Rimes familières

Chapter 2

Chapter 23,247 wordsPublic domain

À nous qui caressons la divine chimère Et dont les hauts pensers se rencontrent aux cieux, Que font en plus, en moins, quelques pas sur la terre?

Loin de l'Antiquité, nous adorons ses dieux, Nous chérissons Virgile et vénérons Homère; Désirant nous revoir nous nous aimerons mieux.

À M. R. DE LA B***

En Espagne, mais loin du Tage Quand je me promène en chantant, Avez-vous retrouvé Carthage Aussi belle qu'en la quittant?

Vous êtes fidèle à l'image D'un passé bien vague pourtant. Vous accuser d'être volage Serait un mensonge éclatant.

Jeune homme, vous êtes un sage! Vous ne suivez pas le mirage D'un prisme mobile et changeant:

Vous marchez droit, avec courage, Guidé par le pas diligent De Minerve au casque d'argent.

CADIX

Blanche, verte et rosée, Ignorante des maux, Cadix, perle irisée Dans le reflet des eaux,

Par la chaleur lassée Préfère aux durs travaux Du corps, de la pensée, Les courses de taureaux.

La baie immense creuse Sa coupe radieuse Pleine d'azur subtil;

Cadix, joie et délice, De l'énorme calice Est l'éclatant pistil.

LE FOUJI-YAMA

La solitude sied à l'âme endolorie Lasse de tout plaisir et veuve du bonheur Qui n'a plus rien à craindre et se sent aguerrie Contre l'âpre destin par l'excès du malheur.

Vous qui souffrez et qui pleurez, n'ayez pas peur D'être seuls; de vos maux il se peut que l'on rie Si vous vous asseyez près du joyeux viveur, Et la foule banale est aux lieux où l'on prie.

Ce mont fut un volcan: le temps l'a dévasté, Il est éteint. Les jours sont passés, où la lave Le long de ses beaux flancs ruisselait comme un gave.

Maintenant revêtu d'immortelle beauté, Seul dans le ciel, géant de neige à l'aspect grave, Il n'est plus que silence et qu'immobilité.

POÉSIES DIVERSES

ADIEU

_À M. Louis Gallet._

Je pars. Le vaisseau superbe Qui m'emportera demain Comme un sanglier dans l'herbe Dort, puissant, calme et hautain. Trouverai-je la tempête? Le cyclone, cet enfer? Qu'importe! c'est une fête De s'évader sur la mer. Je vais dans une île verte Que couronnent les volcans; Cette île n'est pas déserte: On y vit plus de cent ans. Là sont des plantes énormes, Des feuillages d'ornement. Vous m'attendrez sous les ormes En disant: quel garnement! Les succès et les déboires Des artistes du moment, Les batailles oratoires Des membres du Parlement, L'Opéra, temple des gloires Et des ennuis mêmement, Je vous laisse ces histoires: Jouissez-en largement! Moi, j'aurai pour nourriture De mon âme et de mon coeur Le calme de la Nature, L'oubli, père du bonheur! Ce sont voluptés réelles; Et je m'embarquerai sur Les triomphantes nacelles, Bercé par la mer d'azur Où les poissons ont des ailes!

EN ESPAGNE

Guitares et mandolines Ont des sons qui font aimer. Tout en croquant des pralines Pépa se laisser charmer Quand jetant dièzes, bécarres, Mandolines et guitares Vibrent pour la désarmer.

Mandoline avec guitare Accompagnent de leur bruit Les amants suivant le phare De la beauté dans la nuit; Et Juana montre, féline, (Guitare avec mandoline) Sa bouche et son oeil qui luit.

LE JAPON

_À Madame Judith Gautier_

Rêve de laque et d'or, le Japon merveilleux, Planète inaccessible, étonnement des yeux, Brillait là-bas. Ce qu'il accomplissait naguère, Aucun peuple n'a su ni ne saura le faire; C'était surnaturel à force d'être exquis; Son génie éclatait dans le moindre croquis. Il avait sa façon de comprendre les choses; Les oiseaux, les poissons, l'arbre, les lotus roses. La lune même, avaient des aspects inconnus Dans son art fantastique et vrai pourtant. Corps nus, Ou vêtus comme nul n'est vêtu sur la terre, Les Japonais vivaient gaîment et sans mystère Dans leurs maisons de bois aux cloisons de papier. Nourris d'un peu de riz, exerçant un métier, Ils travaillaient sans hâte, en riant; leur envie Se bornait simplement à jouir de la vie, À cultiver des fleurs, à charmer leurs regards Par tous ces bibelots qu'avaient créés leurs arts. Ils poétisaient tout; chez eux les hétaïres, Adorables, étaient «marchandes de sourires». De l'Extrême-Orient ils étaient l'Orient, Et la Chine pour eux n'était que l'Occident.

* * * * *

Ils sont las d'être heureux! Il leur faut l'Industrie, Le labeur écrasant, la machine qui crie, Siffle, obscurcit l'azur de ses noires vapeurs, Nos costumes sans goût, sans formes, sans couleurs, Notre vulgarité, nos chapeaux impossibles, Nos pantalons, nos arts frelatés et nos bibles. Ils étaient jolis dans leurs habits japonais; Sous nos accoutrements ils veulent être laids. Leurs femmes, d'élégance et de grâce prodiges, Étaient comme des fleurs se penchant sur leurs tiges; Elles pouvaient au monde imposer leurs atours, Changer l'axe du beau, le thème des amours! Mais telle qui traînait des robes de déesse Avec nos falbalas n'est plus qu'une singesse. C'en est fait! du Japon il faut faire son deuil, Tuer l'illusion et clouer son cercueil. «L'Empire du Soleil Levant» n'est plus qu'un trope; C'est l'Extrême-Occident, le singe de l'Europe!

L'ARBRE

L'arbre, dont on fera des planches, Est vivant; il lève ses branches Comme de grands bras vers les cieux; Avec un murmure joyeux Il agite son beau feuillage Où l'oiseau plus joyeux que sage En chantant viendra se poser; Il donne à la terre un baiser De fraîcheur, dans la forêt sombre; On n'oserait compter le nombre De ses feuilles et de ses fleurs; C'est une fête de couleurs Quand sa verdure monotone S'enrichit aux feux de l'automne De pourpre et d'or; dans ses ramures, La nuit, comme en des chevelures On voit briller les diamants Aux yeux éblouis des amants, Les constellations scintillent; Des peuples d'insectes fourmillent Sur lui, vivent de son sang clair, Pur et limpide comme l'air Qui baigne sa cime orgueilleuse; L'enfant, la fillette rieuse, Malgré son âge et son aspect Auguste, viennent sans respect Cueillir avec des cris de joie Ses fruits savoureux, douce proie! Il est la force et la beauté; Il est la vie et la gaieté; À l'hamadryade pareille Dans ses flancs se cache l'abeille...

* * * * *

La longue racine, sans bruit, Trace son chemin dans la nuit. Elle est l'obscure nourricière; Tandis qu'inondé de lumière L'arbre balance dans l'azur Son front verdoyant, d'un pas sûr Elle s'enfonce dans la fange; L'arbre chante et rit, elle mange; La feuille respire, au soleil La fleur ouvre son sein vermeil; Mais la racine vit sans joie: Pour que l'arbre à nos yeux déploie Tant de charmes et de splendeurs, Il faut qu'au monde des laideurs, De la pourriture fétide, Elle plonge, dans l'ombre humide. La froide limace, le ver, Toute une faune de l'enfer Rampe sur son écorce grise; Elle s'insinue, elle brise La pierre sous son lent effort; Dans l'oeil de la tête de mort Elle enfonce ses radicelles Sans hésiter; elle est de celles Qui ne s'arrêtent devant rien; Pour elle il n'est ni mal ni bien.

* * * * *

Oh! Dans les rayons, les étoiles Et l'azur, à travers les voiles Des légers brouillards du matin, Admirez l'arbre, le satin Des feuilles, le velours des mousses, Le vert tendre des jeunes pousses; D'un oeil charmé voyez encor L'éclat des fleurs et des fruits d'or: Mais ne cherchez pas le mystère De la racine sous la terre!

LA STATUE

Le sculpteur modèle l'argile; Puis, prenant le marbre indocile, Le pétrit dans sa main habile Avec un patient effort;

Ou bien sous sa fière tutelle Il soumet le bronze rebelle: Si la matière en est moins belle, Pour vaincre le temps il est fort;

Et contre ce temps qui le tue L'Homme en vain lutte et s'évertue, Quand, bronze ou marbre, la statue Immobile, impassible, voit

De son oeil fixe et sans prunelle Passer les siècles devant elle Et s'avancer l'ombre éternelle Qui sur le passé toujours croît.

Tristes autels où se consume Un reste de tison qui fume, Enfoncez-vous dans cette brume Où le soleil ne luira plus!

Les dieux meurent: leurs temples vides Sont comme ces déserts arides Où frissonnaient jadis les rides Des grands océans disparus;

Mais l'Art a conservé l'image Du dieu que vénérait le mage Et que le fou comme le sage Venait adorer en tremblant:

Ce n'est plus le dieu qu'on adore; C'est sa forme vivante encore, C'est la Beauté, divine aurore Sortant, pure, du marbre blanc!

MORS

Pourquoi craindre la mort? pourquoi s'effrayer d'elle? La mort est chose naturelle: Naître, vivre et mourir, c'est tout l'homme en trois mots. Comme aux flots succèdent les flots, Comme un clou chasse l'autre, un homme prend la place De celui qui vivait hier, et qui n'est plus; On s'en va sans laisser de trace. C'est la loi. Les derniers venus

Reprennent le fardeau qui tombe de l'épaule Des anciens fatigués par le rude chemin Qui va de l'un à l'autre pôle. Ils ont marché longtemps; le repos vient enfin. On devrait le bénir, et comme une caresse Accueillir le baiser de l'obscure déesse.

Ah! dit l'homme, autrefois, quand on avait l'espoir D'un bonheur éternel, en s'endormant au soir De la vie, on croyait que sous la froide pierre S'ouvrait un gouffre de lumière; La mort était alors un bien. Mais quoi! songer, en mon destin morose, Qu'après avoir vécu je ne serai plus rien...

--Crois-tu donc être quelque chose?

LE PAYS MERVEILLEUX

_À M. Albert Périlhou._

Lorsqu'on a cheminé bien longtemps dans la plaine. Que les pieds sont lassés du chemin parcouru, On voit surgir au loin, vision surhumaine, Le mont géant. Il est brusquement apparu, Enveloppé d'azur et baigné de lumière; Plus haut que la nuée aux contours éclatants Il élève sa cime; on dirait qu'à la Terre Il est extérieur: ses pics étincelants Se dressent radieux dans un monde de gloire; C'est le pays rêvé, c'est l'Olympe des Dieux Qui boivent le nectar sur des trônes d'ivoire, C'est l'Idéal! montons, allons vivre en ces lieux Enchantés! gravissons la montagne, courage! Encor! montons encor! toujours! élevons-nous Au-dessus des forêts, au-dessus de l'orage Qui pour nous arrêter roule d'effrayants coups De tonnerre, et soufflant ses bruyantes rafales Brise et disperse au loin les branches des sapins; Là-haut plus de tempête, et plus de brouillards pâles Qui voilent le soleil! les vigoureux alpins Bravant sans hésiter fatigues et vertiges Auront pour récompense un séjour merveilleux Interdit à jamais aux faibles; des prodiges Attendent le regard de ces audacieux Qui méprisent le sol où rampent les timides. En route vers les cieux, loin des plaines humides, En avant!

--Mais le roc a déjà remplacé La terre verdoyante et les pentes fleuries; Malgré l'ardent soleil, c'est un souffle glacé Qui tombe sur nos fronts; nos mains endolories S'écorchent au contact de la muraille à pic Qu'il faut escalader au risque de la chute. Plus un être vivant: le scorpion, l'aspic. Habitants des déserts, abandonnent la lutte Avec une nature implacable. Voici La neige immaculée, et voici dans la glace Perfide qui se fend, s'entr'ouvre, et sans merci Nous engloutit, l'affreux piège de la crevasse. Enfin l'air manque, et l'on respire avec effort... Le pays merveilleux est celui de la mort.

* * * * *

Et c'est la plaine alors, la plaine dédaignée, Déroulant à nos pieds des tableaux inconnus, Qui dans l'azur et dans la lumière baignée Oppose sa richesse aux rochers froids et nus. La vie à sa surface est partout répandue: Confondant sa limite avec celle du ciel, L'oeil ne peut mesurer son immense étendue...

* * * * *

O mirage qui fais d'un calice de fiel La coupe dont l'éclat fascinant nous attire, Tu nous trompes toujours! l'inassouvissement De l'âme des humains est l'éternel martyre, Et de leur fol orgueil l'éternel châtiment.

BOTRIOCÉPHALE

BOUFFONNERIE ANTIQUE

PERSONNAGES:

BOTRIOCÉPHALE. FAUNE.

ALECTON. FURIE.

BOTRIOCÉPHALE

_À M. Coquelin Cadet._

SCÈNE PREMIÈRE

Un bois. BOTRIOCÉPHALE, seul. Il est très jeune, adolescent, d'une grosseur énorme et d'une laideur repoussante.

BOTRIOCÉPHALE.

En vain j'en ai douté longtemps... je suis fort laid. Un Faune n'est jamais très joli; mais il est Des laideurs... vous savez bien ce que je veux dire, Et ce n'est pas du tout mon cas. J'apprête à rire! Aussi large que haut, disgracieux, ventru, Si je parle d'amour je suis un malotru. --Une Nymphe s'enfuit: c'est pour qu'on la rattrape Dans les saules; sa fuite est l'amoureuse trappe Où se prend la candeur des Faunes ingénus Immolés par Éros à sa mère Vénus.

On adresse en passant une parole osée Aux belles dont les pieds s'étoilent de rosée: Les belles font semblant d'avoir peur. Avec moi C'est différent: j'excite un redoutable émoi, Car je n'ai jamais fait mes frais. Sort misérable! J'attendrirais plutôt le chêne ou bien l'érable Au coeur dur, le rocher par Sisyphe roulé, L'enclume de Vulcain, le fils de Sémélé, Hercule, que la Nymphe aux yeux de violette Qui bondit en chantant sur les flancs de l'Hymette! Rester vierge est mon lot...--pour apaiser ma faim Allons chercher des fruits, de la crème et du pain.

_Il sort tristement._

SCÈNE II

ALECTON entre joyeusement. Elle est métamorphosée en nymphe; ses bras sont nus et ses cheveux retombent librement sur ses épaules. Type de beauté perverse et cruelle.

ALECTON.

Je viens de me mirer dans l'eau d'une fontaine. Pluton n'a pas menti: la beauté souveraine Me revêt de splendeur.--La Furie Alecton, Noire comme la nuit, sèche comme un bâton, Serait méconnaissable à l'oeil le plus sagace; Elle est Nymphe de pied en cap, Nymphe de race! --Lasse à la fin de faire endurer des tourments Aux morts, je veux aussi tourmenter les vivants, Et l'amour malheureux est leur plus grand supplice! C'est pourquoi j'ai voulu la beauté.--Mon caprice A fait rire Pluton sur son trône de jais. --Je te donne congé, m'a-t-il dit. Va-t'en! mais Crains les jeunes amants dont la fierté superbe Fleurira sur tes pas comme chardons dans l'herbe! Qu'un seul prenne un baiser sur ton joli menton Et la Nymphe aussitôt redevient Alecton. --Un baiser! et pourquoi le laisserais-je prendre? Parce que je suis belle, en serai-je plus tendre? Je méprise l'amour: son charme tant vanté Me semble fade ainsi que l'eau du froid Léthé. Des feux s'allumeront aux rayons de ma face, Mais ils ne fondront pas mon coeur: il est de glace À jamais...

SCÈNE III

ALECTON, BOTRIOCÉPHALE, qui rentre tenant une corbeille de fruits.

BOTRIOCÉPHALE, _à part._

--Une Nymphe au regard inconnu!

ALECTON, _à part._

Un Faune au ventre énorme, au vaste front cornu!

BOTRIOCÉPHALE, _à part._

Vient-elle de l'Olympe ou des bois du Taygète?

ALECTON, _à part, avec une curiosité bienveillante_.

Comme il est gros et lourd! la monstrueuse tête!

BOTRIOCÉPHALE, _à part._

O Vénus! qu'elle est belle!

ALECTON, _à part, avec admiration._

O Pluton! qu'il est laid! Je n'ai jamais vu rien...

BOTRIOCÉPHALE, _toujours à part._

Une jatte de lait...

ALECTON, _toujours à part._

D'aussi difforme...

BOTRIOCÉPHALE.

...Est moins blanche que son visage...

ALECTON.

Même aux enfers...

BOTRIOCÉPHALE.

Mais quoi, si je ne suis pas sage, Elle me chantera bientôt turlututu Comme les autres; mieux vaut se taire.

ALECTON, _à Botriocéphale._

Où vas-tu, Faune?

BOTRIOCÉPHALE, _toujours à part._

Brillants et purs, ses yeux sont deux étoiles.

ALECTON, _à part._

L'araignée est moins laide au milieu de ses toiles.

BOTRIOCÉPHALE.

Je n'oserai jamais...

ALECTON, _à Botriocéphale._

Tu ne me réponds pas, Jeune Faune?

BOTRIOCÉPHALE, _à Alecton._

J'allais faire un léger repas, Du laitage, des fruits... bien que depuis l'aurore Je sois dans la forêt, n'étant pas carnivore Ce peu que je tiens là me suffit.

ALECTON, _à Botriocéphale._

Près de moi Viens!

BOTRIOCÉPHALE.

Mais... je...

ALECTON.

Suis-je faite à donner de l'effroi?

BOTRIOCÉPHALE, _à part._

Comment!... elle m'appelle!... Ah! ce n'est pas possible, Je rêve...

ALECTON, _à Botriocéphale._

Viens!

_À part, charmée._

Il est parfaitement horrible!

BOTRIOCÉPHALE, _à part._

Je ne lui fais pas peur... ma foi, profitons-en! Comme sera plus tard don César de Bazan Soyons hardi...

_Il s'approche d'Alecton qui s'assied sur un tronc d'arbre et l'invite à s'asseoir près d'elle.--À Alecton._

--Du bois le feuillage est humide, N'est-ce pas? il y fait bien frais.

ALECTON, _à part, avec indulgence._

Il est timide.

BOTRIOCÉPHALE, _à Alecton._

On entend murmurer la fontaine ici près Sur un beau lit de mousse, à l'ombre des cyprès.

ALECTON, _à Botriocéphale._

Je l'entends murmurer.

BOTRIOCÉPHALE.

Le vol des hirondelles Dans l'azur éclatant met des battements d'ailes.

ALECTON.

Je les vois.

BOTRIOCÉPHALE.

Et les fleurs, parure de l'été....

ALECTON, _l'interrompant._

Tu ne me parles pas, Faune, de ma beauté!

BOTRIOCÉPHALE.

Je n'ose pas.

ALECTON.

Pourquoi?

BOTRIOCÉPHALE.

C'est que... c'est la première Fois qu'une Nymphe à l'oeil ruisselant de lumière Consent à m'écouter.

ALECTON.

Pourquoi?

BOTRIOCÉPHALE.

Je suis si laid!

ALECTON.

Eh! qu'importe si l'on n'est pas beau, quand on plaît?

BOTRIOCÉPHALE.

Vous ne vous moquez pas?... avec ces bras de neige, Ces cheveux d'or...

ALECTON.

Mais non, et pourquoi le ferais-je?

BOTRIOCÉPHALE.

Vous me trouvez...

ALECTON, _affectueusement_.

Affreux; je l'ai dit, tu me plais. Et toi, n'aimes-tu pas la laideur?

BOTRIOCÉPHALE.

Je la hais!

ALECTON, _s'éloignant de Botriocéphale, à part._

Gare au baiser! s'il voit ma véritable forme Il fuira.--

_À Botriocéphale._

Conte-moi des douceurs, Faune énorme! En prose, en vers, fais-moi d'amoureux compliments Qui reflètent ta flamme et peignent tes tourments! Tu me feras plaisir.

BOTRIOCÉPHALE.

Hélas! on me rabroue Quand près de la beauté je veux faire la roue; Si bien que je n'ai pas su prendre encor le ton Des choses qu'on enroule autour d'un mirliton. Mais si dans mes discours je parais indigeste, Peut-être je saurai mieux parler par le geste; Laisse-moi commencer par un baiser.

ALECTON.

Non pas!

BOTRIOCÉPHALE.

Si je te plais, pourquoi refuser?

ALECTON.

Le trépas Alors. Faune, vois-tu, ma pudeur est si forte Que je craindrais, sous ton baiser, de tomber morte.

BOTRIOCÉPHALE, _à part._

La pudeur est un fleuve, il faut qu'elle ait son cours; Patience.

ALECTON.

Si tu ne fais pas de discours, Au moins dis-moi ton nom.

BOTRIOCÉPHALE, _toussant pour s'éclaircir la voix._

Hum!

_D'une voix tonnante._

Botriocéphale!

ALECTON.

Il éveille l'écho. C'est comme une rafale Qui passe.

BOTRIOCÉPHALE.

Et le tien; quel est-il?

ALECTON, _évasivement_.

Nymphe des bois. Charme-moi. Fais entendre un peu ta grosse voix, Chante!

BOTRIOCÉPHALE.

Dans le gosier j'ai là comme une arête Qui, si je veux chanter, à tout instant m'arrête; Et la chèvre Amalthée est comme un rossignol Auprès de moi.

ALECTON.

Pour me distraire, attrape au vol Des papillons... ou danse en jouant de la flûte!

BOTRIOCÉPHALE.

Danser! je ne saurais; à chaque pas je bute.

ALECTON.

Je le veux! danse!

BOTRIOCÉPHALE.

Mais je n'ai jamais dansé! Je ne sais pas danser!

ALECTON.

Mon cher Botriocé- phale, en invoquant la divine Terpsichore, Jeune comme tu l'es, tu peux apprendre encore L'art de la danse; il n'est que la première fois Qui coûte! mais si tu refuses, dans les bois Je prends ma course et fuis jusqu'à perte d'haleine; Tu ne me joindras pas, courant comme Silène Quand il est ivre; et tu feras en vain des voeux Pour me revoir. Adieu pour toujours!

BOTRIOCÉPHALE.

Tu le veux!

_Il danse. Alecton qui le contemple avec une admiration croissante, arrive peu à peu à une exaltation extraordinaire._

ALECTON, _à part._

Ah! pourquoi l'ai-je fait danser?... je suis perdue! À connaître l'amour serais-je descendue? Quel émoi! quel trouble! et quelle insolite ardeur Me dévore! je brûle!

_Avec passion._

Ah! c'est trop de laideur!

Il n'était que hideux, le voilà ridicule! La borne du grotesque à son aspect recule! Je n'en puis plus... je l'aime!...

_À Botriocéphale._

O Faune saugrenu, Grâce! tourne vers moi ton masque biscornu! Prends ce baiser que t'offre une Nymphe expirante... Tu seras mon amant... je serai ton amante...

BOTRIOCÉPHALE.

Est-il possible! ô joie!

ALECTON.

Arrête! ah! qu'ai-je dit? Si tu savais...

_Fuyant et se débattant._

O dieu cruel!... Pluton maudit!

BOTRIOCÉPHALE, _la poursuivant._

Tu m'aimes!

ALECTON.

Par pitié!...

BOTRIOCÉPHALE.

Ce baiser qui m'attire, Je l'aurai!... tu verras la fin de mon martyre!

_Il l'embrasse._

ALECTON, _poussant un cri effroyable et reprenant sa forme de Furie._

Ah!

BOTRIOCÉPHALE, _épouvanté_.

Mais qui donc es-tu?...

ALECTON, _d'une voix terrible._

La Furie Alecton!

BOTRIOCÉPHALE.

Horreur! horreur! Va-t'en!

ALECTON.

Au revoir! chez Pluton!

FIN

* * * * *

6787-90.--CORBEIL IMPRIMERIE CRÉTÉ.

CALMANN LÉVY, ÉDITEUR

DU MÊME AUTEUR

Format grand in-18

HARMONIE ET MÉLODIE 1 vol.

6787-90.--CORBEIL. Imprimerie CRÉTÉ.