Relation des choses de Yucatan de Diego de Landa Texte espagnol et traduction française en regard, comprenant les signes du calendrier et de l'alphabet hiéroglyphique de la langue maya; accompagné de documents divers historiques et chronologiques, avec une grammaire et un vocabulaire abrégés français-maya, précédés d'un essai sur les sources de l'histoire primitive du Mexique et de l'Amérique Centrale, etc., d'après les monuments égyptiens, et de l'histoire primitive de l'égypte d'après les monuments américains par l'abbé Brasseur de Bourbourg

Part 41

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[3] _Holon_ est un mot qui appartient également à la langue maya, au tzendal et à ses dialectes; il signifie ce qui domine, ce qui est au-dessus et peut se prendre ici comme un titre et comme un nom. _Chan_ appartient au nahuatl et au tzendal, mais dans deux sens fort distincts; dans la première langue il signifie maison, demeure; dans la seconde serpent, qui en maya se dit can. _Tepeuh_ est nahuatl, il signifie mot à mot le maître, le chef de la montagne; c’est un titre souverain dans le quiché.

[4] Le mot maya est _peten_ qu’on traduit par île, mais que les Mayas appliquaient en général à toutes les terres environnées d’eau, en partie, car ils savaient fort bien que leur pays était une péninsule.

[5] Il y a plusieurs manières de calculer ces époques. Landa, Cogolludo et les auteurs anciens, corroborés par les preuves historiques et chronologiques qu’ils apportent, ne leur donnent que vingt ans. Je crois qu’ils sont dans le vrai, et c’est d’après leur sentiment que j’ai réglé ce document chronologique, en plaçant les chiffres des _Katun_ à côté du texte maya, et celui des années correspondantes de l’ère chrétienne vulgaire au français. En note, ainsi que Pio Perez l’avait fait lui-même en le donnant à Stephens, je mets les années correspondantes, d’après lui, aux _Katun_ et dans le calcul desquels il me semble qu’il s’est glissé quelques erreurs, en outre de sa manière de voir, en leur assignant 24 ans au lieu de 20: le lecteur pourra aisément les vérifier lui-même. Suivant Pio Perez, les années écoulées durant le voyage des Tutul Xiu sont de l’an 144 à l’an 217.—Celle que nous trouvons en calculant les _Katun_ à 20 ans chaque, s’accorde davantage avec l’époque assignée par Ixtlilxochitl à la défaite des Toltèques, et leur émigration de leur capitale à la fin du IVᵉ siècle.

[6] _Piz-tun_, pierre mesurée, dit le texte, c’est-à-dire la marque qui signalait chaque année du _Katun_.

[7] L’auteur anonyme de ce document ou le copiste passe ici le IV Ahau, comme il a passé les huit Ahaus précédents et comme il en passe d’autres plus loin; ce qui cause parfois une certaine confusion: aussi est-ce pour cela que j’ai placé les chiffres des Ahaus en colonne à côté du texte maya, suivant l’ordre de la série.

[8] _Chacnouitan_ parait avoir été le nom antique de la partie du Yucatan qui s’étendait entre le royaume d’Acallan, au sud-est de la lagune de Terminos, et le pays voisin de Bacalar, au sud-est de la péninsule.

[9] Les faits historiques sont souvent placés dans ce document à la suite d’une série d’Ahaus, dont les années sont postérieures à celles de ces faits même. C’est ce que le contexte fait comprendre encore ici.—Pio Perez marque ici l’époque d’Amekat Tutul-Xiu, de l’an 218 à l’an 360.

[10] _Ziyan-Caan_, littéralement limite ou commencement du ciel; cette province s’appelait de _Chectemal_ au temps de la conquête. _Bak-halal_, c’est-à-dire enceinte de bambous, nom qui devait convenir à cette ville, située probablement au bord de la lagune près de laquelle fut bâtie depuis Salamanca de Bacalar.

[11] Le IV Ahau passé sous silence un peu plus haut, paraît ici avec ceux qui le suivent.

[12] Pio Perez marque ici les années écoulées entre la conquête de Bacalar et celle de Chichen-Itza, de l’an 360 à l’an 432. Les Tutul-Xius auraient-ils succédé à Chichen, aux Itzas qui lui donnèrent leur nom et dont les deux princes furent assassinés après le départ ou la mort de celui qui était le chef des trois? c’est ce que ce document laisse entrevoir. On voit ici que les adhérents de ces princes s’étaient retirés à Champoton à la suite de cet événement, ce que Landa omet de faire connaître; mais il nous parle de Kukulcan qui serait arrivé dans cette ville après les Itzas et qui aurait calmé les troubles. La présence de Kukulcan, symbole, dieu ou chef d’une secte nahuatl, rattacherait l’introduction de sa religion à l’arrivée des Tutul Xius. Conf. la _Relation_ de Landa, plus haut, pages 32 et 34.

[13] Suivant Pio Perez de l’an 432 à l’an 576.

[14] On ne voit pas par quelle suite d’événements les Tutul-Xius, après avoir été maîtres de Chichen-Itza durant cent vingt ans, auraient été forcés de quitter cette ville, à moins que la religion, dont les Itzas étaient les représentants, n’ait alors repris le dessus.

[15] La comparaison de ce document avec les faits rapportés par Landa, donnerait à penser que cet écrivain reçut d’un membre de la famille des Tutul Xius la plus grande partie de ses renseignements, tandis que le document conservé par Pio Perez paraîtrait avoir une origine itza.

[16] On ne voit pas ce que deviennent les Tutul Xius entre le XII et le VI Ahau: il est probable, toutefois, que c’est l’époque où ils cherchèrent à se concilier les princes et le peuple de Mayapan, ainsi que le raconte Landa, p. 41 et suiv.; c’est alors qu’ils commencèrent à se fortifier dans la montagne entre Mani, Uxmal et Maxcanú, d’où ils parvinrent sans doute à s’étendre ensuite jusqu’à Champoton, lors de la révolution qui renversa le trône des Cocomes à Mayapan.

[17] Pio Perez place ces époques entre les années 576 et 888. Mais ne commettrait-il pas une erreur dans son commentaire en mettant en scène les Tutul Xius? Il semble bien, d’après le texte maya, qu’il s’agit ici des Itzas, chassés par eux de Champoton, où ils avaient eu leurs demeures depuis qu’ils avaient dù abandonner Chichen, en 681, devant les progrès des Tutul Xius.

[18] Pio Perez omet de traduire ici le détail des souffrances des Itzas durant leur vie nomade dans les déserts. Les années correspondantes à ces époques sont, d’après lui, de l’an 888 à l’an 936.

[19] Où les Itzas trouvèrent-ils alors des demeures fixes? c’est ce que le texte ne dit pas; mais il laisse entrevoir qu’ils retournèrent alors à Chichen et qu’ils y raffermirent leur puissance. Quant au mot _Chanputun_ ou Champoton, on le trouve ici orthographié d’une manière tout à fait différente dans le texte maya; il y a _Chakanputun_. Serait-ce le nom original?

[20] On reconnaît ici le système fédéral des Toltèques et l’influence manifeste des institutions de cette race, représentée par des Tutul Xius; il y a trois États, associés par un pacte politique, celui d’Uxmal qui a pour chefs les Tutul Xius, celui de Chichen-Itza gouverné par les Ulmil, et celui de Mayapan où ne régnaient probablement déjà plus les Cocomes, mais, autant qu’on peut le deviner, un prince de race étrangère; car, ainsi qu’à celui d’Uxmal, le texte donne le titre de _halach-uinicil_, et, à ceux de Chichen et d’Izamal, le titre supérieur d’_Ahau_ ou roi.—D’après le calcul de Pio Perez, cette fédération commence à l’an 936 et dure jusqu’en 1176, c’est-à-dire deux cent quarante ans, tandis qu’il dit lui-même clairement dans le texte maya et dans la traduction anglaise de Stephens que ce fut une période de deux cents ans. Durant cette période, les trois rois fédérés furent souvent en guerre, comme on le voit ici et dans le texte de Landa. Conf. pag. 48 et suiv.

[21] Le texte signale ici les Katun XI, IX et VII; il passe le V, III, I, XII et X, pour arriver au VIII, où il y donne la défaite de Chac-Xib-Chac, prince de Chichen.

[22] Hunac-Eel (peut-être _Huna-Ceel_) est appelé dans le texte _u halach uinicil Mayalpan ichpac_, le puissant seigneur de la forteresse de Mayapan (_halach uinicil_, vraie humanité, est intraduisible), en opposition avec le titre d’_Ahau_ donne aux rois de Chichen et d’Izamal; ce qui semble annoncer une origine étrangère. Mayapan, qui continue comme forteresse, était peut-être restée au pouvoir des légions de race nahuatl, introduites par les Cocomes, suivant Landa: ce qui confirmerait cette supposition, c’est la liste des six ou sept grands officiers, commandant les troupes mayapanèques, dont les noms sont à peu près tous d’origine nahuatl.

[23] Cette période de Katuns est comptée par Pio Perez entre les années 1176 et 1258.

[24] De 1258 à 1272, suivant Pio Perez.—Le texte maya dit ici _Ah Ulmil Ahau_, qui me paraît signifier le roi de la maison ou des Ulmil; Ulmil serait donc plutôt un nom patronymique qu’un nom de personne. Stephens, d’après Pio Perez, dit que la guerre le fit contre Ulmil, à cause de ses querelles avec Ulil, roi d’Izamal: le texte me semble dire le contraire, et, au lieu de querelles, je crois qu’il faut lire, à cause de ses festins ou des fêtes qu’il célébrait en commun avec Ulil.

[25] Stephens, d’après Pio Perez, passe sous silence les mots _tumenel u ɔabal u naatob_, qui suivent le nom de Hunac-Eel, lesquels me semblent signifier _par celui qui accorde les dons de l’intelligence_.

[26] Cette guerre qui avait commencé au VIII Ahau (entre 1181 et 1201) termine dans l’Ahau suivant (entre 1201 et 1221).

[27] Durant ce même VIII Ahau, le même roi du Chichen ou un autre de la même famille, profitant des troubles qui régnaient sans doute à Mayapan, envahit le territoire de cette ville. Ce qui paraît bien étrange ici, c’est le motif de cette invasion, c’est que Mayapan, sous les chefs de race nahuatl qui y dominaient, avait inauguré le gouvernement républicain. On voit, du reste, des traces de révolutions analogues au Quiché, presque vers la même époque. Voir mon _Hist. des nations civilisées du Mexique_, etc., tom. II, liv. ii, chap. 8, et le _Livre sacré_, pag. 325.

[28] Ces montagnards _Ah-Uitzil_, d’où venaient-ils? Nul ne le dit. Mais l’analogie du nom avec celui des Quichés, car _quiche_ et _uitzil_ sont identiques étymologiquement, semblerait annoncer une invasion venue de Guatémala qui n’en est, d’ailleurs, pas excessivement éloigné. Quelques mots dans le _Livre sacré_ donneraient à penser que l’envahisseur aurait été le roi Gucumatz. Conf. _Livre sacré_, pag. 314.

[29] _Tancah_ paraît avoir été la ville qui aurait succédé à Mayapan et bâtie, peut-être, sur une partie de ses ruines, après la révolution qui en avait chassé les Cocomes.—Pio Perez, dans Stephens, assigne ces époques entre l’an 1272 et l’an 1368, date, dit-il, de la destruction de Mayapan. La date suivante est de 1368 à 1392.

[30] Le VIII Ahau-Katun commence à l’an 1441 et termine à l’an 1461; c’est celui durant lequel tombe la destruction définitive, c’est-à-dire l’abandon de Mayapan, d’après ce document, que Landa fixe à cent vingt-cinq ans avant l’époque où il écrivait, environ l’an 1487 de notre ère.

[31] Une nouvelle preuve de l’incurie avec laquelle Pio Perez a fait le calcul des Katuns de ce document, c’est qu’il fixe ici la période à la fin de laquelle arrivèrent, pour la première fois, les Espagnols entre les années 1392 et 1488. L’Amérique n’était pas encore découverte: les événements dont il s’agit ici sont des années 1511-1517.

[32] La petite vérole avait été apportée par les Espagnols; quant à la perte en question ici, Conf. plus haut, pag. 62. Le mot _ichpaa_, qui est ici pour château ou forteresse, prouve que les grands édifices du Yucatan étaient encore en partie habités à cette époque.

[33] On ne dit pas qui était Ahpulà; mais pour que sa mort ait fait ici l’objet d’une date, il doit avoir été un personnage important parmi les Mayas, au moment de la conquête.

[34] Pio Perez fait mourir Ahpulà, suivant son commentaire, à l’an 1473, tandis que le document maya, texte et traduction, la fixe avec raison à l’an 1536, ce qui, avec les dates données par Landa, lève presque tous les doutes.

[35] Le document reparle ici de la ruine de Mayapan, en assignant à cet événement une antériorité de soixante ans au temps de la conquête: ce chiffre, répété deux fois, et à deux époques assez éloignées l’une de l’autre, semblerait annoncer une incorrection dans le texte où, au lieu d’_ox-kal_, trois-vingts, il faudrait lire probablement _can-kal_, quatre-vingts.

[36] Il s’agit ici des religieux qui, avec Landa, prêchèrent la doctrine chrétienne aux Mayas et commencèrent à les baptiser.

[37] Voir plus haut, pages 53 et 59.

ÉCRIT DE FRÈRE ROMAIN PANE DES ANTIQUITÉS DES INDIENS, QU’IL A RECUEILLIES AVEC SOIN EN HOMME QUI SAIT LEUR LANGUE, PAR ORDRE DE L’AMIRAL[1].

Moi, frère Romain, pauvre ermite de l’ordre de Saint-Jérôme, j’écris, par ordre de l’illustre seigneur amiral et vice-roi, gouverneur des îles et de la terre-ferme des Indes, ce que j’ai pu apprendre et savoir de la croyance et de l’idolâtrie des Indiens, comme aussi ce qui a rapport à leurs dieux. De quoi je traiterai maintenant dans le présent écrit. Chacun, en adorant les idoles qu’ils ont chez eux, appelées Cemi[2], observe une manière et des superstitions particulières. Ils reconnaissent qu’il y a dans le ciel comme un être immortel, que personne ne peut voir; qu’il a une mère et qu’il n’a pas de principe, et ils l’appellent _Io cahuva_, _Gua-Maorocon_[3], et ils appellent sa mère _Atabei_, _Iermao_, _Guacarapito_ et _Zuimaco_, qui sont cinq noms[4]. Ceux dont j’écris ces choses sont de l’île Espagnole; car des autres îles, je ne sais rien, ne les ayant jamais vues. De la même manière, ils savent de quel côté ils vinrent, d’où le soleil et la lune eurent leur origine, comment se fit la mer et en quel lieu vont les morts. Ils croient aussi que les morts leur apparaissent dans les chemins, lorsque l’un d’eux va seul; c’est pourquoi ils ne leur apparaissent point, quand plusieurs vont ensemble. Ce sont leurs aïeux qui leur ont fait croire tout cela: bien qu’ils ne sachent pas lire ni compter plus loin que dix.

CHAPITRE I. De quel côté sont venus les Indiens et de quelle manière.—L’île Espagnole a une province nommée _Caanau_, dans laquelle il se trouve une montagne qui s’appelle _Canta_, où il y a deux grottes, l’une dite _Cacibagiagua_ et l’autre _Amaiauua_[5]. De Cacibagiagua sortit la plus grande partie des gens qui peuplèrent l’île. Ceux-ci se trouvant dans ces grottes, on y faisait de nuit la garde, et le soin en était commis à un qui s’appelait _Marocael_[6]; mais on dit qu’ayant tardé un jour à venir à la porte, le soleil l’enleva. Voyant donc que le soleil l’avait enlevé, à cause de sa mauvaise garde, ils lui fermèrent la porte, et ainsi il fut transformé en pierre auprès de la porte. On dit que quelques-uns étant ensuite allés pêcher furent pris par le soleil, et ils devinrent des arbres, appelés par eux _Iobi_, et d’une autre manière, ils les nomment _Myrabolaniers_[7].

La raison pour laquelle Marocael veillait et faisait la garde, c’était pour regarder de quel côté il voulait envoyer ou répartir le monde; et il paraît qu’il tarda trop pour son malheur.

CHAPITRE II. Comment les hommes se séparèrent des femmes.—Il arriva que l’un qui avait pour nom _Guagugiona_, dit à un autre qui s’appelait _Giadruuaua_[8] d’aller cueillir une herbe, dite le _Digo_, avec quoi ils se nettoient le corps, quand ils vont se laver. Celui-ci y alla avant le jour et le soleil l’enleva dans le chemin, et il devint un oiseau qui chante le matin comme le rossignol, et qui se nommait _Giahuba Bagiael_[9]. Guagugiona voyant que celui qu’il avait envoyé cueillir l’herbe Digo ne retournait point, se résolut à sortir de ladite grotte de Cacibagiagua.

CHAPITRE III.—Guagugiona, indigné de voir que ceux qu’il avait envoyés pour cueillir le digo avec lequel il voulait se laver, ne revenaient point, dit aux femmes: Laissez vos maris et allons-nous-en à d’autres pays et nous y porterons beaucoup de joyaux. Laissez vos enfants et emportons seulement l’herbe avec nous, et nous retournerons ensuite pour eux.

CHAPITRE IV.—Guagugiona partit avec toutes les femmes et s’en alla, cherchant d’autres pays; il arriva à _Matinino_[10] où il laissa aussitôt les femmes, et s’en alla dans une autre région nommée _Guanin_. Or, ils avaient laissé les petits enfants auprès d’un ruisseau. Mais ensuite lorsque la faim commença à les incommoder, on dit qu’ils se mirent à pleurer, appelant leurs mères qui étaient parties, et les pères ne pouvaient calmer leurs enfants, appelant leurs mères, à cause de la faim, en disant mama, pour parler, quoique en réalité ce fût pour demander le sein. Et tout en pleurant ainsi et en demandant le sein, disant _too, too_, comme celui qui demande quelque chose avec grande ardeur et beaucoup de constance, ils furent transformés en petits animaux, en manière de nains qu’on nomme _Tona_, à cause des cris qu’ils faisaient pour le sein; et de cette manière tous les hommes restèrent sans femmes[11].

CHAPITRE V.—Qu’ils s’en allèrent en quête de femmes une autre fois de l’île Espagnole, qui auparavant se nommait _Aïti_, et ainsi se nomment ses habitants[12]; et celles-ci et les autres îles, ils les nommaient _Bouhi_. Mais comme ils n’ont ni écriture ni lettres, ils ne peuvent rendre bon compte de la manière qu’ils ont entendu ces choses de leurs ancêtres; ils ne sont pas d’accord, d’ailleurs, sur ce qu’ils disent, et on ne peut écrire ce qu’ils racontent avec ordre. Dans le temps que _Guahagiona_[13] (Guahahiona) qui enleva toutes les femmes s’en allait, il emmena pareillement les femmes de son cacique qui se nommait _Anacacugia_[14], le trompant comme il avait trompé les autres; de plus _Anacacugia_, parent de Guahagiona qui s’en allait avec lui, entra dans la mer, et ledit Guahagiona étant dans le canot, dit à son parent: Attention que le beau _Cobo_ est dans l’eau, lequel Cobo est le limaçon de mer. Et celui-là regardant l’eau pour voir le Cobo, Guahagiona son parent le saisit par les pieds et le jeta dans la mer; ainsi il prit toutes les femmes pour lui, laissant celles de Martinino où on dit qu’il n’y a que des femmes aujourd’hui pour lui; il s’en alla à une autre île qui s’appelle Guanin, et elle s’appela ainsi à cause des choses qu’il emporta de celle-ci en partant.

CHAPITRE VI.—Que Guahagiona retourna à la dite (montagne de) Canta d’où il avait enlevé les femmes.—On dit qu’étant dans la région où il était allé, Guahagiona vit qu’il avait laissé une femme dans la mer, et il en eut une grande jouissance; mais aussitôt après il chercha un grand nombre de baigneurs pour se faire laver, étant couvert de ces ulcères que nous appelons le mal français[15]. Ceux-là le mirent donc dans une _Guanara_, ce qui veut dire endroit retiré[16], et ainsi étant là, il guérit de ses ulcères. Elle lui demanda ensuite la permission de s’en aller en son chemin et il la lui donna. Cette femme s’appelait _Guabonito_[17], Guahagiona changea son nom et se nomma dorénavant _Biberoci Guahagiona_[18]. Et la femme Guallonito[19] donna à Biberoci Guahagiona beaucoup de _Guanins_ et de _Ciba_, afin qu’il les portât liés aux bras; car dans ces pays les _Colecibi_ sont des pierres qui ressemblent beaucoup au marbre et ils les portent liés aux bras et au col, et les Guanins ils les portent aux oreilles, en s’y faisant des trous, quand ils sont petits; ils sont de métal, à peu près de la grandeur d’un florin[20]. Le commencement de ces Guanins furent, disent-ils, _Guabonito_, _Albeborael_, _Guahagiona_ et le père d’Albeborael[21]. Guahagiona resta dans le pays avec son père qui se nommait _Hiauna_; son fils, du côté du père, s’appelait _Hia-Guaili-Guanin_, ce qui veut dire fils de Hiauna[22]; et dorénavant il s’appela Guanin, et il s’appelle ainsi aujourd’hui. Mais comme ils n’ont ni lettres ni écriture, ils ne savent pas bien raconter ces sortes de fables et je ne puis les écrire bien. Je crois que je mettrai le commencement où devrait être la fin et la fin au commencement. Mais tout ce que j’écris est ainsi raconté par eux, juste comme je l’écris, et ainsi je le développe comme je l’ai entendu de ceux du pays.

CHAPITRE VII.—Comment il y eut encore une fois des femmes dans cette île de Haïti, et qui se nomme l’Espagnole.—Ils disent qu’un jour les hommes étaient allés se baigner: tandis qu’ils étaient dans l’eau, il pleuvait beaucoup, et ils étaient fort désireux d’avoir des femmes; et souvent, quand il pleuvait, ils étaient allés chercher les traces de leurs femmes. Ils ne pouvaient avoir d’elles aucune nouvelle; mais ce jour-là, on dit qu’en se baignant, ils virent tomber de quelques arbres, se laissant couler le long des branches, certaines formes de personnes qui n’étaient ni hommes ni femmes et qui n’avaient le sexe ni du mâle ni de la femelle. Ils allèrent donc pour s’en emparer; mais ces êtres s’enfuirent comme s’ils eussent été des aigles[23]. C’est pourquoi ils appelèrent, par ordre de leur cacique, deux ou trois hommes, puisqu’ils ne pouvaient s’en emparer eux-mêmes, afin qu’ils observassent combien elles[24] étaient, et qu’ils cherchassent pour chacune un homme qui fût _Caracaracol_, parce que ceux-ci avaient les mains âpres, et de cette façon ils tenaient bien ce qu’ils prenaient. Ils rapportèrent au cacique qu’il y en avait quatre, et ainsi ils conduisirent quatre hommes, qui étaient Caracaracols; le Caracaracol étant une maladie comme la gale qui rend le corps fort âpre[25]. Après qu’ils s’en furent emparés, ils tinrent conseil entre eux sur ce qu’ils pourraient faire pour que ce fussent des femmes; puisque ces êtres n’avaient le sexe du mâle ni de la femelle.

CHAPITRE VIII.—De quelle manière ils trouvèrent le moyen à ce que ce fussent des femmes.—Ils cherchèrent un oiseau qui s’appelait _Inriri_, anciennement dit _Inrire Cahuuaiel_, lequel fore les arbres, et dans notre langue s’appelle Pico[26]. De la même manière ils prirent ces femmes sans sexe de mâle ni de femelle, leur lièrent les pieds et les mains, et s’étant saisis de l’oiseau susdit, le leur amarra au corps: celui-ci croyant que c’étaient des pièces de bois, commença à faire son travail habituel, becquetant et trouant à l’endroit où d’ordinaire doit se trouver le sexe des femmes. C’est de cette manière, disent les Indiens, qu’ils eurent des femmes, à ce que racontent les plus anciens. Comme j’ai écrit à la hâte et que je n’avais pas suffisamment de papier, je n’ai pu mettre à sa place ce que par erreur je portai ailleurs; mais, somme toute, je n’ai pas erré, parce qu’eux croient le tout, de la même manière que cela est écrit. Retournons maintenant à ce que nous avions à mettre d’abord, c’est-à-dire leur opinion concernant l’origine et principe de la mer.

CHAPITRE IX. Comment ils disent que se fit la mer.—Il y avait un homme nommé _Giaia_, dont ils ne savent pas le nom[27]: et son fils se nommait _Giaiael_, ce qui veut dire fils de Giaia; lequel Giaiael voulant tuer son père, celui-ci l’envoya en exil dans un lieu, où il resta exilé quatre mois; après quoi son père le tua et mit ses os dans une calebasse et l’attacha au toit de sa maison, où elle demeura suspendue quelque temps. Il arriva qu’un jour désirant voir son fils, Giaia dit à sa femme: Je veux voir notre fils Giaiael, et celle-ci en fut contente; ayant descendu la calebasse, il la renversa pour voir les os de son fils, et il en sortit une multitude de poissons grands et petits[28], sur quoi voyant que les os s’étaient transformés en poissons, ils délibérèrent de les manger. Un jour donc qu’ils disent que Giaia était allé à ses _conico_, c’est-à-dire aux biens qui étaient de son héritage, vinrent quatre fils d’une femme qui s’appelait _Itaba-Tahuuana_, tous quatre d’une portée et jumeaux; laquelle femme étant morte dans l’enfantement, on l’ouvrit et on en retira lesdits quatre fils; et le premier qu’on en sortit fut Caracaracol, qui veut dire galeux, lequel Caracaracol eut pour nom..... les autres n’avaient point de nom.