Rêverie de Nouvel An

Part 1

Chapter 13,815 wordsPublic domain

LES CONTEMPORAINS

Œuvres et Portraits du XXe Siècle

REVERIE

DE

NOUVEL AN

PAR

COLETTE

PARIS

LIBRAIRIE STOCK

PLACE DU THÉATRE-FRANÇAIS

1923

TABLE DES MATIÈRES

REVERIE DE NOUVEL AN MALADE DIMANCHE RÉPIT J'AI CHAUD CONVALESCENCE

COLETTE

_Colette,--Mme Colette de Jouvenel,--fille d'un capitaine au 1er zouaves, est née le 28 janvier 1873, à Saint-Sauveur en Puiseye, dans l'Yonne_...

_Il suffit d'ailleurs de connaître l'auteur de_ Chéri _et des_ Heures longues _pour savoir combien cette date est inexacte.--«Voyez sa joue en pomme, ses yeux en myosotis, sa lèvre en pétale de coquelicot...» pourrais-je répéter, d'un ton à peine moins vif, après Francis Jammes qui présentait au lecteur, dans la préface aux_ Sept Dialogues de bêtes, _la première, sans doute, de nos femmes de lettres._

_Poétesse, disait-il._

_Poétesse, à coup sûr, avec tout ce que ce titre demande de grâce, de musique et de fraîcheur, avec tout ce qu'il éveille et implique dans la pensée d'ombres et d'horizons mouvants, mais Colette, qui fut souple naguère, jusqu'à pouvoir, dans les music-halls, sous le feu des projecteurs, tâter sa nuque du bout de ses pieds, Colette a dédaigné l'étroit corset du poème traditionnel, l'impossible corset du mètre classique. Elle écrit, comme on échange, entre amis, de tendres et fragiles confidences, sur la vie, l'amour, les hommes, les bêtes et les plantes._

«_Viens, toi qui l'ignores, viens que je te dise tout bas_...»

* * *

_La flamme si particulière, proche ou lointaine, jamais décolorée, jamais morte, qui brûle et danse au fond des livres de Colette, est le clair souvenir, d'abord de ses années d'enfance._

«_Je suis née seule, nous confie-t-elle pour expliquer sa façon d'être et de sentir, j'ai grandi sans mère, frère ni sœur, au côté d'un père turbulent que j'aurais dû prendre sous ma tutelle, et j'ai vécu sans amis. Un tel isolement moral n'a-t-il pas recréé en moi cet esprit tout juste assez gai, tout juste assez triste, qui s'enflamme de peu et s'éteint de rien, pas bon, pas méchant, insociable en somme et plus proche des bêtes que des hommes._»

_Plus proche des bêtes que des hommes... Je crois que le secret et le meilleur de Colette est ici. Elle nous indique, au tournant de chaque page, ce qu'il y a de primitif, de primesautier, de frais, en un mot ce qu'il y a d'animal dans la personne humaine._

_Amour de l'homme pour la femme, instinct, «joie intelligente de la chair qui reconnaît immédiatement son maître», Colette a peint sans fausse honte ni cynisme l'âpre et nécessaire volupté des corps que le désir, pour une minute ou l'éternité, presse l'un contre l'autre_...

_Toby-chien d'autre part avec Kiki-la-Doucette demeurent, parmi ses personnages à deux ou quatre pattes, ses héros favoris et les plus vivants._

* * *

_Il ne s'agit point ici de romans, d'aventures ni d'intrigues. Les sujets ne sont que des prétextes. Les livres de Colette, l'un après l'autre, constituent les mémoires d'une sensibilité que l'ombre d'un oiseau suffit à réveiller._

_Mémoires d'une femme, sans fard ni pose. Mémoires du plus subjectif de nos écrivains. Recueils des sensations les plus subtiles, les plus profondes, présentées sans détours, sans ce curieux et troublant mélange d'abstraction et de réalité, sans cette transposition intellectuelle qui font le succès de nos plus jeunes auteurs, qui les caractérisent et qui déjà nous lassent._

_Ici, tout est simple, clair, frémissant et chaud comme la révolte même de cette Lola qui s'écrie dans l'_Envers du Music-hall: «_Je ne suis pas une princesse enchaînée mais fine chienne, une vraie chienne, au cœur de chienne._»

* * *

_Colette cueille sans les tuer, chacune par son nom, les plantes et les herbes courbées sous la fuite du vent: l'oseille sauvage, la menthe amère, les vernes à la feuille froide, le chanvre rose et la saponaire._ Les Vrilles de la vigne.

_Elle n'a point prêté aux bêtes une âme artificielle et symbolique. Elle s'est mise à quatre pattes pour mieux comprendre les chats que l'orage fait vibrer dans l'ombre, longuement, comme des musiques silencieuses. Elle s'est haussée sur la pointe des pieds pour mieux voir l'araignée des jardins le velours de sa panse en gousse d'ail et sa croix de Templier._ La Paix chez les bêtes.

_Mère,--Colette a, je crois, une fille,--elle a pris part sagement, sans sourire, aux jeux et aux joies, aux doutes et aux douleurs des âmes à peine nées, bourgeons que froisse le moindre vent et qu'un rayon de soleil suffit à épanouir. Seule, elle a pu pénétrer et nous décrire l'univers étrange et miroitant des âmes enfantines._ La Maison éclairée.

_Avec Willy,--le plus pauvre des collaborateurs et son mari pendant 13 ans,--elle a bâti le roman de Claudine_: Claudine à l'école, Claudine s'en va, Claudine à Paris, Claudine en Ménage. _Histoire d'une fillette indépendante et volontaire qui veut, à son gré, mener sa barque. Histoire de la jeune fille moderne qui a le goût de la liberté, un plus grand besoin d'air et de mouvement et qui se moque du danger, des vrilles nocturnes du danger_...

_Son dernier livre_: La Maison de Claudine _est comme l'écrin de ses plus tendres souvenirs._

* * *

_On a dit de Colette qu'elle écrit «comme les arbres poussent, comme les ruisseaux coulent, comme les fleurs s'épanouissent_...»

_Lecteur, voici l'œuvre: un des plus beaux jardins de France._

MARCEL SAUVAGE.

REVERIE DE NOUVEL AN

Toutes trois nous rentrons poudrées, moi, la petite bull et la bergère flamande...

Il a neigé dans les plis de nos robes, j'ai des épaulettes blanches, un sucre impalpable fond au creux du mufle camard de Poucette, et la bergère flamande scintille toute, de son museau pointu à sa queue en massue.

Nous étions sorties pour contempler la neige, la vraie neige et le vrai froid, raretés parisiennes, occasions, presque introuvables, de fin d'année... Dans mon quartier désert, nous avons couru comme trois folles, et les fortifications hospitalières, les fortifs décriées et mal connues, les rassurantes fortifs ont vu, de l'avenue des Ternes au boulevard Malesherbes, notre joie haletante de chiens lâchés. Du haut du talus, nous nous sommes penchées sur le fossé que comblait un crépuscule violâtre fouetté de tourbillons blancs; nous avons contemplé Levallois noir piqué de feux roses, derrière un voile chenillé de mille et mille mouches blanches, vivantes, froides comme des fleurs effeuillées, fondantes sur les lèvres, sur les yeux, retenues un moment aux cils, au duvet des joues... Nous avons gratté de nos dix pattes une neige intacte, friable, qui fuyait sous notre poids avec un crissement caressant de taffetas. Loin de tous les yeux, nous avons galopé, aboyé, happé la neige au vol, goûté sa suavité de sorbet vanillé et poussiéreux...

Assises maintenant devant la grille ardente, nous nous taisons toutes trois. Le souvenir de la nuit, de la neige, du vent déchaîné derrière la porte, fond dans nos veines lentement et nous allons glisser à ce soudain sommeil qui récompense les marches longues...

La bergère flamande, qui fume comme un bain de pieds, a retrouvé sa dignité de louve apprivoisée, son sérieux faux et courtois. D'une oreille, elle écoute le chuchotement de la neige au long des volets clos, de l'autre elle guette le tintement des cuillères dans l'office. Son nez effilé palpite, et ses yeux couleur de cuivre, ouverts droit sur le feu, bougent incessamment, de droite à gauche, de gauche à droite, comme si elle lisait... J'étudie, un peu défiante, cette nouvelle venue, cette chienne féminine et compliquée qui garde bien, rit rarement, se conduit en personne de sens et reçoit les ordres, les réprimandes sans mot dire, avec un regard impénétrable et plein d'arrière-pensées... Elle sait mentir, voler,--mais elle crie, surprise, comme une jeune fille effarouchée et se trouve presque mal d'émotion. Où prit-elle, cette petite louve au rein bas, cette fille des champs wallons, sa haine des gens mal mis et sa réserve aristocratique? Je lui offre sa place à mon feu et dans ma vie, et peut-être m'aimera-t-elle, elle qui sait déjà me défendre...

Ma petite bull au cœur enfantin dort, foudroyée de sommeil, la fièvre au museau et aux pattes. La chatte grise n'ignore pas qu'il neige, et depuis le déjeuner je n'ai pas vu le bout de son nez, enfoui dans le poil de son ventre. Encore une fois me voici, comme au début de l'autre année, assise en face mon feu, de ma solitude, en face de moi-même...

Une année de plus... À quoi bon les compter? Ce jour de l'An parisien ne me rappelle rien des premiers janvier de ma jeunesse; et qui pourrait me rendre la solennité puérile des jours de l'An d'autrefois? La forme des années a changé pour moi,--durant que, moi, je changeais. L'année n'est plus cette route ondulée, ce ruban déroulé qui, depuis Janvier, montait vers le printemps, montait, montait vers l'été pour s'y épanouir en calme plaine, en pré brûlant coupé d'ombres bleues, taché de géraniums éblouissants,--puis descendait vers un automne odorant, brumeux, fleurant le marécage, le fruit mûr et le gibier,--puis s'enfonçait vers un hiver sec, sonore, miroitant d'étangs gelés, de neige rose sous le soleil... Puis le ruban ondulé dévalait, vertigineux, jusqu'à se rompre net devant une date merveilleuse, isolée, suspendue entre les deux années comme une fleur de givre: le jour de l'An...

Une enfant très aimée, entre des parents pas riches, et qui vivait à la campagne parmi des arbres et des livres, et qui n'a pas connu ni souhaité les jouets coûteux: voilà ce que je revois, en me penchant ce soir sur mon passé... Une enfant superstitieusement attachée aux fêtes des saisons, aux dates marquées par un cadeau, une fleur, un traditionnel gâteau... Une enfant qui d'instinct ennoblissait de paganisme les fêtes chrétiennes, amoureuse seulement du rameau de buis, de l'œuf rouge de Pâques, des roses effeuillées à la Fête-Dieu et des reposoirs,--syringas, aconits, camomilles,--du surgeon de noisetier sommé d'une petite croix, bénit à la messe de l'Ascension et planté sur la lisière du champ qu'il abrite de la grêle... Une fillette éprise du gâteau à six cornes, cuit et mangé le jour des Rameaux; de la crêpe, en carnaval; de l'odeur étouffante de l'église, pendant le mois de Marie...

Vieux curé sans malice qui me donnâtes la communion, vous pensiez que cette enfant silencieuse, les yeux ouverts sur l'autel attendait le miracle, le mouvement insaisissable de l'écharpe bleue qui ceignait la Vierge? N'est-ce pas? J'étais si sage!... Il est bien vrai que je rêvais miracle, mais... pas les mêmes que vous. Engourdie par l'encens des fleurs chaudes, enchantée du parfum mortuaire, de la pourriture musquée des roses, j'habitais, cher homme sans malice, un paradis que vous n'imaginiez point, peuplé de mes dieux, de mes animaux parlants, de mes nymphes et de mes chèvre-pieds... Et je vous écoutais parler de votre enfer, en songeant à l'orgueil de l'homme qui, pour ses crimes d'un moment, inventa la géhenne éternelle... Ah! qu'il y a longtemps!...

Ma solitude, cette neige de décembre, ce seuil d'une autre année, ne me rendront pas le frisson d'autrefois, alors que dans la nuit longue je guettais le frémissement lointain, mêlé aux battements de mon cœur, du tambour municipal, donnant, au petit matin du 1er janvier, l'aubade au village endormi... Ce tambour dans la nuit glacée, vers quatre heures, je le redoutais, je l'appelais du fond de mon lit d'enfant, avec une angoisse nerveuse proche des pleurs, les mâchoires serrées, le ventre contracté... Ce tambour seul, et non les douze coups de minuit, sonnait pour moi l'ouverture éclatante de la nouvelle année, l'avènement mystérieux après quoi haletait le monde entier, suspendu au premier _rrran_ du vieux tapin de mon village...

Il passait, invisible dans le matin fermé, jetant aux murs son alerte et funèbre petite aubade, et derrière lui une vie recommençait, neuve et bondissante vers douze mois nouveaux... Délivrée, je sautais de mon lit à la chandelle, je courais vers les souhaits, les baisers, les bonbons, les livres à tranches d'or... J'ouvrais la porte aux boulangers portant les cent livres de pain et jusqu'à midi, grave, pénétrée d'une importance commerciale, je tendais à tous les pauvres, les vrais et les faux, le chanteau de pain et le décime qu'ils recevaient sans humilité et sans gratitude...

Matins d'hiver, lampe rouge dans la nuit, air immobile et âpre d'avant le lever du jour, jardin deviné dans l'aube obscure, rapetissé, étouffé de neige, sapins accablés qui laissiez, d'heure en heure, glisser en avalanches le fardeau de vos bras noirs,--coups d'éventail des passereaux effarés, et leurs jeux inquiets dans une poudre de cristal plus ténue, plus pailletée que la brume irisée d'un jet d'eau... O tous les hivers de mon enfance, une journée d'hiver vient de vous rendre à moi! C'est mon visage d'autrefois que je cherche, dans ce miroir ovale saisi d'une main distraite, et non mon visage de femme, de femme jeune que sa jeunesse va, bientôt, quitter...

Enchantée encore de mon rêve, je m'étonne d'avoir changé, d'avoir vieilli pendant que je rêvais... D'un pinceau ému je pourrais repeindre, sur ce visage-ci, celui d'une fraîche enfant roussie de soleil, rosée de froid, des joues élastiques achevées en un menton mince, des sourcils mobiles prompts à se plisser, une bouche dont les coins rusés démentent la courte lèvre ingénue... Hélas, ce n'est qu'un instant. Le velours adorable du pastel ressuscité s'effrite et s'envole... L'eau sombre du petit miroir retient seulement mon image qui est bien pareille, toute pareille à moi, marquée de légers coups d'ongle, finement gravée aux paupières, aux coins des lèvres, entre les sourcils têtus... Une image qui ne sourit ni ne s'attriste, et qui murmure, pour moi seule: «Il faut vieillir. Ne pleure pas, ne joins pas des doigts suppliants, ne te révolte pas: il faut vieillir. Répète-toi cette parole, non comme un cri de désespoir, mais comme un cher refrain que tu chantes en toi-même, comme le rappel d'un départ nécessaire... Regarde-toi, regarde tes paupières, tes lèvres, soulève sur tes tempes les boucles de tes cheveux: déjà tu commences à t'éloigner de ta jeunesse; tu vas t'éloigner de ta vie, ne l'oublie pas, il faut vieillir!

Éloigne-toi lentement, lentement, sans larmes; n'oublie rien! Emporte ta santé, ta gaîté, ta coquetterie, le peu de bonté et de justice qui t'a rendu la vie moins amère; n'oublie pas! Va t'en parée, va t'en douce, et ne t'arrête pas le long de la route irrésistible, tu l'essaierais en vain,--puisqu'il faut vieillir! Suis le chemin, et ne t'y couche que pour mourir. Et, quand tu t'étendras en travers du vertigineux ruban ondulé, si tu n'as pas laissé derrière toi, un à un, tes cheveux; en boucles, ni tes dents une à une, ni tes membres un à un usés, si la poudre éternelle n'a pas, avant ta dernière heure, sevré tes yeux de la lumière merveilleuse--si tu as, jusqu'au bout, gardé dans ta main la main amie qui te guide, couche-toi en souriant, dors heureuse, dors privilégiée...»

MALADE

Comme chaque matin, une mince colonne lilas, une tige de lumière, debout, divise l'obscurité de la chambre. Elle s'étire, coupante, contre le fond brodé et sombre de mon rêve, un rêve de jardins à lourdes verdures, à feuillages bleus comme ceux des tapisseries, qui murmuraient pesamment sous un vent chaud... Je referme les yeux, avec l'espoir de joindre, par-dessus la hampe lumineuse, les deux panneaux somptueux de mon rêve. Une douleur précise, à la place des sourcils, m'éveille tout à fait. Mais le murmure orageux des feuillages bleus persiste dans mes oreilles.

J'atteins la lampe, qui éclôt de l'ombre comme une courge rosée, traînant après elle ses vrilles sèches en fil de soie...

Le battement douloureux persiste, là, derrière les sourcils. J'avale péniblement; quelque chose comme une petite arbouse râpeuse enfle dans ma gorge, et je ferme les mains, je cache mes ongles, pour éviter le contact des draps.

Froid, chaud--frissons... Malade? Oui. Décidément, oui. Pas très malade--juste assez. J'éteins la lampe, et le tube lumineux, d'un bleu glacé qui rafraîchit ma fièvre, monte de nouveau entre les rideaux. Il est six heures.

Malade... oh! oui, enfin, malade. Un peu de grippe sans doute? Je referme les yeux, et j'attends le commencement de cette journée comme si c'était ma fête. Toute une longue journée de faiblesse, de demi-sommeil, de caprices respectés, de diète gourmande! J'appelle déjà le parfum, autour de mon lit, de la verveine citronnelle--il y aura aussi, quand j'aurai faim, l'odeur du lait chaud vanillé, et de la pomme échaudée, givrée de sucre...

Faut-il attendre que la maison s'éveille? Ou bien sonnerai-je, pour qu'on se hâte et qu'on s'effare, avec des bruits de mules claquantes dans l'escalier, des «Mon Dieu!» et des «Cela devait arriver, la grippe court...» Mieux vaut attendre, en guettant le jour qui grandit, le tapis qui s'éclaire et pâlit comme un étang... J'entends, mais vaguement, le roulement des voitures et les sonnailles des bouteilles pendues aux doigts du laitier... Le son profond d'une timbale grave, battue légèrement et régulièrement, assourdit mes oreilles et me sépare des bruits de la rue: c'est la monotone, l'agréable pédale de ma fièvre. Loin de chercher à m'en distraire, je la cultive, je la détaille, j'accommode à son rythme des airs faciles, des chansons de mon enfance... Ah! voici que, portée en musique vers les jardins que quitta mon songe, j'entrevois de nouveau les lourds feuillages bleus...

... «Quoi? que voulez-vous? je dormais... Oui, vous voyez, je suis malade... Si, si, vraiment malade! Non, je ne veux rien, sinon que vous n'entriez pas tous à la fois dans ma chambre... Et ne touchez pas aux rideaux--oh! la grossièreté des gens bien portants!--avez-vous fini de les ouvrir et refermer, et d'agiter de grands drapeaux de clarté qui refroidissent toute la pièce?

«Donnez-moi seulement... un verre d'eau glacée: je veux un verre tout uni, un gobelet sans défaut et sans parure, mince, plaisant aux lèvres et à la langue, plein d'une eau dansante et qui semble, à cause du plateau d'argent, un peu bleue--j'ai soif.

«Non? Vous refusez? Eh! qu'ai-je à faire, moi fiévreuse, moi brûlante, de votre tisane qui sent le linge bouilli et le vieux bouquet? Disparaissez tous! je vous déteste. Je défends qu'on m'embrasse avec des nez froids, qu'on me touche avec des mains de gouvernante matinale, honnêtes et gercées...

«Allez-vous-en! Toute seule, je goûte mieux l'agrément morose, délicat, d'être malade. Je me sens, aujourd'hui, si supérieure à vous tous! Des yeux fins, blessés, amoureux des lumières douces et des reflets étouffés--des oreilles sensibles, mobiles sous mes cheveux, inquiètes de tout bruit--une peau intelligente assez pour percevoir les défauts de la toile fine qui la couvre--et ce miraculeux odorat qui invente à son gré, dans la chambre, l'arome de la fleur d'oranger ou des bananes meurtries, ou du melon musqué, trop mûr, qui va se fendre et répandre une eau sanguine...

«Il me semble que derrière la porte, vous devez être un peu envieux, vous qui ne savez pas jouer, comme je fais, avec le soleil de novembre qui coule lentement sur le toit, là-bas, au bout du jardin, avec la branche que chaque souffle incline et qui trempe, chaque fois, le bout de ses feuilles rouillées dans un vif rayon... Elle se relève, et l'ombre la teint en violet--elle se penche, et la voilà rose... Violet, rose... Rose, violet... Violet-bleu, comme les feuillages de mon rêve... Ils ne sont pas si loin, les feuillages bleus, puisque leur murmure marin emplit mes oreilles: aurai-je le temps, cette fois, d'habiter leurs ombrages?...

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . ... «Qui est là? Qu'y a-t-il? Je dormais... Pourquoi me laisse-t-on seule? Depuis combien de temps m'abandonnez-vous, sans force pour appeler? Venez, secourez-moi... Oh! vous ne m'aimez pas... Qui donc a mis près de mon visage, pendant mon sommeil, ce bouquet de violettes? Donnez, que je le touche... Qu'il est vivant, et froid, et délicieux aux lèvres!... Vous êtes sortis? Il fait beau?... il fait beau sans moi... Oui, je sais, le trottoir était sec et bleuté, mes chiens ont couru devant vous dans l'allée du Bois, ils happaient les feuilles en rafale... Je suis jalouse... Ne me regardez pas: je voudrais être petite pour pleurer sans honte. Je n'aime plus être malade. Je suis sage: je boirai la potion amère, la tisane aussi. Je ne jetterai plus mes bras hors des couvertures...

«Que la journée est longue! Est-ce l'heure, enfin, d'allumer les lampes? N'essayez pas de mentir: j'entendrai bien les enfants courir et crier en quittant l'école, et les galoches de la porteuse de pain, qui vient à cinq heures...

«Dites, resteriez-vous ainsi fidèles auprès de moi, indulgents et grondeurs, si j'étais longtemps, longtemps malade? ou bien si j'étais vieille tout d'un coup, et prisonnière comme sont les vieilles gens?... Cela fait trembler, quand on y pense... Cela fait trembler... Pourquoi croyez-vous que c'est de fièvre que je tremble? Je tremble parce que c'est la mauvaise heure, entre chien et loup... Vite! allumez la lampe, et que sa lueur éloigne le chien fantôme et le loup revenant...

«Vous voyez, maintenant je ne frissonne plus, depuis qu'elle brille toute ronde, énorme et rose, comme une coloquinte à l'écorce brodée... Le beau fruit, et de quel jardin fabuleux! Il tient encore à ses vrilles arrachées, vous voyez, traînantes sur la table, et peut-être qu'en fermant les yeux... attendez, oui, je vois la branche qui portait le fruit, et voici l'arbre après la branche, l'arbre bleu, enfin, enfin! et tout le jardin sombre, accablé de vent chaud, murmurant d'eau et de feuilles, le jardin de mon rêve, dont je demeure, depuis cette nuit, altérée...»

DIMANCHE

Qu'est-ce que tu as? Ne prends pas la peine, en me répondant: «Rien», de remonter courageusement tous les traits de ton visage; l'instant d'après, les coins de ta bouche retombent, tes sourcils pèsent sur tes yeux, et ton menton me fait pitié. Je le sais, moi, ce que tu as.

Tu as que c'est dimanche, et qu'il pleut. Si tu étais une femme, tu fondrais en larmes, parce qu'il pleut et que c'est dimanche, mais tu es un homme, et tu n'oses pas. Tu tends l'oreille vers le bruit de la pluie très fine, un bruit fourmillant de sable qui boit--tu regardes malgré toi la rue miroitante et les funèbres magasins fermés, et tu raidis tes pauvres nerfs d'homme, tu fredonnes un petit air, tu allumes une cigarette que tu oublies et qui refroidit entre tes doigts pendants...

J'ai bien envie d'attendre que tu n'en puisses plus, que tu quêtes mon secours...

Je suis méchante, dis? Non, mais c'est que j'aime tant ton geste enfantin de jeter les bras vers moi et de laisser rouler ta tête sur mon épaule, comme si tu me la donnais une fois pour toutes... Mais aujourd'hui il pleut si noir, et c'est tellement dimanche que je fais, avant que tu l'aies demandé, les trois signes magiques: clore les rideaux,--allumer la lampe,--disposer, sur le divan, parmi les coussins que tu préfères, mon épaule creusée pour ta joue, et mon bras prêt à se refermer sur ta nuque...

Est-ce bien ainsi? pas encore? ne dis rien, attends que notre chaleur de bêtes fraternelles ait gagné les coussins. Lentement, lentement, la soie tiédit sous ma joue, sous mes reins, et ta tête s'abandonne peu à peu à mon épaule, et tout ton corps, à mon côté, se fait lourd et souple et répandu comme si tu fondais...

Ne parle pas! J'entends, mieux que tes paroles, tes grands soupirs tremblants... Tu retiens ton souffle, tu crains d'achever le soupir en sanglot. Ah! si tu osais...