Relation d'un voyage dans la Marmarique, la Cyrénaïque, et les oasis d'Audjelah et de Maradèh
Part 24
Après cette esquisse rapide, de ce que les hypogées de Cyrène offrent de plus remarquable en perspective, il convient de pénétrer dans l’intérieur pour connaître ce qu’ils renferment. Sans quitter la partie de la Nécropolis où nous nous trouvons, mais en longeant vers le sud, le sentier étroit qui borde la série d’hypogées dont je viens de faire mention, nous apercevons cinq ou six grottes, dont les entrées encombrées de rocailles et de buissons épineux, ne semblent annoncer que d’informes cavernes. Cependant, comme les réduits les plus cachés, et les sites les plus bizarres sont ceux qui piquent davantage notre capricieuse imagination, loin de passer dédaigneux devant ces antres obscurs, nous mettons au contraire tout en œuvre pour pouvoir y pénétrer. Pioches et bâtons sont tour à tour employés ; serpents et hibous délogent à la hâte ; enfin, après quelques égratignures et de petites contusions, nous voilà dans l’antre, et nous sommes obligés d’avouer que les travers d’esprit aident quelquefois aux découvertes de l’art. A peine nos yeux sont familiarisés avec l’obscurité, que nous nous trouvons en face d’un magnifique sarcophage en marbre blanc d’une parfaite conservation, et orné sur trois côtés d’élégants bas-reliefs. Des caryatides, à la pose gracieuse, à la draperie légère, et de jeunes garçons dont la ceinture n’est voilée que par un tablier, soutiennent des guirlandes de fleurs et de feuillage où pendent des grappes de raisin. Des têtes, emblêmes de deuil, ou des rosaces, occupent le centre des médaillons formés par les ondulations des guirlandes. Le couvercle très-massif est sculpté en feuilles imbriquées ; les Arabes sont parvenus à le détourner de son plan vertical, pour enlever ce que le tombeau contenait : il n’est aucun monument de ce genre dans toute la Cyrénaïque, qui n’ait subi la même violation. En outre, l’hypogée est divisé en trois pièces, dont chacune contenait un sarcophage. Si l’on en juge par leurs débris, ils étaient tous d’un travail non moins achevé que celui qui est resté intact. Sur l’un était sculptée une chasse, et sur l’autre des griffons ; la perte de ce dernier ne cause pas de grands regrets, puisque nous allons en trouver un semblable, pour les emblêmes, dans un autre hypogée.
Quant à celui-ci, il ne faut pas la même peine pour le découvrir : le voilà dans la plus vaste grotte de la Nécropolis, dans celle même que nous avons choisie pour notre demeure ; il est exposé aux regards de tout venant. Cette belle situation lui a valu d’être brisé en plusieurs morceaux ; cependant, comme nous sommes dans l’impuissance de charrier en Europe les monuments de la Cyrénaïque, il nous suffit de pouvoir réunir les fragments de celui-ci ; et de cette restauration momentanée il résulte un ensemble moins orné que chez le précédent, mais qui plaît dans sa simplicité. Deux griffons ailés, d’un dessin assez pur, sont appuyés sur un candélabre funéraire, et des têtes de bouc et des guirlandes de fleurs ornent les deux autres côtés du sarcophage[247]. Cependant ces emblêmes et ces détails, souvent reproduits par l’antiquité sur de pareils monuments, ne nous apprennent rien de bien neuf ; aussi, sans nous arrêter davantage auprès de celui-ci, nous allons continuer nos visites souterraines.
Combien cette malheureuse Cyrénaïque n’a-t-elle pas été dévastée ! Que les édifices exposés à la vue et au contact de l’air, aient péri sous les coups persévérants de cette rage destructive, on le conçoit d’autant plus facilement, qu’il faut attribuer une bonne part de ces ravages au temps, et au climat pluvieux de cette contrée. Mais que les réduits les plus cachés, que les excavations faites si profondément dans les entrailles de la terre, n’aient pu servir d’asile aux restes de l’art antique, déposés près de la mort, et respectés dans d’autres contrées, où ils remontent à des époques infiniment plus reculées ; c’est ce qui surprend tellement, qu’on se demande s’il n’a pas fallu autant d’efforts pour causer de si grands bouleversements que pour en préparer la cause. Que l’on choisisse indifféremment parmi les innombrables hypogées de Cyrène, on en trouvera peu qui ne présentent pas le tableau du plus épouvantable désordre, et que l’on puisse visiter sans éprouver de grandes difficultés. Après bien des peines, en a-t-on débarrassé l’entrée ? on rencontre aussitôt de nouveaux obstacles : ce sont des pilastres et des sarcophages renversés, ou bien des blocs de rocher détachés à coups de pieux des parois de la grotte ; il faut employer pour avancer les mêmes moyens qui ont servi à obstruer le passage. Y est-on parvenu ? on doit ensuite se traîner sur des agglomérations de terre, prendre mille précautions pour conserver allumée la bougie _exploratrice_, se croiser dans sa marche rampante avec des nuées de chauve-souris qui s’enfuient effrayées : en vain on détourne la tête, il faut supporter leurs hideux attouchements. Enfin est-on arrivé au fond de la caverne ? trop heureux alors si, après tant de fatigues, quelques fragments de peintures ou d’inscriptions, dignes récompenses de ces folies de jeunesse, viennent frapper les regards de l’Européen, et faire palpiter de plaisir son cœur inexpérient. Mais ces récompenses sont rares : le plus souvent il doit se contenter du plan stérile, dernière ressource de sa laborieuse investigation. D’après ce tableau, on croira sans peine que le résultat de ces visites souterraines, comparé aux obstacles qu’elles présentent, ne doit pas être d’une bien grande importance. Voici toutefois ce que j’ai pu observer.
Une petite grotte, taillée dans le flanc d’un ravin de la Nécropolis, offre plus de richesses monumentales à elle seule, que toutes les autres ensemble. Cette grotte, sans niches ni sarcophages, contient au milieu un puits sépulcral, et ses quatre parois sont couvertes de peintures qui paraissent représenter des jeux funéraires. La mieux conservée comme la plus remarquable de ces peintures, occupe toute la longueur d’une paroi : elle est composée d’une série de figures dont les unes, revêtues de riches costumes, exécutent une marche solennelle ; et les autres, divisées en plusieurs groupes et couvertes d’une simple draperie, donnent l’idée du peuple de Cyrène qui assiste à la cérémonie, et s’attroupe auprès des principaux personnages. En tête du tableau est une espèce de meuble, auprès duquel des jeunes gens sont occupés à préparer des mets, emblême sans doute des repas qui suivaient dans l’antiquité les fêtes populaires ; une table couverte de couronnes et de palmes le termine. Là se trouvent trois personnages mitrés, debout chacun sur un piédestal. L’un d’entre eux est appuyé sur une massue, l’autre parait consacrer les palmes et les couronnes ; et le troisième, dans l’attitude d’orateur, semble attirer l’attention du peuple groupé auprès de lui[248].
Tel est l’effet, qu’indépendamment de toute induction scientifique produit, au premier coup d’œil, cette peinture intéressante. Quant aux remarques qu’elle peut suggérer, je les bornerai à une seule. Cette peinture est romaine, du moins telle est l’induction positive d’une assertion émise par un juge compétent en pareille matière, relativement à un autre sujet peint dans la même grotte, et qui appartient évidemment à la même époque[249]. Cependant le costume des trois personnages, archontes ou pontifes n’importe, n’appartient pas assurément aux usages ni à la mythologie des Grecs et des Romains. La mitre, les grandes robes chamarrées de fleurs, les ceintures en bandelettes, rappellent au contraire, ce me semble, le costume des anciens peuples de l’Orient. Salluste dit que les Mèdes et les Arméniens s’établirent dès la plus haute antiquité en Libye, et qu’ils y contractèrent des alliances avec les habitants[250] ; et cette tradition de l’historien de la Numidie se trouve reproduite, quoique d’une manière plus vague, dans une chronique où il est dit, que les peuples qui habitaient les environs de Cyrène jusqu’à la Cœlésyrie, étaient des colonies des Mèdes et des Perses[251]. On pourrait donc induire de ces traditions appuyées de la peinture trouvée à Cyrène, que les usages des Mèdes ou des Arméniens, se seraient répandus dans une contrée où régnèrent tant d’usages et de cultes différents ; ce qui paraîtrait d’autant plus croyable, qu’il est rare qu’un peuple étranger se soit établi, ou n’ait fait même que passer dans une contrée quelconque, sans qu’il ait laissé chez les habitants des traces de son séjour ou de son passage. Cependant quelque attrayante que soit cette explication, par la filiation qu’elle établit entre des traditions d’une haute antiquité et un monument assez moderne, j’avoue que les renseignements sur lesquels elle repose me paraissent trop vagues pour me porter à l’adopter. S’il m’était permis d’avoir une opinion sur ce sujet, j’aimerais mieux, dans mon antipathie pour tout ce qui tient au merveilleux dans les faits historiques, croire que ce monument appartient aux Israélites. L’influence qu’ils exercèrent sur la Pentapole romaine est suffisamment connue. J’ai dit qu’ils eurent des archontes à Bérénice, que profitant de la faveur des Césars, leur nombre s’accrut tellement dans la Cyrénaïque, qu’ils y régnèrent presque en souverains. Y aurait-il donc de l’invraisemblance à supposer que ces sectaires, dans une des phases de leur puissance, eussent fait exécuter cette peinture, où l’on ne voit rien qui choque la législation et les usages établis par Salomon ; où le costume rappelle au contraire celui des pontifes hébreux ? Toutefois, quelque probable que puisse être cette hypothèse, je la livre, selon mon habitude, à la sanction des érudits ; et, sans m’y arrêter davantage, je continue la visite de l’hypogée.
Je suis vis-à-vis de la paroi du fond ; à l’une de ses extrémités je remarque une scène représentant la lutte et le pugilat. Certes voilà des formes athlétiques bien prononcées, et exposées dans tout leur jour : pas même une simple feuille de vigne ! D’une part les efforts, et de l’autre l’aplomb sont assez bien indiqués. Le sang coule des blessures et rougit le sol ; une des malheureuses victimes gît étendue sur l’arène ; du moins c’est là l’intention de l’artiste ; car malgré que l’athléte soit peint au-dessus du tableau comme s’il nageait dans les airs, il est censé être placé sur le plan horizontal ; mais cette inexpérience de perspective est assez connue dans les peintures antiques, pour que nous soyons surpris de la retrouver ici. La même réflexion s’applique à la position aérienne de deux vases contenant l’huile et les pinceaux qui servaient à oindre le corps : ces détails n’offrent aussi rien que de très-connu. Il n’en est pas de même d’un scorpion suspendu à une main isolée, et ainsi représenté à côté du tableau[252]. J’ignore si ce reptile dépourvu de venin peut devenir, comme tant d’autres, l’antidote du mal ; mais il est remarquable que les habitants actuels de la Cyrénaïque se servent, disent-ils, du scorpion pour arrêter la putréfaction des blessures. Que cet usage réponde ou non à l’effet indiqué, c’est ce que je n’ai pu vérifier ; il n’en résulte pas moins qu’il pourrait être le fruit d’une tradition antique, dont cette peinture semble offrir le témoignage. Le reste de la même paroi contenait la représentation d’une course de chars ; elle se trouve tellement détériorée, qu’on ne peut plus distinguer que les indices de quatre quadriges, dont un toutefois est assez bien conservé : le char a la même forme que sur les médailles ; le conducteur, le corps légèrement drapé et très-incliné vers les chevaux, en tient d’une main les rênes. Le terme de la course est un pavillon carré à-peu-près semblable à une tente.
Mêmes regrets pour la paroi suivante ; elle était entièrement occupée par un combat de gladiateurs dont il ne reste malheureusement qu’un fragment. Les combattants, couverts de cuirasses, ont la figure garantie par un masque, et la tête ornée de grands panaches de diverses couleurs[253]. Cette dernière particularité est remarquable en ce qu’elle n’existe pas, que je sache, dans aucun des sujets antiques analogues à celui-ci ; ce qui permet de croire que cet usage était local. La chasse des autruches, dans les déserts voisins de la Pentapole, était une des principales occupations des Cyrénéens en temps de paix[254] ; et il est probable que les plumes ondoyantes de ce géant des oiseaux, durent inspirer aux Cyrénéens l’idée de ces ornements militaires, destinés dans les âges suivants à briller sur le front des guerriers européens. Quant aux détails de cette peinture relatifs aux diverses parties de l’armure des gladiateurs, ils n’offrent rien qui ne soit connu par d’autres monuments funéraires de l’antiquité, et notamment par les sculptures du tombeau de Scaurus, découvert aux ruines de Pompéi. Il ne me reste donc plus qu’à parler de deux autres peintures parfaitement conservées, que l’on trouve encore dans ce même hypogée : elles représentent un cirque et une chasse. La première est fort bizarre, en ce qu’on y voit confondus des animaux féroces, tels que le lion et le léopard s’élançant sur un taureau, avec un bouc, des gazelles, et des chiens levriers, que l’on reconnaît de suite pour les souloucs indigènes de l’Afrique septentrionale[255]. La seconde ne surprend pas moins au premier aspect, à cause du cerf qui en forme le principal sujet, et contre lequel un chasseur anime le soulouc qu’il retient d’une main par un lien, et de l’autre agite un fouet pour stimuler son ardeur[256]. Or, le cerf, comme Hérodote a pris soin de l’affirmer[257], et malgré l’erreur commise par les Maronites dans la Géographie nubienne[258], ne se trouve nulle part en Afrique. Il fut donc apporté par les Grecs dans la Pentapole libyque ; cette peinture semble l’attester, de même que la cause de la naturalisation dans cette contrée peut être expliquée par d’autres monuments. Il faut sans contredit l’attribuer au culte de Diane, une des principales divinités des Cyrénéens, comme je l’exposerai plus tard, me bornant maintenant à faire remarquer que l’animal qui lui était consacré est quelquefois représenté sur leurs médailles.
Les notes que j’ai prises dans le cours de mes visites souterraines, m’engagent à me rendre dans une grotte chrétienne, peu éloignée de celle que je viens de décrire.
Lors même que les peintures qui en couvrent les parois, n’offriraient pas le témoignage certain de cette époque religieuse, une inscription cursive précédée de la croix la prouverait irrécusablement. Mais il convient de donner auparavant, une idée de l’architecture et de la distribution de ce nouvel hypogée. Le fond a un aspect vraiment monumental : un sarcophage s’y trouve creusé avec un art infini dans la paroi ; il est orné de guirlandes et de têtes de bouc, et couronné d’une petite voûte en plein cintre sculptée en coquille : latéralement au sarcophage sont deux niches décorées chacune d’un vase d’une forme très- élégante[259]. Les autres côtés de l’hypogée qui forment angle droit avec celui du fond, contiennent aussi des sarcophages et des cintres, dont les uns sont couverts de peintures, et les autres offrent les mêmes détails que le précédent[260]. Ces irrégularités qui choquent dans la description, ne déplaisent pas à la vue du monument, puisqu’elles en varient l’aspect, et qu’elles correspondent d’ailleurs symétriquement entre elles. Quant aux peintures qui le bariolent bien plus qu’elles ne l’embellissent, voici quels en sont les emblêmes.
Celui qu’on y a le plus souvent reproduit est la vigne du seigneur ; mais ce symbole des premières époques de la chrétienté, n’imite pas mal ici, par sa disposition, le thyrse de Bacchus. La voilà avec ses longues lianes, ses grappes pourprées, et ses larges feuilles grimpant autour de longs bâtons placés à côté des sarcophages. Autre part elle couvre des treillages figurés dans l’intérieur des cintres, ou bien elle forme une frise de festons tout autour du monument. Après cet emblême, le paon, accompagné de poissons, est celui qui frappe plusieurs fois les yeux. Dans d’autres grottes de la Nécropolis, je l’ai rencontré quelquefois peint isolément au-dessus de sarcophages, et je le vois ici formant le sujet principal d’un tableau qui occupe toute l’étendue d’un cintre. Il est placé dans un panier à anses, déployant circulairement la queue au milieu de bouquets de fleurs, parmi lesquelles il n’est point superflu de nommer des soucis et des pensées, qu’on aperçoit parmi des touffes de roses. L’oiseau de Cérès est sans doute représenté dans ces lieux funèbres en guise d’offrande ; j’en ignore la cause allégorique. Je pourrais, il est vrai, supposer que ces peintures appartinssent à des Carpocratiens. Cette secte emprunta la plupart de ses symboles aux mystères de Cérès, et le paon pourrait en offrir ici un nouveau témoignage ; mais de pareilles interprétations sont trop hasardées ; je me contente donc de les indiquer avec circonspection, et je passe à une autre qui me paraît moins aventurée.
Celle-ci m’est offerte par un tableau plus petit que les précédents et mieux conservé. Un berger y est représenté la houlette à la main, entouré d’un troupeau, et portant un mouton sur les épaules. On reconnaît bien là le bon pasteur de la chrétienté, d’autant plus que la roideur des draperies et le mauvais goût du dessin indiquent le moyen âge, époque de la décadence des arts. Mais voici encore autour du tableau des poissons de différentes espèces posés en offrande ; intention tellement évidente, qu’ils sont trois fois au moins plus grands que les moutons et le berger, et que l’artiste les a détachés du fond du tableau par une forte ombre, comme s’il avait voulu les y représenter suspendus en _ex-voto_[261]. Ce n’est pas une chose indigne de remarque que de voir cet usage, après avoir traversé tant de siècles, être encore reproduit sur des monuments chrétiens de nos jours. Il n’y a personne qui ait visité l’Italie, et qui n’ait été frappé de ce grand nombre de poissons en argent, et quelquefois même en or, que l’on y voit suspendus dans les églises aux images des saints et des saintes. Je ferai grace, à ce sujet, du flux ordinaire de mes observations et conjectures.
Je dois avouer cependant qu’il est triste pour un Européen de parcourir des ruines qui remontent par leur nom aux époques les plus intéressantes de l’antiquité, et qui n’offrent dans leur état présent que le continuel désenchantement de ces époques. Ce n’est pas sans un fâcheux désappointement, qu’il ne rencontre sur le sol antique de Cyrène, au lieu des monuments vénérables des Battus et des Arcésilas, que de monotones mutilations romaines, couvertes des témoignages informes du génie chrétien du moyen âge. Aussi, fatigué parfois de me traîner si infructueusement dans les souterrains bouleversés de la Nécropolis, je m’en allais, comme par délassement, jouir des sites variés qu’elle présente au dehors. Je profitais de quelque belle matinée, pour faire d’oisives promenades sur les bords fleuris de ses riantes fontaines ; je me plaisais à voir leurs flots, brillants de fraîcheur et colorés du beau soleil d’Afrique, serpenter à travers des touffes de véroniques, de céleri, de cresson, et d’autres plantes aussi communes en Europe, mais que je voyais en Libye comme d’anciennes connaissances, et qui m’en paraissaient douées d’un attrait nouveau. Le plus souvent je grimpais sur un rocher abrupt et élevé ; et soit que l’horizon éclairci me laissât distinguer la plaine unie de la mer, et quelque voile voyageuse venant peut-être, me disais-je, de la Provence ; soit que l’orage, agitant les forêts voisines et obscurcissant les airs, fît retentir autour de moi les innombrables tombeaux de mille cris confus, je reconnaissais, aux fortes impressions locales que j’éprouvais, à cette foule de contrastes des temps passés avec les temps présents, que l’on peut essuyer de longues fatigues, être déçu de ses espérances, et ne point regretter ces jours d’exil passés loin de sa patrie.
C’est par une de ces promenades dont je ne prolongerai pas davantage l’inutile confidence, que j’aperçus, vers le côté occidental de la Nécropolis, une grotte creusée isolément au sommet d’un rocher. J’ai déjà fait part de ma prédilection pour les excavations dont l’accès présentait quelque difficulté, ou était accompagné de quelque chose d’étrange. Quoique las de tant de visites souterraines, je résolus de tenter encore celle-là, et bien m’en prit, car ma peine ne fut pas perdue. Après avoir escaladé le rocher, je me trouvai dans une petite salle dont les parois, très-unies et peintes d’un vert tendre, lui donnaient plutôt l’air d’un riant cabinet aérien que d’une excavation sépulcrale. Le fond de cette jolie grotte en rappelle seul la destination ; il est occupé par un sarcophage creusé dans le roc, et couronné d’une frise en triglyphes, contenant dans chaque métope une peinture élégamment miniée, et d’une conservation parfaite. Mais ce qui augmenta ma surprise, ce fut de reconnaître dans la série de ces petits tableaux les principales phases, ou les diverses occupations de la vie d’une esclave noire ; du moins telle est l’induction que j’ai tirée de ces charmantes peintures. J’ai cru y distinguer successivement les entretiens de l’amitié, l’éducation de jeune fille, l’ambition de la parure, les délassements figurés par l’exercice du balançoir, le bain si nécessaire dans la brûlante Libye, et enfin le triste lit de mort sur lequel la négresse est étendue, les yeux éteints, et paraît être regrettée de son maître, le blanc Cyrénéen, que l’on voit à côté d’elle dans une attitude de douleur.
La coiffure et le costume de ces miniatures ne sont pas moins remarquables, tant par la forme que par la couleur. Les longues robes bleues sans agrafes, et les schalls rouges entrelacés avec les cheveux, ou couvrant la tête en guise de turban, offrent une analogie frappante avec l’habillement des modernes Africaines, et principalement avec celles qui habitent le Fazzan[262]. Mais ces observations, d’ailleurs fondées sur de simples hypothèses, n’ont qu’une bien faible valeur, comparées à la suivante qui présente du moins un document à l’histoire.
On sait que les esclaves noirs furent dans l’antiquité très-recherchés par les Grecs et les Romains[263]. Plaute nous apprend positivement que les Cyrénéens avaient des esclaves à leur service[264] ; et cette peinture porte à croire qu’à Cyrène du moins, s’il n’en fut de même à Rome et à Athènes, parmi ces esclaves non seulement il y en avait de noirs, mais que parmi les noirs il y en avait des deux sexes. Que si l’explication que je viens de donner de ces petits tableaux est douée de quelque vraisemblance, il en résulterait aussi que les Cyrénéens, comme les Orientaux actuels, au lieu de se borner à réduire les jeunes négresses de l’intérieur de l’Afrique qui tombaient en leur pouvoir à l’avilissante condition de domesticité, ils devaient souvent leur accorder des affections plus douces, et se lier avec elles par des relations plus intimes. Je suis d’autant plus porté à adopter cette opinion, que dans le Soudan, contrée de l’Afrique intérieure la plus voisine de Cyrène, le sexe est loin d’y présenter ces difformités du nez et des lèvres qui caractérisent la plupart des Africaines ; et, si mon témoignage peut être de quelque poids dans cette grave question, j’ajouterai que les jeunes filles de la vallée du Soudan, avec lesquelles j’ai eu l’occasion de traverser des zônes de sable, par la régularité de leurs traits, la douceur animée de leurs grands yeux noirs, et la svelte souplesse de leur taille, ne sont pas, il s’en faut beaucoup, des objets à dédaigner.