Rob-Roy

Chapter 12

Chapter 123,882 wordsPublic domain

-- Est-il possible? reprit miss Vernon en affectant le plus grand étonnement.

-- Oui, miss, reprit le scribe en fureur; et ce brutal de fermier m'a appelé chicaneur... -- Chicaneur, madame!... Et il m'a dit que je ne cherchais qu'à soutirer de l'argent! et je ne vois pas pourquoi ce reproche s'adresserait plutôt à moi qu'à tout autre de mes confrères, madame... à moi qui suis greffier de la justice de paix, en vertu des lois rendues dans la trente-troisième année du règne de Henry VII et dans la première de celui de Guillaume... du roi Guillaume, madame, de glorieuse et éternelle mémoire, de ce grand roi qui nous a délivrés des papistes et des prétendants, des sabots et des bassinoires d'Écosse[32], miss Vernon.

-- Tristes choses que ces sabots et ces bassinoires, reprit la jeune dame qui se plaisait à augmenter sa rage. Mais ce qui doit du moins vous dédommager, c'est que vous semblez n'avoir pas besoin de bassinoire en ce moment, M. Jobson. J'ai peur que Gaffer Rutledge ne s'en soit pas tenu à de dures paroles. Êtes-vous bien sûr qu'il ne vous a pas battu?

-- Me battre, madame! reprit-il avec vivacité; non, non, jamais homme vivant ne me battra, je vous promets, madame.

-- C'est selon comme vous le mériterez, monsieur; car vous vous permettez de parlez d'une manière si inconvenante à miss Vernon, lui dis-je en l'interrompant, que si vous ne changez pas de ton, je pourrai bien vous châtier moi-même.

-- Me châtier, monsieur!... Moi, monsieur! savez-vous bien à qui vous parlez?

-- Oui, monsieur, fort bien. Vous dites que vous êtes clerc de la justice de paix; Gaffer Rutledge dit que vous êtes un chicaneur, et je ne vois rien dans tout cela qui vous autorise à être impertinent à l'égard d'une dame.

Miss Vernon mit la main sur mon bras et s'écria:

-- Non, M. Frank, je ne souffrirai pas que vous maltraitiez M. Jobson. Il ne m'inspire pas assez de charité pour vous permettre de le toucher seulement du bout de votre fouet. Comment! je suis sûre qu'il vivrait là-dessus au moins pendant trois mois. D'ailleurs vous avez déjà blessé suffisamment sa sensibilité; vous l'avez appelé impertinent.

-- Je m'inquiète peu de ce qu'il dit, miss, reprit le clerc d'un ton un peu moins insolent; impertinent n'est pas un mot qui puisse donner matière à procès; mais chicaneur est un terme hautement injurieux, Gaffer Rutledge l'apprendra à ses dépens, lui et tous ceux qui le répèteront malheureusement pour troubler la paix publique et m'enlever ma bonne réputation.

-- Que dites-vous donc là, M. Jobson? reprit Diana; ne savez-vous pas qu'où il n'y a rien, le roi lui-même perd ses droits? Et quant à votre réputation, si quelqu'un veut vous l'enlever, laissez-le faire: ce sera une triste acquisition pour lui; je vous féliciterai d'en être débarrassé.

-- Très bien, madame... Bonsoir, madame... Il y a des lois contre les papistes, voilà tout, et tout irait bien mieux si elles étaient strictement exécutées. Par le trente-quatrième statut d'Edouard VI, il y a des peines décrétées contre toute personne qui possèderait des antiphoniels, des missels, des graduels, des manuels, des légendes, des livres de messe et autres objets défendus; il y a des peines contre les papistes qui refusent de prêter serment... Il y en a contre ceux qui entendent la messe. Voyez le trente-troisième statut de la reine Élisabeth, et le troisième du roi Jacques. Tout catholique doit, en payant double taxe, faire enregistrer...

-- Voyez la nouvelle édition des statuts, revus, corrigés et augmentés par Joseph Jobson, greffier de la justice de paix, dit miss Vernon.

-- Ainsi donc, continua Jobson, car je parle pour vous, Diana Vernon, fille non mariée et papiste, vous êtes tenue de vous rendre à votre demeure, par le plus court chemin, sous peine d'être dégradée comme coupable de félonie envers le roi. Vous êtes tenue de demander passage aux bacs publics et de n'y pas rester plus d'un flux et reflux, et à moins de le trouver dans de tels lieux, vous devez marcher chaque jour dans l'eau jusqu'aux genoux, en essayant d'atteindre la rive opposée.

-- C'est, je suppose, dit miss Vernon, une sorte de pénitence protestante pour mes erreurs de catholique. Eh bien, je vous remercie de l'information, M. Jobson, et m'en vais au plus vite, bien résolue de garder dorénavant le logis. Adieu, mon bon M. Jobson, miroir de courtoisie judiciaire!

-- Bonsoir, bonsoir, madame; et rappelez-vous qu'il ne faut pas plaisanter avec la loi. Et nous continuâmes notre chemin.

Le voilà donc parti, cet agent de trouble et de malheur; et en lui adressant un dernier coup d'oeil comme il s'en allait:

-- N'est-il pas cruel, dit miss Vernon, pour des personnes honnêtes et bien nées, de se voir exposées à l'impertinence officielle d'un méchant flagorneur? Et pourquoi? parce que notre croyance est celle que tout le monde professait il n'y a pas beaucoup plus de cent ans... Car assurément notre religion a du moins l'avantage de l'ancienneté.

-- J'étais violemment tenté de lui casser la tête, répondis-je.

-- Vous auriez agi en franc étourdi; et cependant si mon poing avait été un peu plus lourd, je crois que je lui en aurais fait sentir la pesanteur. Ah! il y a trois choses pour lesquelles je suis à plaindre.

-- Et quelles sont ces trois choses, miss Vernon?

-- Me promettez-vous toute votre compassion, si je vous le dis?

-- En pouvez-vous douter? m'écriai-je en rapprochant mon cheval du sien, et éprouvant un intérêt que je ne cherchai pas à déguiser.

-- Eh bien, voici mes trois sujets de plainte; car, après tout, il est doux d'inspirer la compassion. D'abord je suis fille et ne suis pas garçon, et l'on me croirait folle si je faisais la moitié des choses qui me passent par la tête; tandis qu'avec votre heureuse prérogative de faire tout ce que vous voulez, je pourrais me livrer à tous mes caprices et exciter encore des transports d'admiration.

-- Voilà un point sur lequel je ne saurais vous plaindre autant que vous le désirez; car le malheur est si général qu'il vous est commun avec la moitié du genre humain, et l'autre moitié...

-- Est si bien partagée qu'elle est jalouse de ses prérogatives, interrompit miss Vernon; j'oubliais que vous êtes partie intéressée. Chut! ajouta-t-elle, voyant que j'allais parler. Je me doute que ce doux sourire est la préface d'un joli compliment que vous préparez sur les avantages que retirent les amis et les parents de Diana Vernon de ce qu'elle est née une de leurs ilotes; mais épargnez-vous la peine de le prononcer, mon cher cousin, et voyons si nous nous entendrons mieux sur le second point de la plainte que je porte contre la fortune. Comme dirait ce vilain procureur que nous quittons, je suis d'une secte opprimée et d'une religion proscrite, et loin que ma dévotion me fasse honneur, parce que j'adore Dieu comme l'adoraient mes ancêtres, mon cher ami le juge Inglewood peut m'envoyer à la maison de correction et me dire ce que le vieux Pembroke dit à l'abbesse de Wilton lorsqu'il s'empara de son couvent: -- Allez filer, vieille commère, allez filer.

-- Ce n'est pas un mal sans remède, dis-je gravement. Consultez quelques-uns de nos ministres les plus éclairés, ou plutôt consultez votre jugement, miss Vernon, et vous verrez que les points sur lesquels notre religion diffère de celle dans laquelle vous avez été élevée...

-- Chut! dit miss Vernon en mettant un doigt sur sa bouche, chut! pas un mot de cela. Abandonner la foi de mes pères!... Me conseilleriez-vous, si j'étais homme, d'abandonner leurs bannières, lorsque le sort des combats se déclarerait contre eux, pour aller, comme un lâche, me joindre à l'ennemi triomphant?

-- J'honore votre fermeté, miss Vernon, et quant aux inconvénients auxquels elle vous expose, tout ce que je puis vous dire, c'est que les blessures que nous recevons pour ne pas commettre une lâcheté portent leur baume avec elles.

-- Allons, je vois que je n'ai pas beaucoup de pitié à attendre de vous, insensible que vous êtes. Le caprice d'un magistrat peut m'envoyer au premier jour battre le chanvre et filer le lin, et vous voyez cela avec la plus belle indifférence!... Je me plains d'être condamnée à porter une coiffe et des dentelles au lieu d'un chapeau et d'une cocarde, et vous riez au lieu de prendre part à mes peines. En vérité, il est fort inutile que je vous apprenne la troisième cause de mes regrets.

-- Non, ma chère miss Vernon; ne me retirez pas votre confiance, et je vous promets que le triple tribut de sympathie dont je vous suis redevable sera payable fidèlement et en totalité au récit de votre troisième grief, pourvu que ce ne soit pas un malheur qui vous soit commun avec toutes les femmes, ni même avec tous les catholiques d'Angleterre, qui sont encore plus nombreux que, par zèle pour l'Église et l'État, nous ne serions tentés de le désirer, nous autres protestants.

-- C'est un malheur, dit miss Vernon d'une voix altérée, et avec un sérieux que je ne lui avais pas encore vu; c'est un malheur qui mérite bien la compassion. Je suis, comme vous l'avez déjà pu observer, naturellement franche et sans réserve; une bonne fille, sans prétention, sans défiance, qui voudrais n'avoir de secret pour personne et causer librement avec ses amis; cependant telle est la singulière position dans laquelle il a plu au destin de me placer que j'ose à peine dire un mot, dans la crainte des conséquences qu'il peut avoir, non pas pour moi, mais pour d'autres.

-- C'est en effet un malheur auquel je prends bien sincèrement part, miss Vernon, mais que je n'aurais jamais soupçonné.

-- Oh! M. Osbaldistone, si vous saviez, si quelqu'un savait combien il est quelquefois difficile de cacher sous un front riant un coeur au désespoir, vous auriez pitié de moi... Je fais mal peut-être de vous parler avec autant de franchise sur ma situation... Mais vous avez de l'esprit, de la pénétration. Vous ne manquerez pas de me faire mille questions sur les événements qui sont arrivés aujourd'hui, sur la part que Rashleigh a eue à votre délivrance, sur mille autres points qui fixeront nécessairement votre attention. Moi, je n'aurais pas le courage de vous répondre avec la finesse et la fausseté nécessaires; vous verriez aisément que je vous trompe; vous me croiriez fausse et dissimulée, et je perdrais votre estime et la mienne. Il vaut mieux vous dire d'avance: Ne me faites pas de questions, il n'est pas en mon pouvoir d'y répondre.

Miss Vernon prononça ces mots d'un ton pénétré qui ne pouvait manquer de faire sur moi l'impression la plus vive. Je l'assurai qu'elle n'avait à craindre ni que je l'accablasse de questions impertinentes ni que je prisse en mauvaise part son refus de répondre à celles qui pourraient me paraître raisonnables, ou du moins naturelles.

-- J'étais trop redevable, ajoutai-je, à l'intérêt qu'elle avait pris à mes affaires pour abuser de l'occasion que sa bonté m'avait offerte de pénétrer les siennes. J'espérais seulement que, si mes services pouvaient lui être utiles, elle n'hésiterait pas à les employer.

-- Je vous remercie, reprit-elle, et je vous crois sincère. Votre voix n'a pas le son du carillon monotone appelé compliment; c'est celle d'une personne qui sait à quoi elle s'engage. Si..., mais c'est impossible. Cependant, si l'occasion s'en présente, je vous demanderai si vous vous rappelez cette promesse. Quand même vous l'auriez oubliée, je ne vous en serais pas moins obligée; car il suffit que vous soyez sincère à présent. Il peut arriver bien des circonstances qui changent vos sentiments avant que je vous prie, si c'est une prière que je dois vous faire, de secourir Diana comme si vous étiez son frère.

-- Fussé-je son frère, m'écriai-je, je n'aurais pas plus d'empressement à la servir! Et à présent je ne dois sans doute pas demander si c'est volontairement et par amitié que Rashleigh a travaillé à ma justification.

-- Non, pas à moi, mais vous pouvez le demander à lui-même; soyez sûr qu'il vous répondra _oui, _car toutes les fois qu'il peut se faire un mérite d'une bonne action, il ne manque jamais de se l'approprier.

-- Et je ne dois pas demander non plus si ce Campbell n'est pas lui-même la personne qui a enlevé à M. Morris son portemanteau, ou si la lettre que mon ami M. Jobson a reçue pendant que nous étions chez M. Inglewood n'était pas une ruse pour l'entraîner loin du lieu de l'action et l'empêcher de mettre obstacle à ma délivrance? Et je ne dois pas demander...

-- Vous ne devez rien me demander à moi, dit miss Vernon; ainsi il est inutile de chercher à poser les limites que votre curiosité ne doit pas franchir. Vous devez penser de moi tout aussi favorablement que si j'avais répondu à toutes ces questions et à vingt autres encore avec ce ton libre et dégagé qu'il est facile à Rashleigh de prendre, mais que, pour moi, il m'est impossible de contrefaire. Écoutez: toutes les fois que je porterai la main au menton, de cette manière, ce sera signe que je ne pourrai point m'expliquer sur le sujet qui occupait alors votre attention. Il faut que j'établisse des signaux de correspondance avec vous; car vous allez être mon confident et mon conseiller, à la seule exception que vous ne saurez rien de mes affaires.

-- Rien de plus raisonnable, repris-je en riant; et vous pouvez compter que la sagacité de mes conseils répondra à l'étendue de votre confiance.

Telle fut à peu près la conversation qui nous occupa pendant la route, et nous arrivâmes à Osbaldistone-Hall au moment où la famille était déjà livrée à ses orgies.

-- Qu'on nous serve à dîner dans la bibliothèque, dit miss Vernon à un domestique. Il faut bien que j'aie pitié de vous, ajouta-t- elle en se tournant vers moi, et que je pourvoie à ce que vous ne mouriez pas de faim dans cette maison brutalement hospitalière; autrement je ne sais pas trop si je devrais vous montrer ma retraite. Cette bibliothèque est mon antre favori. C'est le seul coin dans la maison où je sois à l'abri des orangs-outangs, mes cousins. Ils n'y mettent jamais les pieds, dans la crainte, je crois, que les in-folio ne viennent à tomber et ne leur fracassent le crâne; car c'est la seule impression qu'ils puissent faire sur leur cervelle. Suivez-moi.

Je la suivis par un long détour de corridors et de passages, de galeries et d'escaliers, et je finis par entrer avec elle dans la bibliothèque.

Chapitre X.

Dans ce vaste édifice, il est un lieu secret Où jamais ne pénètre un témoin indiscret. C'est là qu'elle pouvait charmer sa solitude Et nourrir son esprit des doux fruits de l'étude.

_Anonyme._

La bibliothèque d'Osbaldistone-Hall était un appartement obscur, où d'antiques tablettes de bois de chêne pliaient sous le poids des lourds in-folio, si chers au dix-septième siècle, et desquels, s'il est permis de le dire, nous avons distillé la matière de nos in-quarto et de nos in-octavo, qui, passés encore une fois par l'alambic, pourront, si nos enfants sont encore plus frivoles que nous, être réduits en in-douze et en brochures. La collection se composait principalement d'auteurs classiques, de livres d'histoire et surtout de théologie. Elle était dans un grand désordre. Les prêtres qui avaient rempli successivement les fonctions de chapelain au château avaient été, pendant nombre d'années, les seules personnes qui fussent entrées dans la bibliothèque, jusqu'à ce que l'amour de Rashleigh pour la lecture l'eût porté à troubler les vénérables insectes qui avaient tendu leurs tapisseries sur le devant des tablettes. Comme il se destinait à l'état ecclésiastique, sa conduite paraissait moins absurde à son père que si c'eût été tout autre de ses enfants qui eût montré un penchant aussi étrange; et sir Hildebrand consentit à ce qu'on fit quelques réparations à cet appartement, afin du moins qu'il fût possible de l'habiter. Cependant il y régnait encore un air de désordre et de vétusté, et les trésors de la science étaient enfouis dans une poussière épaisse qui les dérobait aux regards. La tapisserie en lambeaux, les tablettes et les livres vermoulus, le mauvais état des chaises, des pupitres et des tables ébranlés sur leur point d'appui, l'âtre du foyer rongé de rouille et rarement animé par le feu des charbons ou la flamme d'un fagot, tout indiquait le mépris des seigneurs du château pour la science et pour les volumes qui renferment ses trésors.

-- Cet endroit vous semble un peu triste, dit miss Vernon en me voyant promener un regard de surprise dans l'appartement; mais pour moi c'est un petit paradis, car j'y suis tranquille, et je ne crains pas que personne vienne m'y déranger. Rashleigh en était le propriétaire avec moi lorsque nous étions amis.

-- Et ne l'êtes-vous plus? fut ma question naturelle. Son doigt se porta aussitôt sur la charmante fossette de son menton, pour me faire sentir l'indiscrétion de ma demande.

-- Nous sommes encore _alliés, _me répondit-elle; nous restons enchaînés, comme toutes puissances confédérées, par des circonstances d'intérêt mutuel. Mais je crains que, suivant l'usage, le traité d'alliance n'ait survécu aux dispositions amicales qui l'avaient fait naître. Quoi qu'il en soit, nous sommes moins souvent ensemble; et, quand il entre par cette porte, je m'enfuis par celle-ci: aussi, voyant que deux personnes dans cette chambre, quelque grande qu'elle paraisse, étaient trop de moitié, il a eu la générosité de se démettre de ses droits en ma faveur, et je m'efforce de continuer à présent toute seule les études dans lesquelles il me dirigeait autrefois.

-- Et puis-je vous demander quelles sont ces études?

-- Oh! vous le pouvez en toute sûreté. Vous n'avez pas à craindre de me voir lever mon petit doigt pour cette question. L'histoire et la littérature m'occupent principalement; mais j'étudie aussi la poésie et les auteurs classiques.

-- Les auteurs classiques? Et les lisez-vous dans l'original?

-- Tant bien que mal; Rashleigh, qui n'est pas sans instruction, m'a donné quelque teinture des langues anciennes et de celles qui sont à présent répandues en Europe. Je vous assure que mon éducation n'a pas été entièrement négligée, quoique je ne sache ni bâtir une collerette, ni broder, ni faire un pouding, ni enfin, comme la femme du vicaire se fait un plaisir de le dire de moi, avec autant d'élégance, de bonne grâce et de politesse que de vérité, quoique je ne sache rien faire d'utile dans ce bas monde.

-- Et le cours d'études est-il de votre choix, miss Vernon, ou de celui de Rashleigh?

-- Hum! dit-elle, comme si elle hésitait de répondre à ma question. Après tout, ce n'est pas la peine de lever le doigt pour si peu de chose. Ainsi donc, je vous dirai que, un peu par goût, un peu par son avis, tout en apprenant à monter un cheval, et même à le seller au besoin, à franchir une barrière, à tirer un coup de fusil sans sourciller, enfin à acquérir tous les talents que possèdent mes brutes de cousins, j'aimais, après ces pénibles exercices, à lire les auteurs anciens avec Rashleigh, et à m'approcher de l'arbre de la science, dont vous autres savants vous voudriez cueillir seuls les fruits, pour vous venger, je crois, de la part que notre mère commune a prise dans la grande transgression originelle.

-- Et Rashleigh a pris plaisir à cultiver votre goût pour l'étude?

-- Oui, je suis devenue son écolière; mais, comme il ne pouvait m'apprendre que ce qu'il savait lui-même, il s'ensuit que je ne suis pas initiée dans la science de blanchir les dentelles ou d'ourler les mouchoirs.

-- Je suppose que l'envie d'avoir une semblable écolière dut être une puissante considération pour le maître.

-- Oh! si vous vous mettez à vouloir pénétrer les motifs de Rashleigh, mon doigt se lèvera, je vous en préviens. Ce n'est que sur ce qui me concerne que je puis vous répondre avec franchise. Au résumé, Rashleigh m'a cédé la jouissance exclusive de la bibliothèque, et il n'y entre jamais sans en avoir demandé et obtenu la permission: aussi ai-je pris la liberté de déposer dans cette salle quelques-uns des objets qui m'appartiennent, et que vous pouvez voir en regardant autour de vous.

-- Je vous demande pardon, miss Vernon, mais j'ai beau regarder, je ne vois rien dont il soit probable que vous soyez la maîtresse.

-- C'est sans doute parce que vous ne voyez pas de bergers et de bergères bien encadrés, un perroquet empaillé, ou une cage pleine d'oiseaux de Canarie, ou une boîte à ouvrage montée en or, ou une jolie toilette avec un nécessaire, une épinette, ou un luth à trois cordes, ou un petit épagneul; je ne possède aucun de ces trésors, ajouta-t-elle en reprenant haleine après une si longue énumération; mais voilà l'épée de mon ancêtre, sir Richard Vernon, tué à Shrewsbury et cruellement calomnié par un nommé Shakespeare, qui n'était pas sans esprit, et qui, partisan du duc de Lancastre et de ses adhérents, a dénaturé l'histoire en leur faveur. Près de cette redoutable épée est suspendue la cotte d'armes d'un autre Vernon, écuyer du Prince Noir, dont le sort a été bien différent de celui de sir Richard, puisque le poète qui prit la peine de le chanter fit plutôt preuve de bonne volonté que de talents:

_Voyez dans la mêlée un autre paladin_ _Couvert de son écu tel qu'un foudre de guerre,_ _Et ne s'amusant pas à songer au butin!_ _Dans les rangs ennemis sa vaillante colère_

_Va porter la terreur. Honneur à son beau nom!_ _Honneur à sa vaillance! il s'appelle Vernon._

Voici une martingale que j'ai inventée moi-même. C'est un perfectionnement sur celle du duc de Newcastle. -- Voici le chaperon et les grelots de mon faucon Cheviot, qui se jeta lui- même sur le bec d'un héron à Horsely-Moss. -- Pauvre Cheviot, il n'y a pas un faucon sur le perchoir qui ne soit un milan mal dressé, comparé à lui; -- et voici mon fusil de chasse avec une platine et un chien de nouvelle invention; enfin voilà d'autres choses précieuses. Mais voilà qui parle de soi-même.

Et en parlant ainsi elle me fit remarquer un portrait en pied, peint par Van Dyck, sur lequel était écrit en lettres gothiques: _Vernon semper viret._

Je la regardais d'un air qui demandait une explication.

-- Ne connaissez-vous donc pas, dit-elle avec quelque surprise, notre devise, la devise des Vernon, où

Comme l'hypocrisie aux discours imposants, Nous savons réunir dans un seul mot deux sens?[33]

Et ne connaissez-vous pas nos armoiries, les flûtes? ajouta-t-elle en me montrant les emblèmes sculptés sur l'écusson de chêne autour duquel était gravée la légende.

-- Des flûtes! je les aurais prises pour des sifflets d'un sou; mais ne me sachez pas mauvais gré de mon ignorance, ajoutai-je en la voyant rougir; il ne me siérait pas de déprécier vos armes, car je ne connais pas même les miennes.

-- Vous! un Osbaldistone!... et l'avouer! s'écria-t-elle. Eh bien, Percy, Thorncliff, John, Dick, Wilfred lui-même, pourront être vos maîtres: l'ignorance elle-même en sait plus que vous.

-- Je l'avoue à ma honte, ma chère miss Vernon: les hiéroglyphes du blason sont des mystères tout aussi inintelligibles pour moi que ceux des pyramides d'Égypte.

-- Comment! est-il possible? Mon oncle, mon oncle lui-même, qui a toute espèce de livre en horreur, se fait lire quelquefois Gwillim pendant les longues nuits d'hiver... Ne pas connaître les figures du blason! à quoi pensait donc votre père?

-- Aux figures[34] d'arithmétique, dont la plus simple lui paraît beaucoup plus importante que tout le blason de la chevalerie; mais, si j'ai été assez maladroit pour ne pas reconnaître les armoiries, j'ai du moins assez de goût pour admirer ce beau portrait dans lequel je crois découvrir une ressemblance de famille avec vous. Quelle aisance, quelle dignité dans cette attitude! -- quelle richesse de couleur! -- quelle heureuse distribution d'ombres et de lumière!

-- Est-ce réellement un beau tableau? ajouta-t-elle.

-- J'ai vu plusieurs ouvrages de ce fameux artiste, répondis-je, et aucun qui me plût davantage.