Réflexions sur le suicide

Part 4

Chapter 43,905 wordsPublic domain

Quoi! cette femme se confie assez dans l’action qu’elle commet pour écrire en mourant: _qu’elle veillera du haut des cieux sur sa fille._ Et tandis que le juste tremble souvent au lit de la mort; elle se croit assurée de la destinée des bienheureux. Deux êtres qu’on dit estimables, admettent la religion en tiers de l’acte le plus sanguinaire! deux chrétiens comparent le meurtre à la communion en laissant ouvert à côté d’eux le cantique chanté par les fidèles lorsqu’ils se réunissent pour jurer d’obéir au divin modèle de la patience et de la résignation; quel délire dans la femme et quel abus de ses facultés dans l’homme! Car pouvait-il ne pas se regarder comme un assassin, bien qu’il eût obtenu le consentement de l’infortunée qu’il immolait? La volonté toujours momentanée d’un être humain donnait-elle à son semblable le droit d’enfreindre les principes éternels de la justice et de l’humanité? L’ami s’est tué, dira-t-on, presque en même temps que son amie: mais peut-on se croire ainsi la féroce propriété d’une autre existence, lors même qu’on immole aussi la sienne?

Et cet homme qui voulait mourir, n’avait-il pas de patrie, ne pouvait-il pas combattre pour elle? N’existait-il aucune entreprise noble et périlleuse dans laquelle il pût offrir un grand exemple? Quel est celui qu’il a donné? Il ne s’attendait pas, je pense, que le genre humain se réunît un jour pour abdiquer le don de la vie à la clarté du soleil: et cependant quelle autre conséquence faudrait-il tirer du Suicide de ces deux personnes auxquelles on ne connaissait d’autre malheur que celui d’exister?

Quoi donc? il restait à ces amis fidèles un an peut-être, du moins un jour pour se voir et pour s’entendre, et volontairement ils ont anéanti ce bonheur? L’un d’eux a pu défigurer les traits dans lesquels il avait lu de généreuses pensées, l’autre a souhaité de ne plus entendre la voix qui les avait excitées dans son âme? Et tout ce qu’on expliquerait presque par de la haine s’appellerait de l’amour? Il s’y mêlait, assure-t-on, la plus parfaite innocence. Est-ce assez pour justifier une si barbare folie? Et quel avantage de tels égaremens ne donnent-ils pas à ceux qui considèrent l’enthousiasme comme un mal?

Le véritable enthousiasme doit faire partie de la raison parce qu’il est la chaleur qui la développe. Peut-il exister une opposition entre deux qualités naturelles à l’âme et qui sont toutes deux les rayons d’un même foyer? Quand on dit que la raison est inconciliable avec l’enthousiasme, c’est parce qu’on met le calcul à la place de la raison, et la folie à la place de la raison, toutes les fois que l’une et l’autre ont pris naissance dans la nature et qu’aucun mélange d’affectation n’en fait partie.

On s’étonne qu’on puisse trouver de l’affectation et de la vanité dans un Suicide: ces sentimens si petits, même dans cette vie, que sont-ils en présence de la mort? Il semble que rien n’est trop profond ni trop fort pour déterminera l’acte le plus terrible. Mais l’homme a tant de peine à se figurer la fin de son existence, qu’il associe même au tombeau les plus misérables intérêts de ce monde. En effet, on ne peut s’empêcher de voir de l’affectation sentimentale d’une part et de la vanité philosophique de l’autre dans la manière dont le double Suicide de Berlin a été combiné. La mère envoie sa fille au spectacle la veille du jour où elle veut se tuer, comme si la mort d’une mère devait être considérée comme une fête pour son enfant et qu’il fallût déjà faire entrer dans ce jeune cœur les plus fausses idées de l’imagination égarée. Cette mère se revêt de parures nouvelles ainsi qu’une victime sainte. Dans sa lettre à sa famille elle s’occupe des plus minutieux détails du ménage afin de montrer de l’insouciance pour l’acte qu’elle va commettre, de l’insouciance, grand Dieu, en disposant de soi sans votre ordre! en passant de la vie à la mort sans que le devoir ou la nature aide à franchir cet abîme.

L’homme qui, prêt à tuer son amie, célèbre un festin avec elle et s’exalte par des chants et des liqueurs comme s’il craignait le retour des mouvemens vrais et raisonnables! Cet homme, dis-je, n’a-t-il pas l’air d’un auteur sans génie qui veut produire avec une catastrophe véritable les effets auxquels il ne peut atteindre en poésie?

La vraie supériorité dans tous les genres n’est point de la bizarrerie: c’est une intensité plus énergique et plus profonde dans les impressions qu’éprouve la masse des hommes. Le génie est à plusieurs égards, populaire: c’est-à-dire, qu’il a des points de contact avec la manière de sentir du plus grand nombre. Il n’en est pas ainsi de l’esprit exalté ou de l’imagination travaillée: ceux qui se tourmentent pour attirer l’attention du public, pour l’emporter sur leur semblables, croient avoir fait des découvertes dans des contrées inconnues du cœur humain. Ils vont jusqu’à s’imaginer que ce qui révolte les sentimens de la plupart des hommes est d’un ordre plus relevé que ce qui les touche et les captive. Gigantesque vanité que celle qui nous met, pour ainsi dire, en dehors de notre espèce. L’éloquence et l’inspiration du talent raniment ce qui existait souvent dans le cœur des individus les plus obscurs, et ce qu’étouffaient en eux l’apathie ou les intérêts vulgaires. Les belles âmes par leurs écrits ou par leurs actions dispersent quelquefois les cendres qui couvraient le Feu sacré. Mais créer, pour ainsi dire, un nouveau monde dans lequel la vertu fasse abandonner ses devoirs; la religion, se révolter contre l’autorité divine; l’amour, immoler ce qu’on aime: c’est le triste résultat de quelques sentimens sans harmonie, de quelques facultés sans force et d’un besoin de célébrité auquel les dons de la nature ne se prêtaient pas.

Il ne vaudrait pas la peine de s’arrêter sur un acte de démence qui peut être excusé par des circonstances personnelles dont nous ignorons jusqu’à un certain point les détails, si cet événement n’avait pas eu des apologistes en Allemagne. Le goût des écrivains allemands pour l’esprit de système se retrouve dans presque tous les rapports de la vie; ils ne peuvent se résoudre à vouer toutes les forces de leur âme aux simples vérités déjà reconnues; on dirait qu’ils veulent innover en fait de sentiment et de conduite comme dans une œuvre littéraire. Cependant la nature physique n’invente rien de mieux que le soleil, la mer, les forêts et les fleuves; pourquoi les affections du cœur ne seraient-elles pas aussi toujours les mêmes dans leur principe, quoique variées dans leurs effets? N’y a-t-il pas bien plus de vraie chaleur dans ce qui est compris par tous, que dans ces natures humaines inventées, pour ainsi dire, comme une fiction faite à plaisir?

Les Allemands sont doués des qualités les plus excellentes et des lumières les plus étendues; mais c’est par les livres que la plupart d’entre eux ont été formés, et il en résulte une habitude d’analyse et de sophisme, une certaine recherche de l’ingénieux qui nuit à la mâle décision de la conduite. L’énergie qui ne sait où s’employer inspire les résolutions les plus extravagantes; mais quand on peut consacrer ses forces à l’indépendance de sa patrie, quand on peut renaître comme nation et faire revivre ainsi le cœur de l’Europe paralysé par la servitude, alors il ne doit plus être question de _sentimentalité_ maladive, de Suicides littéraires, de commentaires abstraits sur ce qui révolte l’âme, il faut imiter ces peuples forts et sains de l’antiquité dont le caractère constant, direct, inébranlable ne commençait rien sans l’achever; ils regardaient comme aussi lâche dans un citoyen de reculer devant une résolution patriotique, qu’il le serait pour un soldat de fuir un jour de bataille.

Le don de l’existence est un miracle de chaque instant, la pensée et le sentiment qui la composent, ont quelque chose de si sublime que l’on ne peut sans étonnement contempler son être à l’aide des facultés de cet être. Qu’est-ce donc que prodiguer dans un moment d’impatience et d’ennui le souffle avec lequel nous avons senti l’amour, reconnu le génie et adoré la divinité?--Shakespear dit en parlant du Suicide: _faisons ce qui est courageux et noble suivant le sublime usage des Romains, et que la Mort soit orgueilleuse de nous prendre_[3]. En effet si l’on était incapable de la résignation chrétienne qui soumet à l’épreuve de la vie, au moins devrait-on retourner à l’antique beauté du caractère des anciens, et faire sa divinité de la gloire, lorsqu’on ne se sentirait pas digne d’immoler cette gloire même à de plus hautes vertus.

[3]

-- -- --And then, what’s brave, what’s noble, Let’s do it after the high Roman fashion, And make Death proud to take us.

Nous croyons avoir montré que le Suicide dont le but est de se défaire de la vie ne porte en lui-même aucun caractère de dévouement et ne saurait par conséquent mériter l’enthousiasme.

L’esprit, le courage même ne sont dignes de louange que quand ils servent à ce dévouement qui peut produire plus de merveilles que le génie. On a vu les plus habiles succomber, mais la réunion des volontés religieuses et patriotiques ne saurait faillir. Il n’y a rien de vraiment grand sans le mélange d’une vertu quelconque. Toute autre règle de jugement conduit nécessairement à l’erreur. Les événemens de ce monde, quelque importans qu’ils nous paraissent, sont quelquefois mus par les plus petits ressorts, et le hasard en réclame sa forte part. Mais il n’y a ni petitesse ni hasard dans un sentiment généreux: soit qu’il nous ait fait donner notre vie, ou qu’il n’ait exigé que le sacrifice d’un jour: soit qu’il ait valu la couronne ou qu’il se perde dans l’oubli, soit qu’il ait inspiré des chefs-d’œuvre ou conseillé d’obscurs bienfaits, n’importe. C’était un sentiment généreux: et c’est à ce seul titre que les hommes doivent admirer les paroles ou les actions d’un homme.

Il y a des exemples de Suicide chez la nation Française, mais ce n’est d’ordinaire, ni à la mélancolie du caractère ni à l’exaltation des idées, qu’on peut les attribuer. Des malheurs positifs ont déterminé quelques Français à cet acte, et ils l’ont commis avec l’intrépidité mais aussi avec l’insouciance qui souvent les caractérise; néanmoins cette foule d’émigrés que la révolution a fait naître, a supporté les plus cruelles privations, avec une sorte de sérénité dont aucune autre nation n’eût été capable. Leur esprit est plus enclin à l’action qu’à la réflexion, et cette manière d’être les distrait des peines de l’existence. Ce qui coûte le plus aux Français, c’est d’être éloigné de leur patrie: en effet quelle patrie ne possédaient-ils pas avant que les factions l’eussent déchirée, avant que le despotisme l’eût avilie? Quelle patrie ne verrions-nous pas renaître si c’était la nation qui disposât d’elle?

L’imagination se représente cette belle France qui nous accueillerait sous son ciel d’azur, ces amis qui s’attendriraient en nous revoyant, ces souvenirs de l’enfance, ces traces de nos parens que nous retrouverions; à chaque pas; et ce retour nous apparaît comme une sorte de résurrection terrestre, comme une autre vie accordée dès ici-bas; mais si la bonté céleste ne nous a pas réservé un tel bonheur, dans quelques lieux que nous soyons nous prierions pour ce pays qui sera si glorieux, si jamais il apprend à connaître la liberté, c’est-à-dire, la garantie politique de la justice.

Notice sur Lady JANE GREY.

Lady Jane Grey était petite-nièce de Henry VIII par sa grand’-mère Marie, sœur de ce Roi et veuve de Louis XII; elle avait épousé Lord Guilford, fils du Duc de Northumberland. Ce dernier obtint d’Edouard VI, fils de Henry VIII, de l’appeler au trône par son testament en 1553 au détriment de Marie et d’Elisabeth; la première avait pour mère Catherine d’Arragon, et l’intolérance de son catholicisme la faisait redouter des protestans anglais; la naissance de la fille d’Anne de Boleyn pouvait être attaquée.

Le Duc de Northumberland fit valoir ces motifs auprès d’Edouard VI. Lady Jane Grey ne trouvant pas elle-même que ses droits à la couronne fussent assez valides, refusa d’abord d’accéder au testament d’Edouard; enfin les prières de son époux, qu’elle aimait tendrement et sur qui Northumberland exerçait un grand empire, arrachèrent à Lady Jane Grey le fatal consentement qu’on lui demandait. Elle régna neuf jours ou plutôt son beau-père le Duc de Northumberland se servit de son nom pour gouverner pendant ce temps.

Marie, la fille aînée de Henry VIII, l’emporta malgré la résistance des partisans de la réformation; son caractère cruel et vindicatif se signala par la mort du Duc de Northumberland, de son fils Guilford et de l’innocente Jane Grey. Elle n’avait que dix-huit ans quand elle périt, et déjà son nom était célèbre par sa profonde connaissance des langues anciennes et modernes; on a des lettres d’elle en Latin et en Grec qui supposent des facultés bien rares à son âge. C’était une personne d’une piété parfaite, et dont toute l’existence était empreinte de douceur et de dignité. Sa mère et son père insistèrent beaucoup tous les deux pour obtenir d’elle, malgré sa répugnance, qu’elle montât sur le trône d’Angleterre. La mère elle-même porta le manteau de sa fille le jour de son couronnement; et le père, le Duc de Suffolk fit une tentative pour réveiller le parti de Jane Grey lors qu’elle était déjà dans les fers et condamnée à mort depuis plusieurs mois: c’est de ce prétexte que l’on se servit pour faire exécuter sa sentence et le Duc de Suffolk périt peu de temps après sa fille.

La lettre que l’on va lire pourrait avoir été écrite dans le mois de Février 1554; ce qu’il y a de certain c’est qu’à cette époque qui est celle de la mort de Lady Jane Grey, elle entretint de sa prison une correspondance suivie avec ses amis et ses parens, et que jusqu’à son dernier moment son esprit philosophique et sa fermeté religieuse ne se démentirent point.

Lady Jane Grey au Docteur Aylmers.

C’est à vous que je dois, mon digne ami, l’instruction religieuse, cette vie de la foi qui peut seule se prolonger à jamais; mes dernières pensées s’adressent à vous dans l’épreuve solennelle à laquelle je suis condamnée. Trois mois se sont écoulés, depuis la sentence de mort que la Reine a fait prononcer contre mon époux et contre moi, en punition de ce malheureux règne de neuf jours, de cette couronne d’épines, qui n’a reposé sur ma tête que pour la dévouer à la mort. Je croyais, je vous l’avoue, que l’intention de Marie était de m’épouvanter par cette sentence, mais je n’imaginais pas qu’elle voulût répandre mon sang qui est aussi le sien. Il me semblait que ma jeunesse suffisait pour m’excuser, quand il ne serait pas prouvé que j’ai résisté longtemps aux funestes honneurs dont j’étais menacée, et que ma déférence pour les désirs du Duc de Northumberland mon beau-père a pu seule m’entraîner à la faute que j’ai commise; mais ce n’est pas pour accuser mes ennemis que je vous écris; ils sont l’instrument de la volonté de Dieu comme tout autre événement de ce monde, et je ne dois réfléchir que sur mes propres émotions. Enfermée dans cette tour je vis de ce que je sens, et ma conduite morale et religieuse ne consiste que dans les combats qui se passent en moi-même.

Hier notre ami Asham vint me voir et sa présence me causa d’abord un vif plaisir; elle réveilla dans mon esprit le souvenir des heures si douces et si fécondes que j’ai goûtées avec lui dans l’étude des anciens. Je voulais ne lui parler que de ces illustres morts dont les écrits m’ont ouvert une carrière de réflexions sans bornes. Asham, vous le savez, est sérieux et calme, il s’appuie sur la vieillesse pour supporter les maux de l’existence; en effet la vieillesse d’un penseur n’est pas débile, l’expérience et la foi le fortifient, et quand l’espace qui reste est si court, un dernier effort suffit pour le parcourir; ce terme est encore plus rapproché pour moi que pour un vieillard, mais les douleurs rassemblées sur mes derniers jours seront amères.

Asham m’annonça que la Reine me permettait de respirer l’air dans le jardin de ma prison, et je ne puis exprimer la joie que j’en ressentis, elle fut telle que notre pauvre ami n’eut pas d’abord le courage de la troubler. Nous descendîmes ensemble et il me laissa jouir pendant quelque temps de cette nature dont j’étais privée depuis plusieurs mois; c’était un de ces jours de la fin de l’hiver qui annoncent le printemps: je ne sais si la belle saison elle-même aurait autant frappé mon imagination que ce pressentiment de son retour; les arbres tournaient leurs branches encore dépouillées vers le soleil; le gazon était déjà vert, quelques fleurs prématurées semblaient préluder par leurs parfums à la mélodie de la nature quand elle reparaît dans toute sa magnificence. L’air était d’une douceur inexprimable: il me semblait que j’entendais la voix de Dieu dans le souffle invisible et tout-puissant qui me redonnait à chaque instant la vie; la vie! quel mot j’ai prononcé! je croyais jusqu’à ce jour qu’elle était mon droit et je recueille maintenant ses derniers bienfaits comme les adieux d’un ami.

Asham et moi nous nous avançâmes sur le bord de la Tamise, et nous nous assîmes dans le bois encore sans ombrage que la verdure doit bientôt revêtir: les flots semblaient étinceler par le reflet des rayons du ciel, mais quoique ce spectacle fût brillant comme une fête, il y a toujours quelque chose de mélancolique dans le cours des ondes et je défie de les contempler longtemps sans se livrer à ces rêveries dont le charme consiste surtout dans une sorte de détachement de nous-mêmes. Asham s’aperçut de la direction de mes pensées et tout à coup il prit ma main et la baignant de ses larmes:--Oh vous! (me dit-il) qui êtes toujours ma souveraine, faut-il que je sois chargé de vous apprendre le sort qui vous menace? Votre père a rassemblé vos partisans pour s’opposer à Marie et cette Reine justement détestée s’en prend à vous de tout l’amour que votre nom fait naître.--Ses sanglots l’interrompirent.--Continuez, lui dis-je, oh! mon ami, souvenez-vous de ces génies méditatifs qui ont contemplé d’un œil ferme la mort même de ceux qui leur étaient chers, ils savaient d’où nous venons et où nous allons, c’en est assez.--

--Hé bien, me dit-il, votre sentence doit être exécutée, mais je vous apporte le secours qui délivra tant d’hommes illustres de la proscription des Tyrans.--Ce vieillard, ami de ma jeunesse, m’offrait en tremblant le poison dont il aurait voulu me sauver au péril de ses jours. Je me rappelai combien de fois nous avions admiré ensemble de certaines morts volontaires parmi les anciens, et je tombai dans des réflexions profondes comme si les lumières du Christianisme s’étaient tout à coup éteintes en moi, et que je fusse livrée à cette indécision, dont l’homme même dans les plus simples occurrences a tant de peine à se tirer. Asham se mit à genoux devant moi, sa tête blanchie était inclinée en ma présence et couvrant ses yeux d’une de ses mains il me tendait de l’autre la ressource funeste qu’il m’avait préparée. Je repoussai doucement cette main, et me recueillant par la prière j’y trouvai la force de répondre ainsi.

--Asham, lui dis-je, vous savez avec quelles délices je lisais avec vous les philosophes et les poètes de la Grèce et de Rome; les beautés mâles de leur langage, l’énergie simple de leur âme resteront à jamais incomparables. La société telle qu’elle est organisée de nos jours a rempli la plupart des esprits de frivolités et de vanités, et l’on n’a pas honte de vivre sans réfléchir, sans chercher à connaître les merveilles du monde qui sont faites pour instruire l’homme par des symboles éclatans et durables. Les anciens l’emportent de beaucoup sur nous, parce qu’ils se sont faits eux-mêmes, mais ce que la révélation a mis dans l’âme du chrétien est plus grand que l’homme. Depuis l’idéal des arts jusqu’aux règles de la conduite, tout doit se rapporter à la foi religieuse, et la vie n’a pour but que d’enseigner l’immortalité. Si je me dérobais au malheur éclatant qui m’est destiné, je ne fortifierais point par mon exemple l’espérance de ceux que mon sort doit émouvoir; les anciens élevaient leur âme par la contemplation de leurs propres forces, les chrétiens ont un témoin et c’est devant Lui qu’il faut vivre et mourir; les anciens voulaient glorifier la nature humaine, les chrétiens ne se regardent que comme la manifestation de Dieu sur la terre; les anciens mettaient au premier rang des vertus la mort qui soustrait au pouvoir des oppresseurs, les chrétiens estiment davantage le dévouement qui nous soumet aux volontés de la Providence. L’activité et la patience ont leur temps tour à tour; il faut faire usage de sa volonté tant que l’on peut ainsi servir les autres, et se perfectionner soi-même; mais lorsque la destinée est, pour ainsi dire, face à face avec nous, notre courage consiste à l’attendre, et regarder le sort est plus fier que s’en détourner. L’âme se concentre ainsi dans ses propres mystères, toute action extérieure serait plus terrestre que la résignation.

--Je ne chercherai point, me dit Asham, à discuter avec vous des opinions dont l’inébranlable fermeté peut vous être nécessaire, je ne m’inquiète que de la souffrance à laquelle le sort vous condamne; pourrez-vous la supporter, et cette attente d’un coup mortel, d’une heure fixée, n’est-elle pas au-dessus de vos forces? Si vous terminiez vous-même votre sort, ne serait-il pas moins cruel?--Il faut, lui répondis-je, laisser l’esprit divin se ressaisir de ce qu’il a donné. L’immortalité commence avant le tombeau, quand par notre propre volonté nous rompons avec la vie; dans cette situation les impressions intérieures de l’âme sont plus douces qu’on ne l’imagine. La source de l’enthousiasme devient tout-à-fait indépendante des objets qui nous entourent, et Dieu fait seul alors toute notre destinée dans le sanctuaire le plus intime de nous-mêmes.--Mais, reprit Asham, pourquoi donner à vos ennemis, à cette Reine cruelle, à ce peuple sans vertus, l’indigne spectacle...--il ne put achever.

--Si je me soustrayais, lui dis-je, même par la mort, à la fureur de cette Reine, j’irriterais son orgueil, et je ne servirais pas d’instrument à son repentir. Qui sait à quelle époque l’exemple que je vais donner pourra faire du bien à mes semblables? Comment juger moi-même la place que mon souvenir doit occuper dans la chaîne des événemens de l’histoire? en me tuant qu’apprendrai-je aux hommes, si ce n’est la juste horreur qu’inspire un supplice violent et le sentiment d’orgueil qui porte à s’en délivrer? Mais en supportant ce terrible sort par la fermeté que la religion me prête, j’inspire aux vaisseaux battus comme moi par l’orage plus de confiance dans l’ancre de la foi qui m’a soutenue.--

--Le peuple, dit Asham, croit coupables tous ceux qu’il voit périr de la mort des criminels.--Le mensonge, lui répondis-je, peut tromper quelques individus pendant quelques années, mais les nations et les siècles font toujours triompher la vérité; il y a de l’éternité dans tout ce qui tient à la vertu, et ce que nous avons fait pour elle arrivera jusqu’à la mer, quelque faible ruisseau que nous ayons été pendant notre vie. Non, je ne rougirai point de subir la punition des coupables, car c’est mon innocence même qui m’y appelle, et ce serait troubler le sentiment de cette innocence que d’accomplir un acte de violence; on ne peut l’obtenir de soi-même qu’en altérant la sérénité que l’âme doit ressentir à l’approche du ciel.--Ah! qu’y a-t-il de plus violent, s’écria notre ami, que cette mort sanglante...--Le sang des martyrs, lui répondis-je, n’est-il pas un baume pour les blessures des infortunés?