Relation d'un voyage du Pole Arctique au Pole Antarctique par le centre du monde

Part 5

Chapter 51,433 wordsPublic domain

Quoique par les diverses courses que nous avions faites dans les Terres Antarctiques, nous n'eussions pas penetré fort avant dans le Païs, nous en avions pourtant assez vû pour juger aisément de tout le reste; & comme par plusieurs raisons il n'y avoit pas lieu d'y pouvoir séjourner plus long-tems, nous nous préparâmes à partir au plûtôt, pour retourner au vieux monde. Nous résolûmes de nous rendre au cap de Bonne-Esperance: nous fimes donc voile avec un bon Vent d'Ouest, qui nous fit sortir en peu de tems du Golfe & du Détroit; nous portions toutes nos voiles, & parce que le Vent étoit fort, nous faisions beaucoup de chemin en peu d'heures; nous prîmes hauteur & trouvâmes soixante & deux degrez six minutes de latitude Meridionale, & pour lors nous revîmes le Soleil pour la premiere fois, il étoit environ midi. A peu prés vers les trois heures, nous nous trouvâmes entre deux courans trés rapides, ce qui nous fit craindre qu'il n'y eût aux environs quelque dangereux écueil, je pris mes Lunettes d'aproche, & je vis une infinité de pointes de Roches au dessus de l'eau, au milieu desquelles se rendoient de divers endroits plusieurs gros courans, qui par leur impétuosite y élevoient une grosse & bouillonnante écume: nous prîmes toutes les précautions imaginables, cependant notre Vaisseau étoit entré à moitié dans un de ces courans, mais un coup de gouvernail donné à propos nous en retira, & nous eûmes enfin le bonheur de sortir d'un pas si dangereux sans aucun autre accident, & nous arrivâmes heureusement au Cap de Bonne-Esperance au bout de quelques jours à dix heures du matin, le cinquiéme de Juillet mil sept cens quatorze. En entrant dans la maison où j'allois loger, j'apris qu'on venoit d'enterrer un jeune homme, qui depuis quatre ou cinq semaines étoit venu de Batavia. Quand on m'eut dit son nom, je me souvins d'abord qu'il avoit été de ma particuliere connoissance & un de mes bons amis; je m'informai donc trés exactement de toutes les particularitez de sa mort. Ayant un soir regalé cinq ou six de ses amis, & bû avec eux un peu plus que de raison, il fut attaqué vers la minuit d'un trés violent mal de tête accompagné de fort vives douleurs dans tous ses membres: il monta à sa chambre & se mit au lit, & environ une heure aprés quelqu'un étant allé voir s'il n'auroit point besoin de quelque chose, il fut trouvé roide mort; on le garda seulement deux jours, & puis on l'enterra; pour lors il me revint heureusement en memoire, qu'il m'avoit conté autrefois, qu'étant âgé de dix ou douze ans, il étoit tombé en léthargie dans la maison de ses pere & mere, & qu'il avoit resté trois jours & trois nuits sans donner la moindre marque de vie; je m'en allai donc sans perdre un moment de tems demander la permission de le déterrer, ce que j'obtins facilement. Je voulus me transporter moi-même au Cimetiere, je fis ouvrir la fosse & le cercueil en toute diligence, puis on le porta dans la maison où il fut mis dans un bon lit bien chaud. Je remarquai qu'il n'avoit pas cette grande pâleur que les corps morts ont d'ordinaire, & que même il avoit une espece de petite rougeur au milieu de la joue gauche: il resta plus de six heures sans faire le moindre mouvement, & je voulus toûjours cependant demeurer au chevet de son lit: il fit enfin un trés petit soupir, & sur le champ je lui voulus donner une cuillerée d'une excellente liqueur que j'avois fait apporter exprés, mais ses dents étoient si serrées que je n'en pûs faire entrer une seule goute. Peu aprés il souleva un peu le bras gauche, & je lui remis la cueillere entre les dents que j'entr'ouvris assez pour le faire avaller, & de fait il avalla quelque chose, & ouvrit un moment aprés les yeux, mais sans avoir aucune connoissance: enfin, il revint tout à fait à lui, & aprés m'être fait connoître, & lui avoir conté en peu de mots tout ce qui s'étoit passé, il me témoigna toute la reconnoissance possible du grand service que je venois de lui rendre, & s'étonna fort de ce que son hôte l'avoit fait enterrer si promtement: Il me dit ensuite qu'il avoit un Valet, qui par sa mort prétendue, étoit sans doute resté le maître de quelques bijoux, d'une somme assez considérable d'argent monnoyé & de quelques Marchandises qu'il avoit. Je le fis chercher, mais il ne se trouva point; sans doute que dès le moment qu'il apprit que son Maître pourroit bien n'être pas mort, il avoit trouvé le moyen de s'évader, ou de se cacher si bien, qu'il ne fut pas possible de le découvrir, quelque exacte perquisition ou recherche qu'on pût faire; de cette maniere ce pauvre jeune homme se voyoit dénué de toutes choses, ses habits même ne furent pas trouvez. J'avois heureusement au Cap un homme de ma connoissance, avec qui j'avois autrefois fait quelques affaires; il voulut bien à ma recommandation lui avancer ce dont il avoit besoin: Comme on attendoit au premier jour des Vaisseaux de la Compagnie Orientale qui devoient passer au Cap, pour ensuite s'en retourner en Hollande, nous résolûmes de nous y en aller ensemble. Ils arriverent au bout de trois semaines, & quelques jours aprés nous nous embarquâmes, & par la grace de Dieu nous vinmes heureusement à Amsterdam.

FIN.

APPROBATION.

J'ay lû par l'ordre de Monseigneur le Garde des Sçeaux, la _Relation d'un Voyage du Pole Arctique au Pole Antarctique_. _A Paris le 31 Août 1722._

BLANCHARD.

PRIVILEGE DU ROY.

Louis par la grace de Dieu Roi de France & de Navarre: A nos amez & féaux Conseillers les Gens tenans nos Cours de Parlement, Maîtres des Requestes Ordinaires de notre Hôtel, Grand-Conseil, Prevost de Paris, Baillifs, Sénéchaux, leurs Lieutenans Civils & autres nos Justiciers qu'il appartiendra, SALUT. Notre bien-amé Gabriël Amaulry, Libraire à Paris, Nous ayant fait supplier de lui accorder nos Lettres de Permission pour l'impression d'un Livre intitulé, _Relation d'un voyage du Pole Arctique au Pole Antarctique par le centre du monde_; Nous avons permis & permettons par ces Presentes audit Amaulry de faire imprimer ledit Livre en tels volumes, forme, marge, caractere, conjointement ou séparement & autant de fois que bon lui semblera, & de le vendre, faire vendre & débiter par tout notre Royaume pendant le temps de trois années consécutives, à compter du jour de la date desdites Presentes: Faisons défenses à tous Libraires-Imprimeurs & autres personnes, de quelque qualité & condition qu'elles soient d'en introduire d'impression étrangere dans aucun lieu de notre obéissance; à la charge que ces Presentes seront enregistrées tout au long sur le Registre de la Communauté des Libraires & Imprimeurs de Paris, & ce dans trois mois de la date d'icelles; que l'impression de ce Livre sera faite dans notre royaume & non ailleurs, en bon papier & en beaux caracteres, conformement aux Reglemens de la Librairie; & qu'avant que de l'exposer en vente, le manuscrit ou imprimé qui aura servi de copie à l'impression dudit Livre, sera remis dans le même état où l'Approbation y aura été donnée, és mains de notre trés-cher & féal Chevalier Garde des Sceaux de France le sieur Fleuriau d'Armenonville; & qu'il en sera ensuite remis deux Exemplaires dans notre Bibliotheque publique, un dans celle de notre Chasteau du Louvre, & un dans celle de notredit trés-cher & féal Chevalier Garde des Sceaux de France le sieur Fleuriau d'Armenonville, le tout à peine de nullité des presentes, du contenu desquelles vous mandons & enjoignons de faire jouir l'Exposant ou les ayans cause pleinement & paisiblement, sans souffrir que il leur soit fait aucun trouble ou empêchement: Voulons qu'à la copie desd. presentes, qui sera imprimée tout au long au commencement ou à la fin dudit Livre, foy soit ajoutée comme à l'original. Commandons au premier notre Huissier ou Sergent de faire pour l'execution d'icelles tous actes requis & necessaires, sans demander autre permission & nonobstant clameur de Haro Charte Normande & Lettres à ce contraires: Car tel est notre plaisir. Donné à Paris le dit huitiéme jour du mois de Septembre, l'an de grace mil sept cens vingt deux, & de notre Regne, le huitiéme. Par le Roi en son Conseil.

DE S. HILAIRE.

J'ai cedé aux sieurs d'Espilly, Pissot & Horthemels, Libraires à Paris, à chacun un quart au present Privilege, suivant l'accord fait entre nous. A Paris ce ving-huit Septembre 1722.

AMAULRY.

_Registré le present Privilege, ensemble la Cession, sur le registre 5éme de la Communauté des Libraires & Imprimeurs de Paris, page 223. Nº. 348. conformément aux reglemens, & notament à l'Arrest du Conseil du 13 Aoust 1703. A Paris ce 8 Octobre 1722._

BALLARD, Syndic.

NOTE SUR LA TRANSCRIPTION

On a conservé la ponctuation et l'orthographe de l'original, malgré ses particularités et ses variantes (aprés/après, tems/temps, etc.).

Les sauts de paragraphe au voisinage des illustrations sont uniquement dûs à l'insertion de celles-ci aux endroits correspondants du texte (les planches sont hors texte dans l'original).