Chapter 13
-- Je me connais aussi peu en peinture que vous en blason, reprit miss Vernon; mais cependant j'ai l'avantage sur vous, car j'ai toujours admiré ce portrait sans en connaître le mérite.
-- Quoique j'aie négligé les flûtes, les tambourins et toutes les bizarres images de la chevalerie, je sais du moins qu'elles étaient déployées sur les étendards qui anciennement flottaient dans les champs de la gloire. -- Mais vous avouerez que la représentation de ces armoiries n'est pas aussi intéressante pour un spectateur non instruit que peut l'être un beau tableau.
-- Quel est le personnage que celui-ci représente?
-- Mon grand-père, qui partagea les malheurs de Charles I, et, je rougis de le dire, les excès de son fils. Sa prodigalité avait déjà entamé notre domaine patrimonial, qui fut perdu totalement par son héritier; mon malheureux père vendit l'autre part à ceux qui le possèdent aujourd'hui, il fut perdu pour la cause de la loyauté.
-- Votre père, je présume, a souffert pendant les dissensions publiques?
-- S'il a souffert! il a tout perdu. Sa fille, malheureuse orpheline, mange le pain des autres, soumise à leurs caprices et forcée d'étudier leurs goûts... Mais je suis plus fière d'avoir un tel père que si, sacrifiant ses principes aux circonstances, plus prudent mais moins loyal, il m'eût laissée héritière de toutes les belles baronnies que sa famille possédait autrefois.
L'arrivée des domestiques qui apportaient le dîner nous força de changer de conversation. Notre repas ne fut pas long. Lorsqu'on eut desservi, et que les vins eurent été placés sur la table, un domestique nous informa que M. Rashleigh avait demandé qu'on l'avertît lorsque notre dîner serait terminé.
-- Dites-lui, répondit miss Vernon, que s'il veut descendre ici, nous serons charmés de le voir; mettez un autre verre, une autre chaise, et laissez-nous. Il faudra que vous vous retiriez avec lui lorsqu'il s'en ira, ajouta-t-elle en s'adressant à moi. Malgré toute ma libéralité, je ne puis pas accorder à un jeune homme plus de huit heures de mon temps sur les vingt-quatre; et je crois que les huit heures sont bien révolues.
-- Le vieillard à la faux a couru si rapidement aujourd'hui, lui répondis-je, qu'il m'a été impossible de compter ses pas.
-- Chut! dit miss Vernon, voici Rashleigh; et elle recula sa chaise, qui touchait presque à la mienne, de manière à laisser un assez grand intervalle entre nous.
Un coup modeste frappé à la porte, une attention délicate d'ouvrir doucement lorsqu'on le pria d'entrer, une démarche en même temps humble et gracieuse annonçaient que l'éducation que Rashleigh avait reçue au collège de Saint-Omer répondait bien à l'idée que je m'étais faite des manières d'un jésuite accompli. Je n'ai pas besoin de dire qu'en ma qualité de bon protestant ces idées n'étaient pas très favorables.
-- Pourquoi, dit miss Vernon, cette cérémonie de frapper à la porte, lorsque vous saviez que je n'étais pas seule?
Ces mots furent prononcés d'un ton d'impatience, comme si elle croyait voir que l'air de réserve et de discrétion de Rashleigh couvrait quelque soupçon impertinent.
-- Vous m'avez appris si parfaitement la manière de frapper à cette porte, ma belle cousine, répondit Rashleigh avec le même calme et la même douceur, que l'habitude est devenue une seconde nature.
-- Monsieur, reprit miss Vernon, je fais plus de cas de la sincérité que de la courtoisie.
-- Courtoisie, répondit Rashleigh, en style d'Amadis, est un chevalier brave, aimable, courtisan par son nom et sa profession, et très propre à être le confident d'une dame.
-- Mais Sincérité est le vrai chevalier, répliqua miss Vernon, et à ce titre il est bienvenu, mon cousin. Finissons ce débat, qui n'est pas fort amusant pour votre cousin Francis; asseyez-vous, et remplissez votre verre pour lui donner l'exemple. J'ai fait les honneurs du dîner pour soutenir la réputation d'hospitalité d'Osbaldistone-Hall.
Rashleigh s'assit et remplit son verre, portant ses regards de Diana sur moi, et de moi sur elle, avec un embarras que tous ses efforts ne pouvaient entièrement déguiser. Je crus qu'il cherchait à deviner jusqu'où était allée la confiance qu'elle avait pu m'accorder, et je me hâtai de faire prendre à la conversation un tour qui le rassura, en lui faisant voir que Diana n'avait point trahi ses secrets.
-- M. Rashleigh, lui dis-je, miss Vernon m'a commandé de vous adresser mes remerciements pour l'heureuse conclusion de la ridicule affaire que ce Morris m'avait suscitée; et me faisant l'injustice de craindre que ma reconnaissance ne fût pas assez vive pour me rappeler ce devoir, elle a intéressé en même temps ma curiosité en me renvoyant à vous pour avoir l'explication du mystère auquel je parais devoir ma délivrance.
-- En vérité, répondit Rashleigh (en jetant un coup d'oeil perçant sur Diana), j'aurais cru que miss Vernon me servirait d'interprète; et son regard, se fixant alors sur moi, semblait chercher à reconnaître dans l'expression de ma figure si les communications qui m'avaient été faites étaient aussi limitées que je le prétendais. Miss Vernon répondit à sa question muette par un regard décidé de mépris, tandis que, incertain si je devais repousser ses soupçons ou m'en offenser, je répondais: -- Si c'est votre plaisir, M. Rashleigh, de me laisser dans l'ignorance, je dois me soumettre; mais ne me refusez pas vos éclaircissements sous prétexte que j'en ai déjà obtenu, car je vous jure que je ne sais rien de relatif aux événements dont j'ai été témoin ce matin; et tout ce que j'ai pu savoir de miss Vernon, c'est que vous vous êtes employé vivement en ma faveur.
-- Miss Vernon a trop fait valoir mes humbles efforts, reprit Rashleigh, quoique je n'aie rien négligé pour vous être utile. Je revenais précipitamment au château pour engager quelqu'un de notre famille à se constituer avec moi votre caution, ce qui me semblait le moyen le plus efficace de vous servir, lorsque je rencontrai Cawmil... Colville... Campbell, peu importe son nom, enfin. J'avais appris de Morris que cet homme était présent lorsque le vol eut lieu; j'eus le bonheur de le décider, avec quelque peine, je l'avoue, à venir faire sa déposition pour vous disculper et vous tirer sur-le-champ de la situation embarrassante où vous vous trouviez.
-- Je vous ai une grande obligation d'avoir décidé cet homme à venir rendre témoignage en ma faveur; mais si, comme il le dit, il a été témoin du vol, je ne vois pas pourquoi il a fait tant de difficultés pour venir en dénoncer le véritable auteur, ou disculper du moins un innocent.
-- Vous ne connaissez pas, monsieur, le caractère des Écossais, répondit Rashleigh; la discrétion, la prudence et la prévoyance sont leurs qualités dominantes; elles ne sont modifiées que par un patriotisme mal entendu, mais ardent, qui forme comme l'extérieur du boulevard moral dont l'Écossais s'entoure et se fortifie contre les attaques du principe sublime de la philanthropie. Surmontez cet obstacle, vous trouverez une barrière encore plus difficile à franchir: l'amour de sa province, de son village, ou plutôt de son clan. Emportez ce second retranchement, un troisième vous arrête: son attachement pour sa propre famille, pour son père, sa mère, ses fils, ses filles, ses oncles, ses tantes, et ses cousins jusqu'au neuvième degré. C'est dans ces limites que s'épanche l'affection sociale de l'Écossais, sans que jamais elle s'étende au-delà. C'est dans ces limites qu'il concentre les plus doux sentiments de la nature, sentiments qui s'affaiblissent et s'éteignent à mesure qu'ils approchent des extrémités du cercle dans lequel ils sont comme renfermés. Et vous seriez parvenu à franchir toutes ces barrières fortifiées encore par l'inclination et l'habitude, que vous vous trouveriez arrêté par une citadelle plus forte et plus élevée, que je regarde comme imprenable: l'égoïsme de l'Écossais.
-- Tout cela est fort éloquent, et surtout très métaphorique, Rashleigh, dit miss Vernon qui ne pouvait plus contenir son impatience; je n'ai que deux objections à faire à cette belle dissertation; d'abord elle est fausse, et, quand même elle ne le serait pas, elle n'a aucun rapport au sujet qui nous occupe.
-- Cette description est exacte, ma charmante Diana, reprit Rashleigh, et, qui plus est, elle a un rapport direct au sujet. Elle est exacte, parce qu'elle n'est que le résultat d'observations profondes et réitérées faites sur le caractère d'un peuple que je puis, vous le savez vous-même, juger mieux que personne; et elle a un rapport direct au sujet, puisqu'elle répond à la question de M. Frank, et démontre pourquoi cet Écossais circonspect, considérant que notre parent n'est ni son compatriote, ni un Campbell, ni même un de ses cousins dans aucun des degrés par lesquels ils distinguent leur généalogie; et, par- dessus tout, ne voyant aucun avantage personnel à retirer, mais beaucoup de temps à perdre et de peines à se donner...
-- Avec beaucoup d'inconvénients, tout aussi formidables sans doute, interrompit miss Vernon avec une ironie qui déguisait mal son impatience.
-- Oui, beaucoup d'autres encore, dit Rashleigh avec un sang-froid imperturbable. En un mot, ma théorie démontre pourquoi cet homme, n'espérant aucun profit et craignant quelques désagréments, ne céda qu'avec peine à mes instances et se fit longtemps prier avant de consentir à venir faire sa déposition en faveur de M. Frank.
-- Il me semble étonnant, observai-je, que M. Morris n'ait jamais dit au juge que Campbell était avec lui quand il fut attaqué par les voleurs.
-- Campbell m'a dit qu'il lui avait fait solennellement promettre de ne point parler de cette circonstance; d'après ce que je vous ai dit, vous devinez aisément ses raisons. Il désirait retourner sur-le-champ dans son pays, sans être retardé par des procédures judiciaires qu'il eût été obligé de suivre. D'ailleurs, Campbell fait le commerce des bestiaux, et comme ses affaires sont fort étendues, et qu'il a souvent besoin de faire passer de grands troupeaux par notre comté, il ne se soucie pas d'avoir rien à démêler avec les voleurs du Northumberland, qui sont les plus vindicatifs des hommes.
-- Je suis prête à en convenir, dit miss Vernon d'un ton qui semblait marquer plus qu'un simple assentiment.
-- Je conviens, dis-je en résumant la question, de la force des raisons qui peuvent avoir fait désirer à Campbell que Morris gardât le silence; mais je ne vois pas comment il a pu obtenir assez d'influence sur l'esprit de cet homme pour l'engager à taire une circonstance aussi importante, au risque manifeste de faire suspecter la vérité de son histoire si on venait plus tard à la découvrir.
Rashleigh convint avec moi que cela était fort extraordinaire, parut regretter de n'avoir pas fait plus de questions à Campbell sur ce sujet qui lui semblait très mystérieux.
-- Mais, ajouta-t-il après cette concession, êtes-vous bien sûr que Morris n'ait point dit dans sa déclaration que M. Campbell était alors avec lui?
-- Je l'ai lue très précipitamment, repris-je; mais, étant convaincu que cette circonstance n'y était point mentionnée, ou du moins qu'elle l'était légèrement, je n'y ai point fait attention.
-- C'est cela même, répondit Rashleigh, saisissant l'ouverture que je lui offrais; cette circonstance y était mentionnée, mais, comme vous dites, fort légèrement: au reste, il n'a pas été difficile à Campbell d'intimider Morris. Ce poltron va, m'a-t-on dit, remplir en Écosse une petite place dépendante du gouvernement; et, ayant le courage de la belliqueuse colombe ou de la souris guerrière, il peut avoir craint de mécontenter un homme tel que Campbell, dont la vue seule suffirait pour l'effrayer au point de lui faire perdre la petite dose de bon sens que lui a donnée la nature. Vous avez dû remarquer que M. Campbell a quelque chose de martial et de guerrier dans son ton et ses manières.
-- J'avoue que je lui ai trouvé un air de rudesse et de fierté qui semble contraster avec sa profession. A-t-il servi dans l'armée?
-- Oui... non... non, pas absolument servi; mais il a, je pense, comme tous ses compatriotes, appris à manier un mousquet. Chaque Écossais est soldat, et il porte les armes depuis l'enfance jusqu'au tombeau. Pour peu que vous connaissiez votre compagnon de voyage, vous jugerez aisément qu'allant dans un pays où les habitants se font souvent justice eux-mêmes il a dû avoir grand soin d'éviter d'offenser un Écossais. Mais votre verre est encore plein, et je vois qu'en ce qui concerne la bouteille vous ne faites pas plus d'honneur que moi au nom que nous portons. Si vous voulez venir dans ma chambre, nous ferons ensemble une partie de piquet.
Nous nous levâmes pour prendre congé de miss Vernon, qui, pendant que Rashleigh parlait, avait paru plusieurs fois violemment tentée de l'interrompre. Au moment où nous allions sortir, le feu qui avait couvé sourdement éclata tout à coup.
-- M. Osbaldistone, me dit-elle, vous pourrez vérifier vous-même si les insinuations de Rashleigh au sujet de MM. Campbell et Morris sont justes et fondées. Mais ce qu'il dit des Écossais est une atroce imposture; il calomnie indignement l'Écosse, et je vous prie de ne pas ajouter foi à son témoignage.
-- Peut-être me sera-t-il assez difficile de vous obéir, miss Vernon; car je dois avouer que je n'ai pas été élevé dans des sentiments très favorables pour nos voisins du nord.
-- Oubliez donc, monsieur, cette partie de votre éducation, reprit-elle avec chaleur, et souffrez que la fille d'une Écossaise vous conjure de respecter le pays qui donna naissance à sa mère, jusqu'à ce que vous puissiez motiver vos préventions. Gardez votre haine et votre mépris pour l'hypocrisie, la duplicité et la bassesse; voilà ce qu'il faut haïr et mépriser, et voilà ce que vous pouvez trouver sans quitter l'Angleterre. Adieu, messieurs; je vous souhaite le bonsoir.
Et elle fit un geste pour nous montrer la porte, de l'air d'une princesse qui congédie sa suite. Nous nous retirâmes dans la chambre de Rashleigh, où un domestique nous apporta du café et des cartes. Voyant que Rashleigh voulait ne me donner que de vagues éclaircissements, je résolus de ne pas le questionner davantage. Sa conduite paraissait enveloppée d'un mystère que je voulais approfondir; mais l'instant n'était pas favorable, et il fallait attendre qu'il ne fût pas aussi bien sur ses gardes. Nous commençâmes notre partie, et, quoique nous l'eussions à peine intéressée, le caractère fier et ambitieux de mon adversaire perçait jusque dans ce futile amusement. Il paraissait connaître parfaitement les règles du jeu; mais, au lieu de les suivre et de jouer _sagement, _il visait toujours aux grands coups et hasardait tout dans l'espoir de faire son adversaire pic, repic ou capot. Dès qu'une ou deux parties de piquet, comme la musique des entractes au théâtre, eurent interrompu le cours que la conversation avait pris, Rashleigh parut se lasser d'un jeu qu'il ne m'avait peut-être proposé que par politique, et nous nous mîmes à causer ensemble de choses indifférentes.
Quoiqu'il eût plus d'instruction que de véritable savoir et qu'il connût mieux l'esprit des hommes que les principes de morale qui doivent les diriger, jamais conversation ne m'avait paru plus agréable et plus séduisante. Un choix d'expressions variées ajoutait encore au prestige d'une voix pure et mélodieuse. Il ne parlait jamais avec emphase ni avec jactance, et il avait l'art de ne jamais lasser la patience ni fatiguer l'attention de ceux qui l'écoutaient. J'avais vu tous ceux qui voulaient briller en société accumuler péniblement leurs idées et, comme ces nuages qui s'amoncellent sur nos têtes et crèvent ensuite avec fracas, vous inonder d'un torrent scientifique qui s'épuise d'autant plus vite qu'il est d'abord plus rapide et plus majestueux. Mais les idées de Rashleigh se succédaient l'une à l'autre et s'insinuaient dans l'âme de l'auditeur comme ces eaux pures et fécondes qui, jaillissant d'une source intarissable, viennent baigner la prairie en suivant une pente douce et naturelle. Retenu auprès de lui par un charme irrésistible, ce ne fut qu'à près de minuit que je pus me décider à le quitter; et lorsque je fus dans ma chambre, il m'en coûta de me rappeler le caractère de Rashleigh tel que je me l'étais représenté avant ce tête-à-tête.
Tel est, mon cher Tresham, l'effet du plaisir, qui émousse notre pénétration et endort notre jugement, que je ne puis le comparer qu'au goût de certains fruits, en même temps doux et acides, qui nous mettent hors d'état d'apprécier les mets qui nous sont ensuite présentés.
Chapitre XI.
Eh, bon Dieu, je vous prie, Pourquoi cet air triste et rêveur? Engendre-t-on mélancolie Dans le château de Balwearle, Dans le manoir d'un bon buveur?
Vieille ballade écossaise.
Le lendemain se trouvait être un dimanche, jour qui paraissait bien long aux habitants d'Osbaldistone-Hall; car après la célébration de l'office divin, auquel toute la famille ne manquait jamais d'assister, chaque individu, à l'exception de Rashleigh et de miss Vernon, semblait possédé du démon de l'ennui. Le récit de l'embarras dans lequel je m'étais trouvé la veille amusa sir Hildebrand pendant quelques minutes, et il me félicita de n'avoir pas couché au donjon de Morpeth de la même manière qu'il m'aurait félicité de ne m'être pas cassé une jambe en tombant de cheval.
-- L'affaire a bien tourné, mon garçon; mais ne te hasarde pas tant une autre fois. Que diable, la route du roi doit être sûre pour tous les voyageurs, qu'ils soient whigs, qu'ils soient tories.
-- Et croyez-vous, monsieur, que j'aie jamais pensé à détruire cette sécurité? En vérité, c'est la chose du monde la plus provoquante que tout chacun s'accorde à me regarder comme coupable d'un crime que je méprise, que je déteste, et qui d'ailleurs m'eût exposé à perdre justement la vie pour avoir voulu violer les lois de mon pays!
-- C'est bon, c'est bon, garçon; qu'il n'en soit plus question: personne n'est forcé de s'accuser soi-même. Pardieu, tu fais bien de t'en tirer le mieux possible: du diable si je n'en ferais pas autant à ta place!
Rashleigh vint à mon secours; mais il me sembla que ses arguments tendaient plutôt à conseiller à son père de feindre d'être persuadé par mes protestations d'innocence qu'à me justifier complètement.
-- Dans votre maison, mon cher monsieur... et votre propre neveu! vous ne continuerez pas plus longtemps, j'en suis sûr, à blesser ses sentiments en paraissant révoquer en doute ce qu'il a tant d'intérêt à affirmer. Vous méritez assurément toute sa confiance, et soyez certain que, si vous pouviez lui rendre quelque service dans cette étrange affaire, il aurait recours à votre bonté. Mais mon cousin Frank a été déclaré innocent, et personne n'a droit de le supposer coupable. Pour moi, je n'ai pas le moindre doute de son innocence, et l'honneur de notre famille exige que nous la défendions envers et contre tous.
-- Rashleigh, dit son père en le regardant fixement, tu es une fine mouche... tu as toujours été trop fin pour moi... prends garde que toutes tes finesses ne tournent mal: deux têtes sous un même bonnet ne sont pas conformes aux règles du blason... et, à propos de blason, je vais aller lire Gwillim.
Il annonça cette résolution avec un long bâillement aussi irrésistible que celui de la déesse dans la Dunciade; ce bâillement fut répété à plusieurs reprises par ses géants de fils, à mesure qu'ils se disposaient pour aller chercher des passe-temps analogues à leur caractère: -- Percy, pour percer un tonneau de bière avec l'intendant; -- Thorncliff, pour couper deux bâtons et les fixer dans leurs gardes d'osier; -- John, pour amorcer des lignes; -- Dick, pour jouer tout seul à _Pitch and toss[35]_ sa main droite contre sa main gauche; -- et Wilfred, pour se mordre les pouces et tâcher de s'endormir en fredonnant à demi-voix jusqu'au dîner. Miss Vernon s'était retirée dans la bibliothèque.
Je restai seul avec Rashleigh dans la vieille salle à manger, d'où les domestiques, en faisant autant de bruit et aussi peu d'ouvrage qu'à l'ordinaire, étaient parvenus à emporter les restes de notre déjeuner substantiel. Je saisis cette occasion pour lui reprocher la manière dont il avait pris ma défense auprès de son père et lui témoigner franchement que je trouvais fort étrange qu'il engageât sir Hildebrand à cacher ses soupçons plutôt que de chercher à les déraciner.
-- Que voulez-vous, mon cher ami! reprit Rashleigh. Quand mon père s'est une fois mis quelque chose dans la tête, il est impossible de l'en faire sortir, et j'ai reconnu qu'au lieu de l'aigrir encore davantage en discutant avec lui, il valait mieux chercher à le détourner de ses idées. Ainsi, ne pouvant extirper les profondes racines que la prévention a jetées dans son esprit, je les coupe du moins toutes les fois qu'elles reparaissent, persuadé qu'elles finiront par mourir d'elles-mêmes. Il n'y a ni sagesse ni profit à vouloir entrer en discussion avec un esprit de la trempe de celui de sir Hildebrand, qui s'endurcit contre la conviction, et qui croit aussi fermement à ses inspirations que nous autres, bons catholiques, nous croyons à celles du saint père de Rome.
-- Il n'est pas moins cruel pour moi de vivre dans la maison d'un homme qui persiste à me croire un voleur de grand chemin.
-- L'opinion ridicule de sir Hildebrand, s'il est permis de donner cette épithète à l'opinion d'un père, quelque fausse qu'elle soit, son opinion ne fait rien au fond contre votre innocence; et, quant à la crainte qui vous tourmente que l'idée de ce prétendu crime vous dégrade à ses yeux, bannissez-la complètement, et soyez persuadé que, sous le rapport moral et politique, sir Hildebrand regarde intérieurement ce crime comme une action méritoire: c'est affaiblir l'ennemi, c'est dépouiller les Amalécites; et la part qu'il suppose que vous y avez prise vous a fait beaucoup gagner dans son estime.
-- Je ne désire l'estime de personne, M. Rashleigh, si pour l'acquérir il faut perdre la mienne; et ces soupçons injurieux me fourniront une excellente raison pour quitter Osbaldistone-Hall dès que je pourrai écrire à mon père à ce sujet.
Il était rare que la figure de Rashleigh trahît ses sentiments; cependant je crus voir un léger sourire se dessiner sur ses lèvres, tandis qu'il affectait de pousser un profond soupir.
-- Que vous êtes heureux, M. Frank! vous allez, vous venez comme il vous plaît; vous êtes libre comme l'air; avec votre habileté, votre goût et vos talents, vous trouverez bientôt des sociétés où ils seront mieux appréciés que par les stupides habitants de ce château; tandis que moi... Il s'arrêta.
-- Et qu'y a-t-il donc dans le sort qui vous est échu en partage, qu'y a-t-il qui puisse vous faire envier le mien, moi qui suis banni de la maison et du coeur de mon père?
-- Oui, répondit Rashleigh; mais considérez tout le prix de l'indépendance que vous vous êtes assurée par un sacrifice momentané; car je suis sûr que votre père ne tardera pas à vous rendre sa tendresse; considérez l'avantage d'agir librement, de suivre la belle carrière de la littérature, carrière que vous préférez justement à toutes les autres et dans laquelle vos talents vous assurent les plus brillants succès. Par une résidence de quelques semaines dans le nord, vous vous assurez à jamais la célébrité et l'indépendance: ce sacrifice est bien léger en raison des avantages qu'il vous procure, quoique votre lieu d'exil soit Osbaldistone-Hall. Nouvel Ovide exilé en Thrace, vous n'avez pas ses raisons pour écrire des _Tristes_.
-- Comment se peut-il, dis-je avec la rougeur modeste qui convenait à un jeune auteur, que vous sachiez...
-- N'avons-nous pas eu ici, quelques jours avant votre arrivée, un émissaire de votre père, un jeune commis nommé Twineall, qui m'apprit que vous sacrifiiez aux muses, ajoutant que plusieurs de vos pièces de vers avaient excité l'admiration des plus grands connaisseurs.