Chapter 10
-- Son neveu, ses nièces, ses fils, ses filles, s'il en avait, et toute la génération, reprit Diana; ainsi ne vous fiez pas à lui, et même une seule minute; mais poussez votre cheval à toute bride, et fuyez avant qu'on exécute la prise de corps.
-- Oui, je vais partir, mais c'est pour aller droit à la maison de ce squire Inglewood. Où demeure-t-il?
-- À environ trois milles d'ici; là-bas, derrière ces plantations; vous pouvez voir la tourelle du château.
-- J'y serai dans quelques minutes, dis-je en mettant mon cheval au galop.
-- J'irai avec vous pour vous montrer le chemin, dit miss Vernon en me suivant.
-- Y pensez-vous, miss Vernon? il n'est pas... excusez la franchise d'un ami, il n'est pas convenable que vous m'accompagniez dans une pareille circonstance.
-- Je vous comprends, dit miss Vernon en rougissant un peu, c'est parler clairement; et après un moment de réflexion, elle ajouta: - - Et je crois qu'en effet votre objection prouve de l'amitié.
-- Ah! miss Vernon, pouvez-vous me croire insensible à l'intérêt que vous me témoignez? répondis-je avec chaleur. Votre offre obligeante me pénètre de reconnaissance; mais je ne dois pas vous laisser écouter la voix de votre générosité. C'est une occasion trop publique. C'est presque la même chose que de se présenter devant une cour de justice.
-- Et quand ce serait une cour de justice, croyez-vous que je ne m'y présenterais pas pour protéger un ami? Vous n'avez personne pour vous défendre. Vous êtes étranger; et dans ce pays, sur les frontières du royaume, les juges rendent quelquefois de singulières décisions. Mon oncle n'a pas le moindre désir de se mêler de cette affaire. Rashleigh est absent, et quand même il serait ici, on ne peut pas savoir quel parti il prendrait; les autres sont trop stupides pour vous être d'aucun secours, quand ils en auraient la volonté. Bref, je suis la seule personne qui puisse vous servir, et, toute réflexion faite, j'irai avec vous. Je ne suis pas une belle dame, pour avoir peur des termes barbares de la chicane et des perruques à trois marteaux.
-- Mais, ma chère miss Vernon...
-- Mais, mon cher M. Francis, restez tranquille et laissez-moi faire; car, lorsque je prends le mors aux dents, il n'y a plus de frein qui puisse m'arrêter.
Flatté de l'intérêt qu'une aussi charmante personne semblait prendre à mon sort, mais sentant quel ridicule ce serait jeter sur nous deux que d'amener avec moi une fille de dix-huit ans pour me servir d'avocat, et ne voulant pas l'exposer aux traits mordants de la médisance, je m'efforçai de combattre encore sa résolution. Elle me répondit d'un ton décidé que mes efforts étaient absolument inutiles; qu'elle était une Vernon, c'est-à-dire d'une famille qui, pour rien au monde, ne voudrait abandonner un ami malheureux, et que tous mes beaux discours à ce sujet pouvaient être fort bons pour des _miss _bien jolies, bien prudentes, bien réservées, telles qu'il en fourmillait à Londres, mais qu'ils ne s'adressaient pas à une obstinée provinciale, accoutumée à faire toutes ses volontés et à n'écouter jamais que sa tête.
Tout en parlant, nous approchions toujours du lieu d'Inglewood- Place, et miss Vernon, pour m'empêcher de continuer mes remontrances, se mit à me faire le portrait du magistrat et de son clerc. Inglewood était, suivant sa description, un jacobite blanchi, c'est-à-dire un homme qui, après avoir longtemps refusé de prêter le serment à la nouvelle dynastie, comme la plupart des autres gentilshommes du comté, avait fini par s'y soumettre pour obtenir la permission d'exercer les fonctions de juge de paix.
-- Il l'a fait, me dit-elle, à la prière de tous les squires des environs, qui voyaient à regret le palladium de leurs plaisirs, les lois sur la chasse, près de tomber en désuétude, faute d'un magistrat pour les faire exécuter, le tribunal de justice le plus voisin étant celui du maire de Newcastle, qui, aimant beaucoup mieux manger le gibier sur sa table que de le poursuivre dans les bois, protégeait le braconnier au détriment du chasseur. Voyant donc qu'il était urgent que l'un d'eux sacrifiât ses scrupules au bien général, les gentilshommes du comté de Northumberland jetèrent les yeux sur Inglewood, qui, d'un caractère naturellement apathique et indolent, paraissait devoir se prêter sans beaucoup de répugnance à tous les _credo _politiques. Après avoir trouvé Inglewood pour porter le nom de juge, il fallut chercher quelqu'un pour en remplir les fonctions: c'était bien le corps du tribunal, mais il fallait lui trouver une âme à présent pour diriger et animer ses mouvements. Un malin procureur de Newcastle, nommé Jobson, parut fort en état de conduire la machine. Ce Jobson, qui, pour varier mes métaphores, trouve que c'est un fort bon métier que de vendre la justice à l'enseigne du squire Inglewood, et dont les émoluments dépendent de la quantité d'affaires qui passent par ses mains, soutire tant qu'il peut l'argent des pauvres plaideurs, et met tant de zèle à faire venir pour les moindres causes les parties devant le tribunal que l'honnête juge ne sait où donner de la tête. Enfin il n'y a pas une marchande de pommes, à dix milles à la ronde, qui puisse régler son compte avec la fruitière sans une audience, que le juge lui accorde à contrecoeur, mais que son malin clerc, M. Joseph Jobson, sait le forcer de donner. La scène la plus risible, c'est lorsque les affaires qu'ils ont à juger, telle que la vôtre par exemple, ont quelque rapport à la politique. M. Joseph Jobson (et sans doute il a des raisons pour cela) est un zélé défenseur de la religion protestante et un chaud partisan de la nouvelle dynastie. D'un autre côté, le juge, qui conserve une espèce d'attachement d'instinct pour les opinions qu'il professait avant le jour où il se relâcha quelque peu de ses principes, dans la vue patriotique de faire exécuter la loi contre les destructeurs sans patente des lièvres et des perdrix, se trouve assez embarrassé quand le zèle de son clerc l'entraîne dans des procédures judiciaires qui lui rappellent son ancienne croyance; et, au lieu de seconder les efforts de Jobson, il ne manque jamais de lui opposer l'inactivité et l'indolence. Ce n'est pas qu'il manque entièrement d'énergie: au contraire, pour quelqu'un dont le principal plaisir est de boire et de manger, il est assez gai et assez alerte; mais c'est ce qui rend sa nonchalance factice encore plus comique. Dans ces sortes d'occasions, Jobson, comme un vieux cheval poussif qui se voit condamné à traîner une lourde charrette, s'essouffle et se démène pour mettre le juge en mouvement, tandis que le poids de la voiture résiste aux efforts réitérés de l'impuissant quadrupède qui ne peut réussir à l'ébranler: mais ce qui désespère le pauvre bidet, c'est que cette même machine qu'il trouve si difficile à mettre en mouvement roule quelquefois toute seule, malgré les ruades du limonier, lorsqu'il s'agit de rendre service à quelques- uns des _anciens _amis de squire Inglewood. M. Jobson s'emporte beaucoup alors, et répète partout qu'il dénoncerait le juge au conseil d'état près le département de l'intérieur sans l'amitié particulière qu'il porte à M. Inglewood et à sa famille.
Comme miss Vernon terminait cette singulière description, nous nous trouvâmes devant Inglewood-Place, vieil et gothique édifice dont l'extérieur avait quelque chose d'imposant.
Chapitre VIII.
Ma foi, monsieur, dit l'avocat, Je trouve que votre cuisine Exhale un parfum délicat; Et, quand vers elle on s'achemine, On se croirait chez un seigneur.
BUTLER.
Nous trouvâmes dans la cour un domestique à la livrée de sir Hildebrand qui tint nos chevaux, et nous entrâmes dans la maison. Je fus très étonné, et ma belle compagne parut l'être encore davantage, de rencontrer sous le péristyle Rashleigh Osbaldistone, qui de son côté semblait ne pas éprouver moins de surprise de nous voir.
-- Rashleigh, dit miss Vernon sans lui donner le temps de faire aucune question, vous avez entendu parler de l'affaire de M. Francis Osbaldistone, et vous venez sans doute d'en entretenir le juge de paix.
-- Oui, dit Rashleigh avec son flegme ordinaire, c'est ce qui m'avait fait venir. Je me suis efforcé, ajouta-t-il en me saluant, de rendre à mon cousin tous les services qui dépendaient de moi; mais je suis fâché de le rencontrer ici.
-- En qualité de parent et d'ami, M. Osbaldistone, vous devriez être plutôt charmé de m'y voir lorsque l'atteinte qu'on veut porter à ma réputation exige ma présence en ces lieux.
-- Il est vrai; mais d'après ce que disait mon père, j'aurais cru qu'en vous retirant momentanément en Écosse jusqu'à ce que l'affaire fût assoupie...
Je répondis avec chaleur que je n'avais pas de ménagement à garder, et que, loin de vouloir assoupir cette affaire, je venais pour dévoiler une insigne calomnie, et que j'étais résolu d'en approfondir la cause.
-- M. Francis est innocent, Rashleigh; il brûle de se disculper, je viens le défendre.
-- Vous, ma jolie cousine? Il me semble que je pourrais être plutôt l'avocat de M. Francis, avocat sinon aussi éloquent, du moins aussi zélé et peut-être plus convenable.
-- Oui, mais deux têtes valent mieux qu'une, comme vous savez.
-- Surtout une tête telle que la vôtre, ma charmante Diana, répondit Rashleigh en s'avançant et en lui prenant la main avec une tendre familiarité qui me le fit paraître encore mille fois plus hideux que la nature ne l'avait fait. Miss Vernon le tira à l'écart, et ils s'entretinrent à demi-voix: elle paraissait lui faire une demande à laquelle il ne voulait ou ne pouvait point accéder. Je n'ai jamais vu de contraste aussi frappant entre l'expression de deux figures. La colère se peignit bientôt dans tous les traits de miss Vernon: ses yeux s'animèrent, le rouge lui monta au visage; elle raidit ses bras, et frappant du pied, elle semblait écouter avec autant de mépris que d'indignation les excuses qu'à l'air de déférence de Rashleigh, à son sourire respectueux et composé, je jugeai qu'il lui faisait. À la fin elle s'éloigna de lui en disant d'un ton d'autorité:
-- Je le veux absolument.
-- Cela m'est impossible, entièrement impossible. Le croiriez- vous, M. Osbaldistone? dit-il en s'adressant à moi.
-- Êtes-vous fou? s'écria-t-elle en l'interrompant.
-- Le croiriez-vous? répéta Rashleigh sans l'écouter; miss Vernon prétend non seulement que je connais votre innocence, dont en effet personne ne peut être plus convaincu que je ne le suis, mais que je dois même connaître les véritables auteurs du vol fait à ce Morris. Est-ce raisonnable, M. Osbaldistone?
-- Ce n'est pas à M. Osbaldistone qu'il faut en appeler, Rashleigh, dit miss Vernon; il ne connaît pas comme moi toute l'étendue des renseignements qu'il vous est facile d'obtenir.
-- En vérité vous me faites plus d'honneur que je ne mérite.
-- De la justice, Rashleigh; de la justice, c'est tout ce que je demande.
-- Vous agissez en tyran, Diana, répondit-il avec une sorte de soupir, en tyran capricieux, et vous gouvernez vos sujets avec une verge de fer. Il faudra bien faire ce que vous désirez. Mais vous ne devez pas être ici; vous savez que vous ne le devez pas. Il faut que vous retourniez avec moi.
Alors, quittant Diana, qui semblait indécise, et se tournant de mon côté, il me dit du ton le plus affectueux: -- Ne doutez pas de l'intérêt que je prends à tout ce qui vous concerne, M. Osbaldistone. Si je vous quitte dans ce moment, c'est pour aller agir efficacement pour vous. Mais il faut que vous employiez votre influence sur ma cousine pour l'engager à retourner au château; sa présence ne peut vous être utile, et nuirait sans doute à sa réputation.
-- J'en suis convaincu comme vous, monsieur, répondis-je; j'ai prié plusieurs fois miss Vernon de retourner sur ses pas, mais c'est inutilement que je l'en ai pressée.
-- J'ai fait mes réflexions, dit miss Vernon après un moment de silence, et je ne m'en irai pas que je ne vous aie vu hors des griffes des Philistins. Rashleigh a ses raisons pour parler de la sorte; mais nous nous connaissons bien tous les deux. Rashleigh, je ne m'en irai pas... Je sais, ajouta-t-elle d'un ton plus doux, qu'en restant ici ce sera un motif de plus pour vous de faire diligence.
-- Restez donc, fille obstinée, dit Rashleigh; vous ne connaissez que trop bien votre pouvoir sur moi. Il sortit à ces mots, monta à cheval et partit au même instant.
-- Grâce au ciel! le voilà parti, dit Diana. À présent, allons chercher le juge de paix.
-- Ne ferions-nous pas mieux d'appeler un domestique?
-- Non, non, je connais le chemin. Il faut tomber sur lui à l'improviste. Suivez-moi.
Elle me prit la main, monta quelques marches, traversa un petit passage et entra dans une espèce d'antichambre tapissée de vieilles mappemondes, de plans d'architecture et d'arbres généalogiques. Une grande porte battante conduisait de cette salle dans la salle à manger de M. Inglewood, d'où nous entendîmes ce refrain d'une vieille chanson, entonné par une voix dont le timbre convenait parfaitement aux chansons de table:
_Mais qui dit non à gentille fillette,_ _Doit voir son vin se changer en poison._
_-- _Grand Dieu! dit miss Vernon, est-ce que le cher juge a déjà dîné. Je ne croyais pas qu'il fût si tard.
Il avait en effet dîné. Son appétit s'était éveillé ce jour-là plus tôt qu'à l'ordinaire, et il avait avancé son dîner d'une heure, de sorte qu'il s'était mis à table à midi, l'usage étant alors de dîner à une heure en Angleterre. -- Nous sommes en retard, dit Diana, mais restez ici; je connais la maison, et je vais appeler un domestique; votre brusque apparition pourrait déplaire à présent au vieux Inglewood, qui n'aime pas qu'on le dérange quand il cause avec sa bouteille; et elle s'échappa à ces mots, me laissant incertain si je devais avancer ou me retirer. Il m'était impossible de ne pas entendre une partie de ce qui se disait dans l'appartement voisin, et entre autres, diverses excuses pour ne pas chanter, prononcées par une voix qui ne m'était pas entièrement inconnue. -- Ne pas chanter, monsieur? Par Notre-Dame! vous chanterez. Comment! vous avez avalé de l'eau-de- vie plein ma noix de coco montée en argent, et vous me dites que vous ne pouvez pas chanter!... Monsieur, l'eau-de-vie ferait parler et chanter même un chat. Ainsi vite une chanson, ou videz ma maison à l'instant même... Croyez-vous que vous viendrez m'ennuyer de vos chiennes de déclarations, et me dire ensuite que vous ne pouvez pas chanter?
-- La décision est parfaitement juste, dit une autre voix qu'à son ton flûté et méthodique je présumai être celle du clerc, et la partie doit s'y conformer. La loi a prononcé _canet[29]_, il chantera.
-- Qu'il l'exécute donc, dit le juge, ou, par saint Christophe, je lui fais avaler plein ma noix de coco d'eau salée, conformément aux statuts établis ou à établir à cet égard.
La crainte de l'eau salée fit ce que les prières n'auraient pu faire; et mon ancien compagnon de voyage, car je ne pouvais plus douter que ce ne fût lui, d'une voix assez semblable à celle d'un criminel qui chante son dernier psaume, entonna cette lamentable complainte:
_Écoutez, gens de bien,_ _Ma malheureuse histoire;_ _Il s'agit d'un vaurien:_ _Mais voudrez-vous le croire?_
_Armé d'un pistolet,_ _Ce gibier de potence,_ _Sur la route arrêtait_ _Piéton et diligence._
_C'était à bout portant_ _Que sans cérémonie_ _Il allait demandant_ _Ou la bourse ou la vie._
Je doute que le pauvre diable dont la mésaventure est célébrée dans ce chant pathétique ait été plus effrayé à la vue de l'audacieux voleur que le chanteur le fut à la mienne; car, fatigué d'attendre qu'un domestique vînt m'annoncer, et ne voulant pas, s'il survenait quelqu'un, avoir l'air d'écouter aux portes, j'entrai dans la salle au moment où mon ami M. Morris, puisque c'est ainsi qu'on avait dit qu'il se nommait, commençait le quatrième couplet de sa triste ballade. La note sonore qu'il allait attaquer se changea en un sourd murmure de consternation lorsqu'il se vit aussi près d'un homme dont le caractère ne lui semblait guère moins suspect que celui du héros de son cantique; et à le voir les yeux fixes, les joues tirées et la bouche béante, on eût dit que je tenais à la main la tête de la Gorgone.
Le juge, dont les yeux s'étaient fermés par l'influence somnifère de la chanson, se réveilla en sursaut lorsqu'elle cessa tout à coup, et sauta sur sa chaise d'étonnement en voyant que la compagnie s'était augmentée d'une personne pendant son recueillement momentané. Le clerc, que je reconnus à sa tournure, n'était pas moins agité; car, assis en face de M. Morris, le tremblement convulsif de ce pauvre homme avait passé dans tous ses membres, quoiqu'il n'en connût pas la cause.
Voyant qu'aucun d'eux n'avait la force de parler, je rompis le silence:
-- Je m'appelle Francis Osbaldistone, M. Inglewood: j'apprends qu'un niais est venu porter plainte devant vous contre moi et ose m'accuser d'avoir pris part à un vol qui lui a été fait.
-- Monsieur, dit le juge un peu plus sèchement, ce sont des affaires dont je ne parle pas à dîner. Il y a temps pour tout, et il faut bien qu'un juge de paix dîne tout comme un autre.
Soit dit en passant, la rotondité de M. Inglewood semblait prouver que l'amour du bien public ne lui avait pas souvent fait négliger ce soin.
-- Veuillez, monsieur, excuser mon importunité; mais comme ma réputation est compromise et que le dîner paraît être terminé...
-- Il n'est pas terminé, monsieur, reprit le magistrat; la digestion est aussi nécessaire à l'homme que la nourriture; et je vous proteste qu'il est impossible que mon dîner me profite si l'on ne m'accorde pas deux heures de tranquillité parfaite pour me livrer à une gaieté innocente et faire circuler modérément la bouteille.
-- Votre Honneur m'excusera, dit M. Jobson, qui, pendant que nous parlions, avait tiré sa plume et son écritoire; mais comme ce monsieur paraît un peu pressé, et que c'est un cas de félonie... car le susdit attentat est _contra pacem domini regis..._
_-- _Eh! au diable _domini regis!_ dit le juge impatienté. J'espère que ce n'est pas un crime de lèse-majesté de parler ainsi, mais c'est qu'en vérité il y a de quoi devenir fou de se voir persécuter de la sorte!... Avec vos assignations et vos enquêtes, et vos contraintes et vos prises de corps, vous ne me laissez pas un moment de repos. Je vous déclare, M. Jobson, que vous, et les huissiers, et la justice de paix, je vous enverrai tous au diable un de ces jours.
-- Votre Honneur voudra bien considérer la dignité de la charge qu'elle exerce. Un des juges du _Quorum _et des _Custos Rotulorum_![30] Une charge dont sir Edouard Coke[31] disait avec raison: Toute la chrétienté n'a rien de pareil, pourvu qu'elle soit bien remplie.
-- Allons, dit le juge, flatté de cet éloge sur l'importance de sa charge, et noyant le reste de sa mauvaise humeur dans un verre de vin d'Espagne qu'il vida d'un seul trait, terminons vite cette affaire, et qu'il n'en soit plus question. Approchez, monsieur. Vous, Morris, chevalier de la triste figure, est-ce là la personne que vous accusez d'être complice du vol qui vous a été fait?
-- Moi, monsieur? reprit Morris, qui n'avait pas encore pu parvenir à recueillir ses esprits. -- Je n'accuse point... Je ne dis rien contre monsieur...
-- Alors nous annulons votre plainte, monsieur, voilà tout, et un embarras de moins. Faites passer la bouteille. Servez-vous, M. Osbaldistone.
Jobson entendait trop bien ses intérêts pour souffrir que l'affaire se terminât ainsi: -- Que voulez-vous dire, M. Morris?... Voilà votre propre déclaration... L'encre n'est pas encore sèche, et vous voudriez la rétracter d'une manière aussi scandaleuse?
-- Et sais-je, moi, bégaya mon poltron tout tremblant, combien il y a de brigands cachés dans la maison pour le soutenir? J'ai lu tant de choses là-dessus dans _les Vies des voleurs, _par Johnson. Et, tenez... la por... la porte s'ouvre.
Elle s'ouvrit en effet, et miss Vernon entra:
-- En vérité, magistrat, il règne un bel ordre dans votre maison; pas un domestique à qui parler.
-- Ah! s'écria le juge dans un transport de joie qui prouvait que ni Thémis ni Comus ne lui faisaient oublier ce qu'il devait à la beauté, ah! la charmante miss Vernon, la fleur du Cheviot et des frontières, vient voir comment le vieux garçon conduit son ménage. Soyez la bienvenue, ma chère, comme les fleurs au mois de mai.
-- Il est bien tenu, votre ménage! pas une âme pour vous introduire.
-- Ah! les pendards, ils profitent de ce que je suis en affaire... Mais pourquoi n'êtes-vous pas venue plus tôt? Votre Rashleigh a dîné avec nous, et il s'est enfui comme un poltron; nous n'avions pas encore fini de vider la première bouteille. Mais vous n'avez pas dîné. Je vais vous faire servir quelque chose de bon, de délicat, comme toute votre petite personne, et ce sera bientôt fait.
-- Je ne puis rester, M. Inglewood. Je suis venue avec mon cousin Francis Osbaldistone, que voici, et il faut que je lui montre le chemin pour retourner au château, ou il se perdra infailliblement dans les montagnes.
-- Hum! est-ce que c'est de là que vient le vent, répondit le juge?
_Elle lui montra le chemin,_ _Le chemin,_ _Le joli chemin d'amourette._
Et n'y a-t-il donc pas aussi quelque bonne fortune pour les vieux garçons, ma charmante rose du désert?
-- Pas aujourd'hui; mais si vous voulez être un bon juge et arranger bien vite l'affaire de Frank, j'amènerai mon oncle pour dîner avec vous la semaine prochaine, et nous rirons de bon coeur.
-- Je serai prêt, ma perle de la Tyne. Mais, puisque vous me promettez de revenir, je ne veux pas vous retenir plus longtemps. Je suis entièrement satisfait de l'explication de M. Frank. Il y a eu quelque méprise que nous éclaircirons dans un autre moment.
-- Excusez-moi, monsieur, lui dis-je, mais je ne connais pas encore la nature de l'accusation qu'on m'a intentée.
-- Oui, monsieur, dit le clerc, que l'arrivée de Diana avait jeté dans la consternation, mais qui reprit courage en se voyant soutenu par la personne dont il devait le moins attendre de secours; oui, monsieur, et Dulton dit que quiconque est accusé d'un crime capital ne pourra être acquitté qu'après un jugement en forme, et que préalablement il devra fournir caution ou être mis en prison, payant au clerc du juge de paix les honoraires d'usage pour l'acte de cautionnement ou pour le mandat d'arrêt.
Le juge se voyant aussi vivement pressé, me donna enfin quelques mots d'explication.
Il paraît que les différentes plaisanteries que j'avais imaginées pour exciter les terreurs paniques de Morris avaient fait une vive impression sur son imagination; c'était la base sur laquelle son accusation reposait; c'était ce qui avait fait travailler sa tête, et il avait cru voir dans un simple badinage un complot prémédité. Il paraît aussi que le jour même que je le quittai, il avait été arrêté dans un endroit solitaire par deux hommes masqués, bien montés et armés jusqu'aux dents, qui lui avaient enlevé son cher compagnon de voyage, le portemanteau.
L'un d'eux, à ce qu'il lui sembla, avait beaucoup de mon air et de ma tournure, et pendant qu'ils se consultaient entre eux, il crut entendre l'autre lui donner le nom d'Osbaldistone. La déclaration portait encore qu'ayant pris des informations sur les principes de la famille qui portait ce nom, ledit déclarant avait appris qu'ils étaient des plus équivoques, le ministre presbytérien chez qui il s'était arrêté après sa funeste rencontre lui ayant fait entendre que tous les membres de cette famille n'avaient jamais cessé d'être papistes et jacobites depuis le temps de Guillaume le Conquérant.