Part 3
Les populations qui habitaient, à l’époque de la découverte de l’Amérique, les îles du golfe du Mexique, s’accordaient unanimement à dire qu’elles avaient ouï de leurs ancêtres que toutes les Antilles, grandes et petites, avaient très-anciennement fait partie du continent, dont elles avaient été détachées par des tempêtes et des tremblements de terre. Une légende haïtienne, conservée par les auteurs contemporains de Colomb, raconte ainsi l’origine de la mer et des îles. «Il y avait, disent-ils, un homme puissant appelé Iaïa, lequel ayant tué un fils unique qu’il avait, voulut l’ensevelir: mais ne sachant où le mettre, il l’enferma dans une grande calebasse qu’il plaça ensuite au pied d’une montagne très-élevée, située à peu de distance du lieu qu’il habitait; or, il allait souvent la voir à cause de l’amour qu’il éprouvait pour son fils. Un jour, entre autres, l’ayant ouverte, il en sortit des baleines et d’autres poissons fort grands, de quoi Iaïa, rempli d’épouvante, étant retourné chez lui, raconta à ses voisins ce qui était arrivé, disant que cette calebasse était remplie d’eau et de poissons à l’infini. Cette nouvelle s’étant divulguée, quatre frères jumeaux, désireux de poisson, s’en allèrent où était la calebasse: comme ils l’avaient prise en main pour l’ouvrir, Iaïa survint, et eux l’ayant aperçu, dans la crainte qu’ils eurent de lui, ils jetèrent par terre la calebasse. Celle-ci s’étant brisée à cause du grand poids qu’elle renfermait, la mer sortit par ses ruptures, et toute la plaine qu’on voyait s’étendre au loin, sans fin ni terme d’aucun côté, s’étant couverte d’eau, fut submergée: les montagnes seulement restèrent, à cause de leur élévation, à l’abri de cette immense inondation, et ainsi ils croient que ces montagnes sont les îles et les autres parties de la terre qui se voient dans le monde.»[26]
«En observant avec attention, dit un auteur moderne[27], la configuration des deux groupes de montagnes qui forment l’île de la Marguerite, la situation de celles de Coche et de Cubagua au milieu du canal qui sépare la première de la côte, ainsi que le peu de profondeur qu’on trouve dans le détroit, on ne peut s’empêcher de penser qu’en des temps plus anciens, tout cela faisait partie de la terre ferme et n’en fut séparé que par suite de quelque secousse formidable qui le fit descendre sous les eaux. Les groupes appelés _los Testigos_, l’île Sola, les îlots de Frailes et l’île de la Tortue, semblent n’être que les restes des terres qui furent submergées. Plus au nord, le groupe des îles Blanquilla, Orchila, los Roques, et l’île des Oiseaux, apparaissent comme les sommets d’une même chaîne, dont ils révèlent la position ancienne dans ces lieux aujourd’hui occupés par la mer. Peut-être étaient-ce là deux chaînes distinctes qui l’unissaient au continent, l’une aux montagnes de Coro par la pointe de Tucacas, l’autre à la péninsule de la Goajira.
»Si, en se rapprochant davantage de la côte, on fait attention aux golfes de Paria et de Cariaco, on croit reconnaître dans leur forme l’effet d’un déchirement qui, rompant les terres, donna passage à une irruption de l’Océan. La tradition, d’ailleurs, vient ici à l’appui de l’observation; car lorsque Colomb visita Paria, dans son troisième voyage, les indigènes lui parlèrent de cette catastrophe, comme d’un événement qui n’était pas encore excessivement ancien.
»Les îles qui avoisinent la côte élevée et rocheuse, de formation égale aux chaînes interrompues et qui apparaissent comme les vestiges des terrains descendus sous les eaux; les différentes sources thermales qui sourdent au bord et au dedans même du golfe, en élevant la température de la mer dans l’espace d’une demi-lieue carrée; l’huile de pétrole qui couvre la surface de la baie, en s’étendant à une grande distance; la multitude des eaux sulfureuses; les mines de poix élastique, fréquemment inondées; les rochers qui se montrent en chaîne au-dessus des eaux, de la côte ferme jusqu’à la pointe la plus méridionale de l’île de Trinidad; les Bouches des Dragons, ainsi que la direction et la constitution des montagnes de Paria et de Trinidad; tout se réunit pour constater la vérité de la tradition des Indiens et l’époque relativement moderne de cet événement.
»En regardant du côté du cap Codera, on reconnaît la chaîne des montagnes qui s’y termine et qui anciennement devait être unie à la péninsule d’Araya, bien que ce vaste espace, englouti par les eaux, n’offre aucun vestige de son ancienne existence. La forme que présente la péninsule de Paraguanà, à peine unie par un cordon de dunes à la côte, n’est pas moins digne de fixer l’attention. Les eaux thermales qui se conservent dans la colline de Santa-Ana, et la figure de ce mamelon, font connaître que c’est là un des témoins encore debout des révolutions qu’a éprouvées cette terre. Ajoutons à cela le golfe de Maracaibo, nommé Venezuela par les conquérants, lequel présente les preuves les plus sensibles du bouleversement qui, en engloutissant une si vaste étendue de terrains, mit également le golfe en communication avec l’Océan.»
Suivant la tradition des Caraïbes, c’est par une inondation de ce genre que se formèrent les mornes, les falaises, les escarpements, les écueils que l’on voit dans les Antilles, quand elles furent séparées de la terre ferme[28].
L’époque de ce bouleversement était signalée dans un livre antique, en caractères mayas, qui était entre les mains du docteur Aguilar[29], sous le nom de _Hun-Yecil_, que celui-ci traduit par submersion des forêts, faisant allusion aux terres qui disparurent sous les eaux, entre le Yucatan et l’île de Cuba. Cette péninsule, si intéressante au point de vue archéologique, ne l’est pas moins pour les géologues. Privée de sources et de rivières, dans toute sa portion septentrionale, elle est pourvue, en revanche, d’une multitude de puits et d’étangs invisibles, situés d’ordinaire à une grande profondeur, dans des grottes d’une forme curieuse, et qu’on croit alimentés par des rivières souterraines. Au rapport du voyageur américain Stephens[30], le sol de cette contrée, qui recouvre un si grand nombre de cavernes, est composé de pétrifications et de coquillages, annonçant qu’une portion considérable du Yucatan, surtout dans le nord-ouest, n’est qu’une vaste formation fossile, et qu’à une époque qui ne lui paraissait pas très-éloignée, elle pouvait avoir été recouverte des eaux de la mer. Ainsi, d’après ce système, cette partie de la péninsule se serait soulevée, tandis que l’Océan engloutissait les terres qui la réunissaient auparavant aux Antilles.
Nous avons déjà vu comment les traditions de l’Amérique centrale, d’accord avec celles de Haïti, nous montrent la terre envahie par les flots et agitée en même temps par des feux intérieurs. Les quatre frères qui laissent tomber la calebasse, renfermant la mer et les poissons, rappellent tout d’abord les quatre génies de l’enfer qui soutiennent la vasque ou cercueil d’Osiris: on les retrouve dans les mythes héroïques du _Livre Sacré_ des Quichés, Vukub-Caquix et ses deux fils Zipacna et Cabrakan[31], représentés ici comme les symboles de la nature et de ses forces souterraines, avant l’explosion des volcans. _Vukub-Caquix_, dont le nom peut s’interpréter «le feu qui brûle sept fois[32],» apparaît, ce semble, comme l’image de la terre féconde et puissante; il est le maître de toutes les richesses du monde, qu’il produit dans son sein[33]. _Zipacnà_ est son fils aîné. L’étymologie de son nom correspond à l’état de la terre, gonflée par l’amas des matières bouillonnant à l’intérieur, comme d’une pustule prête à crever; c’est le feu, le Typhon intérieur, le SAT des Égyptiens[34]: «Il roulait les montagnes, ces grandes montagnes qu’on appelle _Chi-Kak-Hunahpu_, _Pecul_, _Yaxcanul_, _Macamob_ et _Huliznab_[35], et ce sont là les noms des montagnes qui existèrent au lever de l’aurore et qui en une nuit furent créées par Zipacnà.» _Cabrakan_, le second des fils de Vukub-Caquix, dont le nom est encore aujourd’hui même synonyme de tremblement de terre, dans les langues du Guatémala, «remuait les montagnes par sa seule volonté, et les montagnes grandes et petites s’agitaient par lui.» Or, c’est de leur temps, dit plus haut le texte, qu’eut lieu l’inondation.
Cette inondation se fit par le commandement de _Hurakan_, nom qui signifie la tempête, et que l’Europe a emprunté à l’Amérique, en mettant le mot _ouragan_ dans son vocabulaire: c’est le symbole de la foudre et des orages, l’expression de ces tempêtes formidables, si souvent accompagnées de tremblement de terre et d’inondation, soit du ciel, soit de la mer. C’est au nom de Hurakan que les deux frères Hun-Ahpu et Xbalanqué, qui se retrouvent plus tard personnifiés dans d’autres mythes d’un caractère plus historique[36], se préparent à mettre un terme à la puissance de Vukub-Caquix et de ses deux fils. De simples sarbacanes seront leurs armes; le tube où ils souffleront délivrera le monde de ces êtres orgueilleux. Qui ne reconnaîtrait, dans cette image, les soupiraux, prêts à s’ouvrir dans la terre qui s’agite convulsivement et par où vont s’échapper bientôt les gaz et les matières accumulées? C’est là l’étymologie que le _Livre Sacré_ nous donne lui-même du nom de Hunahpu, en l’appliquant au volcan, dit _del Fuego_, qui continue à lancer encore aujourd’hui ses feux dans la Cordillère guatémalienne[37]. Rien de plus significatif, d’ailleurs, que cette masse gonflée de lave, indiquée par le nom de Zipacna, qui _ride_ sa surface en soulevant les montagnes; que ces ébranlements produits par le Cabrakan, et dont le souffle de Hunahpu, vomissant ses feux, délivre enfin la terre!
§ VI.
Personnification des puissances de la nature au Pérou. Légende de Coniraya-Viracocha. Le pasteur d’Ancasmarca sauvé de l’inondation. Les Aras de Cañari-Bamba. Soulèvement des montagnes. Con et Suha-Chum-Sua.
Ces symboles cosmogoniques que l’auteur du _Livre Sacré_ semble reproduire à dessein en plus d’un endroit, s’appliquent d’une manière particulière aux régions de l’Amérique centrale, situées le long de l’Océan Pacifique; c’est dans ces lieux que le Hunahpu et les autres volcans qu’il mentionne, se dressent majestueux entre une foule d’autres sommets dont le soulèvement se serait effectué en même temps que la submersion des terres voisines, comme on l’a vu de celles qui s’étendaient dans la direction de l’Atlantique. Mais à mesure qu’on s’avance vers les régions méridionales de l’Amérique, on retrouve les mêmes traditions, ou bien l’on en trouve d’autres, confirmant les précédentes et qui s’enchaînent avec elles, ainsi que cette série de volcans ou de pics volcaniques, qui semblent relier toute la chaîne des Cordillères, d’une extrémité à l’autre du continent.
C’est ainsi que les Andes racontent des fictions cosmogoniques qui rappellent celles des montagnes guatémaliennes. _Coniraya_ est le nom d’un des sommets les plus élevés, dans les froides régions qui s’étendent à l’est de Lima. Mais la tradition antique du Pérou en fait une divinité qui, sous le nom de _Coniraya-Viracocha_, créateur de toute chose, opère des merveilles parmi les peuples et les nations, et se fait craindre des dieux même, qui, les premiers, à l’origine des temps, gouvernaient ces contrées[38]. C’est Coniraya-Viracocha qui soulève les montagnes et les abaisse, qui creuse les vallées et les aplanit, sans autre instrument qu’un bambou léger[39]. Dans une de ces fictions, où il est donné comme la force génératrice qui crée et qui détruit tour à tour, il devient amoureux de _Cauillaca_, la déesse souveraine de la contrée; pour satisfaire ses désirs, il remplit de sa semence le fruit d’un arbre, planté près d’_Auchicocha_, à l’ombre duquel elle allait souvent s’asseoir. Celle-ci mange le fruit et devient enceinte: au bout des neuf mois, elle accouche d’un fils; mais en reconnaissant celui à qui elle le devait, elle s’enfuit épouvantée avec son enfant vers la mer, poursuivie par Coniraya, et, en arrivant à l’Océan, tous les deux s’y changent en rochers qui portent leur nom et qu’on voit encore aujourd’hui dans le voisinage de Pachacamac[40]. À cette époque, continue la légende, la mer n’était pas encore la mer, telle qu’elle est aujourd’hui, et il ne s’y trouvait pas de poissons; car ils étaient renfermés dans un étang appartenant à la femme Urpay-Unchac, qui habitait ces lieux avec ses deux filles. Lorsque Coniraya arriva, cette femme était absente, étant allée visiter Cauillaca au fond de la mer; furieux de ne pas la trouver, Coniraya renversa l’étang dans la plaine qui devint ainsi l’Océan, et se retira après avoir rendu enceintes les deux filles d’Urpay-Unchac.
Le nom de Coniraya est resté au Pérou, comme celui de Hun-Ahpu au Guatémala, uni à une foule de récits plus ou moins merveilleux; mais il est aisé de reconnaître dans ce personnage le symbole de la puissance volcanique qui bouleversa la contrée, aux temps anté-historiques, et souleva une portion des Andes, tandis que la mer engloutissait les terres voisines. L’action de ces volcans antiques paraît s’être exercée principalement dans les montagnes de la province de Huarocheri, où la tradition signale un autre personnage cosmogonique, dont le nom est demeuré également à une des cimes les plus froides de cette contrée: il s’appelait _Pariacaca_, et ainsi que ses quatre frères, il était renfermé dans un œuf, d’où il sortit un jour sous la forme d’un faucon. A cette époque, toute cette région, aujourd’hui des plus froides, était, suivant la légende, une plaine fertile, jouissant du climat le plus doux; elle appartenait à un prince puissant qui avait sa demeure aux bords du lac d’Auchicocha, mais qui se rendait odieux par son orgueil et son égoïsme. Alors, pour le punir, Pariacaca et ses frères soulevèrent un tourbillon d’eau immense, accompagné d’un ouragan épouvantable, qui brisa les rochers contenant le lac d’Auchicocha; le fleuve de Pachacamac s’ouvrit avec violence un passage entre les monts de Vichoca et de Llantapa, qui se séparèrent en ce moment, et se forma, en s’échappant vers l’Océan, le lit qu’il a encore aujourd’hui[41].
La terre entière changea de face avec ce déluge qui détruisit toutes les populations existantes, et il ne survécut que celles dont il est parlé dans la tradition suivante. A cette époque, disent les Indiens, il y eut une éclipse de soleil extraordinaire, toute lumière ayant disparu durant l’espace de cinq jours. Quelque temps auparavant, un pasteur, conduisant un troupeau de llamas, avait remarqué que ces animaux étaient remplis de tristesse et passaient toute la nuit à considérer la marche des astres[42]. Le pasteur, étonné, les ayant interrogés, ils répondirent, en lui faisant observer un groupe de six étoiles, ramassées l’une auprès de l’autre, et lui annoncèrent que c’était un signe annonçant que le monde allait finir par les eaux[43]. Ils lui conseillèrent en même temps d’emmener sa famille et ses troupeaux sur une montagne voisine, s’il voulait échapper au naufrage universel. Sur cet avis, le pasteur se hâta de rassembler ses enfants et ses llamas, et ils allèrent s’établir sur la montagne d’Ancasmarca, où une foule d’autres animaux étaient venus également chercher un asile. A peine s’y trouvaient-ils installés, que la mer, rompant ses digues, à la suite d’un ébranlement épouvantable, commença à monter du côté du Pacifique. Mais, à mesure que la mer montait, remplissant les vallées et les plaines d’alentour, la montagne d’Ancasmarca s’élevait de son côté, comme un navire au-dessus des flots. Durant cinq jours que dura ce cataclysme, le soleil cessa de se montrer, et la terre demeura dans l’obscurité; mais le cinquième jour, les eaux commencèrent à se retirer, et l’astre rendit sa lumière au monde désolé, qui se repeupla ensuite avec la descendance du pasteur d’Ancasmarca[44].
On raconte également au royaume de Quito, qu’à l’origine des temps, la race humaine ayant été menacée d’une inondation formidable, deux frères se sauvèrent seuls au sommet d’une montagne, appelée _Huaca Yñan_, dans la province de _Cañaribamba_[45]. Mais les flots de ce déluge grondèrent vainement autour d’eux: à mesure qu’ils s’élevaient, la montagne se soulevait au-dessus des eaux, sans pouvoir en être atteinte, et finit par arriver à une hauteur considérable. Lorsque le danger fut passé avec l’écoulement des eaux, les deux frères se trouvèrent seuls au monde, et ayant consommé le peu de vivres qu’ils avaient, ils cherchaient à se procurer des aliments dans les vallées voisines. De retour à la cabane qu’ils avaient bâtie sur la montagne, ils y trouvèrent avec étonnement des mets préparés par des mains inconnues. Curieux de pénétrer ce mystère, ils convinrent, au bout de quelques jours, que l’un des deux resterait au logis et se cacherait pour découvrir les êtres bienfaisants à qui ils étaient redevables de ces soins. Retiré dans un coin, celui-ci vit avec surprise entrer deux aras, aux visages de femmes[46], qui préparèrent aussitôt le maïs et les viandes qui devaient servir au repas. En l’apercevant, les deux oiseaux voulurent s’enfuir, mais il en saisit un qui devint sa femme; il eut d’elle six enfants, trois fils et trois filles, dont l’union donna naissance à toute la tribu des Cañaris, qui depuis peupla cette province, et qui eut toujours une grande vénération pour les aras[47].
Ces traditions sont d’autant plus remarquables, qu’on y retrouve évidemment le souvenir de la catastrophe qui modifia si considérablement le continent américain, et de la présence de l’homme au milieu des bouleversements effroyables d’où sortirent plusieurs portions de la Cordillère des Andes. En confirmation de ces traditions, d’autres récits ajoutent que les lieux où se passèrent ces grands événements, aujourd’hui froids et stériles, à cause de leur élévation extraordinaire au-dessus du niveau de la mer, étaient, avant l’inondation, une terre basse et chaude d’une fécondité sans exemple: les fruits, dit la légende, y mûrissaient en cinq jours, et l’on y voyait des multitudes d’oiseaux, parés des plus vives couleurs. Le manuscrit auquel nous empruntons ces récits, ajoute qu’on trouve encore aujourd’hui des preuves de cette étonnante fertilité dans les traces d’antique culture, visibles à la Puna de Pariacaca et au mont de Villcacoto, entre Huarocheri et Surco[48].
Au royaume de Quito, nous retrouvons _Coniraya_ sous le nom de _Con_, représenté à Liribamba, capitale des Puruhuas, sous la figure d’une marmite, surmontée d’une bouche et de lèvres humaines ensanglantées. Con, première et suprême puissance, dit Velasco[49], qui n’avait ni chair, ni os, de même que les autres hommes, et qu’on croyait venu du septentrion, abaissant les montagnes et soulevant les vallées par sa seule volonté. C’est évidemment le même que _Chons_ ou _Chunsu_, l’Hercule égyptien, dont Birch traduit également le nom copte par _force_, _puissance_, _chasser_, etc., et qui, comme le _Chon_ péruvien, châtie les peuples rebelles[50]. Sous le nom de _Suha-Cun_ ou _Suha-Chum-Su_, qu’on retrouve encore dans celui de _Sogonmoso_, on le revoit dans la Nouvelle-Grenade, où il opère des prodiges comme au Pérou[51]. C’est _Chibcha-Con_ ou _Cun_ ou _Chum_, qui, pour punir les hommes, crée les torrents de Sopo et de Tibito, inonde les plaines et les vallées du Bogota, d’où les populations au désespoir s’enfuient vers les cimes les plus élevées de la Cordillère. De là ils invoquent le dieu Bochica, qui lance sa baguette d’or contre la montagne Tequendama, ouvrant ainsi la brèche, par où s’écoulèrent les eaux, à l’endroit où la rivière de Funzha forme la célèbre cataracte de ce nom. Pour punir Chibcha-Cum, Bochica le condamne à porter le monde sur ses épaules, ainsi que l’Atlas des Grecs; c’est lui qui produit les tremblements de terre, lorsqu’il est fatigué, en transportant son fardeau d’une épaule à l’autre[52].
§ VII.
Désolation du monde américain. Déluge de feu des Mocobis. Tradition des Yuracares. Effet des catastrophes volcaniques. Tradition d’un changement survenu dans les astres.
Ainsi, de quelque côté que l’on tourne les yeux sur ce vaste continent, au nord, au centre, comme au midi, aux États-Unis, le long des Andes, comme aux Antilles, ainsi que dans la Cordillère du Mexique, les souvenirs de l’homme se reportent par des traditions de toute espèce à cette immense catastrophe, dont ses ancêtres avaient été témoins. C’est partout, plus ou moins, le même récit, celui des eaux franchissant leurs limites et envahissant la terre ferme, dont elles détruisent en quelques jours les villes et les populations; c’est le continent ébranlé par les mêmes secousses qui agitaient les flots et soulevaient les montagnes. Après des siècles de tranquillité, une puissance inconnue se révélait tout à coup: le calme de la nature n’était qu’une illusion et les nations se sentaient rejetées violemment dans un chaos de forces destructives[53]. L’homme ne voyait plus que la mort de toutes parts, la terre se dérobait sous ses pieds: il invoquait le ciel qu’il ne voyait plus; il errait dans l’obscurité sur les débris de sa demeure, envahie par les eaux auxquelles il cherchait à échapper, en se réfugiant dans les grottes, au sommet des montagnes. De là les pyramides nombreuses qu’il édifia après le cataclysme et où il établit sa demeure, en mémoire des hauts lieux où il avait eu le bonheur de se sauver, et qu’il consacra ensuite par reconnaissance à la divinité[54].
Durant ces jours de destruction, il ne voyait plus dans les éléments que l’image d’une conjuration funeste, où le feu venait joindre ses fureurs aux convulsions étranges opérées par les eaux ou les tremblements de terre. D’épouvantables bruits, divinisés, depuis, dans le _Tepeyolotl_[55] au Mexique, dans le _Ru Qux huyu_ de l’Amérique centrale[56], autre symbole de Typhon et des feux intérieurs, déjà exprimés par Zipacnà, annonçaient ses efforts souterrains; il éclatait enfin au milieu des montagnes et des plaines, et le salut du monde américain, si bien représenté par le symbole de la sarbacane de Hunahpu, était inauguré par une ruine et une désolation universelles. Les volcans, qui s’entr’ouvraient sur toute la chaîne des Cordillères, vomissaient à la fois du feu, de l’eau et des torrents de lave ou de boue embrasée qui consumaient ce que les eaux de l’inondation avaient respecté. C’est encore là ce que racontent les traditions des tribus brésiliennes. Les Mocobis disaient que la lune est un homme, _Cidiago_ (Lunus), dont les taches sont les entrailles que des chiens célestes s’efforcent de lui arracher, lorsqu’il y a une éclipse. Le soleil s’appelle _Gdazoa_, c’est-à-dire compagne. Ce dernier étant tombé du ciel, un Mocobi le releva et le mit où il est: il tomba une seconde fois et alors il incendia toutes les forêts. Quelques Mocobis se sauvèrent en se cachant sous les eaux dans les rivières, où ils furent transformés en caïmans et en gabinis: seuls, un homme et une femme étant montés sur un arbre pour fuir le danger, la flamme, en passant, leur rôtit le visage et ils furent changés en singes[57].