Chapter 15
Je m'empressai donc d'aller à la rencontre de Rashleigh, et lui exprimai mes regrets de la violence à laquelle je m'étais laissé emporter la veille.
-- Rien au monde, dis-je, n'eût pu m'arracher un seul mot d'excuse, rien que la voix de ma conscience, qui me reproche ma conduite. J'espérais que mon cousin accepterait l'assurance sincère de mes regrets, et voudrait bien considérer que mes torts provenaient en grande partie de l'excessive hospitalité d'Osbaldistone-Hall.
-- Il sera ton ami, garçon, s'écria le bon sir Hildebrand dans l'effusion de son coeur, il sera ton ami, ou du diable si je l'appelle encore mon fils. Pourquoi, Rashleigh, restes-tu planté là comme une souche? _J'en suis fâché, _eh! de par tous les diables, c'est tout ce que peut faire un gentilhomme, s'il vient à faire quelque chose de mal lorsqu'il a bu le petit coup. J'ai servi et je dois, je crois, connaître quelque chose aux affaires d'honneur. Que je n'en entende plus parler, et nous irons tous ensemble chasser le blaireau dans Birkenwood-Bank.
La figure de Rashleigh, comme je l'ai déjà dit, avait un caractère particulier, et de ma vie je n'avais vu de physionomie semblable. Mais cette singularité ne consistait pas encore tant dans les traits que dans sa manière de changer leur expression. Dans le passage de la joie à la douleur, du ressentiment à la satisfaction, il y a un léger intervalle, avant que la passion dominante respire dans tous les traits, à l'exclusion absolue de celle qu'elle remplace. De même que la lumière douteuse du crépuscule sépare la fin de la nuit du lever du soleil, il y a comme une espèce d'indécision dans le caractère de la physionomie, pendant que les muscles se dégonflent, que le front s'éclaircit, que les yeux reprennent leur éclat, enfin que toute la figure, chassant les nuages qui la couvraient, recouvre un air calme et serein. Celle de Rashleigh ne passait point par ces gradations, mais prenait successivement et tout à coup l'expression de ces deux passions diamétralement contraires; c'était comme le changement à vue d'une décoration où, au coup de sifflet du machiniste, un rocher disparaît et un palais s'élève.
Cette singularité me frappa surtout dans cette occasion. Lorsque Rashleigh entra, toutes les passions haineuses étaient peintes sur son visage. Il entendit mes excuses et l'exhortation de son père sans qu'il se fit le moindre changement dans sa physionomie; mais sir Hildebrand n'eut pas plus tôt fini de parler que le sombre nuage qui couvrait le front de Rashleigh disparut tout à coup; et du ton le plus poli et le plus affable il m'exprima sa parfaite satisfaction des excuses que je voulais bien lui faire.
-- Mon Dieu! dit-il, j'ai moi-même une si pauvre tête lorsque je bois plus de mes trois verres de vin, que je n'ai, comme le bon Cassio[37], qu'un souvenir très vague de la confusion qui régna hier soir. Je me rappelle en masse; mais rien de distinct. -- Une querelle, et voilà tout. Ainsi, mon cher cousin, ajouta-t-il en me serrant amicalement la main, jugez quelle douce surprise j'éprouve en voyant que j'ai à recevoir des excuses au lieu d'en avoir à faire. Ne parlons plus de cela; je serais bien fou de vouloir examiner minutieusement un compte dont la balance, qui pouvait être contre moi, se trouve si inopinément à mon avantage. Vous voyez, M. Frank, que je prends déjà le langage de Lombard-Street et que je me prépare à remplir dignement ma nouvelle profession.
J'allais répondre, et je levais les yeux que la honte m'avait fait baisser, lorsque je rencontrai ceux de miss Vernon, qui, étant entrée sans bruit pendant la conversation, l'avait écoutée attentivement. Déconcerté, confus, je penchai la tête sans dire un seul mot, et j'allai prendre tristement ma place auprès de mes cousins, que le déjeuner n'avait pas cessé d'occuper exclusivement.
Mon oncle se garda bien de laisser échapper cette occasion de me faire, ainsi qu'à Rashleigh, une leçon de morale, et il nous conseilla sérieusement de nous corriger de nos ridicules habitudes de soupe au lait, selon son expression, de nous aguerrir contre les effets du vin, pour éviter les disputes et les coups; et de commencer par vider régulièrement tous les jours notre pinte de porto; ce qui, à l'aide de la bière de mars et de quelques verres d'eau-de-vie, suffisait pour des novices en l'art de boire. Pour nous encourager, il nous assura qu'il avait connu beaucoup d'hommes qui étaient arrivés à notre âge sans avoir jamais bu trois verres de vin, et qui cependant, étant tombés en bonne compagnie, et suivant les bons exemples, étaient parvenus à se faire une brillante réputation en ce genre, pouvant vider tranquillement leurs six bouteilles sans perdre la tête, et sans être incommodés le lendemain matin.
Malgré la sagesse de cet avis, et la brillante perspective qu'il me faisait entrevoir, j'en profitai peu: tout en paraissant écouter mon oncle, mon attention était ailleurs. Toutes les fois que je me hasardais à tourner les yeux du côté de miss Vernon, j'observais que ses regards étaient fixés sur moi, et je croyais lire sur sa figure l'expression de la pitié, et en même temps du déplaisir. Je cherchais les moyens d'entrer aussi en explication avec elle et de lui faire mes excuses, lorsqu'elle me fit entendre qu'elle était déterminée à m'épargner la peine de solliciter une entrevue: -- Cousin Frank, dit-elle en m'appelant par le même titre qu'elle avait coutume de donner aux autres Osbaldistone, quoiqu'à proprement parler je ne fusse pas son cousin, j'ai été arrêtée ce matin par un passage dans _la Divina comedia _du Dante; voulez-vous avoir la bonté de monter à la bibliothèque pour me l'expliquer? Lorsque vous aurez découvert le sens de l'obscur Florentin, vous irez rejoindre ces messieurs, et voir si vous serez aussi heureux à découvrir la retraite du blaireau.
Je m'empressai de lui répondre que j'étais prêt à la suivre. Rashleigh offrit de nous accompagner. -- Je suis plus en état, nous dit-il, de chercher le sens du Dante à travers les métaphores et l'obscurité de son style que de chasser un pauvre anachorète de sa tanière.
-- Excusez-moi, Rashleigh, dit miss Vernon; mais, comme vous allez occuper la place de M. Frank dans la maison de banque à Londres, vous devez lui céder l'éducation de votre élève à Osbaldistone- Hall. Nous vous appellerons cependant s'il est nécessaire; ainsi ne prenez pas votre air grave, je vous prie. D'ailleurs, c'est une honte que vous ne connaissiez pas mieux la chasse, vous, un Osbaldistone! Que ferez-vous si votre oncle vous demande comment vous chassez au blaireau?
-- Hélas! Diana, c'est bien vrai, dit sir Hildebrand en poussant un soupir. Si Rashleigh eût voulu acquérir, comme ses frères, les connaissances utiles, il était à bonne école, je crois; mais les grammaires françaises, les livres, les nouveaux navets, les rats et les hanovriens ont tout bouleversé dans la vieille Angleterre[38]. Allons, Rashie[39], allons, viens avec nous, et porte mon épieu de chasse: ta cousine n'a pas besoin de toi à présent, et je n'entends pas qu'on contrarie ma Diana. Je ne veux pas qu'il soit dit qu'il n'y avait qu'une femme à Osbaldistone-Hall, et qu'elle y est morte faute de n'avoir pu faire ses volontés.
Rashleigh obéit à son père et le suivit après avoir dit à demi- voix à Diana: -- Je suppose qu'il sera discret de ne pas oublier aujourd'hui de me faire accompagner du courtisan _Cérémonie, _et de frapper à la porte de la bibliothèque avant d'entrer?
-- Non, non! Rashleigh, dit miss Vernon, débarrassez-vous du faux archimage appelé _Dissimulation; _c'est le meilleur moyen de vous assurer un libre accès auprès de nous pendant nos entretiens classiques.
À ces mots, elle prit le chemin de la bibliothèque, et je la suivis... comme un criminel, allais-je dire, qu'on mène à l'exécution; mais il me semble que j'ai déjà employé cette comparaison une ou deux fois, ainsi je la supprime: je dirai donc, sans comparaison, que je la suivis en tremblant, et avec un embarras que j'aurais donné tout au monde pour vaincre. Il me semblait qu'il était souverainement déplacé dans cette occasion; car j'avais respiré assez longtemps l'air du continent pour apprendre que la légèreté, la galanterie et l'assurance sont trois qualités essentielles qui doivent distinguer l'heureux mortel qu'une jeune et belle personne honore d'un tête-à-tête.
Mais pour cette fois mes sentiments anglais l'emportèrent sur mon éducation française; et je fis, je crois, une très piteuse figure lorsque miss Vernon, s'asseyant majestueusement dans le grand fauteuil de la bibliothèque, comme un juge qui va entendre une cause importante, me fit signe de prendre une chaise vis-à-vis d'elle, ce que je fis, tremblant comme le pauvre diable qui se voit sur la sellette; et elle commença la conversation sur le ton de la plus amère ironie.
Chapitre XIII.
Sans doute il fut cruel celui qui le premier Trempa dans le poison une épée homicide; Mais plus barbare encore, et cent fois plus perfide Celui qui de sucs vénéneux Put remplir froidement la coupe hospitalière.
_Anonyme._
En vérité, M. Frank Osbaldistone, dit miss Vernon de l'air d'une personne qui croyait avoir acquis le privilège de railler, en vérité, vous nous avez tous vaincus. Je n'aurais pas cru que vous fussiez aussi digne de votre noble famille. La journée d'hier vous a couvert de gloire. Vous avez fait vos preuves pour entrer dans l'honorable corporation d'Osbaldistone-Hall: elles sont irrécusables, et votre coup d'essai a été un coup de maître.
-- Je connais mes torts, miss Vernon, et tout ce que je puis dire pour justifier mon impertinence, c'est que j'avais reçu des nouvelles qui avaient agité mes esprits. Je sens que j'ai été on ne peut plus absurde et impoli.
-- Comment donc! reprit le juge inflexible, vous ne vous rendez pas justice. D'après ce que j'ai vu et ce que j'ai depuis entendu dire, vous avez montré dans une seule soirée toutes les qualités supérieures qui distinguent vos cousins: la douceur et l'urbanité du bon Rashleigh, la tempérance de Percy, le sang-froid de Thorncliff, la patience de John, l'art des gageures de Dickon, et ce qui surtout est le plus admirable, c'est d'avoir choisi le temps, le lieu et la circonstance pour faire preuve de ces rares talents, avec une sagacité digne de Wilfred.
-- Ayez un peu compassion de moi, miss Vernon, lui dis-je; car j'avoue que je regardais la leçon comme bien méritée, surtout en considérant de quelle part elle me venait. Pardonnez-moi si, pour excuser une extravagance dont je ne suis pas habituellement coupable, j'ose vous citer la coutume de la maison et du pays. Je suis loin de l'approuver; mais nous avons l'autorité de Shakespeare, qui dit que le bon vin est une bonne et aimable créature, et que tout homme peut y être pris tôt ou tard.
-- Oui, M. Francis; mais Shakespeare met ce panégyrique et cette apologie dans la bouche du plus grand scélérat que son crayon ait tracé. Je ne veux point cependant abuser de l'avantage que m'a donné votre citation en vous accablant de la réponse par laquelle Cassio réfute Iago[40]. Je veux seulement ne pas vous laisser ignorer qu'il est au moins une personne fâchée de voir un jeune homme plein de talents et d'espérances s'enfoncer dans le bourbier où chaque soir se plongent les habitants de ce manoir.
-- Je n'ai fait qu'y mettre un instant le pied, je vous assure, miss Vernon, et je reconnais trop combien ce bourbier est dégoûtant pour y faire un pas de plus.
-- Si telle est votre résolution, reprit-elle, elle est sage, et je ne puis que l'approuver. Mais j'étais si tourmentée de ce que j'avais entendu dire que je n'ai pu m'empêcher de m'en expliquer avec vous, avant de vous parler de ce qui me regarde particulièrement. Vous vous êtes conduit hier avec moi pendant le dîner de manière à me faire croire qu'on vous a dit sur mon compte des choses qui ont pu diminuer l'estime que vous m'aviez accordée. Voudrez-vous bien vous expliquer clairement à ce sujet?
Je fus stupéfait. Cette question aussi brusque que précise était plutôt faite du ton d'un homme qui demande à un autre l'explication de sa conduite d'une manière ferme mais polie que de celui d'une fille de dix-huit ans qui adresse une question à un jeune homme: elle était entièrement dépouillée de circonlocutions, de ces détours et de ces périphrases qui accompagnent ordinairement les explications entre des personnes de différents sexes.
J'étais dans le plus grand embarras; car, à présent que je me rappelais de sang-froid les discours de Rashleigh, j'étais forcé de convenir qu'en supposant même qu'ils fussent fondés, ils auraient dû exciter dans mon âme un sentiment de compassion pour miss Vernon plutôt qu'un puéril ressentiment; et, quand même ils auraient pu justifier complètement ma conduite, encore m'eût-il été difficile de répéter ce qui devait blesser aussi vivement la fierté de Diana. Elle vit que j'hésitais à répondre et me dit d'un ton décidé et résolu, mais avec modération:
-- J'espère que M. Osbaldistone ne disconviendra pas que j'ai droit de demander cette explication: je n'ai point de parents, point d'amis pour me défendre, il est donc juste qu'on me permette de me défendre moi-même.
Je m'efforçai assez gauchement de rejeter ma conduite grossière sur une indisposition, sur des lettres fort dures que j'avais reçues de Londres. Elle me laissa épuiser mes excuses, sans pitié pour mon embarras et ma confusion, et les écouta avec le sourire de l'incrédulité.
-- À présent, M. Frank, que vous avez débité votre prologue d'excuses avec la mauvaise grâce d'usage pour tous les prologues, veuillez lever le rideau et me montrer ce que je désire voir. En un mot, faites-moi connaître ce que Rashleigh a dit de moi, car c'est toujours lui qui fait mouvoir toutes les machines d'Osbaldistone-Hall.
-- Mais supposez qu'il m'ait dit quelque chose, miss Vernon, que mérite celui qui trahit les secrets d'une puissance pour les révéler à une puissance alliée?... car vous m'avez dit vous-même que Rashleigh était toujours votre allié, quoiqu'il ne fût plus votre ami.
-- Point d'évasion, je vous prie, point de plaisanteries sur ce sujet; je n'ai ni la patience ni l'envie de les écouter. Rashleigh ne peut pas, ne doit pas, n'oserait pas tenir sur moi, sur Diana Vernon, des propos que je ne puisse pas entendre. Il règne des secrets entre nous, il est vrai, mais ce n'est pas de ces secrets qu'il peut vous avoir parlé; ce n'est pas moi personnellement que ces secrets intéressent.
Pendant qu'elle parlait, j'étais parvenu à recouvrer ma présence d'esprit, et je pris soudain la détermination de ne point révéler ce que Rashleigh m'avait dit comme en confidence. Il me semblait qu'il y avait de la bassesse à répéter un entretien particulier. Miss Vernon ne pouvait retirer aucun avantage de mon indiscrétion, qui l'eût affligée inutilement. Je répondis donc gravement que je n'avais eu avec M. Rashleigh qu'une conversation de famille, et je lui protestai qu'il ne m'avait rien dit qui m'eût laissé contre elle une impression défavorable; j'espérais qu'elle voudrait bien se contenter de cette assurance, et ne pas exiger des détails que l'honneur m'obligeait de lui refuser.
-- L'honneur? s'écria-t-elle en s'élançant de sa chaise avec le tressaillement et la vivacité d'une Camille prête à voler au combat: l'honneur! c'est le mien qui est compromis: point de détours, ils seront inutiles; c'est une réponse positive qu'il me faut. Ses joues étaient rouges, son visage en feu; ses yeux étincelaient... -- Je demande, ajouta-t-elle d'une voix dont l'expression était déchirante, je demande une explication, telle qu'une femme bassement calomniée a droit de la demander à un homme qui se dit homme d'honneur; telle qu'une créature sans mère, sans amis, sans guide et sans protection, seule, seule au monde, a droit de l'exiger d'un être plus heureux qu'elle, au nom de ce Dieu qui les a envoyés ici-bas, lui pour jouir, et elle pour souffrir. Vous ne me refuserez pas, ou, ajouta-t-elle en levant les yeux d'un air solennel, je serai vengée de votre refus, s'il est quelque justice sur la terre ou dans le ciel.
Je fus étourdi de cette véhémence; mais je sentis qu'après un semblable appel mon devoir était de bannir une scrupuleuse délicatesse, et je lui répétai brièvement ce qui s'était passé dans la conversation que j'avais eue avec Rashleigh.
Dès qu'elle vit que je consentais à la satisfaire, elle s'assit et m'écouta d'un air calme; et, lorsque je m'arrêtais pour chercher quelque manière délicate de lui faire entendre ce qui me semblait devoir lui causer une trop grande impression, elle me disait aussitôt:
-- Continuez, continuez je vous prie; le premier mot qui se présente à l'esprit est le plus clair, et, par conséquent, le meilleur. Ne vous inquiétez pas de mes sentiments; parlez-moi comme vous parleriez à un tiers qui ne serait point partie intéressée.
Pressé avec autant d'instance, je lui répétai ce que Rashleigh m'avait dit d'un arrangement de famille qui l'obligeait à épouser un Osbaldistone et du choix qu'on avait fait de Thorncliff. J'aurais voulu n'en pas dire davantage; mais sa pénétration découvrit que je lui cachais encore quelque chose et sembla même deviner ce que c'était.
-- Ce n'est pas tout: Rashleigh vous a encore dit quelque chose de plus, quelque chose qui le concernait particulièrement, n'est-ce pas?
-- Il m'a fait entendre que, sans la répugnance qu'il éprouverait à supplanter son frère, il désirerait, à présent que la nouvelle carrière à laquelle il se destinait lui permettait de se marier, que le nom de Rashleigh remplît le blanc qui se trouve dans la dispense, au lieu de celui de Thorncliff.
-- En vérité! reprit-elle; a-t-il tant de condescendance? C'est trop d'honneur pour son humble servante... et sans doute il suppose que Diana Vernon serait transportée de joie si cette substitution pouvait s'effectuer!
-- À parler franchement, il me l'a fait entendre, et il a même été jusqu'à me dire...
-- Quoi... que je sache tout! s'écria-t-elle précipitamment.
-- Qu'il a fait cesser l'intimité qui régnait entre vous et lui, dans la crainte qu'elle ne donnât naissance à une affection dont sa destination à l'Église ne lui permettait pas de profiter.
-- Je lui suis obligée de sa prévoyance, reprit miss Vernon dont tous les traits exprimaient le plus profond mépris.
Elle réfléchit un instant et reprit avec le plus grand sang-froid:
-- Il n'y a rien qui m'étonne dans ce que vous m'avez dit; et je m'attendais à peu près au récit que vous venez de me faire, parce que, à l'exception d'une seule circonstance, c'est l'exacte vérité. Mais, comme il y a des poisons si actifs que quelques gouttes suffisent pour corrompre toute une source, de même il existe dans les révélations de Rashleigh une horrible imposture capable d'infecter le puits même dans lequel la vérité s'est cachée. Connaissant Rashleigh, comme je n'ai que trop de motifs de le connaître, rien au monde n'eût pu me faire penser à m'unir à lui. Non, s'écria-t-elle en tressaillant d'horreur, non, tout, tout au monde plutôt que d'épouser Rashleigh; plutôt l'ivrogne, le querelleur, le jockey, l'imbécile: je les préfère mille fois; et plutôt le couvent, plutôt la prison, plutôt le tombeau qu'aucun des six.
Il y avait dans le son de sa voix un accent de mélancolie qui répondait à l'agitation de son âme et à la singularité de sa situation; si jeune, si belle, sans expérience, abandonnée à elle- même, n'ayant pas une seule amie dont la présence pût lui servir comme de protection, privée même de cette espèce de défense que son sexe retire des formes et des égards en usage dans le monde, c'est à peine une métaphore de dire que mon coeur saignait pour elle. Cependant il y avait un air de dignité dans son dédain pour les vaines cérémonies, de grandeur dans son mépris pour l'imposture, de résolution et de courage dans la manière dont elle contemplait les dangers qui l'entouraient, enfin une espèce d'héroïsme dans sa conduite qui m'inspiraient en même temps la plus vive admiration. On eût dit une princesse abandonnée par ses sujets et privée de sa puissance, mais méprisant encore ces convenances, ces règles de société établies pour les personnes d'un rang inférieur; et, au milieu de tous les obstacles, conservant une âme ferme, une constance inébranlable, et mettant sa confiance dans la justice du ciel.
Je voulus lui exprimer le sentiment de pitié et d'admiration que faisaient naître en moi ses malheurs et sa constance; mais elle m'interrompit:
-- Je vous ai dit en plaisantant que je n'aimais pas les compliments, me dit-elle; je vous dis sérieusement aujourd'hui que je dédaigne les consolations. Ce que j'ai eu à souffrir, je l'ai souffert. Ce que je dois souffrir encore, je le supporterai si je le puis. La stérile pitié n'allège pas le fardeau qui pèse sur le pauvre esclave. Il n'existait dans le monde qu'un seul être qui pût me secourir, et c'est celui qui a préféré ajouter encore à ma misère, Rashleigh Osbaldistone... Oui, il fut un temps où j'aurais pu apprendre à aimer cet homme; mais, grand Dieu! le motif pour lequel il s'insinua dans la confiance d'une pauvre créature entièrement isolée; la persévérance avec laquelle il s'efforça de m'entraîner dans le précipice qu'il creusait sous mes pas, sans écouter un seul instant la voix du remords ou de la pitié; l'horrible motif qui lui faisait chercher à convertir en poison la nourriture qu'il donnait à mon âme. Ô mon Dieu! que serais-je devenue dans ce monde et dans l'autre si j'étais tombée dans les pièges de cet infâme scélérat?
Je fus si frappé de ces paroles et de la nouvelle perfidie qu'elles dévoilaient à mes yeux que je me levai sans presque savoir ce que je faisais; je mis la main sur le pommeau de mon épée et courus à la porte de la chambre pour aller chercher celui sur lequel je devais décharger ma juste indignation. Respirant à peine et avec un regard où l'expression du ressentiment et du mépris avait fait place à celle des plus vives alarmes, miss Vernon se précipita entre la porte et moi.
-- Arrêtez, s'écria-t-elle, arrêtez! Quelque juste que soit votre ressentiment, vous ne connaissez pas la moitié des secrets de cette dangereuse prison. Elle regarda d'un oeil inquiet autour de la chambre et, baissant la voix: Il y a un charme qui protège sa vie, me dit-elle; vous ne pouvez l'attaquer sans compromettre l'existence d'autres personnes. Sans cela, dans quelque moment terrible, dans quelque heure marquée par la justice, cette main, toute faible qu'elle est, se fût peut-être vengée elle-même. Je vous ai dit, ajouta-t-elle en me ramenant à ma place, que je n'avais pas besoin de consolateur: je vous dis à présent que je n'ai pas besoin de vengeur.
Je m'assis, en réfléchissant machinalement à ce qu'elle me disait, et me rappelant aussi ce que je n'avais pas considéré dans le premier transport, que je n'avais aucun titre pour me constituer le champion de miss Vernon. Elle s'arrêta un moment pour nous donner le temps à tous deux de nous calmer, et elle continua d'un ton plus tranquille:
-- Je vous ai déjà dit qu'il y a un mystère d'une nature fatale et dangereuse qui concerne Rashleigh. Tout infâme qu'il est, et quoiqu'il sache que son infamie m'est connue, je ne puis, je n'ose rompre avec lui, ni même le braver. Vous aussi, M. Frank, vous devez vous armer de patience, déjouer ses artifices en leur opposant la prudence, vous tenir toujours sur vos gardes; mais point d'éclat, point de violence, et surtout évitez les scènes telles que celle d'hier soir; ce seraient pour lui de dangereux avantages dont il ne manquerait pas de profiter. C'était le conseil que je voulais vous donner, et c'était dans cette vue que je désirais avoir un entretien avec vous: mais j'ai étendu ma confidence plus loin que je ne me l'étais proposé.
Je l'assurai qu'elle n'aurait pas lieu de s'en repentir.