Rob-Roy

Chapter 14

Chapter 143,879 wordsPublic domain

Tresham, vous ne vous êtes peut-être jamais amusé à rassembler des rimes; mais vous avez dû connaître beaucoup d'apprentis d'Apollon. La vanité est leur grand faible, depuis le poète qui embouche la trompette jusqu'au petit rimailleur qui se borne au chalumeau; depuis le poète qui embellit les bocages de Twickenham jusqu'au dernier des rimailleurs qu'il châtia du fouet de sa satire dans la Dunciade. -- J'en avais ma part tout comme un autre, et, sans m'arrêter à considérer qu'il était peu probable que Twineall eût eu connaissance de deux ou trois petites pièces de vers que j'avais glissées furtivement dans un journal, sous le voile de l'anonyme, je mordis presque aussitôt à l'hameçon, et Rashleigh, enchanté de voir qu'il pouvait tirer aussi grand parti de mon amour-propre, chercha à le flatter encore en me priant avec les plus vives instances de lui permettre de voir quelques-unes de mes productions manuscrites.

-- Il faut que vous m'accordiez une soirée, ajouta-t-il, car il me faudra bientôt perdre les charmes de la société littéraire pour les occupations serviles du commerce et les plaisirs fastidieux du monde. Mon père exige de moi un cruel sacrifice en voulant que j'abandonne, pour l'avantage de ma famille, la profession calme et paisible à laquelle mon éducation me destinait.

J'étais vain, mais je n'étais pas encore tout à fait un sot, et cette hypocrisie était trop forte pour qu'elle m'échappât. -- Vous ne me persuaderez pas, répondis-je, que ce n'est qu'à regret que vous renoncez à la perspective d'être un pauvre prêtre catholique, forcé de s'imposer mille privations, et que vous consentez à allez vivre dans l'opulence et jouir des charmes de la société.

Rashleigh vit qu'il avait poussé trop loin l'affectation et son désintéressement; et après une minute de silence, qu'il employa, je suppose, à calculer le degré de franchise qu'il était nécessaire d'avoir avec moi (car c'était une qualité dont il n'était jamais prodigue sans nécessité), il me répondit en souriant: -- À mon âge se voir condamné, comme vous le dites, à vivre dans le monde et dans l'opulence n'est pas, il est vrai, une perspective bien alarmante: mais permettez-moi de vous dire que vous vous êtes mépris sur le sort qui m'était réservé. Je devais être un prêtre catholique, mais non pas pauvre et obscur. Non, monsieur, Rashleigh Osbaldistone sera bien moins célèbre, quand même il deviendrait le plus riche négociant de Londres, qu'il eût pu le devenir en étant membre d'une Église dont les ministres, comme le dit un auteur, marchent à l'égal des rois. Ma famille est en faveur auprès d'une certaine cour exilée, et l'influence que cette cour possède à Rome est encore plus grande. Mes talents ne sont pas inférieurs à l'éducation que j'ai reçue; sans présomption, j'aurais pu aspirer à une dignité éminente dans l'Église; avec un peu d'illusion et d'amour-propre, je pourrais dire à la plus élevée. Et pourquoi, ajouta-t-il en riant, car son grand art était de détourner l'attention par une plaisanterie lorsqu'il craignait d'avoir fait une impression défavorable, -- pourquoi le cardinal Osbaldistone, d'une famille noble et ancienne, ne pourrait-il pas disposer du sort des empires aussi bien qu'un Mazarin, né de parents obscurs et vulgaires; qu'un Alberoni, fils d'un jardinier italien?

-- Je n'en vois pas la raison, il est vrai; mais à votre place je renoncerais sans beaucoup de peine à l'espoir hasardeux d'une élévation si précaire et tant exposée à l'envie.

-- Je le ferais aussi, reprit-il, si la carrière où je vais entrer était plus certaine; mais combien de chances dont l'événement seul peut m'apprendre le résultat! D'abord les dispositions de votre père à mon égard: ne connaissant pas son caractère, il m'est impossible...

-- Avouez la vérité, Rashleigh: vous voudriez que je vous le fisse connaître, n'est-ce pas?

-- Puisque, comme Diana Vernon, vous faites un appel à ma sincérité, je vous répondrai franchement: oui.

-- Eh bien! vous trouverez dans mon père un homme qui est entré dans le commerce moins avec le désir de s'enrichir que parce que cette carrière lui donnait occasion de développer son intelligence. Mais ses richesses se sont accumulées, parce que, élevé à l'école de la frugalité et de la tempérance, ses dépenses n'ont pas augmenté avec sa fortune. C'est un homme qui hait la dissimulation dans les autres, ne l'emploie jamais lui-même et sait découvrir la vérité, de quelque voile spécieux qu'on cherche à la couvrir. Silencieux par habitude, il n'aime pas les grands parleurs, surtout lorsque la conversation ne roule pas sur son sujet favori. Il est d'une exactitude rigide à remplir les devoirs de sa religion; mais vous n'avez pas à craindre qu'il vous gêne pour la vôtre, car il regarde la tolérance comme un principe sacré d'économie politique. Seulement si vous êtes du nombre des partisans du roi Jacques, comme votre religion le fait naturellement présumer, vous ferez bien de le cacher devant lui; il les a en horreur. Esclave de sa parole, il ne souffre pas que personne manque à la sienne; il remplit scrupuleusement ses devoirs et entend que tout le monde suive son exemple: pour gagner ses bonnes grâces il ne faut pas approuver ses ordres, il faut les exécuter. Son plus grand faible est sa prédilection exclusive pour son état, faible qui l'empêche de louer rien de ce qui n'a pas quelque rapport avec le commerce.

-- Ô portrait admirable! s'écria Rashleigh; Van Dyck, mon cher Frank, n'était qu'un barbouilleur auprès de vous. Je vois votre seigneur et maître avec ses vertus et ses faibles; je le vois aimant et honorant le roi comme une espèce de lord-maire et de chef du négoce; vénérant la chambre des communes pour les lois qu'elle adopte sur l'exportation, et respectant les pairs parce que le lord-chancelier[36] est assis sur un sac de laine.

-- J'ai fait un portrait, Rashleigh, et vous faites une caricature. Mais, si je vous ai fait la carte du pays qu'il vous importait de connaître, j'espère qu'en retour vous voudrez bien me donner quelques lumières sur la géographie des terres inconnues...

-- Sur lesquelles vous vous trouvez jeté, dit Rashleigh. En vérité, c'est inutile: ce n'est point l'île de Calypso, plantée de tilleuls fleuris, et offrant toute l'année l'image d'un printemps éternel; mais c'est une espèce de désert du nord, aussi peu propre à piquer la curiosité qu'à plaire à l'oeil, et qu'au bout d'une demi-heure vous connaîtrez dans toute sa nudité aussi bien que si je vous en avais fait la description la plus minutieuse.

-- Mais il me semble qu'il est quelque chose qui mérite pourtant de fixer l'attention. Que dites-vous de miss Vernon? ne forme-t- elle pas un intéressant contraste avec le reste du tableau?

Je m'aperçus aisément que Rashleigh eût voulu pouvoir se dispenser de me répondre; mais les renseignements qu'il m'avait demandés me donnaient le droit de lui faire des questions à mon tour. Rashleigh le savait, et, forcé de suivre le sentier que je venais de lui ouvrir, il chercha du moins à y marcher de la meilleure grâce possible. -- J'ai moins d'occasions à présent d'étudier le caractère de miss Vernon que je n'en avais autrefois, me dit-il. Lorsqu'elle était plus jeune, j'étais son maître; mais quand elle eut atteint l'âge où commence une nouvelle carrière pour une jeune personne, mes différentes occupations, la gravité de la profession à laquelle je me destinais, la nature particulière de ses engagements, notre position mutuelle, en un mot, rendaient une intimité constante aussi inconvenante que dangereuse. Je crains que miss Vernon n'ait regardé ma réserve comme une preuve d'indifférence; mais c'était un devoir: il m'en coûta beaucoup pour écouter la voix de la prudence, et les regrets qu'elle pouvait éprouver égalaient à peine les miens. Mais comment continuer à vivre dans la plus intime familiarité avec une jeune personne charmante et sensible, qui doit, comme vous le savez, entrer dans un cloître, ou accepter la personne qui lui est destinée?

-- Le cloître ou l'époux qui lui est destiné! m'écriai-je. Miss Vernon est-elle réduite à cette alternative?

-- Hélas! oui, dit Rashleigh en étouffant un soupir. Je n'ai pas besoin sans doute de vous prémunir contre le danger de cultiver trop assidûment l'amitié de miss Vernon: vous connaissez le monde, vous savez jusqu'à quel point vous pouvez vous livrer au charme de sa société sans compromettre votre repos. Mais je dois vous avertir de veiller sur ses sentiments avec autant de vigilance que sur les vôtres: je sais par expérience que miss Vernon est d'un naturel ardent et sensible, et vous avez vu vous-même hier jusqu'où vont son irréflexion et son mépris pour les convenances.

Quoiqu'il pût y avoir un fond de vérité dans ce qu'il me disait, et que je n'eusse pas le droit de prendre en mauvaise part des avis qu'il me donnait sous le voile de l'amitié, je sentais que j'aurais eu du plaisir à me battre avec lui.

L'insolent! parler avec cette arrogance! voulait-il me faire croire que miss Vernon avait conçu un penchant pour son horrible figure, et qu'elle se fût dégradée au point d'avoir besoin de la réserve et de la circonspection d'un Rashleigh pour se guérir de son imprudente passion? Je me contins néanmoins, et imitant un instant son hypocrisie, je regrettai avec lui qu'une personne du bon sens et du mérite de miss Vernon eût une conduite aussi inconvenante qu'il le disait.

-- Non pas inconvenante, dit Rashleigh, mais d'une franchise qui va quelquefois jusqu'à l'inconséquence. Du reste, croyez-moi, elle a un excellent coeur. À parler franchement, si elle persiste dans son aversion pour le cloître et pour le mari qu'on lui destine, et que Plutus me soit assez favorable pour m'assurer une honnête indépendance, je pourrai bien alors renouveler nos anciennes liaisons et offrir à Diana la moitié de ma fortune.

-- Avec sa belle voix et ses périodes élégantes, pensais-je en moi-même, ce Rashleigh est le fat le plus laid et le plus suffisant que j'aie jamais vu.

-- Mais, ajouta Rashleigh, comme s'il se parlait à lui-même, je n'aimerais pourtant pas à supplanter Thorncliff.

-- Supplanter Thorncliff! m'écriai-je avec la plus grande surprise; votre frère Thorncliff est-il le mari qu'on destine à Diana Vernon?

-- Sans doute; par l'ordre de son père et par suite d'un certain pacte de famille, elle doit épouser un des fils de sir Hildebrand. On a obtenu de la cour de Rome pour Diana Vernon une dispense qui lui permet d'épouser son cousin...

Osbaldistone; le nom de baptême est en blanc, de sorte qu'il ne reste plus qu'à choisir l'heureux mortel dont le nom doit remplir la lacune. Or, comme Percy, qui ne songe qu'à boire, ne paraissait pas un mari très convenable, mon père a fait choix de Thorncliff, et c'est à ce second rejeton de la famille qu'il a confié le soin de ne pas laisser éteindre la race des Osbaldistone.

-- La jeune personne, dis-je en m'efforçant de prendre un air de plaisanterie qui m'allait fort mal, je crois, aurait peut-être voulu chercher encore un peu plus bas sur l'arbre de la famille la branche à laquelle elle désirait s'unir.

-- Je ne sais, reprit-il; il n'y a pas beaucoup de choix dans notre famille. Dick est un brutal, John une brute, et Wilfred un âne. Je crois qu'après tout mon père ne pouvait pas mieux choisir pour la pauvre Diana.

-- Les personnes présentes étant toujours exceptées.

-- Oh! l'état ecclésiastique, auquel j'étais destiné, ne me permettait pas de me mettre sur les rangs; autrement je ne dissimulerai pas qu'ayant reçu du moins de l'éducation j'aurais pu être choisi par sir Hildebrand préférablement à mes autres frères.

-- Et sans doute aussi par la jeune personne?

-- Vous ne devez pas le supposer, répondit Rashleigh en repoussant cette idée avec une affectation qui ne servait qu'à la confirmer; l'amitié, l'amitié seule avait serré les liens qui nous unissaient: la tendre affection d'une âme sensible et aimante pour son précepteur; l'amour n'approcha pas de nous, ou du moins il n'entra pas dans nos coeurs; je vous ai dit que j'avais été sage à temps.

Je n'étais pas très disposé à pousser plus loin cette conversation, et prenant un prétexte pour me débarrasser de Rashleigh, je me retirai dans ma chambre, où je me promenai à grands pas, répétant tout haut les expressions qui m'avaient le plus choqué: Sensible!... ardente!... tendre affection!... amour!... Diana Vernon, la plus charmante personne que j'aie jamais vue, amoureuse de ce Rashleigh, monstre de laideur et de difformité, à qui il ne manque qu'une bosse sur le dos pour être aussi hideux que Richard III!... et cependant les occasions qu'il avait de l'entretenir pendant ses maudites leçons, la séduction de son langage, son esprit, son adresse... la sottise et la nullité de ses frères, qui le laissaient sans concurrent... l'admiration de miss Vernon pour ses talents, quoiqu'elle paraisse fortement irritée contre lui; sans doute, parce qu'il la néglige... Et que m'importe tout cela? pourquoi me tourmenter et me mettre en fureur? Diana Vernon est-elle la première de son sexe qui ait aimé et épousé un homme laid? et quand même elle serait libre, quand même sa main ne serait pas déjà promise, que m'importerait encore? Une catholique... une papiste... un dragon en jupons!... je serais fou de penser un instant à l'associer à mon sort.

Ces réflexions, loin de calmer le feu qui me dévorait, ne firent que l'attiser, et, lorsqu'il fallut descendre pour le dîner, je portai à table toute ma mauvaise humeur.

Chapitre XII.

Être ivre, s'emporter? prendre un air froid et sombre? Et dans de vains transports s'attaquer à son ombre?

Shakespeare, Othello.

Je vous ai déjà dit, mon cher Tresham, ce qui n'était pas une nouvelle pour vous, que mon principal défaut était un orgueil invincible, qui m'exposait souvent à de cruelles mortifications. Je n'avais jamais pensé que j'aimasse miss Vernon; cependant à peine Rashleigh m'eut-il parlé d'elle comme d'une conquête qu'il pouvait saisir ou négliger à son choix que toutes les démarches que cette pauvre fille avait faites, dans l'innocence de son coeur, pour former une liaison d'amitié avec moi, me parurent l'effet de la coquetterie la plus insultante. -- Elle voudrait sans doute s'assurer de moi comme d'un pis-aller, au cas que M. Rashleigh Osbaldistone fasse le cruel! mais je lui apprendrai que je ne suis pas homme à me laisser jouer ainsi... Je lui ferai voir que je connais ses artifices, et que je les méprise.

Je ne réfléchis pas que toute cette indignation, aussi ridicule que déplacée, prouvait que je n'étais rien moins qu'indifférent aux charmes de miss Vernon, et je m'assis à table très irrité contre elle et contre toutes les filles d'Ève.

Miss Vernon fut surprise de m'entendre répondre sèchement aux saillies qui lui échappaient et aux traits satiriques qu'elle décochait à tout moment contre ses chers cousins avec sa liberté ordinaire; mais, ne soupçonnant pas que mon intention fût de l'offenser, elle se contenta de se moquer de mes grossières reparties par des reparties à peu près semblables, mais plus fines et plus polies, et en même temps plus piquantes. À la fin elle s'aperçut que j'étais réellement de mauvaise humeur, et voici la réponse qu'elle fit à une de mes boutades: -- On dit, M. Francis, qu'il y a quelque chose de bon à recueillir, même des discours d'un sot: j'entendais l'autre jour le cousin Wilfred refuser de jouer plus longtemps au bâton avec le cousin John, parce que le cousin John s'était mis en colère et frappait plus fort que les règles du jeu ne le permettent. Il n'est pas juste, disait l'honnête Wilfred, que je reçoive des coups tout de bon, tandis que je ne donne que des coups pour rire. Sentez-vous?

-- Je ne me suis jamais trouvé, madame, dans la nécessité de chercher à extraire la mince dose de bon sens qui peut se trouver mêlée dans les personnes de cette famille.

-- Nécessité! et madame!... Vous m'étonnez, M. Osbaldistone.

-- J'en suis désolé, madame.

-- Quel est ce nouveau caprice?

-- Parlez-vous sérieusement, ou ne prenez-vous ce ton que pour rendre plus précieuse votre bonne humeur?

-- Vous avez droit à l'attention de tant de messieurs dans cette famille, miss Vernon, qu'il ne peut guère être digne de vous de demander la cause de ma nullité et de ma maussaderie.

-- Comment?... avez-vous donc abandonné mon parti pour passer à l'ennemi? Elle jeta un regard sur Rashleigh, qui était placé vis- à-vis d'elle, et voyant qu'il semblait nous observer avec une maligne joie, elle ajouta:

-- Il n'est que trop vrai: Rashleigh triomphe de m'avoir enlevé encore un ami. Grâce au ciel, et grâce à l'état de dépendance où je me suis toujours trouvée, et qui m'a appris à souffrir sans me plaindre, je ne m'offense pas aisément: afin de n'être pas tentée de vous chercher querelle, je vais me retirer plus tôt qu'à l'ordinaire, et je souhaite que votre mauvaise humeur passe avec votre dîner.

À ces mots elle quitta la table. Elle ne fut pas plus tôt partie que j'eus honte de ma conduite. J'avais repoussé brusquement les témoignages de sa bienveillance, et j'avais presque été jusqu'à injurier l'être charmant qui n'avait pas craint d'exposer sa réputation pour me rendre service, et que son sexe seul eût dû mettre à l'abri de ma brutalité. Pour combattre ou pour dissiper ces réflexions pénibles, je remplis machinalement mon verre toutes les fois que la bouteille passait devant moi. Accoutumé à la tempérance, je ne tardai pas à éprouver, dans l'état où j'étais déjà, les funestes effets du vin. Les buveurs de profession, qui se sont comme abrutis par l'usage fréquent des liqueurs fortes, peuvent se livrer sans crainte à ces excès, qui ne font que troubler un peu leur jugement, déjà très faible à jeun. Mais les hommes qui ne se sont pas fait une habitude de ce vice affreux qui nous ravale au rang des brutes, en éprouvent en un instant la terrible influence. Ma tête s'exalta bientôt jusqu'à l'extravagance; je parlais sans cesse; je discutais ce que je ne savais pas; je faisais des histoires dont je perdais le fil, et puis je riais moi-même à gorge déployée de mon absence de mémoire. J'acceptai plus d'une gageure qui n'avait ni rime ni raison; je défiai à la lutte le géant John, quoiqu'il fût un des premiers lutteurs du canton, et moi un apprenti dans cet exercice.

Mon oncle eut la bonté de prévenir le résultat de ma folle ivresse qui aurait, je suppose, fini par me faire rompre le cou.

La malignité a même été jusqu'à dire que j'avais entonné une chanson bachique; mais comme je ne m'en souviens pas, et que je ne crois pas avoir jamais essayé de former un son, je me flatte que cette calomnie n'était pas fondée. J'ai fait assez de folies pendant mon ivresse, sans qu'on m'en prête encore auxquelles je n'ai pas songé. Sans perdre entièrement toute raison, je perdis toute retenue, et la passion impétueuse qui m'agitait se manifesta par les plus bruyants transports. Je m'étais mis à table triste, mécontent, et décidé à garder le silence; le vin me rendit babillard, querelleur et emporté. Je cherchais dispute à tout le monde, je contredisais tout ce qu'on avançait; et, sans respect pour les bienséances, j'attaquais, à la table même de mon oncle, ses sentiments politiques et sa religion. La modération que Rashleigh affectait, sans doute pour augmenter encore ma fureur frénétique, m'échauffa mille fois plus que les cris et les injures de ses frères. Je dois à mon oncle la justice de dire qu'il s'efforça de nous ramener à l'ordre; mais son autorité fut méconnue au milieu du tumulte toujours croissant. À la fin mon emportement ne connut plus de bornes, et furieux de quelque insinuation injurieuse, réelle ou supposée, je m'élançai de ma place, courus sur Rashleigh et lui donnai un soufflet. Le philosophe le plus stoïque n'eût pas reçu cette insulte avec plus de sang-froid et de patience. Il se contenta de me jeter un regard de mépris; mais Thorncliff ne fut pas si modéré dans sa vengeance, et, voyant que son frère ne s'apprêtait pas à demander raison de cet outrage, il cria qu'il voulait laver dans mon sang la tache faite à leur honneur. Les épées furent tirées; et nous avions échangé une ou deux passes, lorsque les autres frères nous séparèrent. Je n'oublierai jamais le rire infernal qui contracta les traits de Rashleigh lorsque je fus entraîné de force par deux de ces jeunes titans. Ils m'enfermèrent dans ma chambre, assujettirent la porte par de grosses barres de fer, et je les entendis, avec une rage inexprimable, rire aux éclats en descendant l'escalier. J'essayai dans ma fureur de briser la porte; mais la précaution qu'ils avaient prise rendit tous mes efforts inutiles. À la fin je me jetai sur mon lit, et m'endormis en roulant dans ma tête de terribles projets de vengeance.

Mais le tardif repentir vint avec le jour. Je sentis avec amertume la violence et l'absurdité de ma conduite, et je fus obligé de reconnaître que le vin m'avait ravalé au-dessous de Wilfred Osbaldistone, pour lequel j'avais un si profond mépris. Ces cruelles réflexions n'étaient pas adoucies par l'idée qu'il fallait faire des excuses pour mon emportement déplacé, et cela en présence de miss Vernon. Les reproches que j'avais à me faire pour la conduite peu généreuse que j'avais tenue à son égard pendant le dîner, et pour laquelle je ne pouvais pas même alléguer la misérable excuse de l'ivresse, ajoutaient encore à ces pénibles considérations.

Accablé du poids de ma honte et de mon humiliation, je descendis dans la salle à manger, comme un criminel qui vient entendre prononcer sa sentence. Une forte gelée avait rendu la chasse impossible, et j'eus la mortification de trouver déjà toute la famille rassemblée autour d'un énorme jambon, à l'exception de Rashleigh et de miss Vernon. La joie était extrême lorsque j'entrai, et je ne pouvais douter que je ne fusse l'objet de la risée. En effet, ce qui me semblait un sujet de peine et de regrets paraissait aux yeux de mon oncle et de la plupart de mes cousins une saillie de gaieté fort divertissante. Sir Hildebrand, tout en me raillant sur mes exploits héroïques, jura qu'il pensait qu'à mon âge il valait mieux s'enivrer deux ou trois fois par jour que d'aller se coucher à sec comme un presbytérien. Et, pour appuyer cette consolante réflexion, il versa un grand verre d'eau- de-vie, en m'exhortant à avaler du poil de la bête qui m'avait mordu.

-- Laisse-les rire, neveu, ajouta-t-il en regardant ses fils, laisse-les rire; ils seraient de vraies soupes au lait, comme toi, si je ne leur avais pas appris à vider leur bouteille.

Malgré tous leurs défauts et tous leurs ridicules, mes cousins n'avaient pas en général un mauvais coeur: ils virent que leurs railleries me blessaient, et ils s'efforcèrent, quoique avec leur maladresse ordinaire, de dissiper l'impression pénible qu'elles avaient produite sur moi. Thorncliff seul se tenait à l'écart, et avait l'air morne et pensif. Ce jeune homme avait toujours eu de l'éloignement pour moi, et il ne m'avait jamais témoigné ces attentions maussades, mais bienveillantes, que j'avais éprouvées quelquefois de la part de ses frères. S'il était vrai, ce dont pourtant je commençais à douter, qu'on le destinât pour époux à miss Vernon, il était possible qu'il s'alarmât de la prédilection que cette jeune personne semblait me marquer, et que, craignant que je ne devinsse un rival dangereux, il conçût de la jalousie et me prît en aversion.

Rashleigh entra enfin, l'air morne et rêveur. Je ne sais quoi de sombre répandu sur sa physionomie prouvait qu'il n'avait pas oublié l'insulte déshonorante que je lui avais faite. J'avais déjà pensé à la conduite que je devais tenir dans cette occasion; j'étais parvenu à me modérer et à croire que le véritable honneur ne consistait pas à me battre pour prouver que j'avais raison, lorsqu'il n'était que trop évident que j'avais tort, mais à faire noblement des excuses pour une injure si disproportionnée à toutes les provocations que j'aurais pu alléguer.