Relation d'un voyage dans la Marmarique, la Cyrénaïque, et les oasis d'Audjelah et de Maradèh

Part 22

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Cependant d’autres monuments funéraires présentent encore à Ptolémaïs un autre genre d’intérêt. Le système d’architecture que nous avons aperçu en petit auprès du village de _Djaborah_ se retrouve ici avec plus de développement. Une colline, située à l’occident des ruines, fut profondément taillée pour ménager, à certains intervalles, des masses carrées de rocher creusées en tombeaux. Toutefois ce système ne put s’étendre jusqu’au plus considérable d’entre eux, dont la base seule est en massif de roche, et le reste en belles assises couronnées d’une frise en triglyphes. Ce mausolée contient deux étages : l’inférieur est divisé superficiellement en dix caveaux, et horizontalement en cinq cellules de chaque côté ; l’entrée en est triangulaire, et formée par l’avancement successif des assises qui finissent par se joindre. Cette dernière disposition est remarquable en ce qu’elle ne se trouve pas autre part dans la Cyrénaïque, et qu’elle est parfaitement conforme à l’entrée de la pyramide de Chéops, et à l’intérieur d’un des monuments lagidéens de la Marmarique[224]. D’après ces analogies égyptiennes, on est porté à attribuer cet édifice aux Ptolémées, et à adopter l’opinion de Della- Cella qui lui donne pour fondateur Ptolémée Physcon. On sait que ce prince obtint, en vertu d’un décret du sénat de Rome, le gouvernement de la Libye orientale et de la Cyrénaïque, et vint y résider pour terminer les dissensions qu’il avait avec son frère Philométor. Il est donc probable, dit Della-Cella, que ce mausolée n’a pas été élevé avant cette époque ; et il l’est bien moins qu’il l’ait été postérieurement ; car, d’après la jalousie connue des Égyptiens pour les honneurs de leur sépulture, on ne peut supposer que le premier roi égyptien de la Cyrénaïque n’ait pas cherché, dans la ville qu’il avait probablement fondée, à distinguer son tombeau de ceux de ses sujets.

Je cite d’autant plus volontiers cette opinion très-vraisemblable de Della-Cella, que je me vois obligé de le combattre sur une autre qu’il a émise au sujet des ruines de Ptolémaïs, et de laquelle il résulte que tout ce qui reste de cette ville est pur égyptien, et de ce style qui, bien que grossier, a quelque chose de grand qui frappe l’imagination et imprime le respect. Assurément Della-Cella n’a pu fonder un pareil jugement que sur les croquis informes de Paul-Lucas, Norden et Pococke ; car, s’il eût visité les monuments gigantesques de l’ancienne Égypte, il est hors de doute que cet habile voyageur, si judicieux sur tant d’autres points d’antiquité, n’aurait pas commis une erreur que j’aurais volontiers passée sous silence, selon mon habitude, mais dont la réfutation m’a paru trop importante pour l’histoire archéologique de la Cyrénaïque.

Les ruines de Ptolémaïs occupent environ quatre milles de circonférence. Cette grande étendue, et les beaux monuments que je viens d’indiquer, justifient les épithètes de très-remarquable et de très-grande ville que Ptolémée et le Périple anonyme donnent à cette ville, et même les expressions de Procope qui loue son ancienne splendeur et sa grande population[225]. Cependant hors le grand réservoir souterrain du temple, on ne trouve ni citerne ni source parmi ces ruines. Je fais cette observation, quoiqu’elle doive paraître d’une faible conséquence après la description d’Apollonie ; mais j’en prends acte parce qu’elle prouve l’exactitude rigoureuse des renseignements transmis à ce sujet par l’antiquité. A Ptolémaïs comme à Apollonie, on trouve les vestiges d’un aqueduc qui conduisait les eaux de pluie du pied de la montagne dans l’intérieur de la ville ; et l’on peut avancer que cet aqueduc fut la seule cause de sa prospérité et de sa décadence alternatives. En effet, par la négligence des préteurs romains, il tomba en ruines à une époque antérieure au règne de Justinien, ce qui occasionna parmi les habitants une telle pénurie d’eau, qu’ils se virent la plupart forcés de déserter la ville. Cependant, graces aux soins de cet empereur, l’aqueduc fut reconstruit ; et Ptolémaïs ne tarda pas à se repeupler et à reprendre son ancienne splendeur[226] ; mais il paraît que ce ne fut pas pour long-temps. Dans le cinquième siècle de notre ère, l’aqueduc était de nouveau détruit, ce que les incursions des Barbares expliquent suffisamment à cette époque, et l’infortuné évêque de Ptolémaïs, après avoir assuré qu’on ne trouvait point d’eau dans ses murs, dit qu’il fallait conquérir par les armes la faculté d’aller chercher aux puits et ruisseaux des environs, l’eau nécessaire aux besoins des habitants[227].

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[Note 198 : STRAB. l. XVII, c. 3.]

[Note 199 : PTOLÉM. l. IV, c. 4.]

[Note 200 : SYNES. Epist. 113.]

[Note 201 : Le Périple anonyme nomme le _Phycus_, _Phœnicus_ (IRIARTE, p. 486).]

[Note 202 : PINÈDE, dans Étienne, mot _Balis_, n. 28.]

[Note 203 : SCYLAX, ed. Gronov. p. 110.]

[Note 204 : Bell. civil. l. IX, v. 524.]

[Note 205 : HÉROD. l. IV, 198.]

[Note 206 : PLINE, l. V.]

[Note 207 : Mot _Barce_.]

[Note 208 : L. IV, c. 4.]

[Note 209 : SCYLAX, ed. Gronov. p. 109.]

[Note 210 : HÉROD. l. IV, 160.]

[Note 211 : _Loc. cit._]

[Note 212 : _Epist. ad Dardan._]

[Note 213 : HÉROD. l. IV, 159.]

[Note 214 : _Id., ibid._ 164.]

[Note 215 : ÉTIENNE, au mot _Barce_.]

[Note 216 : Geogr. sacra, p. 283, 284. LE QUIEN (Orien. Christ, t. II, p. 626), nomme trois évêques de Barcé, indépendamment de ceux de Ptolémaïs.]

[Note 217 : IRIARTE, p. 486.]

[Note 218 : L. IV, c. 4.]

[Note 219 : Epist. 4.]

[Note 220 : Voyez pl. LIX, fig. 2.]

[Note 221 : _Journ. des Savants_, mars 1826, p. 168.]

[Note 222 : Voyez pl. LXVIII ; LIX, fig. 1 ; LXXI.]

[Note 223 : J’ai annoncé dans l’Avant-propos que cette Relation contiendrait la traduction des inscriptions par M. Letronne, travail que mon peu de connaissance de la langue grecque ne m’a pas permis, il s’en faut de beaucoup, d’entreprendre. Cependant, quoique depuis que j’ai écrit cet Avant-propos j’aie eu la patience, ou plutôt la faiblesse, de passer deux années de veilles sur un sujet aussi obscur que la Cyrénaïque, je crains néanmoins que leur résultat ne soit resté bien faible, et peut-être un peu hasardé. D’après cette raison, je me suis décidé à ne point intercaler dans ce livre la traduction et les savantes explications de ces inscriptions, dont j’aurais pu disposer, graces à l’obligeance du profond philologue que j’ai nommé, mais qui auraient inévitablement contrasté avec mon érudition avanturée et mes phrases descriptives. Quelques blocs de marbre posés çà et là au milieu d’un frêle édifice auraient-ils pu le rendre plus solide ?]

[Note 224 : Voyez pl. LXX, LXXI.]

[Note 225 : De Ædific. l. VI, c. 2.]

[Note 226 : De Ædific. l. VI, c. 2.]

[Note 227 : SYNES., Epist. 131.]

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CHAPITRE XIV.

_Teuchira_. — Fleuve _Ecceus_. — _Adrianopolis_.

A l’occident de Ptolémaïs la côte devient plus unie, et la plaine qui la sépare des escarpements de la montagne, d’une fertilité qui ne le cède guère à la région boisée. Si l’on traverse cette plaine dans la saison du printemps, la vue est éblouie d’une prodigieuse quantité de pavots, dont la couleur pourprée, mariée avec le jaune éclatant de l’anémone orientale, étincelle aux rayons ardents du soleil de Libye. En outre, de nombreuses plantes aromatiques couvrent les parties de la plaine qui n’ont pas été converties en moissons ; les brises marines en agitent mollement les touffes fleuries, et se jouant ensuite dans les airs y répandent, avec leur voluptueuse fraîcheur, de suaves parfums. De quelque côté que l’on porte la vue, on éprouve des sensations agréables : d’une part, les collines, toujours variées de teintes et d’aspect, se dessinent en mille formes ; de l’autre, la mer présente sa vaste étendue, et déroule lentement ses flots sur la plage tranquille. Quelques ruines défigurées, éparses çà et là, offrent, il est vrai, au milieu de ce tableau plein de vie, l’image de la destruction ; mais elles ne produisent pas un effet pénible sur la pensée : l’aspect riant de la nature rend le souvenir des temps historiques moins affligeant.

C’est par un chemin aussi agréable, et après neuf heures de marche de Ptolémaïs, que nous arrivons aux ruines de _Tokrah_, situées sur une légère élévation aux bords de la mer. Ici, comme à _Tolometa_, on est frappé d’abord de la similitude du nom moderne avec le nom ancien ; car les ruines considérables auprès desquelles nous nous trouvons ne peuvent être que celles de _Teuchira_, une des cinq villes qui composaient la Pentapole lybique. Sa position, indiquée un peu vaguement par Strabon et Ptolémée entre Bérénice et Ptolémaïs[228], est mieux déterminée par Hérodote qui la place dans le territoire de Barcé, qu’on aperçoit encore de ce lieu sur les montagnes[229], et se trouve enfin irrévocablement fixée par le Périple anonyme, dont les deux cent cinquante stades entre Ptolémaïs et _Teuchira_[230] correspondent exactement avec la distance que nous avons mentionnée.

Les ruines de cette ville sont entourées d’une muraille d’enceinte formant un carré irrégulier de deux milles environ de circonférence. Cette muraille d’une belle conservation, et flanquée de tours à ses angles, a été redressée avec des matériaux d’édifices plus anciens. Les nombreuses inscriptions coupées, renversées, ou placées en tous sens, qu’on y aperçoit, en sont la preuve évidente. Procope nous apprend que Justinien fit fortifier cette ville[231] ; et quoiqu’il ne dise pas quel fut le genre de fortification qu’il employa, ce ne serait pas beaucoup hasarder que d’attribuer au même empereur qui fit relever les murs de Bérénice, Parætonium et autres, la réédification de la belle enceinte de _Teuchira_. Quoi qu’il en soit, autant cette muraille est bien conservée, autant l’intérieur de la ville est bouleversé, et ne présente que de confuses agglomérations de débris. Della-Cella qui a visité ces ruines, a fait mention des deux seuls monuments tant soit peu reconnaissables. L’un est couvert, sur chacune des pierres de ses assises, d’une inscription entourée d’une guirlande de laurier, et contenant des noms et des dates ; l’autre fut évidemment un temple dédié à Bacchus, si l’on en juge par les fragments de plusieurs chapiteaux ornés de feuilles de vignes et de grappes de raisin. Un pilastre en marbre qui paraît avoir formé l’entrée de l’édifice est encore debout ; il est couvert de sculptures figurant des palmes et des rosaces élégantes[232].

Les tombeaux de _Teuchira_ sont aussi nombreux que ceux de Ptolémaïs ; ils ont la même disposition, le même genre d’architecture, et sont couverts également d’inscriptions encadrées. Ceci contredit encore la comparaison que Della-Cella fait de ces tombeaux avec les belles grottes doriques de Cyrène, et le témoignage d’Hérodote qu’il cite à ce sujet, d’après lequel _Teuchira_ aurait été soumise aux mêmes lois que Cyrène, opinion qui, bien que vraisemblable par le fait, ne se trouve néanmoins rapportée nulle part, que je sache, par le père de l’histoire[233].

Il est toutefois certain que _Teuchira_ fut fondée par Cyrène[234] ; que ce fut une ville des plus importantes comme des plus anciennes de l’Autonomie ; et qu’elle fut faite colonie romaine dans le commencement du second siècle de notre ère[235]. Sous les Ptolémées, elle reçut le nom d’_Arsinoe_ au lieu de celui de _Teuchira_, qu’elle avait encore lorsqu’elle fut prise par Thimbron. Cependant elle ne conserva pas toujours sa nouvelle dénomination ; elle reprit la première à une époque qui n’est pas fixée par l’histoire, et que l’on ne peut qu’entrevoir parmi les traditions successives des auteurs.

Les plus anciens, tels que Scylax, Hérodote et quelques poètes, la nomment en effet _Teuchira_ ; Strabon lui donne l’un et l’autre nom ; Pomponius, postérieur de peu d’années à ce géographe, ne lui donne que celui d’_Arsinoe_ ; Pline, en la nommant ainsi, dit cependant qu’elle était vulgairement appelée _Teuchira_ ; Ptolémée lui donne encore l’un et l’autre nom ; des auteurs du troisième et quatrième siècle, Eutrope et Ammien Marcellin, n’en font jamais mention que sous le nom de _Teuchira_ : à ceux-ci on peut joindre Synésius ; et, ce qui est surprenant, peu d’années après ce dernier, Étienne de Byzance atteste que _Teuchira_ s’appelait de son temps _Arsinoe_, quoique Procope la nomme ensuite exclusivement _Teuchira_, et qu’elle soit définitivement désignée sous ce dernier nom par tous les écrivains postérieurs, et notamment dans les ouvrages qui traitent de la Pentapole chrétienne.

Il résulte de ces traditions contradictoires qu’on ne saurait dire pendant combien de temps cette ville porta le nom d’_Arsinoe_, mais qu’on peut statuer qu’elle porta exclusivement celui de _Teuchira_ dans les premiers et derniers siècles de la civilisation de la Cyrénaïque : c’est donc ce dernier nom qu’il convient de lui donner. La nommer en passant est aussi tout ce qu’il m’est permis de faire, puisque le silence de l’histoire ne m’a offert d’autres ressources que l’aride exposition des phases diverses d’un nom. Allons donc chercher ailleurs, s’il est possible, des notions moins vagues et des faits moins insignifiants.

La plaine qui règne à l’occident de la Pentapole, entre les bords de la mer et la région montueuse, s’élargit progressivement à mesure qu’elle s’étend vers le sud-ouest. Large seulement de quelques minutes à Ptolémaïs, elle l’est d’un quart de lieue environ à _Teuchira_, et atteint cinq à six lieues auprès de Bérénice, distante elle-même de quinze lieues des ruines précédentes. En s’avançant davantage vers le sud, la largeur de cette plaine continue d’augmenter ; mais je dois borner maintenant mon attention à la seule partie comprise entre _Teuchira_ et Bérénice. Si on la parcourt du côté des montagnes, on marche continuellement sur un terrain couvert de prairies et de moissons, tandis que du côté opposé on trouve alternativement de petites lagunes marines, et des terres couvertes d’une croûte salée, formant ensemble un long bassin qui fut probablement autrefois entièrement occupé par les eaux. Cette observation n’est pas sans intérêt, en ce qu’elle peut servir à expliquer une question géographique qui se rattache à cette partie de la Cyrénaïque.

Si l’on examine attentivement la disposition géologique de cette contrée, on cherchera en vain à s’expliquer ce fameux _Ecceus_[236], _Tritonis_[237] ou _Lathôn_[238], fleuve que l’antiquité place à l’orient de Bérénice, et qui avait son embouchure au port de cette ville. J’ai déja fait remarquer, auprès des autres villes littorales, situées presque au pied des collines, que les anciens avaient été obligés de construire des aqueducs pour conduire dans leurs murs les eaux de la région boisée. Or, comment ces eaux qui se perdent ordinairement à très-peu de distance de leur point de départ, auraient- elles pu, dans l’antiquité, traverser une plaine de six lieues de largeur, et former une masse d’eau assez considérable pour prendre le nom de fleuve. Il est presque superflu que j’affirme qu’on ne trouve pas le moindre indice, dans cette plaine, non seulement d’un fleuve, mais d’un simple ruisseau ; c’est ce que Della-Cella nous avait déja appris, tout en témoignant son étonnement de la tradition contraire transmise à ce sujet par l’antiquité, et dont, si je ne me trompe, voici la cause.

J’ai dit que tout le littoral compris entre _Teuchira_ et Bérénice, est occupé par un bassin formé alternativement de petites lagunes et de terres salées, et séparé seulement des bords de la mer par une digue d’atterrissement plus ou moins forte. Nul doute, d’après l’aspect actuel du sol, que ces lagunes ne se joignissent autrefois entre elles, et ne formassent, par conséquent, une espèce de fleuve stagnant qui se prolongeait jusqu’au port de Bérénice. Serait-ce donc émettre une conjecture trop hasardée, si l’on supposait que ce long bassin d’eau salée ne fût autre chose que le fleuve cité par la plupart des anciens géographes ? Cette conjecture n’acquiert-elle pas un nouveau degré de vraisemblance, en remarquant que divers lits à sec, et d’autres formant encore de petites flaques d’eau, entourent la ville de _Ben-Ghazi_, de même que le fleuve _Ecceus_ entourait, selon Scylax, la ville des Hespérides[239] ? Que si l’on voulait m’objecter les interruptions qui existent entre les lagunes actuelles, qui auraient formé, selon moi, le fleuve stagnant, cette objection serait on ne peut pas plus spécieuse, puisqu’on retrouve de fréquents exemples du desséchement successif de lacs et de fleuves salés dans l’intérieur même de la Libye. Je dirai plus : ce desséchement d’une partie de l’_Ecceus_ sert au contraire à expliquer un autre point de géographie ancienne qui se rattache au même sujet.

Strabon distingue le lac _Tritonis_ du fleuve _Lathôn_ qui venait s’y joindre ; et Ptolémée, de même que Scylax, ne fait mention que du fleuve. Quoi qu’il en soit de cette différence de traditions, elle est peu importante, puisqu’on peut avoir donné le nom de lac à un grand élargissement du fleuve auprès de Bérénice, situation que Strabon assigne au _Tritonis_, et où nous trouvons, en effet de nos jours, le plus considérable des étangs salés. Mais ce qui est d’un bien autre intérêt pour nous, c’est que, d’après le même géographe, ce lac contenait une île avec un temple de Vénus. L’habile observateur Della- Cella n’a pu se défendre de reconnaître le _Palus-Tritonis_ dans l’étang que je viens d’indiquer, en paraissant toutefois fort surpris de n’y retrouver ni l’île ni le temple. Cette surprise n’existera pas long- temps, j’en suis certain, dans l’esprit de mon lecteur : il se rappellera le desséchement de l’_Ecceus_ que je lui ai signalé ; de ce desséchement il induira celui d’une partie du lac, et de cette dernière cause la disparition de l’île. En effet, d’après l’étendue des terres couvertes d’une cristallisation saline qui environnent l’étang où correspond le _Tritonis_ de Strabon, l’ancien lac semble réduit au tiers de ses dimensions primitives. On ne s’étonnera donc pas de la disparition de l’île qu’il contenait, puisqu’elle doit faire partie des terres qui environnent l’étang. Il resterait néanmoins à retrouver les ruines du temple ; des fouilles vers la partie orientale de l’ancien lac en offriraient peut-être quelques débris. Je donne cette indication pour provoquer l’attention des voyageurs, n’osant toutefois trop les encourager dans une recherche dont l’objet, mentionné seulement par un des plus anciens géographes, n’existait probablement plus du temps de Ptolémée, et fut certainement inconnu des scrupuleux compilateurs du Périple anonyme.

Entre _Teuchira_ et Bérénice, on rencontre un grand nombre de puits et quelques ruines de hameaux, appartenant les uns et les autres à l’époque sarrasine. Le plus considérable de ces hameaux, nommé _El-Berss_, fut le point central de ces habitations maures ; ceux qui l’entourent, et même les lagunes qui l’avoisinent, en prennent encore le nom. Quant aux ruines d’une antiquité plus reculée, hormis celles d’un bourg dont je vais parler, on n’en aperçoit pas ailleurs les moindres vestiges. Il paraît, en effet, d’après le silence des anciens géographes, que cette partie du littoral fut peu habitée ; les terres salées dont elle est couverte, et qui auraient été autrefois totalement inondées, selon mes précédentes conjectures, peuvent en offrir une explication satisfaisante.

Cependant il est certain, d’après l’itinéraire d’Antonin, Hiéroclès et Peutinger, que dans le deuxième siècle de notre ère une ville fut élevée, dans cette partie du littoral, à vingt-huit milles de Bérénice, et à dix-huit de _Teuchira_, et que cette ville porta le nom de l’empereur Adrien[240]. L’histoire indique vaguement le voyage de cet empereur en Libye ; mais elle atteste qu’il y envoya des colonies pour la repeupler, et afin qu’elle pût se rétablir des dévastations des Barbares, et des divisions intestines dont elle avait beaucoup souffert[241]. C’est infailliblement en mémoire de ces bienfaits, que l’on frappa cette médaille parvenue jusqu’à nous, sur laquelle Adrien est représenté comme le bienfaiteur et l’appui de la Libye[242].

Cependant, si l’on en juge par les ruines mentionnées, et situées à peu près à la distance indiquée par les auteurs cités, la ville d’Adrien méritait tout au plus le nom de village. On y voit les débris d’un château romain, et une tour dont la base est en belles assises, et le sommet, redressé par les Arabes, en pierres brutes ; du reste, aucun indice de monument remarquable, ni aucun de ces beaux fragments d’architecture, que l’on trouve parmi les pierres éparses des bourgs les plus détruits de la Cyrénaïque. Mais cette observation est d’une moindre importance que les suivantes. Je suis bien plus surpris que Ptolémée, qui nous a conservé la liste si détaillée des moindres villages de la Cyrénaïque littoraux ou situés dans l’intérieur des terres, quoique postérieur à cet empereur, et qui a même vécu sous Marc-Aurèle, n’ait pas fait mention de la ville d’Adrien. A ce silence il faut ajouter celui moins concluant de Synésius, mais celui bien plus remarquable d’Étienne de Bysance, en ce que parmi toutes les villes d’Adrien dont il parle, il n’en place aucune en Libye. On serait donc porté à douter de l’ancienne existence de cette ville, qui semble avoir été inconnue à des époques si différentes, d’un géographe scrupuleux, du philosophe de la Pentapole chrétienne et d’un minutieux compilateur, si, outre l’accord de position qui règne entre les autorités citées et mes observations locales, nous ne voyions l’existence d’_Adrianopolis_ irrévocablement fixée par des traditions ultérieures aux époques mêmes où vivaient Synésius et Étienne, et placée comme évêché parmi les six principales villes de la Pentapole libyque[243] !

Que conclure de ces contradictions ? si ce n’est que les documents qui nous restent sur la Cyrénaïque sont tellement obscurs et remplis de lacunes, que très-souvent ce que nous y trouvons de plus positif est ce qui paraît, sous d’autres rapports, entouré de plus de doutes.

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[Note 228 : STRAB. l. XVII, c. 3. PTOLÉM. l. IV, c. 4.]

[Note 229 : HÉROD. l. IV, 171.]

[Note 230 : IRIARTE, p. 486-487.]

[Note 231 : De Ædif. l. VI, c. 3.]

[Note 232 : Voyez pl. XXVII, fig. 6.]

[Note 233 : Si je ne me trompe, Della-Cella a confondu la peuplade des Cabales qui occupait, au rapport d’Hérodote, les environs de _Teuchira_, avec les habitants de cette ville. Les Cabales, dit cet historien, suivaient les mêmes usages que les Asbytes qui demeuraient au-dessus de Cyrène (l. IV, 171).]

[Note 234 : PINDARE, Pyth. IV.]

[Note 235 : EUSÈBE, _Chronique_.]

[Note 236 : SCYLAX, ed. Gronov. p. 111.]

[Note 237 : STRABON, l. XVII, c. 3.]

[Note 238 : PTOLÉMÉE, l. IV, c. 4.]

[Note 239 : SCYL. _loc. cit._]

[Note 240 : ANTON. AUGUST. Itiner. ed. Wessel. p. 67. HIEROCL. Synecd. p. 633. PEUTING. Tab.]

[Note 241 : EUSÈBE, _Chronique_.]

[Note 242 : Une médaille publiée par Pellerin, représente Adrien, en toge, tenant de la main gauche un rouleau, et relevant de la main droite une femme à genoux, symbole de la Libye, avec cette inscription : _Restitutori Aug. Libyæ. S. C._ (PELLE. _Rec._ t. I, p. 207).]

[Note 243 : Geogr. sacra, p. 56.]

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CHAPITRE XV.

Magasins souterrains. — Nécropolis de Cyrène.

Ce serait faire languir mal à propos mon lecteur que de le retenir pour le moment à Bérénice. La ville ancienne a totalement disparu, et s’il en existe encore quelques débris, ils sont ensevelis sous la ville arabe où nous viendrons nous reposer avant de traverser les plaines de sable, et d’aller visiter les Oasis. Hâtons-nous donc de rétrograder vers l’objet principal de ce voyage, vers l’illustre Cyrène ; nous en connaissons à présent tous les environs, il est temps de la connaître elle-même.