Chapter 1
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RIMES FAMILIÈRES PAR CAMILLE SAINT-SAËNS
PARIS CALMANN LÉVY, ÉDITEUR ANCIENNE MAISON MICHEL LÉVY FRÈRES 3, RUE AUBER, 3 1890 Droits de reproduction et de traduction réservés.
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TABLE
PRÉLUDE
STROPHES
LA LIBELLULE _MEA CULPA_ À M. JACQUES D*** À MADAME PAULINE VIARDOT _CAVE CANEM_ À M. GABRIEL FAURÉ LE CHÊNE MODESTIE À AUGUSTA HOLMÈS À LA MÊME GNÔTI SEAUTON À M. PIERRE B*** À GRENADE NE SOYONS PAS TROP DÉBONNAIRES LES HEURES _SÆVA MATER AMORUM_ ADAM ET ÈVE
SONNETS
CHARLES GOUNOD À M. HENRI SECOND À M. GEORGES AUDIGIER À M. R. DE LA B*** CADIX LE FOUJI-YAMA
POÉSIES DIVERSES
ADIEU EN ESPAGNE LE JAPON L'ARBRE LA STATUE _MORS_ LE PAYS MERVEILLEUX
BOTRIOCÉPHALE
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PRÉLUDE
_À. M. L. J. C._
Te souviens-tu de la tonnelle Où nous déjeunâmes si bien? De l'étincelante prunelle De la servante, et de son chien?
De l'omelette savoureuse? De notre langage indiscret? De la route au soleil poudreuse Et des chênes de la forêt?
En déjeunant, la Poésie Fut le thème de nos discours, Et le goût de cette ambroisie À ma lèvre est resté toujours.
Pourquoi? je ne saurais le dire, Mais c'est un fait; pour mon malheur, Je souffre à présent le martyre Qui s'attache au flanc du rimeur.
Je suis prisonnier de la Lyre; Apollon s'est fait mon geôlier. Si rien ne calme ce délire Je deviendrai fou à lier!
C'est toi, méchant petit gavroche, Qui m'as fait ce cadeau fatal! Ah! que n'es-tu sur une roche Resté dans ton pays natal
Où l'huile vierge mais épaisse, L'ayoli prompt à revenir, La brandade et la bouillabaisse Auraient bien dû te retenir!
Mais non! c'est trop d'ingratitude! Pardonne à mon esprit pervers. Entre nous, c'est la solitude Qui m'a mis la tête à l'envers.
Tu ne seras pas responsable Si mes vers me sont reprochés; C'est moi seul qui suis le coupable Et je t'absous de mes péchés.
Ou plutôt je te remercie: Tu m'as ouvert un coin des cieux. Sache-le bien: la Poésie Est ce qui console le mieux.
STROPHES
LA LIBELLULE
Près de l'étang, sur la prêle Vole, agaçant le désir, La Libellule au corps frêle Qu'on voudrait en vain saisir.
Est-ce une chimère, un rêve Que traverse un rayon d'or? Tout à coup elle fait trêve À son lumineux essor.
Elle part, elle se pose, Apparaît dans un éclair Et fuit, dédaignant la rose Pour le lotus froid et clair.
À la fois puissante et libre, Soeur du vent, fille du ciel, Son aile frissonne et vibre Comme le luth d'Ariel.
Fugitive, transparente, Faite d'azur et de nuit, Elle semble une âme errante Sur l'eau qui dans l'ombre luit.
Radieuse elle se joue Sur les lotus entr'ouverts, Comme un baiser sur la joue De la Naïade aux yeux verts.
Que cherche-t-elle? une proie. Sa devise est: cruauté. Le carnage met en joie Son implacable beauté.
_MEA CULPA_
_Meâ culpâ!_ je m'accuse De n'être point décadent. Dans les fruits trop verts, ma Muse N'ose pas mettre la dent.
Les gambades périlleuses Ne sont pas de mon ressort: Ces gaîtés sont dangereuses Pour qui n'est pas assez fort.
La témérité m'enchante Chez les jeunes imprudents; Mais tranquillement je chante, Laissant passer les ardents.
Ils vont, rompant tous les câbles, Franchissant tous les fossés, Truffant d'étranges vocables Les hémistiches cassés,
Et composent des salades De couleurs avec des sons, À faire tomber malades Les strophes et les chansons.
Du diable si je m'y frotte! Tout ça n'est pas pour mon nez; On m'enverrait à la hotte Avec les journaux mort-nés.
Je deviendrais vite aphone, Si j'allais en étourdi M'égosiller comme un Faune Fêtant son après-midi.
Laissons tous ces jeux d'adresse À l'érudit, au savant. Ce qui siérait à l'Altesse Ne vaut rien pour le manant.
À M. JACQUES D***
Jeune homme heureux à qui tout sourit dans la vie, Garde bien ton bonheur! Tu n'as jamais connu la haine ni l'envie; La paix est dans ton coeur.
Ta mère n'est plus là: mais ton père est un frère Et ta femme est un ciel; La coupe qui souvent n'a qu'une lie amère Pour toi n'a que du miel.
Peut-être voudrais-tu guerroyer dans l'armée Des conquérants de l'Art, Et qu'un jour t'acclamant, pour toi la Renommée Déployât l'étendard.
Imprudent! fuis la route où son clairon résonne! Elle mène à l'enfer. Si la déesse au front nous met une couronne, La couronne est de fer.
Tu connaîtras, hélas! si ton char met sa roue Dans ce chemin glissant, L'ornière qui se creuse, et le froid sur ta joue De l'Aquilon puissant!
Tu connaîtras les yeux menteurs, l'hypocrisie Des serrements de mains, Le masque d'amitié cachant la jalousie; Les pâles lendemains
De ces jours de triomphe où le troupeau vulgaire Qui pèse au même poids L'histrion ridicule et le génie austère Vous met sur le pavois!
La Gloire est infidèle et c'est une maîtresse Plus âpre que la mort. Quand on a le bonheur, à quoi bon cette ivresse? Crains de tenter le Sort!
Je sais qu'on avertit en vain ceux que dévore La soif de l'inconnu. Si le soir est trompeur, souviens-toi qu'à l'aurore Je t'avais prévenu.
À MADAME PAULINE VIARDOT
Gloire de la Musique et de la Tragédie, Muse qu'un laurier d'or couronna tant de fois, Oserai-je parler de vous, lorsque ma voix Au langage des vers follement s'étudie?
Les poètes guidés par Apollon vainqueur Ont seuls assez de fleurs pour en faire une gerbe Digne de ce génie éclatant et superbe Qui pour l'éternité vous a faite leur soeur.
Du culte du beau chant prêtresse vénérée, Ne laissez pas crouler son autel précieux, Vous qui l'avez reçu comme un dépôt des cieux, Vous qui du souvenir êtes la préférée!
Ah! comment oublier l'implacable Fidès De l'amour maternel endurant le supplice, Orphée en pleurs qui pour revoir son Eurydice Enhardi par Éros pénètre dans l'Hadès!
Grande comme la Lyre et vibrante comme elle, Vous avez eu dans l'Art un éclat nonpareil Vision trop rapide, hélas! que nul soleil Dans l'avenir jamais ne nous rendra plus belle!
_CAVE CANEM_
Le chien n'est qu'un animal; Mais l'homme, par qui tout change, De l'animal fait un ange, De la bête un idéal;
D'un museau noir, un poème De jais brillant au soleil. Rien sous les cieux n'est pareil Aux pattes du chien qu'on aime,
À ses oreilles, tombant Avec grâce, ou redressées, Selon que vont les pensées De cet être captivant.
Un sourire est dans sa queue: Le grand poète l'a dit. Si quelque intrus en médit, On l'évite d'une lieue.
À son chien se confiant Chacun pousse le courage Jusqu'à braver de la rage Le péril terrifiant.
Devant Azor qu'on admire Le genre humain disparaît. Pour plus d'une, que serait Un amant, près de Zémire!
Ce fantoche intelligent Grâce aux erreurs que je blâme (Peut-être en les partageant) Prend le meilleur de notre âme.
À M. GABRIEL FAURÉ
Ah! tu veux échapper à mes vers, misérable! Tu crois les éviter. Ils sont comme la pluie: il n'est ni Dieu ni Diable Qui les puisse arrêter.
Ils iront te trouver, franchissant les provinces Et les départements, Ainsi que l'hirondelle avec ses ailes minces Bravant les éléments.
Si tu fermes ta porte, alors par la fenêtre Ils te viendront encor, Étincelants, cruels, comme de la Pharètre Sortent des flèches d'or;
Et tu seras criblé de rimes acérées Pénétrant jusqu'au coeur; Et tu pousseras des clameurs désespérées Sans calmer leur fureur.
Pour te défendre, Aulète à l'oreille rebelle, Tu brandiras en vain Du dieu Pan qui t'a fait l'existence si belle La flûte dans ta main.
Elle rend sous ta lèvre experte et charmeresse Un son voluptueux Qui nous donne parfois l'inquiétante ivresse D'un parfum vénéneux;
Des accords savoureux, inouïs, téméraires, Semant un vague effroi, Apportant un écho des surhumaines sphères, Inconnus avant toi.
Mais l'essaim de mes vers, tourbillonnant, farouche, Sur elle s'abattra, Obstruant les tuyaux; le sens deviendra louche Des sons qu'elle émettra;
Puis, jouet inutile entre tes mains d'athlète, La flûte se taira. O vengeance terrible et dont l'ingrat poète Le premier gémira!
Car, pour lui, le retour de la rose ingénue Après l'hiver méchant, Après un jour brûlant la fraîcheur revenue Ne valent pas ton chant!
LE CHÊNE
_À M. Edmond Cottinet._
Le chêne a-t-il grandi? tient-il bien sa promesse, Ami des anciens jours? Et ce que tu disais de lui dans sa jeunesse, Le penses-tu toujours?
Oui, c'était bien un chêne, et d'une fleur de serre Il n'a pas l'agrément; Son écorce est rugueuse et sombre: en pleine terre Il a crû lentement.
Sa racine a senti bien souvent de la roche Le contact détesté; Mais elle la contourne et sur elle s'accroche Avec ténacité.
Sa tête sans orgueil dépasse à peine l'herbe. Qui durera verra! L'herbe sera fauchée, et la cime superbe Longtemps s'élèvera.
L'arbuste pousse vite et son riche feuillage À bientôt recouvert Le jeune arbre sans grâce et sans fleurs, qu'un même âge Fait moins fort et moins vert.
Sois patient! le Temps qui sans pitié ravage Et la tige et la fleur De l'arbuste, saura du vieux chêne sauvage Consacrer la valeur;
Ses branches se tordant ainsi que des reptiles Croîtront dans l'avenir, Quand on aura perdu des plantes inutiles Même le souvenir.
À toi merci, prophète aux strophes téméraires, Pour avoir deviné Que le frêle arbrisseau, battu des vents contraires, Était prédestiné!
MODESTIE
_À M. René de Récy._
Plus d'un croit à sa victoire, N'étant pas très érudit; À qui connaît mieux l'Histoire Tout orgueil est interdit.
Tu pensais, triste éphémère, Atteindre au comble de l'art! Poète, regarde Homère! Ou, musicien, Mozart!
À tous ces géants énormes Que nous montre le passé Compare tes maigres formes, O lutteur bientôt lassé!
Des forces de la Nature Ils ont la fécondité; Ils ont la haute stature, La surhumaine beauté
De ces montagnes sublimes Qui sans effort à nos yeux Montrent des fleurs, des abîmes, Et la neige dans les cieux.
* * * * *
Si nous écrivons trois lignes, L'Univers tout étonné Est averti par des signes Qu'un chef-d'oeuvre nous est né.
Étourdi par le tapage, L'Univers est en arrêt. Le temps souffle sur la page: Le chef-d'oeuvre disparaît.
On encense des idoles Avec les genoux pliés; Ceux dont on boit les paroles Demain seront oubliés.
Ne va pas, toi qui m'écoutes En prenant des airs narquois, T'aventurer dans des joûtes Avec les grands d'autrefois!
Tu te verrais, pauvre athlète, Aussi faible qu'un enfant Qui prendrait une arbalète Pour combattre un éléphant.
À AUGUSTA HOLMÈS
L'Irlande t'a donnée à nous. Ta gloire est telle Qu'un double rayon brille à ton front: Astarté, Aussi belle que toi, ne savait qu'être belle; Sapho qui t'égalait n'avait pas ta beauté.
Tu chantes, comme vibre une forêt superbe Qu'agite la fureur des grands vents déchaînés; Comme aux feux de midi la cigale dans l'herbe; Comme sur un récif les flots désordonnés.
Ton talent réunit la force et la souplesse, Et d'une défaillance il n'a pas à rougir; Si tu peux gazouiller comme en son allégresse L'oiseau des champs, tu sais comme un fauve rugir.
La République, l'Art et l'Amour ont ensemble Mêlé leurs voix, guidés par ta puissante main, Cette main qui jamais n'hésite ni ne tremble, Que la lyre soit d'or ou qu'elle soit d'airain.
Tout un peuple a chanté l'Hymne de délivrance, Vignerons, matelots, artisans, laboureurs, Artistes et savants, parure de la France, Les guerriers, les enfants qui leur jettent des fleurs.
À ta flamme allumée en brillante spirale La flamme des trépieds sur tous les fronts a lui, Et nous avons trouvé dans l'Ode Triomphale Pour le grand Centenaire un chant digne de lui.
La Patrie adorée au tout-puissant génie Te presse avec amour sur son coeur glorieux. Sois par nous acclamée et par elle bénie, Et puisse ton étoile illuminer les cieux!
À LA MÊME
Il est beau de passer la stature commune; Mais c'est un grand danger: Le vulgaire déteste une gloire importune Qu'il ne peut partager.
Tant qu'on a cru pouvoir vous tenir en lisière Dans un niveau moyen, On vous encourageait, souriant en arrière Et vous disant: c'est bien!
Mais quand vous avez eu le triomphe insolite, L'éclat inusité, Cet encouragement banal et vain bien vite De vous s'est écarté;
Et vous avez senti le frisson de la cime Qui, seule dans le ciel, N'a que l'azur immense autour d'elle, l'abîme Et l'hiver éternel.
On craint les forts; celui qui dompte la chimère Est toujours détesté. La haine est le plus grand hommage: soyez fière De l'avoir mérité.
GNÔTI SEAUTON
La mer tente ma lyre avec ses épouvantes, Ses caresses de femme et ses goëmons verts. O mer trois fois perfide! alors que tu me hantes Sur mon indignité j'ai les yeux grands ouverts.
Je pourrais comme un autre en alignant des rimes Dire ton glauque azur aux vastes horizons; Je pourrais par des mots semés sur tes abîmes Faire comme les flots s'entrechoquer des sons.
Mais non, je suis trop peu pour cette rude tâche; Tu m'as découragé par ton immensité. L'effort est surhumain et je me sens trop lâche Pour peindre dans mes vers ta terrible beauté.
Que d'autres plus hardis t'adressent la parole, Comparent ton murmure à celui du sapin; Je n'ose pas. Et puis ce serait chose folle De te chanter encor après Jean Richepin.
À M. PIERRE B***
Pierre, je t'ai vu naître et de ta jeune gloire J'aimerais à fêter les lauriers radieux. D'où vient donc ton silence et quelle est l'humeur noire Qui fait plier ton aile et te ferme les cieux?
Je la connais; je sais qu'une triste chimère A toujours assombri ton âme. La Vertu Que tu voulais chanter dans ton désir austère A mis son doigt glacé sur ton luth: il s'est tu.
La Vertu! que le ciel me garde d'en médire! Il n'est rien de si beau, de si grand à mes yeux. Mais--(mieux que moi ton père est là pour t'en instruire) On la célèbre mal dans la langue des dieux.
Quand Homère chantait la colère d'Achille, Quand Horace effeuillait des roses sur le vin, Sur la reine Didon lorsque pleurait Virgile Inventant pour la plaindre un langage divin,
Nul d'entre eux ne songeait à réformer le monde; Poètes, ils faisaient des vers, comme en été L'abeille cherche dans la corolle profonde Son miel dont la saveur est une volupté.
Rouvre ton aile, ami! sois digne de ta race! De corriger les moeurs ne va pas te flatter. Le feu de la Jeunesse est la lave qui passe, Et des sermons rimés ne peuvent l'arrêter.
Chante l'astre, la fleur, les bois, la mer si belle, Les splendeurs de la Femme et les malheurs des Rois, Le tout-puissant Amour, la Vengeance cruelle, Et non le pot-au-feu d'un ménage bourgeois!
Sois poète: tes doigts savent toucher la Lyre; Ils ont eu les leçons d'une savante main. Oh! comme il me sera délicieux de lire Le volume de vers que tu feras demain!
À GRENADE.
_À M. Georges Clairin._
L'Alhambra, qu'ont bâti les enfants du prophète, Contre la vétusté vaillamment se défend. Il est toujours paré comme pour une fête; On dirait qu'il espère: on dirait qu'il attend.
Qui sait--(toujours l'Islam agrandit son empire!) Si les fils de Mahom, enchantement des yeux, Quand le Christ ne sera plus là pour les maudire, N'y replanteront pas l'étendard des ayeux?
Car le Christ dont la croix pâlit sur les murailles N'est plus l'inspirateur des conquérants jaloux; Les peuples d'Occident se livrent des batailles, Mais ce n'est plus la Foi qui dirige leurs coups.
Ils ergotent sans fin sur des questions vaines; Ils veulent agrandir la terre sous leurs pas; Et, faisant bon marché des souffrances humaines, Devant les pleurs, le sang, ils ne désarment pas.
Ils ne veulent pas voir, aveugles et stupides, L'ange exterminateur qui vient pour les punir! Le néant est au bout des luttes fratricides: Ils disparaîtront tous, s'ils ne savent s'unir;
Et quand, repus de gloire et soûlés de carnages, Ils seront endormis dans l'éternel sommeil, De l'Orient divin, d'où sont venus les Mages, De l'Orient vainqueur renaîtra le Soleil!
NE SOYONS PAS TROP DÉBONNAIRES
Ne soyons pas trop débonnaires; Aimer quand même est lâcheté. Pour les méchants restons sévères, Gardons aux bons notre bonté.
Pardonnez! dit-on.--C'est facile, Et doux même aux coeurs bien placés. L'âpre vengeance est inutile; Le mépris venge bien assez.
Mais prodiguer à tous les traîtres Le trésor de son amitié! Jeter son or par les fenêtres À des assassins sans pitié!
Devant eux ôter sa cuirasse! Presser sur un sein désarmé Ceux dont on peut suivre la trace À tout le mal qu'ils ont semé!
Ce n'est pas seulement faiblesse, C'est une mauvaise action. De quoi paira-t-on la tendresse, La fidèle dévotion
De l'ami vrai, si l'hypocrite Dont le sourire est plein de fiel Comme celui qui la mérite Reçoit l'amitié, don du ciel!
Pour le Titan point de clémence! Il est précipité des cieux. Le dragon périt sous la lance De l'Archange victorieux.
Ayons plus de miséricorde; Mais pas d'attendrissement vain! Aux méchants le sage n'accorde Qu'un entier et parfait dédain.
LES HEURES
Toutes nous blessent, la dernière Nous tue, ayant enfin pitié Quand elle achève sans colère L'oeuvre faite plus d'à moitié.
Les autres, même la plus douce, Hélas! nous usent lentement, Et chacune d'elle nous pousse Vers le funèbre monument.
Funèbre? non. Quelle caresse Vaut le sommeil sans lendemain? Vienne l'heure, pâle maîtresse Qu'on espère jamais en vain!
Elle viendra, consolatrice, Tarir la source des remords: Nulle passion tentatrice Ne trouble le repos des morts.
* * * * *
Ces heures, pleines d'espérance, De terreur ou de volupté, Ne sont pourtant qu'une apparence, Un rêve sans réalité.
Le temps, l'espace: vain mirage, Mots creux auxquels rien ne répond; Bruit de la vague sur la plage, Du caillou dans le puits profond!
Avec le mètre et l'heure, infime, L'homme prétend jauger les mers Dont l'infini creuse l'abîme, Qui pour flots ont des univers!
Sonnez, sonnez, Heures futiles, Mensonge par l'homme inventé! Résonnez! vos sons inutiles Se perdent dans l'éternité.
_SÆVA MATER AMORUM_
_À Madame_***
Tu m'as persécuté toujours dans ta colère; Tu n'as pas pardonné, O Vénus! qu'au grand art, à l'étude sévère Mon coeur se fût donné;
Et tu m'as mis au flanc la chimère éternelle De l'Idéal rêvé: L'amour pur comme l'eau des lacs, profond comme elle, Que je n'ai pas trouvé.
Qui sait? pour vivre heureux dans les bras de la femme Et protégé par toi, Fille des flots amers! peut-être au fond de l'âme Faut-il avoir la foi,
Ne pas chercher un coeur pareil au sien, qui batte Toujours à l'unisson, Se contenter de la poupée, et quand on gratte Rire en voyant le son:
Croire quand même, alors que l'effronté mensonge Vient nous crever les yeux, Prendre pour vérité ce qui n'est qu'un vain songe Et l'enfer pour les cieux;
Oublier tout, ne voir que la femme en ce monde, Se coucher sur le seuil Et sous un pied vainqueur jusqu'en la boue immonde Abattre son orgueil.
L'homme, ô Vénus! peut-il dans ton culte perfide Trouver le vrai bonheur, S'il doit sacrifier sur ton autel avide Ce qui fait sa grandeur?
Qu'il soit maudit, l'autel dont la flamme dévore Et la science et l'art, Qui bannit la pensée et du coeur qui l'adore Veut le sang pour sa part!
Déesse sans pitié, charmerais-tu le monde Pour le déshériter? Mère de la beauté, tu dois être féconde Ou ne pas exister.
ADAM ET ÈVE
_Eritis sicut Dii._
I
L'ivresse est envolée et l'espérance est morte: Ils ont goûté le fruit de l'arbre défendu. Jamais l'Ange pour eux ne rouvrira la porte Du paradis perdu.
Depuis que du bonheur ils ont touché la cime, Soumis au châtiment, résignés à souffrir, Ils ne regrettent rien, ni l'exil, ni le crime, Ni l'horreur de mourir.
La faim, la soif, n'ont rien dont le coeur se désole, Ni le soleil de feu, ni le désert géant; Qu'importe! ils ont l'Amour: de tout il les console Et le reste est néant.
Car l'Amour, engendrant voluptés et tortures, N'était pas dans l'Eden aux vertus condamné: Il fallait pour qu'il fût connu des créatures Que le crime fût né.
C'est sur le Désespoir que fleurit l'Espérance; Pour que le Rut devînt l'Amour prodigieux Il fallait aux humains le remords, la souffrance Et les pleurs dans les yeux.
_Sicut Dii!_ Ce mot du tentateur suprême Était-ce donc vrai: le Mal nous a divinisés. L'Homme innocent jamais n'eût connu par lui-même Tout le prix des baisers!
Ils changent notre bouche en exquise blessure Par où coule à longs traits le sang des coeurs maudits, Nous rendant chaque jour, mortelle nourriture, Le fruit du paradis.
II
Tu savais bien, Iaveh! qu'en sa chair frémissante L'Homme, prompt à bénir et prompt à blasphémer, Cache une âme qui brûle, à vouloir impuissante Et faite pour aimer!
Tu mets près de la lèvre un fruit qui la désire; Tu dis: c'est le plaisir; n'y touchez pas! pourquoi? Sous notre pied glissant l'abîme nous attire: Qui l'a creusé? c'est toi!
Sentant de ton pouvoir s'ébranler l'édifice, O Dieu cruel! en vain pour racheter le Mal Tu donneras ton Fils, offert en sacrifice Comme un vil animal!
Trop tard! le blé se sèche et l'ivraie est fertile! Trop tard! le Mal a fait son oeuvre pour toujours! Ton Fils sur un gibet souffre et meurt inutile: Et l'Homme, plein de jours,
Dédaignant tes Edens, méprisant tes supplices, Laissant aux chérubins ta céleste Sion, Bravant la mort, l'enfer, se plonge avec délices Dans la Damnation.
_Sicut Dii!_ non! non! le tentateur des âmes N'a pas dit vrai: car l'Homme est plus grand que les Dieux, Qui, n'ayant pas brûlé des diaboliques flammes, Se contentent des Cieux!
L'Homme règne en vainqueur sur la Terre sublime. Il vit: les Dieux sont morts ou se taisent, lassés: Son front touche le ciel, son pied fouille l'abîme: Lui seul, et c'est assez.
SONNETS
CHARLES GOUNOD
Son art a la douceur, le ton des vieux pastels. Toujours il adora vos voluptés bénies, Cloches saintes, concert des orgues, purs autels: De son oeil clair il voit les beautés infinies.
Sur la lyre d'ivoire, avec les Polymnies, Il dit l'hymne païen, cher aux Dieux immortels. «Faust» qui met dans sa main le sceptre des génies Égale les Juans, les Raouls et les Tells.
De Shakspeare et de Goethe il dore l'auréole; Sa voix a rehaussé l'éclat de leur parole: Leur oeuvre de sa flamme a gardé le reflet.
Échos du mont Olympe, échos du Paraclet Sont redits par sa Muse aux langueurs de créole: Telle vibre à tous vents une harpe d'Éole.
À M. HENRI SECOND
Réponse à son sonnet _Peines d'amour perdues._
Si nous nions le jour pour la lueur fugace, C'est que depuis l'aurore on égare nos pas, Avec un soin jaloux nous dérobant la trace Du droit chemin, qu'hélas! nous ne connaissons pas.
Le poison du mensonge a nourri notre race, Le venin dans la coupe abreuve nos repas: En nos veines il coule et du sang prend la place; Le pain de vérité nous donne le trépas.
L'esprit faussé depuis la première jeunesse, Comment goûterions-nous les vrais biens? notre coeur A senti du Serpent la trompeuse caresse;
Il prend pour l'Idéal une impossible ivresse, Méprisant la Nature et le simple bonheur: Le Vrai voile sa face et le Faux est vainqueur.
À M. GEORGES AUDIGIER
Non, _loin des yeux_ n'est pas _loin du coeur_! le contraire Pour les âmes d'élite est plutôt vérité. Quand d'amis sérieux il s'est fait une paire, L'un ne trahit pas l'autre après l'avoir quitté.
L'éloignement détruit l'amitié du Vulgaire Pour qui coule toujours l'eau du fleuve Léthé; C'est un sable mouvant: Bien fol et téméraire Qui se fierait jamais à sa solidité!