Relation du groenland

Chapter 6

Chapter 63,879 wordsPublic domain

Je me suis engagé à l'entrée de ce discours, de vous faire voir deux choses. La premiere, qu'il n'est pas constant que le Groenland soit continent avec l'Asie, du costé de la Tartarie. La seconde, qu'il soit continent avec l'Amerique. Pour le premier, je vous diray que l'on n'a sçeu encore percer les glaces de la Nova Zembla, pour sçavoir s'il y a un passage par là, dans la mer du Levant; & qu'il a esté inutilement tenté jusques-icy, par les matelots les plus determinez dont nous ayons ouy parler. Cette navigation qui a rebuté les meilleurs pilotes du Nord, a limité leurs courses au Spitsberg, que les Danois content entre les terres du Groenland; ou se fait la grande pesche des Balenes, & où nos Basques, & les Hollandois, font des voyages tous les ans. Il importe que je vous die en cét endroit, ce que Monsieur le grand Maistre de Danemarc m'a appris de cette Terre, & de cette Mer. Il ne s'est pas contenté de me le dire de vive voix, il m'a fait la grace de me l'escrire; & j'espere de vous faire voir quelque jour sa lettre, que je conserve comme une marque glorieuse de sa faveur, & de sa generosité. Mais, qu'ay-je dit de vous faire voir quelque jour sa lettre? J'espere que vous verrez bien-tost SON EXCELLENCE, mesme; car nous venons d'apprendre qu'il est party de Coppenhague pour aller en France, Ambassadeur Extraordinaire du Roy de Danemarc son maistre. Qu'il en est party, luy, & MADAME LA COMTESSE ELEONOR sa femme, fille du Roy de Danemarc, dont le merite respond à la naissance, & qui a eu le partage des Vertus Royales. C'est ce Heros, de qui j'escrivis les rares qualitez à nostre cher amy M. Bourdelot, lors que je luy manday ce qui se passa au pont de Brensbro, où se fit l'entreueuë celebre des Plenipotentiaires de Suede, & de Danemarc, pour la paix de ces deux Royaumes, que nostre ILLUSTRE AMBASSADEUR a si glorieusement achevée. Ce fut là que se virent les deux premiers hommes du Nord, le grand Maistre de Danemarc, dont je vous parle, & le grand Chancelier de Suede. Ils se regarderent l'un l'autre avec fierté, & veneration. Et ç'a esté un ouvrage digne de nostre Ambassadeur, veritablement Extraordinaire, qui a fait la paix de ces deux peuples, d'avoir fait l'amitié de ces deux grands Hommes. Je vous parleray une autre fois du grand Chancelier de Suede, & ce n'est pas mon dessein de faire icy le Panegyrique du grand Maistre de Danemarc. Je me contenteray de vous dire, que quand vous aurez veu ce grand Ministre, vous jugerez, & de son coeur, qui est si noble; & de son esprit, qui est si relevé; & de sa mine, qui est si haute; qu'il est non seulement capable de soustenir des Couronnes par ses Conseils, mais qu'il a une Teste à porter celle d'un Empire. Adjoustez à toutes ces Vertus heroïques, qu'il est Philosophe accomply; qu'il n'ayme, ny la vanité, ny la pompe; qu'il n'a que des sentimens tres-genereux, & que les douceurs de sa conversation sont incomparables. Son Excellence avoit à son service un Gentilhomme Espagnol, nommé Leonin, Naturaliste sçavant, & curieux, qu'il envoya en Spitsberg, pour luy dire à son retour ce qu'il en auroit veu, & connu. Voicy brievement le rapport qu'il luy en fit. Ce pays est au 78. degré d'elevation, & veritablement nommé _Spitsberg_, à cause des montagnes aiguës, qui sont comme semées, ou plantées, dessus. Ces montagnes sont composées, de graviers, & de certaines petites pierres plattes, semblables à des petites pierres d'ardoise grise, entassées les unes sur les autres. Elles se forment de ces petites pierres, & de ce gravier, que les vents amoncellent, où que les vapeurs eslevent. Elles croissent à veuë d'oeil, & les matelots en descouvrent tous les ans de nouvelles. Leonin s'estant engagé assez avant dedans la Terre, ne trouva que de cette sorte de montagnes aiguës, dont le pays est tout couvert, & ne rencontra chose quelconque sur son chemin, que des Renes qui paissoient. Il fut neantmoins estonné de voir tout au haut d'une de ces montagnes, & à une lieuë de la mer, un petit mast de navire, qui avoit une poulie attachée à un de ses bouts; & ayant demandé aux matelots qu'il avoit menez, qui avoit porté là ce mast; ils luy respondirent, qu'ils ne sçavoient, & qu'ils l'avoient tousjours veu là. Il est croyable que la mer avoit passé autrefois prés de cette montagne, & que c'estoit un reste de quelque vieux naufrage. On y trouve des prairies, mais l'herbe y est si courte, qu'à peine la peut-on appercevoir hors de la terre, ou hors des pierres; car à proprement parler, cette terre n'a point de terre, mais des petites pierres; entre lesquelles, & cette petite herbe, croist une sorte de mousse, semblable à celle qui croist sur les arbres de nos climats, dont les Renes de ce pays-là se nourrissent, & deviennent si grasses, que Monsieur le grand Maistre s'en est fait apporter, qui avoient quatre doigts de lard. Ce pays est inhabité, & inhabitable, à cause du froid. Car encore que le Soleil ne s'y couche point durant quatre mois, & que durant six semaines, il ne s'abbaisse que jusques à trois aulnes de l'Horison; suivant la façon de parler Danoise, conforme à la mesure du ciel de Virgile. C'est à dire. Encore qu'à la minuit (s'il faut ainsi parler) de ce païs-là; le Soleil durant six semaines, ne s'approche, comme en se couchant, que d'environ neuf à unze degrez & demy, de l'Horison. Si est-ce que le froid y est plus aigu, plus le Soleil est clair, & estincellant. La raison est, que l'air y est alors plus subtil, & par consequent plus froid. On ne peut durer sur tout, prés de ces montagnes qui n'ont nulle solidité, parce qu'il en sort une vapeur si froide, que l'on est gelé pour peu que l'on y demeure. Et pour se garentir de cette rigueur, il vaut encore mieux se mettre en lieu que le Soleil voye de tous costez. Il y a quantité d'Ours dans cette contrée, mais ils sont tous blancs, & beaucoup plus aquatiques, que terrestres. On en trouve en pleine mer de nageants, & grimpants sur de grandes pieces de glace. Monsieur le grand Maistre en a fait venir de vivans, & les a nourris à Coppenhague. Quand il vouloit donner du divertissement à ses amis, il s'alloit promener sur la mer, & faisoit sauter ces Ours dans quelque endroit sablonneux, assez profond, mais assez clair, pour estre veus au travers de l'eau. Il m'a dit que c'estoit un plaisir singulier de voir joüer ces animaux au fonds de la mer, durant l'espace de deux, ou trois heures; & qu'ils y auroient demeuré des jours entiers, sans incommodité, si on ne les eust retirez par les cordes, & les chaines, où ils estoient attachez. La mer de Spitsberg, porte quantité de Balenes. On en prend de deux cents pieds de long, & de grosseur proportionnée à la longueur. Les mediocres sont de cent trente, & de 160. pieds. Elles n'ont point de dents. Et quand on ouvre ces vastes corps, on n'y trouve qu'environ dix, ou douze poignées de petites aragnées noires, qui naissent de l'air corrompu de cette mer; & quelque peu d'herbe verte, rejettée du fonds de l'eau. Il y a de l'apparence que ces Balenes ne vivent, ny de cette herbe, ny de ces aragnées, mais de l'eau de la mer, qui produit l'herbe, & les aragnées. Cette mer est quelquesfois si couverte de cette sorte d'insectes, qu'elle en est toute noire; & c'est un signe infaillible pour les pécheurs, que la pesche sera bonne; car les Balenes suivent l'eau qui engendre cette peste. On prend alors de si grandes Balenes, & en si grand nombre, que les matelots ne sçauroient emporter toutes les graisses qu'ils ont fait fondre, & sont contraints d'en laisser à terre, qu'ils reviennent charger l'année d'apres. Vous noterez, Monsieur, que rien ne se pourrit, & ne se corrompt, dans cette terre. Les morts qui y sont ensevelis depuis trente ans, sont encore aussi beaux, & aussi entiers, qu'ils estoient lors qu'ils rendoient l'esprit. On y a basty de long-temps quelques huttes, pour cuire les graisses de Balenes; mais elles sont tousjours de mesme qu'elles estoient, du commencement qu'elles furent basties; & le bois de quoy elles sont faites, est aussi sain, qu'il estoit le jour mesme qu'il fut coupé de l'arbre. A dire le vray de ces païs Septentrionaux, les morts s'y portent bien, mais les vivans y deviennent malades. Tesmoin le pauvre Leonin, qui revint de ce voyage perclus de froid, & en mourut quelque temps apres. Les Oiseaux que cette contrée produit, sont tous oiseaux de mer, & il n'y en a pas un qui vive sur la terre. Il y a quantité de canards, & beaucoup d'autres especes de volatiles, qui nous sont inconnuës. Monsieur le grand Maistre de Danemarc, n'ayant peu avoir de ces oiseaux vivans, en a fait apporter de morts à Coppenhague. Ils ressemblent du bec, & des plumes, à des perroquets; & des pieds à des canards. Ceux qui prennent de ces oiseaux, asseurent qu'ils ont un chant tres-doux, & tres agreable; & que quand ils chantent tous ensemble, il se forme de leur ramage un concert melodieux dessus la mer.

Les matelots qui vont en Spitsberg, pour la pesche des Balenes, y arrivent au mois de Juillet, & en partent vers la my-Aoust. Ils n'y sçauroient entrer à cause des glaces, s'ils y arrivoient devant le mois de Juillet, & n'en pourroient sortir par la mesme raison, s'ils en partoient plus tard, que la my-Aoust. On trouve dans cette mer des monceaux prodigieux de glaces, espaisses de soixante, 70. & quatre-vingts brasses;

_Quæ tantum vertice ad aurars Aërias, Quantum radice ad Tartara tendunt;_

car il y a des lieux dans cette mer, où elle est glacée depuis le fonds jusques au haut; & il s'amasse dessus ce haut, des monceaux de glace, aussi eslevez par dessus la mer, que la mer est profonde au dessous. Ces glaces sont claires, & luisantes, comme du verre. Ce qui rend la navigation de cette mer perilleuse est, qu'il y a des courants bigearres en des endroits, où les glaces se fondent en un moment, & se prennent en mesme temps.

Ne trouvons pas estrange apres cela, si nous ne pouvons determiner rien de certain sur nostre premiere doute, ny resoudre asseurément, que le Groenland soit, ou ne soit pas, continent avec l'Asie, & la Tartarie. La distance qu'il y a de nos mers, à ces mers glacées; l'incertitude de les rencontrer fonduës; les grands orages qui se forment dessus ces eaux; l'inexperience des routes; les deserts que l'on y trouve; & ce qui est de plus incommode, qu'il n'y a nul secours, & nulle retraitte, dans ces deserts. Toutes ces difficultez accumulées ensemble, s'opposent aux desseins des curieux, & leur ostent les moyens de descouvrir les veritez qu'ils recherchent. Les mesmes difficultez, & par consequent les mesmes incertitudes, se rencontrent pour la seconde doute, aussi bien que pour la premiere; & nous ne sçaurions non plus resoudre, que le Groenland soit, ou ne soit pas, continent avec l'Amerique. C'est ce que je pretends vous faire voir en ce lieu, par la Relation que je vous ay promise du Capitaine Danois, _Jean Munck_, qui tenta, comme je vous ay dit, un passage dans le Levant, du costé du Nordouest, entre l'Amerique, & le Groenland. Je ne m'escarteray pas de mon sujet, en vous escrivant cette Relation; car avec ce qu'elle est divertissante, elle regarde le Groenland, & les Isles qui luy sont adjacentes.

Le Roy de Danemarc, à present regnant, commanda au Capitaine Munck, d'aller chercher un passage pour les Indes Orientales, par un destroit, & une mer, qui separent l'Amerique, du Groenland. Un Capitaine Anglois, nommé _Hotzon_, avoit descouvert ce destroit, & cette mer, quelque temps auparavant, pour le mesme dessein; mais il s'estoit perdu dans cette navigation, & l'on n'a jamais sçeu comment. Il est certain que s'il eut l'audace d'Icare à voler par une route inconnuë, ses plumes se gelerent plustost, qu'elles ne se fondirent, dans cette hardie entreprise. Son advanture eut cecy de commun avec celle d'Icare, que ce destroit, & cette mer, porterent depuis le nom, de _Destroit Hotzon_, & de _Mer Hotzonne_. Le Capitaine Munck partit du Sundt pour ce voyage, le 16. de May 1619. avec deux Vaisseaux que le Roy de Danemarc luy avoit donnez. Il y avoit 48. hommes sur le plus grand vaisseau, & 16. sur le plus petit, qui estoit une fregatte. Il arriva le 20. de Juin suivant, au cap, nommé _Faruel_, en langage Danois, comme qui diroit le cap _Vale_, en latin; & le cap _d'Adieu_, ou de _Bon voyage_, en François. Ainsi nommé sans doute, parce que ceux qui vont au delà de ce cap, semblent aller dans un autre monde, & prendre un long congé de leurs amis. Ce cap Faruel est, comme je vous ay dit, à 60-1/2 degrez d'elevation, sur un pays de montagnes, couvertes de neges, & de glaces. Il seroit mal-aisé de representer sa figure, à cause de ces neges, & de ces glaces, qui varient; & de leur blancheur, qui esbloüit les yeux. Le Capitaine Munck estant à ce cap, prit la route de l'Ouest au Nord, pour entrer dans le destroit Hotzon, & trouva quantité de glaces, qu'il evita, parce qu'il estoit en pleine mer: Il conseille ceux qui feront ce voyage, de ne s'engager pas trop en cét endroit, devers l'Ouest, à cause des glaces, & des courants, qui sont impetueux aux costes de l'Amerique. Il raconte que la nuit du huitiéme Juillet, estant sur cette mer, il fit un broüillard si espais, & un si grand froid, que les cordages de son navire furent couverts de longs glaçons, si serrez, & si durs, qu'ils ne s'en pouvoient servir pour leurs maneuvres. Il dit en suite, que le lendemain sur les trois heures apres midy, jusques au Soleil couchant, il se leva un chaud si ardent, qu'ils furent contraints de se mettre en chemise, pour ne pouvoir durer dans leurs habits.

Il entra dans le destroit Hotzon, qu'il nomma _Destroit Christian_, du nom du Roy de Danemarc son maistre. Et aborda le dix-septiéme du mesme mois à une Isle, qui est sur la coste du Groenland. Ceux qu'il envoya pour reconnoistre cette Isle, luy rapporterent qu'ils avoient veu des traces d'hommes, mais qu'ils n'avoient point trouvé d'hommes. Ils rencontrerent le lendemain matin, une troupe de Sauvages, qui furent surpris de l'abord des Danois; & coururent en desordre cacher les armes qu'ils portoient, derriere un monceau de pierres, assez proche du lieu où ils estoient. Ils s'avancerent apres cela, & rendirent gracieusement le salut, que les Danois leur avoient donné; observants neantmoins soigneusement, de se tenir tousjours entre les Danois, & l'endroit où estoient les armes qu'ils avoient cachées. Mais les Danois firent si bien en les tournant, & les amusant, qu'ils gagnerent la mont-joye, où ils trouverent un monceau d'arcs, de carquois, & de fleches. Les Sauvages desolez pour la perte qu'ils avoient faite, conjurerent les Danois, avec des gestes de priere, & de sousmission, de leur vouloir rendre ce qu'ils leur avoient pris. Ils faisoient entendre par ces gestes, qu'ils ne vivoient que de la chasse, que ces armes les faisoient vivre, & qu'ils donneroient leurs habits pour les ravoir. Les Danois esmeus de compassion, les leur rendirent, & les Sauvages se jetterent à leurs genoux, pour les remercier de tant de grace. La courtoisie des Danois envers les Sauvages, ne s'arresta pas là. Ils desplierent leurs marchandises, & leur firent present de leurs bagatelles, que les Sauvages admirerent, & receurent avecque joye; & en eschange, donnerent aux Danois, beaucoup de sorte d'oyseaux, & des lards de divers poissons. Un d'eux ayant jetté les yeux sur un Miroir, & s'y estant miré, fut si esmerveillé de se voir, qu'il print le miroir, le mit dedans son sein, & s'enfuit. Mais les Danois n'en firent que rire; & ne rirent pas moins, de ce que tous les autres Sauvages coururent embrasser un de leurs camarades, & luy firent mille caresses, comme s'ils l'avoient connu de long-temps; parce qu'il avoit les cheveux noirs, qu'il estoit camus, & basané, & en un mot, qu'il leur ressembloit. Le Capitaine Munck partit de cette Isle, le jour d'apres, qui estoit le dix-neufiéme de Juillet; & ayant fait voile pour continuer sa route, fut contraint de relascher à cause des glaces, & de se retirer dans le mesme port; ou, quelque soin qu'il pût apporter, il ne revid aucun Insulaire. Les Danois trouvoient des filets estendus le long de la rive, & y attachoient des cousteaux, des miroirs, & autres gentillesses sauvages, pour les convier de revenir; mais pas-un ne revint; soit qu'ils eussent peur des Danois, ou qu'il leur fust expressément defendu par quelque espece de Juge, ou de Gouverneur, d'avoir plus de commerce avec eux. Le Capitaine Munck ne pouvant trouver d'hommes, trouva, & prit, grand nombre de Renes dedans cette Isle; qu'il appella _Reinsundt_, c'est à dire golfe des Renes; & nomma le port où il aborda, de son nom _Munckenes_. Cette Isle est à 61. degré & 20. minuttes d'eslevation. Il y arbora le nom, & les armes du Roy de Danemarc son maistre; & en partit le vingt-deuxiéme de Juillet. Mais il courut tant de risque, par les orages vehemens qui se leverent, & le choc des glaces qui le heurterent, qu'à peine se peut-il sauver, le vingt-huitiéme du mesme mois, entre deux Isles, où il jetta toutes ses ancres, & amarra ses vaisseaux à terre, tant l'orage estoit impetueux dans le port mesme. Le retour de la marée laissoit les Danois à sec sur les vases, & le reflus qui venoit avec rapidité, leur rapportoit tant de glaces, qu'ils estoient en aussi grand danger de perir là, qu'en pleine mer; s'ils n'y eussent pourveu avec grand soin, & grande peine. Il y avoit entre ces Isles une grande piece de glace, espaisse de vingt-deux brasses, qui se destacha des terres, & se fendit en deux; ces deux pieces tomberent des deux costez au fonds de la mer; & esmeurent une si grande tempeste en tombant, que peu s'en fallut qu'une de leurs chalouppes ne fut engloutië des vagues. Ils ne virent point d'hommes dedans ces deux Isles, mais des traces, & des marques evidentes, qu'il y en avoit, ou qu'il y en avoit eu. Ils y trouverent des mineraux, & entre autres, quantité de Talc, qu'ils ramasserent, & en remplirent quelques tonneaux. Il y avoit d'autres Isles aupres de ces deux, qui estoient apparemment habitées; mais que les Danois ne peurent aborder, parce que leurs advenuës estoient inaccessibles, & si sauvages, qu'ils n'en avoient jamais veu de pareilles. Ces Isles sont à 62. degrez & 20. minuttes, & à cinquante lieuës avant dans le destroit Christian. Le Capitaine Munck appella le golfe, ou le destroit, où il aborda, _Haresunt_, c'est à dire, golfe, ou destroit, des lievres; à cause des lievres qu'il trouva en grande quantité dedans cette Isle; & y arbora le _Christianus quartus_ du Roy de Danemarc, qu'ils ont accoustumé de representer de cette sorte C4. Il partit de ces Isles, le neufiéme d'Aoust, & fit voile vers l'Ouest-Sudouest, avec un vent de Nordouest; & le dixiéme aborda la coste du Sud du destroit Christian, qui est la coste de l'Amerique. Estant sorty de là, il trouva une grande Isle, du costé du Nordouest, qu'il appella _Sneoeuland_, c'est à dire, l'Isle des neges, parce qu'elle estoit couverte de neges. Le vingtiéme d'Aoust, il print son cours de l'Ouest au Nord; _Et alors_, dit le Relateur, _je tenois ma vraye route, sous l'eslevation de soixante-deux degrez, & vingt minuttes_. Mais les broüillards estoient si grands, qu'ils ne voyoient point de terre; _Quoy que_, dit-il, _la largeur du destroit Christian, ne fust en cét endroit, que de seize lieuës_. Ce qui nous fait croire qu'il est plus large en d'autres endroits. Il entra du destroit, dedans la mer Hotzone, à laquelle il changea de nom, comme il l'avoit changé au destroit; & luy en donna deux pour un. Il appella _Mare novum_, la partie de cette mer qui regarde l'Amerique, & _Mare Christianum_, celle qui regarde le Groenland, si tant est que cette coste se doive appeller Groenland. Il tint tant qu'il pût la route de l'Ouest-Nordouest, jusques à ce qu'il eut atteint soixante-trois degrez, & vingt minuttes, d'eslevation; où les glaces l'arresterent, & l'obligerent d'hyverner à la coste de Groenland, à un Port qu'il nomma, _Munckenes Vinterhaven_, c'est à dire, le port d'Hyver de Munck; & appella toute la contrée, _Nouveau Danemarc_. Il ne remarque point dans sa Relation, quantité de lieux, par lesquels il passa en arrivant à ce port, parce qu'il dit en avoir fait une carte, à laquelle il renvoye le Lecteur. Il ne fait mention que de deux Isles de la mer Christiane, qu'il nomme _les Isles Soeurs_; & d'une autre plus considerable, qui est vers la mer nouvelle, qu'il appelle _Dixes oeuland_. Il donne advis à ceux qui navigeront dans le destroit Christian, de tenir le plus qu'ils pourront le milieu du destroit, à cause des courants rapides, & contraires, qui se trouvent à l'une, & l'autre, de ces costes, par les reflus opposez des deux mers, Oceane, & Christiane; dont les glaces extraordinairement espaisses, s'entreheurtent avec telle roideur, que les vaisseaux qui se trouvent entre deux, y sont brisez irremissiblement. Il dit que le reflus de la mer Christiane est reglé, de cinq, en cinq heures; & que ses marées suivent le cours de la Lune.

Le Capitaine Munck arriva le septiéme de Septembre, à _Munckenes Vinterhaven_; où il se refit, luy, & ses gens. Il retira quelques jours apres ses vaisseaux, & les mit à couvert du choc des glaces, dedans un port proche du premier, où il les repara le mieux qu'il pût. Ses compagnons pourveurent sur toutes choses, à se bien hutter, pour se garentir du mauvais temps, & de l'Hyver qui les avoit surpris. Ce port faisoit l'emboucheure d'une Riviere, qui n'estoit pas encore glacée au mois d'Octobre, quoy que la mer fust prise en beaucoup d'endroits. Le Capitaine Munck rapporte, que le 7. de ce mois, il monta sur une chaloupe pour reconnoistre cette riviere, & qu'il ne pût voguer dedans, qu'environ une lieuë & demie, en haut, à cause des cailloux qui la bouchoient. N'ayant peu trouver de passage par la riviere, il prit un party de ses soldats, & matelots, & marcha trois, ou quatre lieuës en avant dedans la terre, pour chercher des hommes; mais il ne rencontra qui que se fut. Revenant par un autre chemin, il trouva une pierre eslevée, & assez large, sur laquelle estoit peinte une Image, qui representoit le Diable, avec ses griffes, & ses cornes. Il y avoit aupres de cette pierre, une place quarée, de huit pieds en tout sens, close de pierres plus petites. Il remarqua à l'un des costez de ce quarré, une Montjoye de petits cailloux plats, & de la mousse d'arbre, mélée parmy. Il y avoit de l'autre costé du quarré, une pierre plate, mise en forme d'Autel, sur deux autres pierres; & sur cét autel, trois petits charbons, croisez l'un sur l'autre. Mais quoy que le Capitaine Munck ne vid personne sur son chemin, si est-ce qu'il rencontroit en beaucoup d'endroits de semblables Autels, avec des charbons posez dessus, comme les precedents; & que par tout où il rencontroit de ces autels, il trouvoit des traces d'hommes; d'où il conjecturoit, que les habitans de cette contrée s'assembloient à ces autels, pour sacrifier; & qu'ils sacrifioient au Feu, ou avec du feu. Il voyoit de plus, que par tout où il y avoit de ces traces d'hommes, il y avoit des os rongez, & conjecturoit de là aussi, que c'estoient, peut-estre, les restes des bestes sacrifiées, que les Sauvages avoient mangées, à leur façon, c'est à dire, cruës & déchirées, comme les chiens les deschirent, avec les pattes, & les dents. Il remarquoit en passant au travers des bois, quantité d'arbres coupez, avec des instruments de fer, & d'acier. Il trouvoit outre cela, des chiens bridez, ou emmuzelez, avec des liens de bois. Et ce qui le confirmoit plus que tout, dans la croyance que ce pays avoit ses habitans, estoit, qu'il voyoit des marques des Tentes qui avoient esté dressées en divers endroits, & trouvoit aux mesmes lieux, des pieces de peaux d'Ours, de Loups, de cerfs, de chevres, de chiens, & de veaux marins, qui avoient servy de couverture à ces Tentes. L'apparence estant manifeste, que ces peuples vivoient comme les Scythes, & campoient à la façon des Lappes.