la noble confiance de l'innocence. Son vil précepteur avait sans doute ses intentions en minant ces remparts que la réserve et la prudence élèvent autour de la vertu; mais ne cherchons pas à découvrir tous ses crimes: il en a répondu depuis longtemps devant le tribunal suprême.
Indépendamment des progrès que miss Vernon, dont l'esprit vif et pénétrant comprenait aussitôt tout ce qu'on entreprenait de lui expliquer, avait faits dans les sciences abstraites, je ne la trouvais pas moins versée dans la littérature ancienne et moderne. S'il n'était pas reconnu que les grands talents se perfectionnent souvent d'autant plus vite qu'ils ont moins de secours à attendre de ce qui les environne, il serait presque impossible de croire à la rapidité des progrès de miss Vernon; ils semblaient encore plus extraordinaires lorsque l'on comparait l'instruction qu'elle avait puisée dans les livres à son entière ignorance du monde et de la société. On eût dit qu'elle savait, qu'elle connaissait tout, excepté ce qui se passait autour d'elle dans le monde, et je crois que cette ignorance même sur les sujets les plus simples, contrastant d'une manière si frappante avec les connaissances étendues qu'elle possédait, était ce qui rendait sa conversation si piquante et fixait l'attention sur tout ce qu'elle disait; car il était impossible de prévoir si le mot qu'elle allait prononcer montrerait la plus fine pénétration ou la plus profonde singularité. Se trouver sans cesse avec un objet aussi aimable, aussi intéressant, et vivre avec elle dans la plus grande intimité, c'était une situation bien critique à mon âge, quoique je cherchasse à m'en dissimuler le danger.
Chapitre XIV.
Ce n'est point un prestige! Une vive lumière De sa fenêtre éclaire les vitraux À minuit! dans ces lieux! Quel est donc ce mystère?...
_Ancienne ballade._
La vie que nous menions à Osbaldistone-Hall était trop uniforme pour mériter d'être décrite. Diana Vernon et moi nous consacrions la plus grande partie de notre temps à l'étude; le reste de la famille passait toute la journée à la chasse, et quelquefois nous allions les rejoindre. Mon oncle faisait tout par habitude, et par habitude aussi il s'accoutuma si bien à ma présence et à mon genre de vie qu'après tout je crois qu'il m'aimait tel que j'étais. J'aurais pu sans doute acquérir plus facilement ses bonnes grâces si j'avais employé pour cela les mêmes artifices que Rashleigh, qui se prévalant de l'aversion de son père pour les affaires, s'était insinué insensiblement dans l'administration de ses biens. Mais, quoique je prêtasse volontiers à mon oncle les secours de ma plume et de mes connaissances en arithmétique toutes les fois qu'il désirait écrire une lettre à un voisin ou régler un compte avec un fermier, cependant je ne voulais point, par délicatesse, me charger entièrement du maniement de ses affaires, de sorte que le bon chevalier, tout en convenant que le neveu Frank était un garçon habile et zélé, ne manquait jamais de remarquer en même temps qu'il n'aurait pas cru que Rashleigh lui fût aussi nécessaire.
Comme il est très désagréable de demeurer dans une famille et d'être mal avec les membres qui la composent, je fis quelques efforts pour gagner l'amitié de mes cousins. Je changeai mon chapeau à ganse d'or pour une casquette de chasse; on m'en sut gré. Je domptai un jeune cheval avec une assurance qui me fit faire un grand pas dans les bonnes grâces de la famille. Deux ou trois paris perdus à propos contre Dick et une ou deux bouteilles vidées avec Percy me concilièrent enfin l'amitié de tous les jeunes squires, à l'exception de Thorncliff.
J'ai déjà parlé de l'éloignement qu'avait pour moi ce jeune homme, qui, ayant un peu plus de bon sens que ses frères, avait aussi un plus mauvais caractère. Brusque, ombrageux et querelleur, il semblait mécontent de mon séjour à Osbaldistone-Hall et voyait d'un oeil envieux et jaloux mon intimité avec Diana Vernon, qui, par suite d'un certain pacte de famille, lui était destinée pour épouse. Dire qu'il l'aimait, ce serait profaner ce mot; mais il la regardait en quelque sorte comme sa propriété et ne voulait pas, pour employer son style, qu'on vînt chasser sur ses terres. J'essayai plusieurs fois d'amener Thorncliff à une réconciliation; mais il repoussa mes avances d'une manière à peu près aussi gracieuse que celle d'un dogue qui gronde sourdement et semble prêt à mordre lorsqu'un étranger veut le caresser. Je l'abandonnai donc à sa mauvaise humeur et ne me donnai plus la peine de chercher à l'apaiser.
Telle était ma situation à l'égard des différents membres de la famille; mais je dois parler aussi d'un autre habitant du château avec lequel je causais de temps en temps: c'était André Fairservice, le jardinier, qui, depuis qu'il avait découvert que j'étais protestant, ne me laissait jamais passer sans m'ouvrir amicalement sa tabatière écossaise. Il trouvait plusieurs avantages à me faire cette politesse: d'abord, elle ne lui coûtait rien, car je ne prenais jamais de tabac; et ensuite c'était une excellente excuse pour André, qui aimait assez à interrompre de temps en temps son travail pour se reposer pendant quelques minutes sur sa bêche, mais surtout pour trouver, dans les courtes pauses que je faisais près de lui, une occasion de débiter les nouvelles qu'il avait apprises, ou les remarques satiriques que son humeur caustique lui suggérait.
-- Je vous dirai donc, monsieur, me répéta-t-il un soir avec l'air d'importance qu'il ne manquait jamais de prendre lorsqu'il avait quelque grande nouvelle à m'annoncer; je vous dirai donc que j'ai été ce matin à Trinlay-Knowe.
-- Eh bien, André, vous avez sans doute appris quelque nouvelle au cabaret?
-- Je ne vais jamais au cabaret, Dieu m'en préserve...! c'est-à- dire, à moins qu'un voisin ne me régale; car, pour y aller et mettre soi-même la main à la poche, la vie est trop dure et l'argent trop difficile à gagner Mais j'étais allé, comme je disais, à Trinlay-Knowe pour une petite affaire que j'ai avec la vieille Marthe Simpson qui a besoin d'un quart de boisseau de poires; et il en restera encore plus qu'ils n'en mangeront au château. Pendant que nous étions à conclure notre petit marché, voilà que Patrick Macready, le _marchand voyageur, _vint à entrer.
-- Le colporteur, voulez-vous dire?
-- Oh! tout comme il plaira à Votre Honneur de l'appeler; mais c'est un métier honorable et lucratif... Patrick est tant soit peu mon cousin, et nous avons été charmés de la rencontre.
-- Et vous avez vidé ensemble un pot d'ale, sans doute, André?... Car, au nom du ciel, abrégez votre histoire.
-- Attendez donc, attendez donc! Vous autres du midi vous êtes toujours si pressés! Donnez-moi le temps de respirer; c'est quelque chose qui vous concerne, et vous devez prendre patience... Un pot de bière! du diable si Patrick offrit de m'en payer un; mais la vieille Simpson nous donna à chacun une jatte de lait et une de ses galettes si dures. Ah! vive les bonnes galettes d'Écosse! Nous étant assis, nous nous mîmes à causer de chose et d'autre.
-- De grâce, soyez bref, André. Dites-moi vite les nouvelles, si vous en avez à m'apprendre; je ne puis pas rester ici toute la nuit.
-- Eh bien donc, les gens de Londres sont tous _clean wud _au sujet de ce petit tour qu'on a joué ici.
-- Clean wood _(bois clair) _qu'est-ce cela?[42]
-- Oh! c'est-à-dire qu'ils sont fous, fous à lier, sens dessus dessous, le diable est sur Jack Wabster.
-- Mais qu'est-ce que tout cela signifie? ou qu'ai-je à faire avec le diable et Jack Wabster?
-- Hum! dit André d'un air fort mystérieux, au sujet de cette valise...
-- Quelle valise? expliquez-vous!
-- La valise de Morris, qu'il dit avoir perdue là-bas. Mais si ce n'est pas l'affaire de Votre Honneur, ce n'est pas non plus la mienne, et je ne veux pas perdre cette belle soirée.
Et, saisi tout à coup d'un violent accès d'activité, André se remit à bêcher de plus belle.
Ma curiosité, comme le fin matois l'avait prévu, était alors excitée; mais, ne voulant pas lui laisser voir l'intérêt que je prenais à cette affaire, j'attendis que son bavardage le ramenât sur le sujet qu'il venait de quitter. André continua à travailler avec ardeur, parlant par intervalles, mais jamais au sujet des nouvelles de M. Macready; et je restais à l'écouter, le maudissant du fond du coeur, mais voulant voir en même temps jusqu'à quel point son esprit de contradiction l'emporterait sur la démangeaison qu'il avait de me raconter la fin de son histoire.
-- Je vais planter des asperges et semer ensuite des haricots. Il faut bien qu'ils aient quelque chose au château pour leurs estomacs de pourceaux; grand bien leur fasse. -- Et quel fumier l'intendant m'a remis! il faudrait qu'il y eût au moins de la paille d'avoine, et ce sont des cosses de pois sèches; mais chacun fait ici à sa tête, et le chasseur entre autres vend, je crois bien, la meilleure litière de l'écurie: cependant il faut profiter de ce samedi soir; car, s'il y a un beau jour sur sept, vous êtes sûr que c'est le dimanche. -- Néanmoins ce beau temps peut durer jusqu'à lundi matin, -- et à quoi bon m'épuiser ainsi de fatigue? Allons-nous-en, car voilà leur couvre-feu, comme ils appellent leur cloche.
André enfonça sa bêche dans la terre et, me regardant avec l'air de supériorité d'un homme qui sait une nouvelle importante qu'il peut taire ou communiquer à son gré, il rabattit les manches de sa chemise et alla chercher sa veste qu'il avait soigneusement pliée sur une couche voisine.
-- Il faut bien que je me résigne, pensai-je en moi-même, et que je me décide à entendre l'histoire de M. Fairservice, de la manière qu'il lui plaira de me la raconter. Eh bien! André, lui dis-je, quelles sont donc ces nouvelles que vous avez apprises de votre cousin le marchand ambulant?
-- Oh! colporteur, voulez-vous dire, reprit André d'un air de malice, mais appelez-les comme vous voudrez, ils sont d'une grande utilité dans un pays où les villes sont aussi rares que dans ce Northumberland. Il n'en est pas de même de l'Écosse; aujourd'hui, il y a le royaume de Fife, par exemple. Eh bien, d'un bout à l'autre, à droite, à gauche, on ne voit que de gros bourgs qui se touchent l'un l'autre et se tiennent en rang d'oignons, de sorte que tout le comté semble ne faire qu'une seule cité. Kirkcaldy, par exemple, la capitale, est plus grande qu'aucune ville d'Angleterre.[43]
-- Oh! je n'en doute pas. Mais vous parliez tout à l'heure de nouvelles de Londres, André?
-- Oui, reprit André; mais je croyais que Votre Honneur ne se souciait pas de les apprendre. Patrick Macready dit donc, ajouta- t-il en faisant une grimace qu'il prenait sans doute pour un sourire malin, qu'il y a eu du tapage à Londres dans leur _Parliament House[44], _au sujet du vol fait à ce Morris, si c'est bien son nom.
-- Dans le parlement, André? Et à quel propos?
-- C'est justement ce que je demandais à Patrick. Pour ne rien cacher à Votre Honneur, Patrick, lui disais-je, que diable avaient-ils donc à démêler avec cette valise? Quand nous avions un parlement en Écosse (la peste étouffe ceux qui nous l'ont ôté), il faisait des lois pour le pays et ne venait jamais mettre son nez dans les affaires qui regardaient les tribunaux ordinaires; mais je crois, Dieu me préserve! qu'une femme renverserait la marmite de sa voisine, qu'ils voudraient la faire comparaître devant leur parlement de Londres. C'est, ai-je dit, être tout aussi sot que notre vieux fou de laird ici et ses imbéciles de fils avec leurs chiens, leurs chevaux, leurs cors, et courant tout un jour après une bête qui ne pèse pas six livres quand ils l'ont attrapée.
-- Admirablement raisonné, André, repris-je pour l'amener à une explication plus étendue; et que disait Patrick?
-- Oh! m'a-t-il dit, que peut-on attendre de mieux de ces brouillons d'Anglais? Mais, quant au vol, il paraît que pendant qu'ils se chamaillaient entre whigs et tories, et se disaient de gros mots comme des manants, voilà qu'il se lève un homme à longues paroles qui dit qu'au nord de l'Angleterre il n'y a que des jacobites (et il ne se trompait guère); qu'ils étaient presque en guerre ouverte; qu'un messager du roi avait été arrêté sur la grande route; que les premières familles du Northumberland y avaient prêté les mains; et que... est-ce que je sais, moi? qu'on lui avait pris beaucoup d'argent, et puis des papiers importants, et puis bien d'autres choses; et que, quand le messager avait voulu aller se plaindre chez le juge de paix de l'endroit, il avait trouvé ses deux voleurs attablés avec lui, mon Dieu! ni plus ni moins que compères et compagnons, et qu'à force de manigances et de menaces ils l'avaient forcé à se rétracter, et enfin qu'au bout du compte l'honnête homme qui avait été volé s'était empressé de quitter le pays, dans la crainte qu'il ne lui arrivât pire.
-- Tout cela est-il bien vrai, André?