Réflexions sur le suicide

Part 2

Chapter 23,774 wordsPublic domain

Le remords tient nécessairement à l’idée qu’on se fait de la Justice divine, car si nous ne comparions pas nos actions à ce type suprême de l’équité, nous n’aurions dans la vie que des regrets. On ne peut considérer l’existence que sous deux rapports; ou comme une partie de jeu dont le gain ou la perte consiste dans les biens de ce monde, ou comme un noviciat pour l’immortalité. Si nous nous en tenons à la partie de jeu, nous ne saurions voir dans notre propre conduite que la conséquence de raisonnemens bien ou mal faits: si nous avons la vie à venir pour but, ce n’est qu’à l’intention que notre conscience s’attache. L’homme borné aux intérêts de cette terre peut avoir des regrets, mais il n’y a de remords que pour l’homme religieux; or il suffit de l’être pour sentir que l’expiation est le premier devoir et que la conscience nous commande de supporter les suites de nos fautes afin de les réparer, s’il se peut, en faisant du bien. Le déshonneur mérité est donc pour l’homme religieux une juste punition à laquelle il ne se croit pas le droit de se soustraire: car quoique parmi les actions humaines il y en ait un grand nombre de plus perverses que le Suicide, il n’en est pas qui semble nous dérober aussi formellement à la protection de Dieu.

Les passions entraînent à des actes coupables dont le bonheur est le but, mais dans le Suicide il y a un renoncement à tout secours venant d’en haut qu’on ne saurait concilier avec aucune disposition pieuse.

Celui qui est vraiment atteint par le remords s’écriera comme l’enfant prodigue:--_Je sais ce que je ferai, je retournerai vers mon père, je me prosternerai devant lui et je lui dirai: mon père, j’ai péché contre le ciel et contre vous, je ne mérite plus d’être appelé votre fils._--C’est avec cette résignation touchante que s’exprime l’être religieux; car plus il se croit criminel, moins il s’attribue le droit de quitter la vie, puisqu’il n’a point fait de cette vie ce qu’exigeait le Dieu dont il la tenait. Quant aux coupables qui n’ont point foi à l’existence future et dont la considération dans ce monde est perdue, le Suicide, d’après leur manière de penser, n’a d’autre inconvénient pour eux que de les priver des chances heureuses qui leur resteraient encore, et chacun peut estimer ces chances ce qu’il veut d’après le calcul des probabilités.

Je crois qu’on peut affirmer que le déshonneur non mérité n’est jamais durable. L’influence de la vérité sur le public est telle qu’il suffit d’attendre pour être mis à sa place. Le temps est quelque chose de sacré qui semble agir indépendamment même des événemens qu’il renferme. C’est un appui du faible et de l’infortuné, c’est enfin l’une des formes mystérieuses par lesquelles la Divinité se manifeste à nous. Le public qui est à quelques égards une chose si différente de chaque individu, le public qui est un homme d’esprit quoiqu’il se compose de tant d’êtres stupides, le public qui a de la générosité quoique des platitudes sans nombre soient commises par ceux qui en font partie, le public finit toujours par se rallier à la justice dès que des circonstances prédominantes et momentanées ont disparu. _Possédez vos âmes en paix par la patience_, dit l’Evangile. Ce conseil de la piété est aussi celui de la raison. Quand on réfléchit sur les livres saints, on y trouve l’admirable réunion des meilleurs conseils pour se passer de succès dans ce monde, et souvent aussi des meilleurs moyens pour en obtenir.

Les douleurs physiques, les infirmités incurables, toutes ces misères enfin que l’existence corporelle traîne après elle, sembleraient une des causes de Suicide les plus plausibles, et cependant ce n’est presque jamais, sur-tout parmi les modernes, ce genre de malheur qui porte à se tuer. Les douleurs qui sont dans le cours ordinaire des choses accablent mais ne révoltent pas. Il faut qu’il se mêle de l’irritation dans ce qu’on éprouve pour qu’on se livre à la colère contre le destin et qu’on veuille ou s’en affranchir ou s’en venger, comme d’un oppresseur. Il y a un singulier genre d’erreur dans la manière dont la plupart des hommes considèrent leur destinée. L’on ne saurait trop présenter cette erreur sous ses diverses faces, tant elle a d’influence sur les impressions de l’âme: on dirait qu’il suffit d’avoir un certain nombre de compagnons d’infortune pour se résigner aux événemens quels qu’ils soient, et qu’on ne trouve d’injustice que dans les malheurs qui nous sont personnels. Cependant ces variétés comme ces ressemblances ne sont-elles pas pour la plupart compensées, et ne sont-elles pas toutes, je le répète, également comprises dans les lois de la nature?

Je ne m’arrêterai point aux consolations communes qu’on peut tirer de l’espoir d’un changement dans les circonstances: il est des genres de peines qui ne sont pas susceptibles de cette sorte de soulagement; mais je crois qu’on peut hardiment prononcer qu’un travail fort et suivi a soulagé la plupart de ceux qui s’y sont livrés. Il y a un avenir dans toute occupation et c’est d’un avenir dont l’homme a sans cesse besoin. Les facultés nous dévorent comme le vautour de Prométhée, quand elles n’ont point d’action au dehors de nous, et le travail exerce et dirige ces facultés: enfin quand on a de l’imagination, et la plupart de ceux qui souffrent en ont beaucoup, on peut trouver des plaisirs toujours renouvelés dans l’étude des chefs-d’œuvre de l’esprit humain, soit qu’on en jouisse comme amateur, ou comme artiste. Une femme d’esprit a dit que _l’ennui se mêlait à toutes les peines_, et cette réflexion est pleine de profondeur. L’ennui véritable, celui des esprits actifs, c’est l’absence d’intérêt pour tout ce qui nous entoure combinée avec des facultés qui rendent cet intérêt nécessaire: c’est la soif sans la possibilité de se désaltérer. Tantale est une assez juste image de l’âme dans cet état. L’occupation rend de la saveur à l’existence, et les beaux-arts ont tout à la fois l’originalité des objets particuliers et la grandeur des idées universelles. Ils nous maintiennent en rapport avec la nature; on peut l’aimer sans le secours de ces médiateurs aimables, mais ils apprennent cependant à la mieux goûter.

Il ne faut pas dédaigner, dans quelque tristesse qu’on soit plongé, les dons primitifs du Créateur: la vie et la nature. L’homme social met trop d’importance au tissu de circonstances dont se compose son histoire personnelle. L’existence est en elle-même une chose merveilleuse. L’on voit souvent les malades n’invoquer qu’elle. Les sauvages sont heureux seulement de vivre, les prisonniers se représentent l’air libre comme le bien suprême, les aveugles seraient prêts à donner tout ce qu’ils possèdent pour revoir encore les objets extérieurs; les climats du midi, qui animent les couleurs et développent les parfums, produisent une impression indéfinissable; les consolations philosophiques ont moins d’empire que les jouissances causées par le spectacle de la terre et du ciel. Ce qu’il faut donc le plus soigner parmi nos moyens de bonheur, c’est la puissance de la contemplation. On est si à l’étroit dans soi-même, tant de choses nous y agitent et nous y blessent, qu’on a sans cesse besoin de se plonger dans cette mer des pensées sans bornes; l’on doit, comme dans le Styx, s’y rendre invulnérable ou tout au moins résigné.

Nul n’osera dire qu’on peut tout supporter dans ce monde, nul n’osera se confier assez dans ses forces pour en répondre; il est bien peu d’êtres doués de quelques facultés supérieures, que le désespoir n’ait atteint plus d’une fois, et la vie ne semble souvent qu’un long naufrage, dont les débris sont l’amitié, la gloire et l’amour. Les rives du temps, qui s’est écoulé pendant que nous avons vécu, en sont couvertes; mais si nous en avons sauvé l’harmonie intérieure de l’âme, nous pouvons encore entrer en communication avec les œuvres de la Divinité.

La clémence du Ciel, le repos de la mort, une certaine beauté de l’univers, qui n’est pas là pour narguer l’homme, mais pour lui prédire de meilleurs jours: quelques grandes idées, toujours les mêmes, sont comme les accords de la création, et nous rendent du calme quand nous nous accoutumons à les comprendre. C’est à ces mêmes sources que le héros et le poète viennent puiser leurs inspirations. Pourquoi donc quelques gouttes de la coupe qui les élève au-dessus de l’humanité, ne seraient-elles pas salutaires pour tous?

On accuse le Sort de malignité, parce qu’il frappe toujours sur la partie la plus sensible de nous-mêmes: ce n’est point à la malignité du Sort qu’il faut s’en prendre, mais à l’impétuosité de nos désirs, qui nous précipite contre les obstacles que nous rencontrons, comme on s’enferre toujours plus avant dans la vivacité du combat. Et d’ailleurs l’éducation que nous devons recevoir de la douleur, porte nécessairement sur la portion de notre caractère, qui a le plus besoin d’être réprimée. Nous ne pouvons admettre la croyance en Dieu, sans supposer qu’il dirige le Sort dans son action sur l’homme; nous ne pouvons donc considérer ce Sort comme une puissance aveugle: reste à considérer si celui qui la gouverne a donné la liberté à l’homme pour s’y soumettre ou s’y soustraire. C’est ce que nous allons examiner dans la seconde partie de ces réflexions.

Seconde section.

Quelles sont les lois que la religion chrétienne nous impose relativement au Suicide?

Lorsque l’Ancien des douleurs, Job fut atteint par tous les genres de maux, lorsqu’il perdit sa fortune et ses enfans et que d’affreuses souffrances physiques lui firent éprouver mille morts: sa femme lui conseilla de renoncer à la vie.--_Bénis Dieu_, lui dit-elle, _et meurs_.--_Quoi_, lui répondit-il, _je n’accepterais pas les maux de la même main dont j’ai reçu les biens_, et dans quelque désespoir qu’il fût plongé, il sut se résigner à son sort et sa patience fut récompensée. On croit que Job a précédé Moïse, il existait du moins bien longtemps avant la venue de Jésus-Christ, et dans une époque où l’espoir de l’immortalité de l’âme n’était point encore garanti au genre humain. Qu’aurait-il donc pensé maintenant? On voit dans la Bible des hommes qui, tels que Samson et les Machabées, se dévouent à la mort pour accomplir un dessein qu’ils croient noble et salutaire, mais nulle part on ne trouve des exemples du Suicide dont le dégoût ou les peines de la vie soient l’unique cause. Nulle part ce Suicide, qui n’est qu’une désertion du Sort, n’a été considéré comme possible. On a beaucoup dit qu’il n’y avait aucun passage de l’Evangile qui indiquât la désapprobation formelle de cet acte. J.-C. dans ses discours remonte plutôt aux principes des actions qu’à l’application détaillée de la loi: mais ne suffit-il pas que l’esprit général de l’Evangile tende à consacrer la résignation?

_Heureux ceux qui pleurent_, dit J.-C., _car ils seront consolés: si quelqu’un veut venir avec moi, qu’il renonce à soi-même, qu’il prenne sa croix et qu’il me suive. Vous serez bienheureux lorsqu’à cause de moi vous serez injuriés et persécutés._ Partout J.-C. annonce que sa mission est d’apprendre aux hommes que le malheur a pour objet de purifier l’âme et que le bonheur céleste est obtenu par les revers supportés religieusement ici-bas. C’est le but spécial de la doctrine de J.-C. que l’explication du sens inconnu de la douleur.

On trouve de très-belles choses en fait de morale sociale et dans les prophètes hébreux et dans les philosophes païens: mais c’est pour prêcher la charité, la patience et la foi que J.-C. est descendu sur la terre; et ces trois vertus tendent toutes également à soulager les malheureux. La première: la charité, nous apprend nos devoirs envers eux; la seconde, la patience, leur enseigne à quelles consolations ils doivent recourir, et la troisième, la foi, leur annonce leur récompense. La plupart des préceptes de l’Evangile manqueraient de base, s’il était permis de se donner la mort; car le malheur inspire à l’âme le besoin d’en appeler au Ciel, et l’insuffisance des biens de ce monde est ce qui rend surtout une autre vie nécessaire.

Il est rare que les individus dans l’enivrement des jours prospères conservent un saint respect pour les choses sacrées. L’attrait des biens de ce monde est si vif qu’il fait tout pâlir, même l’éclat d’une existence future. Un philosophe allemand, en disputant avec ses amis, disait une fois: _je donnerais pour obtenir telle chose, deux millions d’années de ma félicité éternelle_, et il était singulièrement modéré dans le sacrifice qu’il offrait: car les jouissances temporelles ont d’ordinaire bien plus d’activité que les espérances religieuses, et la vie spirituelle ou le christianisme, ce qui est une et même chose, n’existerait pas, s’il n’y avait pas de la douleur dans le fond du cœur de l’homme. Le Suicide réfléchi est inconciliable avec la foi chrétienne, puisque cette foi repose principalement sur les différens devoirs de la résignation. Quant au Suicide causé par un moment de délire, par un accès de désespoir, il se peut que le divin Législateur des hommes n’ait pas eu l’occasion d’en parler au milieu des Juifs qui n’offraient guères d’exemples de ce genre d’égarement. Il combattait sans cesse dans les Pharisiens les vices d’hypocrisie, d’incrédulité et de froideur. L’on dirait qu’il a considéré les torts des passions comme des maladies de l’âme et non comme son état habituel, et qu’il s’est toujours plus appliqué à l’esprit général de la morale qu’aux préceptes qui peuvent dépendre des circonstances.

J.-C. recommande sans cesse à l’homme de ne point s’occuper de la vie en elle-même, mais de ses rapports avec l’immortalité. _Pourquoi vous mettez-vous en souci de vos vêtemens?_ dit-il: _voyez les lis des champs, ils ne travaillent ni ne filent; et cependant Salomon dans toute sa gloire n’a pas été vêtu aussi magnifiquement qu’eux._ Ce n’est point la paresse ni l’insouciance que J.-C. conseille par ce passage, mais une sorte de calme qui serait utile même dans les intérêts de ce monde. Les guerriers appellent ce sentiment la confiance dans son bonheur, les hommes religieux l’espoir dans le secours de la Providence: mais les uns et les autres trouvent dans cette disposition intérieure de l’âme un genre d’appui qui fait juger plus clairement les circonstances mêmes de cette vie, tout en donnant des ailes pour y échapper.

On croit s’affranchir du joug des événemens humains en se promettant de se tuer, si l’on n’atteint pas le but de ses désirs. Dans un tel système l’on se considère comme uniquement au service de soi-même et libre de se quitter dès qu’on n’est plus content des conditions du sort. Si l’Evangile s’accordait avec cette manière de voir, on y trouverait des leçons de prudence: mais toutes celles qui tiennent à la vertu n’auraient qu’une application bien restreinte, car la vertu ne consiste jamais que dans la préférence qu’on donne aux autres, c’est-à-dire, à son devoir sur ses intérêts personnels; or lorsqu’on renonce à la vie seulement parce qu’on n’est pas heureux, c’est soi seul que l’on préfère à tout, et l’on est pour ainsi dire égoïste en se donnant la mort.

De tous les argumens religieux qu’on a faits contre le Suicide, celui sur lequel on est revenu le plus souvent, c’est qu’il est formellement compris dans la défense exprimée par ce commandement de Dieu: _tu ne tueras pas_. Sans doute cet argument aussi peut être admis, mais comme il est impossible de considérer l’homme qui se tue du même œil qu’un assassin, le véritable point de vue de cette question, c’est que le bonheur n’étant pas le but de la vie humaine, l’homme doit tendre au perfectionnement et considérer ses devoirs comme n’ayant rien à démêler avec ses souffrances.

Marc-Aurèle dit _qu’il n’y a pas plus de mal à sortir de la vie que d’une chambre lorsqu’il y fume_: certes s’il en était ainsi les Suicides devraient être bien plus fréquens encore qu’ils ne le sont, car il est difficile, quand l’illusion de la jeunesse est passée, de réfléchir sur le cours des choses et d’aimer constamment l’existence. On pourrait persister dans cette existence par la crainte d’en sortir; mais si ce seul motif nous retenait sur la terre, tous ceux qui ont vaincu la terreur par des habitudes militaires, toutes les personnes dont l’imagination est plus frappée du fantôme de la vie que de celui de la mort, s’épargneraient les derniers jours qui répètent d’une voix si rauque les airs brillans des premiers.

J.-J. Rousseau dans sa lettre pour le Suicide dit: _Pourquoi serait-il permis de se faire couper la jambe, s’il ne l’était pas de s’ôter la vie? La volonté de Dieu ne nous a-t-elle pas également donné l’une et l’autre?_ Un passage de l’Evangile semble répondre textuellement à ce sophisme: _Si votre bras vous est une occasion de chute_, dit J.-C., _coupez-le. Si votre œil vous égare, arrachez-le et le rejetez loin de vous._ Ce que l’Evangile dit s’applique à la tentation et non au Suicide; mais néanmoins on peut y puiser la réfutation de l’argument de J.-J. Rousseau. Il est permis à l’homme de chercher à se guérir de tous les genres de maux: mais ce qui lui est interdit c’est de détruire son être, c’est-à-dire la puissance qu’il a reçue de choisir entre le bien et le mal. Il existe par cette puissance, il doit renaître par elle et tout est subordonné à ce principe d’action auquel se rapporte en entier l’exercice de la liberté.

J.-C. en encourageant les hommes à supporter les peines de la vie rappelle sans cesse l’efficacité de la prière. _Heurtez_, dit-il, _et l’on vous ouvrira: demandez et vous obtiendrez._ Mais les espérances qu’il donne ne se rapportent pas aux événemens de cette vie: c’est la disposition de l’âme sur laquelle la prière a le plus d’empire. On appelle également bonheur, le contentement intérieur et les prospérités de la terre, et cependant rien ne diffère autant que ces deux sources de jouissances. Les philosophes du dix-huitième siècle ont appuyé la morale sur les avantages positifs qu’elle peut procurer dans ce monde et l’ont considérée comme l’intérêt personnel bien entendu. Les chrétiens ont transposé le foyer de nos plus grandes satisfactions au fond de l’âme. Les philosophes promettent les biens temporels à ceux qui sont vertueux, ils ont raison à quelques égards: car dans le cours ordinaire des choses il est très-probable que les bénédictions de cette vie accompagnent une conduite morale; mais si l’attente à cet égard était trompée, le désespoir serait donc légitime; car la vertu n’étant considérée que comme une spéculation, lorsqu’elle est manquée, l’on pourrait abdiquer l’existence. Le Christianisme, au contraire, place le bonheur avant tout dans les impressions qui nous viennent par la conscience. N’avons-nous pas éprouvé, même à part des sentimens religieux, que notre disposition intérieure n’était pas toujours en rapport avec nos circonstances, et que souvent l’on se sentait plus ou moins heureux qu’on n’aurait dû l’être d’après l’examen de sa situation? Si cela est ainsi par le simple effet de la mobilité de notre nature: combien l’action sainte et secrète de la piété sur l’âme n’a-t-elle pas plus de pouvoir! On peut le demander à ces êtres vertueux, que les afflictions ont visités, que de fois ne leur est-il pas arrivé d’éprouver au fond du cœur un calme inattendu? Je ne sais quelle musique céleste se faisait entendre dans le désert et semblait annoncer que la source sortirait bientôt du sein même du rocher.

Quand on a vu marcher à l’échafaud la victime la plus respectable et la plus pure, que les factieux pussent immoler, Louis XVI, on se demandait quel secours la main de Dieu lui prêtait dans cet abîme de malheur? Tout à coup on entendit la voix d’un Ange, qui sous la forme d’un Ministre de l’Eglise lui disait;--_Fils de Saint-Louis, montez au Ciel!_--Sa grandeur mondaine, ses espérances célestes, tout était rassemblé dans ces simples paroles. Elles le relevaient, en lui rappelant son illustre race, de l’abaissement où les hommes voulaient le précipiter: elles évoquaient ses aïeux, qui sans doute tenaient déjà leurs couronnes prêtes pour accueillir la venue de l’auguste Saint dans le ciel. Peut-être dans cet instant le regard de la foi les lui fit-il apercevoir. Il approchait des bornes du temps, et nos calculs des heures ne le concernaient déjà plus. Qui sait ce qu’un seul moment d’attendrissement put faire goûter alors de délices à son âme?

Lorsqu’une main sanguinaire lia les mains qui avaient porté le sceptre de la France, le même envoyé de Dieu dit à son roi:--_Sire, c’est ainsi que notre Seigneur fut conduit à la mort._--Quel secours il prêtait au martyr en lui rappelant son divin modèle! En effet le plus grand exemple du sacrifice de la vie n’est-il pas la base de la croyance des chrétiens? et cet exemple ne fait-il pas ressortir le contraste qui existe entre le Martyre et le Suicide? Le martyr sert la cause de la vertu en livrant son sang pour l’enseignement du monde: celui qui se rend coupable du Suicide pervertit toutes les idées de courage et fait de la mort même un scandale. Le Martyre apprend aux hommes quelle force il y a dans la conscience, puisqu’elle l’emporte sur l’instinct physique le plus puissant: le Suicide prouve bien aussi le pouvoir de la volonté sur l’instinct, mais c’est celui d’un maître égaré qui ne sait plus tenir les rênes de son char et se précipite dans l’abîme au lieu de se diriger vers son but. On dirait que l’âme, en commettant cet acte terrible, éprouve je ne sais quel accès de fureur qui concentre en un instant l’éternité des peines.

La dernière scène de la vie de J.-C. semble être destinée surtout à confondre ceux qui croient qu’on a le droit de se tuer pour échapper au malheur. L’effroi de la souffrance s’empara de celui qui s’était volontairement dévoué à la mort des hommes comme à leur vie. Il pria longtemps son Père dans le jardin des oliviers, et les angoisses de la douleur couvraient son front.--_Mon Père_, s’écria-t-il, _s’il est possible, que cette coupe s’éloigne de moi!_--Trois fois il répéta ce vœu, le visage baigné de larmes. Toutes nos peines avaient passé dans son divin être. Il craignait comme nous les outrages des hommes; comme nous peut-être il regrettait ceux qu’il chérissait, sa mère et ses disciples; comme nous, et mieux que nous peut-être, il aimait cette terre féconde et les célestes plaisirs d’une active bienfaisance dont il remerciait son Père chaque jour. Mais ne pouvant écarter le calice qui Lui était destiné, il s’écria:--_que ta volonté soit faite, ô mon Père_,--et se remit entre les mains de ses ennemis. Que veut-on chercher de plus dans l’Evangile sur la résignation à la douleur et sur le devoir de la supporter avec patience et courage?

La résignation qu’on obtient par la foi religieuse est un genre de Suicide moral, et c’est en cela qu’il est si contraire au Suicide proprement dit, car le renoncement à soi-même a pour but de se consacrer à ses semblables: et le Suicide causé par le dégoût de la vie n’est que le deuil sanglant du bonheur personnel.