Rêverie de Nouvel An

Part 2

Chapter 23,980 wordsPublic domain

Va, j'ai jeté sur la lampe mon écharpe bleutée; tu vois à peine, à travers les tiges d'un haut bouquet de chrysanthèmes, le feu dansant;--reste là, dans l'ombre,--oublie que je suis ton amie, oublie ton âge et même que je suis une femme, savoure l'humiliation et la douceur de redevenir, parce que c'est un dimanche de novembre, parce qu'il fait froid et qu'il pleut noir, un enfant nerveux, qui retourne invinciblement, innocemment, à la féminine chaleur, qui ne souhaite rien, hors l'abri vivant, hors l'immobile caresse de deux bras refermés.

Reste là. Tu as retrouvé le berceau,--il te manque la chanson, ou le conte merveilleux... Je ne sais pas de contes. Et je n'inventerai même pas pour toi l'histoire heureuse d'une princesse fée qui aime un prince magicien. Car il n'y a pas de place pour l'amour dans ton cœur d'aujourd'hui, dans ton cœur d'orphelin.

Je ne sais pas de contes... Te suffira-t-il, mon chuchotement contre ton oreille? Donne ta main, serre bien la mienne: elle te mène, sans bouger, vers des dimanches humbles que j'ai tant aimés. Tu nous vois, la main dans la main, et toujours plus petits, sur une route couleur de fer, pailletée de silex métallique--c'est une route de mon pays...

Je te conduis doucement, parce que tu n'es qu'un joli enfant parisien, et je regarde, en marchant, ta main blanche dans ma petite patte hâlée, sèche de froid et rougie au bout des doigts. Elle a l'air, ma petite patte paysanne, d'une des feuilles qui demeurent aux haies, enluminées par l'automne...

La route couleur de fer tourne ici, si court qu'on s'arrête surpris, devant un village imprévu... Mon Dieu, je t'emmène religieusement vers ma maison d'autrefois, petit enfant policé et qui ne t'étonnes guère, et peut-être que tu dis, pendant que je tremble sur le seuil retrouvé: «Ce n'est qu'une vieille maison...»

Entre. Je vais t'expliquer. D'abord, tu comprends que c'est dimanche, à cause du parfum de chocolat qui dilate les narines, qui sucre la gorge délicieusement... Quand on s'éveille, voyons, et qu'on respire la chaude odeur du chocolat bouillant, on sait que c'est dimanche. On sait qu'il y a, à dix heures, des tasses roses, fêlées, sur la table, et des galettes feuilletées,--ici, tiens, dans la salle à manger,--et qu'on a la permission de supprimer le grand déjeuner de midi... Pourquoi? je ne saurais te dire... c'est une mode de mon enfance.

Ne lève pas des yeux craintifs vers le plafond noir. Tout est tutélaire dans cette maison ancienne. Elle contient tant de merveilles! ce pot bleu chinois, par exemple, et la profonde embrasure de cette fenêtre, où le rideau, en retombant, me cache toute...

Tu ne dis rien? Oh! petit garçon, je te montre un vase enchanté, dont la panse gronde de rêves captifs, la grotte mystérieuse où je m'enferme avec mes fantômes favoris, et tu restes froid, déçu, et ta main ne frémit pas dans la mienne? Je n'ose plus, maintenant, te mener dans ma chambre, te mener dans ma chambre à dormir où la glace est tendue d'une dentelle grise, plus fine qu'un voile de cheveux, qu'a tissée une grosse araignée des jardins, frileuse. Elle veille au milieu de sa toile, et je ne veux pas que tu l'inquiètes. Penche-toi sur le miroir: nos deux visages d'enfants, le tien pâle, le mien vermeil, rient derrière le double tulle... Ne t'arrête pas au banal petit lit blanc, mais plutôt au judas de bois qui perce la cloison: c'est par là que pénètre, à l'aube, ma chatte vagabonde; elle choit sur mon lit, froide, blanche et légère comme une brassée de neige, et s'endort sur mes pieds...

Tu ne ris pas, petit compagnon blasé. Mais j'ai gardé, pour te conquérir, le jardin. Dès que j'ouvre la porte usée, dès que les deux marches branlantes ont remué sous nos pieds, ne sens-tu pas cette odeur de terre, de feuilles de noyer, de chrysanthèmes et de fumée? Tu flaires comme un chien novice, tu frissonnes... L'odeur amère d'un jardin de novembre, le saisissant silence dominical des bois d'où se sont retirés le bûcheron et la charrette, la route forestière détrempée où roule mollement une vague de brouillard,--tout cela est à nous jusqu'au soir, si tu veux, puisque c'est dimanche.

Mais peut-être préféreras-tu mon dernier royaume et le plus hanté: l'antique fenil, voûté comme une église. Respire, avec moi, la poussière flottante du vieux foin, encore embaumée, plus excitante qu'un tabac fin. Nos éternuements aigus vont émouvoir un peuple argenté de rats, de chats minces à demi sauvages; des chauves-souris vont voler, un instant, dans le rayon de jour bleu qui fend, du plafond au sol, l'ombre veloutée... C'est à présent qu'il faut serrer ma main et réfugier, sous mes longs cheveux, ta tête lisse et noire de chaton bien léché...

... Tu m'entends encore? Non, tu dors. Je veux bien garder ta lourde tête sur mon bras et t'écouter dormir. Mais je suis un peu jalouse. Parce qu'il me semble, à te voir insensible et les yeux clos, que tu es resté là-bas, dans un très vieux jardin de mon pays, et que ta main serre la rude petite main d'une enfant qui me ressemble...

RÉPIT

«--On t'a dit qu'en ton absence je vivais seule, farouche, et fidèle, avec un air d'impatience et d'attente?... Ne le crois pas. Je ne suis ni seule, ni fidèle. Et ce n'est pas toi que j'attends.

«Ne t'irrite pas! Lis cette lettre jusqu'au bout. J'aime te braver quand tu es loin, quand tu ne peux rien contre moi, que serrer tes poings et briser un vase... J'aime te braver sans péril, et te voir à travers la distance, tout petit, courroucé et inoffensif: tu es le dogue, et moi, le chat en haut de l'arbre...

«Je ne t'attends pas. On t'a dit que j'ouvrais hâtivement ma fenêtre, dès le lever du soleil, comme aux jours où tu marchais dans l'allée, chassant devant toi, jusqu'à mon balcon, ton ombre longue? On t'a menti. Si j'ai quitté mon lit, pâle, un peu égarée de sommeil, ce n'est pas que l'écho de ton pas m'appelât...Qu'elle est belle, l'allée blonde et vide! Nulle branche morte, nul fétu n'arrête mon regard qui s'y élance, et la barre bleue de ton ombre ne chemine plus sur le sable pur, qu'ont seules gaufré les petites serres des oiseaux...

«J'attendais... cette heure-là, la première du jour, la mienne, celle que je ne partage avec personne. Je t'y laissais mordre juste le temps de t'accueillir, de te reprendre la fraîcheur, la rosée de ta course à travers les champs, et de refermer sur nous mes persiennes... Maintenant, l'aube est à moi seule, et seule je la savoure rose, emperlée, comme un fruit intact qu'ont dédaigné les hommes. C'est pour elle que je quitte mon sommeil, et mon rêve qui parfois t'appartient... Tu vois? éveillée, à peine, je te quitte, et pour te trahir...

«T'a-t-on redit aussi que je descendais pieds nus, vers midi, jusqu'à la mer? On m'a épiée, n'est-ce pas? On t'a vanté ma solitude hostile, et la muette promenade sans but de mes pas sur la plage; on a plaint mon visage penché, puis soudain guetteur, tendu vers... Vers quoi? vers qui?... Oh! si tu avais pu entendre! je viens de rire, de rire comme jamais tu ne m'entends rire! C'est qu'il n'y a plus, sur la plage lissée par la vague, la moindre trace de tes jeux, de tes bonds, de ta jeune violence, il n'y a plus tes cris dans le vent, et ton élan de nageur ne brise plus la volute harmonieuse de la lame qui se dresse, s'incline, s'enroule comme une verte feuille transparente, se jette vers moi et fond à mes pieds...

«T'attendre, te chercher? Pas ici, où rien ne se souvient de toi. La mer ne berce point de barque; la mouette qui pêchait, agrippée au flot et battant des ailes, s'est envolée. Le rocher rougeâtre, en forme de lion, se prolonge, violet, sous l'eau qui l'assaille. Se peut-il que tu aies dompté, sous ton talon nu, ce lion taciturne? Ce sable, qui craque en séchant comme une soie échauffée, tu l'as foulé, fouillé; il a bu sur toi ton parfum et le sel de la mer? Je me répète tout cela, en marchant à midi sur la plage, et je penche la tête, incrédule. Mais, parfois, je me retourne aussi, et je guette--comme les enfants qui s'effraient d'une histoire qu'ils inventent:--non, tu n'es pas là,--j'ai eu peur. Je croyais tout à coup te trouver là, avec ton air de vouloir me voler mes pensées... J'ai eu peur.

«Il n'y a rien,--rien que la plage lisse qui grésille comme sous une flamme invisible, rien que les équilles de nacre qui percent le sable, sautent, repiquent du nez, ressortent, et cousent la grève de mille lacets étincelants et rompus... Il n'est que midi. Je n'ai pas fini de t'offenser, absent! Je cours vers la salle sombre, où le jour bleu se mire dans la table cirée, dans l'armoire à panse brune; sa fraîcheur sent la cave et le fruitier, à cause du cidre qui mousse dans la cruche et d'une poignée de fraises au creux d'une feuille de chou...

«Un seul couvert. L'autre côté de la table, en face de moi, luit comme une flaque. Je n'y jetterai pas la rose, tu sais? que tu trouvais chaque matin, tiède, dans ton assiette. Je l'épingle à mon corsage, très haut, près de l'épaule, et je n'ai qu'à tourner un peu la tête pour m'y caresser les lèvres... Comme la fenêtre est large! Tu me la masquais à demi, et je n'avais jamais vu, jusqu'à présent, l'envers mauve, presque blanc, des fleurs de clématite, pendantes...

«Je chantonne tout doucement, tout doucement, pour moi seule... La plus grosse fraise, la plus noire cerise, ce n'est plus dans ta bouche, mais dans la mienne, qu'elles fondent, délicieuses... Tu les convoitais si fort que je te les offrais, non par tendresse, mais par une sorte de pudeur civilisée...

«Tout l'après-midi est devant moi comme une terrasse inclinée, rayonnante en haut et qui plonge, là-bas, dans le soir indistinct, couleur d'étang. C'est l'heure, te l'a-t-on dit? où je m'enferme. Réclusion jalouse, n'est-ce pas? méditation voluptueuse et triste d'une amante solitaire?... Qu'en sais-tu? Quels noms donner aux fantômes que je choie, quels conseillers me pressent, et pourrais-tu jurer que mon rêve a les traits de ton visage?... Doute de moi! doute de moi, toi qui as pu surprendre mes pleurs, et mon rire, toi que je fruste à tout moment, toi, que je baise en te nommant tout bas: «Étranger...»

Jusqu'au soir, je te trahis! Mais, à la nuit, je te donne rendez-vous, et la pleine lune me retrouve au pied de l'arbre où délirait un rossignol, si enivré de son chant qu'il n'entendit ni nos pas, ni nos souffles, ni nos paroles mêlées... Aucun de mes jours ne ressemble au jour d'avant, mais une nuit de pleine lune est divinement pareille à une autre nuit de pleine lune...

«À travers l'espace, par-dessus la mer et les montagnes, ton esprit vole-t-il au rendez-vous que je lui donne, auprès de l'arbre? J'y reviens, comme je l'ai promis, chancelante, car ma tête renversée cherche en vain le bras qui la soutenait... Je t'appelle--parce que je sais que tu ne viendras pas! Sous mes paupières fermées, je joue avec ton image, j'adoucis la couleur de ton regard, le son de ta voix, je taille à mon gré ta chevelure, et j'affine ta bouche, et je t'invente subtil, enjoué, indulgent et tendre--je te change, je te corrige...

«Je te change... Peu à peu, et tout entier, et jusqu'au nom que tu portes... Et puis je m'en vais, furtive, honteuse, légère, comme si, entrée avec toi sous l'ombre de l'arbre, j'en sortais avec un inconnu...»

J'AI CHAUD

Ne me touche pas! j'ai chaud... Écarte-toi de moi! Mais ne reste pas ainsi debout sur le seuil: tu arrêtes, tu me voles le faible souffle qui bat, de la fenêtre à la porte, comme un lourd oiseau prisonnier...

J'ai chaud. Je ne dors pas. Je regarde l'air noir de ma chambre close, où chemine un râteau d'or, aux dents égales, qui peigne lentement, l'herbe rase du tapis. Quand l'ombre rayée de la persienne atteindra le lit, je me lèverai,--peut-être... Jusqu'à cette heure-là, j'ai chaud.

J'ai chaud. La chaleur m'occupe comme une maladie et comme un jeu. Elle suffit à remplir toutes les heures du jour et de la nuit. Je ne parle que d'elle; je me plains d'elle avec passion et douceur, comme d'une caresse impitoyable. C'est elle--regarde!--qui m'a fait cette marque vive au menton, et cette joue giflée, et mes mains ne peuvent quitter ces gantelets, couleur de pain roux, qu'elle peignit sur ma peau. Et cette poignée de grains d'or, tout brûlants, qui m'a sablé le visage, c'est elle, c'est encore elle...

Non, ne descends pas au jardin; tu me fatigues. Le gravier va craquer sous tes pas, et je croirai que tu écrases un lit de petites braises... Laisse! que j'entende le jet d'eau, qui gicle maigre et va tarir, et le halètement de la chienne couchée sur la pierre chaude. Ne bouge pas! Depuis ce matin, je guette, sous les feuilles évanouies de l'aristoloche, qui pendent molles comme des peaux, l'éveil du premier souffle de vent... Ah! j'ai chaud! Ah! entendre, autour de notre maison, le bruit soyeux, d'éventail ouvert et refermé, d'un pigeon qui vole!...

Je n'aime déjà plus le drap fin et froissé, si frais tout à l'heure à mes talons nus. Mais au fond de ma chambre, il y a un miroir, tout bleu d'ombre, tout troublé de reflets...

Quelle eau tentante et froide!

Imagine, à t'y mirer, l'eau des étangs de mon pays! Ils dorment ainsi sous l'été, tièdes ici, glacés là par la fusée d'une source profonde. Ils sont opaques et bleuâtres, perfidement peuplés, et la couleuvre d'eau s'y enlace à la lige longue des nénuphars et des sagittaires... Ils sentent le jonc, la vase musquée, le chanvre vert... Rends-moi leur fraîcheur, leur brouillard où se berce la fièvre, rends-moi leur frisson,--j'ai si chaud!...

Ou bien donne-moi--mais tu ne voudras pas!--un tout petit morceau de glace, dans le creux de l'oreille, et un autre là, sur mon bras, à la saignée... Tu ne veux pas? tu me laisses désirer en vain, tu me fatigues...

Regarde, à présent, si la couleur du jour commence à changer, si les raies éblouissantes des persiennes deviennent bleues en bas, orangées en haut? Penche-toi sur le jardin, raconte-moi la chaleur comme on raconte une catastrophe!

Le marronnier va mourir, dis? Il tend vers le ciel des feuilles frites, couleur d'écaille jaspée... Et rien ne pourra sauver les roses, saisies par la flamme avant d'éclore... Des roses... des roses mouillées, gonflées de pluie nocturne, froides à embrasser...

Ah! quitte la fenêtre! reviens! trompe ma langueur en me parlant de fleurs penchées sous la pluie! Trompe-moi, disque l'orage, là-bas, enfle un dos violet, dis-moi que le vent, rampant, se dresse soudain contre la maison, en rebroussant la vigne et la glycine, dis que les premières gouttes, plombées, vont entrer, obliques, par la fenêtre ouverte!

Je les boirai sur mes mains, j'y goûterai la poussière des routes lointaines, la fumée du nuage bas qui crève sur la ville...

Souviens-toi du dernier orage, de l'eau amère qui chargeait les beaux soucis couleur de soleil, de la pluie sucrée que pleurait le chèvrefeuille, et de la chevelure du fenouil, poudrée d'argent, où nous sucions en mille gouttelettes la saveur d'une absinthe fine...

Encore, encore! j'ai si chaud! Rappelle-moi le mercure vivace qui roule aux creux des capucines, quand l'averse s'éloigne, et sur la menthe pelucheuse... Évoque la rosée, la brise haute qui couche les cimes des arbres et ne touche pas mes cheveux... Évoque la mare cernée de moustiques et la ronde des rainettes... Oh! je voudrais, sur chaque main, le ventre froid d'une petite grenouille!... J'ai chaud, si tu savais... Parle encore...

Parle encore guéris ma fièvre! Crée pour moi l'automne: donne-moi, d'avance, le raisin froid, qu'on cueille à l'aube, et les dernières fraises d'octobre, mûres d'un seul côté... Oui, il me faudrait, pour l'écraser dans mes mains sèches, une grappe de raisins oubliés sur la treille, un peu ridés de gelée... Si tu amenais, auprès de moi, deux beaux chiens au nez très frais?... Tu vois, je suis toute malade, je divague...

Ne me quitte pas! assieds-toi, et lis-moi le conte qui commence par: «La princesse avait vu le jour dans un pays où la neige ne découvre jamais la terre, et son palais était fait de glace et de givre...» De givre, tu entends? de givre!... Quand je répète ce mot scintillant, il me semble que je mords dans une pelote de neige crissante, une belle pomme d'hiver façonnée par mes mains... Ah! j'ai chaud!...

J'ai chaud, mais... quelque chose à remué dans l'air? Est-ce seulement cette guêpe blonde? Annonce-t-elle la fin de ce long jour? Je m'abandonne à toi. Appelle sur moi le nuage, le soir, le sommeil. Tes doigts sous ma nuque y démêlent un moite désordre de cheveux...

Penche-toi, évente, de ton souffle, mes narines, et presse, contre mes dents, le sang acide de la groseille que tu mords... Je ne murmure presque plus, et tu ne saurais dire si c'est d'aise... Ne t'en vas pas si je dors: je feindrai d'ignorer que tu baises mes poignets et mes bras, rafraîchis, emperlés comme le col d'un alcarazas brun...

CONVALESCENCE

Vers Tunis... Tunis, c'est là-bas, plus loin que l'horizon visible, plus loin que cette claire brume lilas qui repose sur la mer et la fait, par contraste, plus sombre. Tunis... c'est tout blanc, n'est-ce pas? d'un blanc de sucre au soleil, et l'ombre des murs y est bleue, du même bleu que la mer, là-bas à l'horizon?... Tunis, c'est l'Afrique, c'est... comment dire? c'est l'éblouissante ville que je ne connais pas, la ville qui est _de l'autre côté de la mer!_

Je voudrais ne jamais y arriver. Toute ma journée, je la passerai ici, à l'avant du bateau sur cette chaise-longue de rotin, déteinte et comme poncée par la vague et l'embrun. Je me refuse à secouer ma paresse de convalescente, même quand sonnera l'assourdissant gong des repas. Apportez-moi le riz créole, et les oranges, et les dattes, là, sur la couverture qui m'emmaillote jusqu'aux aisselles. Apportez-moi aussi le café brûlant, et laissez-moi tranquille, maintenant, toute seule sur le pont. Je ne veux plus voir personne...

Le bateau roule très fort. Le mât, devant moi, s'incline avec lui, à gauche, puis à droite, et parcourt le ciel comme une longue aiguille hésitante. Ma tête oscille doucement et je vois tantôt à ma gauche, tantôt à ma droite, la mer se soulever et venir à ma rencontre, gaufrée de profonds sillons à crêtes blanches, et si lourde et d'un bleu si dense qu'elle donne confiance: ne marcherais-je pas sur ces eaux épaisses, comme sur un asphalte fouetté en train de se figer?

Seule... et sur la mer sans bornes. Enfin! Le vent et le roulis ont balayé ce pont. On bavarde au salon, on bridge au fumoir, on geint dans les cabines. Seule, et déjà tout enivrée de balancement, de faiblesse convalescente, de demi-fièvre... Je regarde, étonnée, ma forme sous la couverture serrée, et mes pieds pointus, et mes mains inertes sous les gants épais. C'est moi, ce corps immobile? Et n'est-ce pas ainsi qu'on attache, les bras aux flancs et les genoux joints, ceux qui ont cessé pour jamais de se mouvoir, et qu'on verse à la mer, par-dessus ce parapet?

Quelle douceur de songer à cela, ici, sereinement! Je ne souffre plus. Chaque effort du bateau me guérit davantage. La tête libre, et le corps si léger, et les yeux perdus... J'égale presque celle que je serai--plus tard, demain, dans un an, dans une heure?--quand mon libre esprit voguera sur la mer, délesté du poids qui dort sur cette chaise-longue...

Hier encore, je souffrais. J'appelais, avec l'énergie des malades, la cessation de ma souffrance. J'espérais ma guérison, j'exigeais le _changement_--la vie. Aujourd'hui, je me repose, insensible comme ceux qui viennent de mourir. Mon souffle n'ouvre pas mes lèvres humides et froides d'une vapeur salée; le bateau seul respire, d'une longue, d'une lente et puissante haleine qui le couche à droite, qui le couche à gauche, qui enfonce son avant au profond de la vague, puis le relève ruisselant. Un sourd frémissement rythmé l'anime aussi comme les pulsations d'un cœur essoufflé.

Qu'il est vivant, le bateau où s'éteint mon mal! Beau nageur blanc, comme tu emportes vite ma dépouille! Ma dépouille: j'appelle ainsi ce corps privé soudain de ce qui le tordait si passionnément sur un lit moite, ce corps si expressif dans sa souffrance, si révolté, qui luttait contre son mal, inconscient et vigoureux comme un serpent coupé!... Tu m'emportes guérie--comme si j'étais morte. Pas de souhait, pas de tourment, plus rien... Le vide, la sérénité vaincue de ceux qui ont fini d'espérer, fini de pâtir.

Une nuée rousse, surgie du Nord invisible, derrière moi, traverse lentement le ciel. Sa couleur m'annonce la fin prochaine du jour, la fin du voyage, la fin de ma solitude... Quelque chose, en même temps, se lève sur ma pensée pure et stagnante: une nuée dont je ne puis dire si elle a forme de souvenir, de souci ou de regret; elle se dissipe avant de projeter sur un miroir étincelant et désert l'ombre d'un triste visage penché, ou d'une chimère cabrée, ou d'un combat amoureux...

Le nuage roux se hâte et nous devance vers la rive qu'on ne voit pas... Le soleil descend, berçant sur mon visage aux yeux mi-clos l'ombre du mât. Le vent grandit par instants, puis retombe, et ses assauts irréguliers agitent, hors de mon bonnet de laine, un petit drapeau palpitant de cheveux. Cela est irritant comme la caresse taquine d'un doigt sur la joue, quand on dort... Je résiste, je ne veux pas de réveil. Ne peut-on chasser même ces oiseaux tournoyants, noirs sur le ciel d'un bleu frais de lavande? Leur vol fend l'azur autour de moi, si vif et si soudain que je tressaille, comme si la plume humide et pointue de leur aile m'avait atteinte. Ainsi tressaillais-je autrefois, au passage, dans l'air, de ce parfum... Quel parfum? Je l'ai oublié...

J'ai oublié. Il y a, entre celle que je fus et celle qui est ici, couchée, vivante et refroidie comme une terre encore en fleurs d'où la chaleur se retire, il y a l'enchantement funèbre d'un long mal, il y a les insomnies, les féeries du délire, les heures des sommeils fiévreux... Ces pieds joints et paisibles ont usé de leurs ongles le drap qui les recouvrait, et ces narines, ces lèvres fermées ont imploré, ouvertes, tendues, le suc d'un fruit calmant, ou la bouffée du parfum oublié. La douleur et la joie, la musique, la couleur et l'odeur--autant de rayons affilés qui se brisaient sur moi, et comme j'en retentissais toute!...

Le soleil descend, et je me trouble à découvrir que la mer est maintenant plus pâle que le ciel, la mer tout à l'heure chargée de noir et de bleu, et de savonneuse écume... Une lumière verte, claire et dorée, monte des sables mystérieux, et la vague se tait aux flancs du bateau blanc... Là-bas! qu'est-ce, là-bas? Un long nuage ondulé, où brillent des oiseaux de neige?

Non, c'est la terre! Pouvais-je m'y tromper? Ne suis-je pas déjà debout, penchée toute vers le rivage qui vient lentement à nous, perçant les vapeurs où naissent peu à peu des villages blancs, des collines de jeune blé plus vertes que la mer?

Je tremble, comme si une main irrésistible m'eût tirée d'un sommeil sans rêves. Je tremble sous le choc reconnu de la lumière, de l'émotion, de la joie, du parfum et du son, et je tends vers la chaude terre inconnue, comme si j'allais retrouver là-bas, là-bas, mais avec un visage ému, des yeux changeants pleins de souci et d'espoir, avec sa fièvre, avec son mal fécond en songes, celle qui gisait tout à l'heure, triste et guérie!...

FIN

End of Project Gutenberg's Re^verie de Nouvel An, by Sidonie-Gabrielle Colette