Réflexions sur le sort des Noirs dans nos colonies

Chapter 2

Chapter 23,527 wordsPublic domain

Les Habitans gagneroient à cette disposition une augmentation de bras: qu'arriveroit-il? des gens qui vivent uniquement dans les Villes, du tribut qu'ils reçoivent de 2 ou 3 esclaves seroient obligés de les revendre, ou de chercher avec eux dans la culture des moyens de subsister. Quiconque connoît bien les Colonies, sait que la saine Administration cherche toujours, mais sans succès, à diminuer le nombre par-tout trop grand des Nègres de journées, comme très-nuisible à bien des égards.

Les particuliers qui possèdent en propriété des domestiques loueroient des affranchis: ils en seroient mieux servis; la plus grande cherté en apparence de ce service, seroit qu'on auroit moins de serviteurs inutiles, & ce seroit autant de bras rendus aux cultures. Mais, dira-t-on, où trouver des domestiques libres? Il n'y a pas assez d'affranchis à pouvoir prendre à gages.--Quand cette objection seroit fondée, ce seroit un bien petit inconvénient du moment, auquel on trouveroit bientôt le remede: & on entrevoit que cette disposition procureroit des moyens honnêtes de substituer à la race des affranchis, des Mulâtres & Métis libres des deux sexes, qui dans l'état actuel, vivent pour la plupart d'une manière précaire & incertaine, dans la nonchalance, l'oisiveté & le désordre.

Les Marchands qui, pour le transport de leurs ballots, bariques, & effets, etc., louent des Nègres journaliers, ou en possèdent quelquefois en propriété, ne perdroient rien à cette disposition: ils loueroient des affranchis; & l'on ne peut douter que, puisque les Nègres esclaves se louent pour rapporter l'argent qu'ils gagnent à leurs Maîtres, on ne les louât encore bien plus facilement pour ces travaux & mouvemens, dans l'état de liberté, & lorsque le profit leur appartiendroit en entier. On n'auroit plus d'esclaves pour ces sortes de travaux; ceux qui en ont actuellement les revendroient aux Colons cultivateurs; on réduiroit le nombre des journaliers libres au strict nécessaire; & on ouvriroit par-là une ressource honnête à la race des affranchis Mulâtres & Métis.

Ce Maçon, ce Charpentier, qui (parvenus par le travail de leurs mains & leur industrie à posséder un, deux, ou plusieurs esclaves dont ils forment leurs Atteliers) s'enrichissent & deviennent ensuite d'indolens sybarites, & les égaux de ceux qui n'agueres les tenoient à leurs gages, se retireroient s'ils se trouvoient assez riches, ou loueroient à titre de journaliers des ouvriers pour les assister.

On ne verroit plus, comme par le passé, des ouvriers blancs devenir aussi puissamment riches dans un petit nombre d'années; mais avec des gains moins rapides ils conserveroient mieux leur activité & leur industrie. Il se formeroit des ouvriers excellens parmi les Nègres & gens de couleur; il s'établiroit dans les Villes plusieurs familles aisées d'Artisans & gens de tous métiers; & la population ne pourroit qu'y gagner.

La faculté laissée, à ceux qui ne seroient pas assez riches, de donner la liberté à leurs esclaves domestiques & ouvriers, ou de les revendre aux Habitans cultivateurs, ou de les appliquer eux-mêmes à la culture, empêcheroit que personne ne pût rien perdre à cette disposition.

TROISIÈME MOYEN.

_Affranchissement des Mulâtres_.

Si (comme on l'a dit, au moyen précédent) il ne faut des esclaves que dans les habitations, il est bien reconnu que les Mulâtres & Métis ne sont jamais, ou presque jamais, des esclaves attachés à la culture: il faudra non-seulement par cette raison, mais encore dans des vues d'une saine politique & d'une juste administration, affranchir toute la race (du moins celle à naître) des Mulâtres & Métis.

Une des causes qui s'opposent essentiellement à l'accroissement de la population des Noirs dans nos Colonies, c'est le libertinage effréné d'où naît cette race bâtarde & vicieuse, déclarée esclave par cet axiome: _partus sequitur ventrem_.

C'est bien encore ici que la législation des Colonies offre une de ces incohérences si nécessairement résultantes de leur institution: car le Législateur n'ayant eu intention de vouer à l'esclavage que la race noire à cheveux crépus, celle qui sort directement de la côte d'Afrique, a déclaré libres les Nègres à cheveux longs, & autres Indiens, il a affranchis tous les Mulâtres & sang-mêlés provenans de race Indienne; il auroit du, en suivant les mêmes principes, reconnoître comme libres les Mulâtres proprement dits qui sont démontrés physiquement être issus d'un pere libre, quoique la mere soit esclave.

Il arrive, par les dispositions actuelles de cette loi, que l'enfant bâtard d'une femme Indienne avec un Nègre esclave est déclaré libre, tandis que celui d'un Blanc avec une Négresse est toujours esclave, lorsque sa mère l'est. Il convient de faire cesser cette contradiction: en le faisant on changeroit la maniere d'être toujours vicieuse des Mulâtres & Métis dans leur état actuel: car cette caste (qui joint presque généralement aux vices de son origine l'insolence & la paresse occasionnés par une sotte vanité qu'ils tirent de leur issue d'un Blanc) est par-tout peu propre à remplir les devoirs ordinaires des esclaves; & sur-tout aux travaux d'habitations, étant mêlés avec les Noirs. Les inconvéniens de leur institution, leur manque d'éducation, de principes & de moeurs, leur abrutissement & leur libertinage presque sans exception, font que bien rarement on y trouve des sujets utiles, même lorsqu'ils sont parvenus à l'état de liberté.

En déclarant libres les Mulâtres à naître à l'avenir, le Législateur préviendra par-là en grande partie, le libertinage dont on se plaint; tout Habitant propriétaire d'esclaves, évitera par tous les moyens en son pouvoir que ses femmes esclaves aient fréquentation avec des Blancs, dans la crainte de voir naître des enfans qui ne devront plus lui appartenir: il cherchera à encourager les mariages entre Noirs & à augmenter & favoriser sa propre population. Plus de tranquillité & de bon ordre dans les ménages Nègres concourra très-sensiblement à ce but désirable; & si, par suite nécessaire des passions & de la foiblesse humaine, il y a encore, après ce parti pris, des fréquentations de Blancs avec des Négresses, les cas deviendront beaucoup plus rares, les enfans qui en proviendront, devenant par leur état de bâtards libres, les enfans de l'État, seront instruits & élevés par les soins de l'Administration, à défaut de ceux de leurs pères naturels: ils donneront pour la plupart des sujets aux divers métiers & talens utiles, à la Culture, à la Navigation; on les verra s'établir convenablement avec des femmes de même espèce, dont l'éducation auroit été plus soignée dans ces vues.

Cette proposition étant le produit de mes propres réflexions, j'ai trouvé qu'un ancien Administrateur des Colonies dont la mémoire est considérée avoit eu cette même idée: je l'ai trouvée encore dans un excellent Auteur Anglois, dont je rapporterai ici un passage.

«Je ne vois pas qu'il puisse résulter aucun inconvénient de l'affranchissement de tout enfant mulâtre: on peut objecter à cette proposition, qu'elle tendroit à encourager le commerce illégitime des Blancs avec les Négresses, dont je viens de montrer les mauvais effets. Je réponds que l'affranchissement des Mulâtres feroit bien plutôt dans le cas de réprimer cette fréquentation, par la raison que, dans la position actuelle, les Habitans voient avec indifférence naître des Mulâtres sur leurs habitations, bien assurés que ce seront pour eux des esclaves de plus pour leurs travaux, ou qu'ils en retireront un bon prix, en les vendant à leurs pères naturels, qui le plus souvent cherchent à les racheter. J'ajouterai qu'au contraire ces habitans chercheront le plus qu'ils pourront à décourager les fréquentations des Blancs avec leurs Négresses, dès qu'ils verront que leur intérêt ne s'y trouve pas; & qu'alors ils emploieront tous leurs efforts pour multiplier sur leurs possessions, la race noire sans mélange».

QUATRIEME MOYEN.

_Établissement d'une Régie humaine & uniforme dans les Habitations._

L'adoption des trois Moyens précédens, tendant évidemment au bon ordre des Colonies, à leur sûreté & à l'augmentation de leur population, ne fera rien perdre à aucun de leurs propriétaires.

Laissant subsister toutes les habitations dans leurs travaux & Manufactures actuelles, avec la police qui convient aux divers Atteliers qui les composent; il faudroit que l'on s'occupât sérieusement d'y établir par-tout avec uniformité, une législation bien réglée & bien raisonnée qui n'auroit plus rien d'arbitraire, & par laquelle on assureroit l'ordre des travaux & l'exactitude de la discipline.

On demandera par qui sera établie cette législation? Si les Colons (affranchis des entraves dont ils se plaignent, jouissant des droits de Citoyens & de propriétaires) avoient des Assemblées Coloniales bien composées, le choix de chaque Colonie; si l'Administration qui est à leur tête avoit toujours une marche assurée constante & éclairée, il n'est point chimérique de penser que ces Assemblées elles-mêmes proposeroient ces Règlemens de police & cette législation humaine & uniforme qui conviendroit à toutes les habitations, & auxquels chacun seroit tenu de se conformer; d'où résulteroit le plus grand bien de chacun en particulier, & celui de chaque Colonie en général.

Avant nous, les Anglois ont agité ces projets de Règlement dans leurs Colonies: dès l'année dernière, un de leurs respectables habitans a dit à la Jamaïque sur ce sujet, ces paroles mémorables: «Nous avons le pouvoir d'augmenter le bonheur de 250 mille hommes dont le travail nous procure notre subsistance journalière; nous avons la faculté de former pour ainsi dire une nouvelle création: quel objet plus noble pourra jamais échauffer notre zèle, & l'inclination naturelle qui nous porte vers la bienfaisance? En considérant même les choses relativement à notre intérêt personnel, il est bien certain que l'homme humain est encore le meilleur politique: ainsi en cédant à l'impulsion de notre coeur, nous ajouterons à la prospérité de nos possessions, l'approbation des hommes, & les bénédictions du Ciel».

C'est aussi l'année dernière que les Habitans de la Grenade ont établi dans leur Assemblée Coloniale, des Règlemens de police intérieure, & une législation en faveur des Esclaves, avec ce préambule bien sage de leur acte du 4 Novembre 1788. «Que la nécessité de l'importation des Nègres cessera du moment où ils seront traités avec humanité, où ils ne seront plus accablés par les travaux excessifs, & où on aura égard aux loix de la nature dans l'union des sexes.

«Comme les loix qui ont été jusqu'à présent promulguées pour la protection des Esclaves, ont été trouvées insuffisantes; & comme l'humanité, ainsi que l'intérêt de la Colonie, exigent de rendre l'esclavage supportable, autant qu'il sera possible; afin de contribuer à la population des Nègres, seul moyen de supprimer avec le tems la nécessité de leur importation des côtes d'Afrique.

«Et vu qu'on ne sauroit atteindre un but aussi désirable qu'en fixant des bornes raisonnables au pouvoir des Maîtres, & des personnes chargées de surveiller les esclaves, soit en les obligeant à leur fournir le logement, la nourriture & le vêtement d'une maniere convenable, soit en leur procurant la connoissance & l'instruction de la Religion Chrétienne, en s'occupant essentiellement de la perfection des moeurs, en les engageant à contracter des mariages légitimes, & en les y protégeant, & en respectant les droits de cet Etat. Pour les raisons ci-dessus spécifiées, etc.»

Sans donner le détail des Règlemens, qui sont la suite de cet acte colonial, ni exposer ici de ce qu'on pourroit faire de mieux à cet égard, en cherchant avec raison & humanité l'exécution des vues exprimées ci-dessus, il suffit de montrer par ces deux exemples: que les Colons ont senti en corps législatif que l'intérêt des habitans exigeoit une pareille législation; que cette législation étoit nécessaire pour maintenir & accroître la population, & pour supprimer par-là l'importation des Noirs de la côte d'Afrique, aussi pour le plus grand avantage des habitans.

La législation ou police de l'habitation ainsi arrêtée & écrite, seroit lue & publiée parmi les Atteliers, & renouvellée de tems en tems. Il y seroit pourvu avec certitude à la nourriture des Nègres (substantielle & en nature, au moins suivant le voeu du Code noir qui n'est presque nulle part bien suivi); à leur habillement, à leur logement: on assureroit la propriété de leurs jardins, volailles & basse-cour; on pourvoiroit à leur traitement en maladie, au soulagement des vieillards & infirmes, aux soins nécessaires aux femmes enceintes, aux nourrices & aux enfans, au maintien des bonnes moeurs, à l'instruction de la jeunesse, au bon ordre dans les familles, etc.

En même-tems, l'ordre, la police & les heures des travaux y seroient fixés, de même que la subordination: les fautes légères seroient punies, après que le coupable auroit été entendu, en présence des plus sages & des anciens de l'habitation; mais par d'autres moyens que le fouet de poste dont on ne peut se dissimuler la barbarie. Les crimes seroient renvoyés aux Juges ordinaires, & punis par la loi: il y auroit aussi des récompenses pour les actions vertueuses & distinguées.

Certainement bien loin qu'aucune habitation fût dérangée par ces dispositions, il n'est pas une personne sensée qui puisse dire que les Colons ne gagnassent infiniment à cette amélioration dans le Régime des Noirs, par leur attachement & leur bonne volonté au travail.

Ce parti pris & consolidé, on ajoutera ici qu'il conviendroit de changer dès-lors la dénomination d'esclaves, & d'esclavage, ce seroit en vain qu'on auroit réformé la chose; elle paroîtroit toujours odieuse, elle tendroit à le redevenir, si on laissoit subsister un nom réprouvé.

En effet dans l'état raisonnable & modéré, préparé pour les Cultivateurs noirs, par de sages Règlemens, rien d'arbitraire, ni de barbare n'existant plus dans leur traitement, connoissant par ces loix écrites, leurs droits & leurs obligations, ils ne seroient déjà plus esclaves proprement dits; ce seroit des vassaux attachés à la glèbe, assujettis à travailler comme auparavant pour leur Propriétaire.

CINQUIÈME MOYEN.

_Gratification d'un dixième des produits._

Après avoir ainsi réglé d'une manière qui cesseroit d'être arbitraire, la discipline des Atteliers, on promettroit à ces vassaux, un encouragement à bien faire & à travailler avec zèle, qui seroit une part dans les revenus de l'habitation, part d'abord petite, & seulement d'un dixième des produits nets.

Il est plus que probable que ce sacrifice apparent de l'abandon d'une partie des revenus par le propriétaire les soutiendra au moins au même taux, parce que l'intérêt que les Noirs y auront, les excitera à travailler avec la meilleure volonté, à concourir avec zèle aux progrès des plantations, & à l'exploitation des denrées, à empêcher les vols, les pertes de tems, & les divers abus que le régime dur de l'esclavage multiplie.

Quel être tant soit peu dégagé des préjugés qui aveuglent la plupart des Colons, pourra croire que les habitations en particulier & les Colonies en général, puissent obtenir un degré de prospérité proportionné au nombre de leur population, jusqu'à ce que leurs Cultivateurs, intéressés au produit de leurs propres travaux & à l'augmentation des récoltes, y portent un zèle qu'il seroit absurde d'attendre d'une sorte de troupeaux gouvernés à coups de fouets, & dont le seul espoir consiste en quelques heures de repos, & à éviter les châtimens.

Si on pouvoit douter de l'effet de cette gratification, je dirois que j'en ai fait l'épreuve avec le plus grand succès.

SIXIEME MOYEN.

_Augmentation successive de gratification, ou part dans les revenus, accordée aux Nègres cultivateurs_.

Quand on auroit vu, par l'expérience d'une année ou deux, que l'Attelier se seroit bien comporté sous ce nouveau plan de conduite; que ce dixième des produits donnés aux Noirs en gratification auroit obtenu l'effet qu'on s'en étoit promis; que les Habitations n'en auroient pas dépéri, bien au contraire; on augmenteroit cette gratification que l'on porteroit l'année suivante à un neuvieme des produits nets, pour éprouver encore si par ce sacrifice les revenus se soutiendroient au même taux pour le propriétaire.

Comme on ne doute pas de l'effet, on assure ici que cette gratification ou part dans les revenus accordée aux Nègres pourra être augmentée d'année en année, & portée successivement à un huitième, à un septième, à un sixième, à un cinquième, à un quart & enfin à un tiers des revenus nets, & que ce sera sans que le propriétaire lui-même éprouve une diminution. Ce tiers accordé aux vassaux ne feroit qu'assurer davantage ses propres revenus, & les exportations de la Colonie augmenteroient de ce tiers au moins qui seroit mis de plus dans la masse du commerce. Le commerce d'importation augmenteroit en même proportion par les consommations que seroient les Nègres jouissant alors d'une petite aisance: & cette population si mal traitée jusqu'à présent commenceroit à voir le bonheur à sa portée, & à aimer ses Maîtres.

SEPTIÈME MOYEN.

_Nouveau Code Colonial._

On juge que les diverses gradations indiquées dans les moyens précédemment donnés, pourront exiger un espace au moins de neuf ans.

La dixième année, (ou aussi-tôt que cette expérience auroit été bien constatée, & que les bons effets de ce régime seroient reconnus) on consolideroit cet arrangement par une législation ou contrat qui regleroit avec équité les droits des propriétaires & ceux des vassaux, par un nouveau code colonial substitué au code noir, loi de dureté & fondée sur un principe barbare qui ne peut plus subsister. Ce n'est pas ici le lieu de donner là dessus un plus grand détail: il suffit que les âmes honnêtes (& il y en a sans doute parmi les Colons) soient convaincues que ce qu'on leur propose n'est ni impossible, ni nuisible à leurs intérêts.

HUITIÈME MOYEN.

Affranchissement successif & entier des Familles de Noirs, & formation de propriétés particulières._

Il est aisé de concevoir qu'en adoptant successivement les moyens qu'on vient d'exposer rapidement, aucune grande propriété ne seroit dérangée; que la population augmenteroit sous un régime plus humain; que des familles créoles & anciennes des vassaux, se racheteroient de tems en tems de cette espèce de servitude de la glèbe, substituée dans les premiers tems à l'esclavage. Cet heureux changement se seroit opéré sans causer de choc ni de commotion; ces vassaux se seroient accoutumés petit à petit, & comme insensiblement, à une certaine aisance & à une existence meilleure fondées sur leur bonne conduite, leur activité & leur industrie: il ne se seroit fait aucune révolution trop subite dans leurs idées qui pût faire craindre aucuns mauvais effets, puisque les premiers moyens ne sont que des grâces accordées conditionnellement & que le Maître auroit toujours pu retirer, dans le cas où les Nègres s'en fussent rendus indignes.

Les familles qui de bon accord auroient fait sur leurs profits les épargnes suffisantes pour se racheter, auroient par-là fait preuve de leur capacité & de la bonne conduite dont ils seroient capables dans l'état de liberté: Elles se racheteroient, soit par une somme une fois payée, soit par une redevance annuelle.

Ces émigrations successives de vassaux affranchis, qui sortiroient ainsi des grandes habitations pour former de petites propriétés par familles, seroient amplement remplacées dans les habitations par l'accroissement immanquable de leur population. Les revenus de ces grands établissemens augmenteroient même à mesure de ces affranchissemens par les cens ou redevances modérées dont le propriétaire conviendroit avec eux, sanctionné par la loi, ou par le remboursement d'argent.

Ces familles affranchies établiroient, sur les terreins que leur auroit concédés le propriétaire, ou le Gouvernement, des _huttes_ (ou ménageries de gros & de menu bétail) des places à vivres, des plantations de coton, de café, de cacao, d'indigo, de tabac; ils exerceroient des arts & métiers dans la Colonie, etc.; & on ne voit point impossible, quand ces affranchissemens auroient assez augmenté, qu'il s'établît de nouvelles Sucreries par des associations faites entr'eux.

Il semble qu'un régime si évidemment prospère pour le Colon & pour le Cultivateur Nègre, tendant à l'avancement des Colonies, devroit être saisi avec empressement par tous les Colons. On a lieu de croire qu'il le seroit en effet par quelques-uns; mais le plus grand nombre des personnes qui possèdent des biens dans les Colonies n'est pas de cette trempe, & se laisse entraîner par une routine établie & un usage héréditaire. S'il n'y avoit dans les Colonies que de grands propriétaires, que des gens raisonnables & humains pour posséder les esclaves & les diriger, le sort des Noirs étant par-tout semblable à celui qu'on cite par exception sur quelques habitations sagement conduites, il seroit facile de persuader à ces personnes choisies de faire un pas de plus vers l'amélioration du sort de leurs Cultivateurs; elles sentiroient aisément que ce n'est pas tout faire que de les nourrir & de les soigner, que l'activité, le bon ordre & les revenus augmenteroient infailliblement en les y intéressant; ces personnes tenteroient volontiers l'expérience que je viens d'indiquer, & je suis plus que persuadé que la tentative suffiroit pour obtenir une réussite complette. Mais les Colonies sont en grande partie composées (quant à leur population blanche) de gens étrangers à la terre, qui y sont impatiemment, affectant même du dégoût pour ce séjour & le desir de le quitter, gens le plus souvent sans éducation, sans moeurs, sans instruction: tous sont habiles à posséder des esclaves; mais il s'en faut de beaucoup que tous aient les idées par lesquelles des hommes doivent être gouvernés: n'étant là qu'avec le projet de faire une fortune rapide & de s'en aller le plutôt possible en jouir en Europe, tout ce qui peut accélérer leur fortune, ou y concourir, leur paroît bon & légitime, & tout ce qui retarde ou empêche leurs profits, leur semble un crime: les esclaves sont leur principal, presque leur unique moyen de fortune, prêts à les revendre, ils ne s'attachent jamais à eux, ni ne s'inquiettent d'autre chose que de tirer d'eux tout le travail possible. Ce n'est pas de cette espèce inférieure, qui forme le plus grand nombre, que l'on doit attendre aucune amélioration. On ne doit pas se dissimuler d'ailleurs que le préjugé généralement répandu dans les grandes Colonies résistera long-tems à cette révolution, que l'intérêt particulier & mal raisonné du moment se trouvera sans cesse en opposition avec l'intérêt général & plus solide de l'avenir.

On aura encore à vaincre le préjugé de la plupart des personnes qui ont influence dans cette administration, parmi lesquelles il existe une persuasion assez générale que l'esclavage est essentiellement nécessaire à l'existence & à la prospérité des Colonies, & que la Traite des Noirs est indispensable au maintien & à l'accroissement de leur population.

En supposant que quelques personnes plus éclairées & plus sensibles tentent, en adoptant ces idées, de faire quelques essais particuliers d'amélioration au sort des Noirs, & d'accroissement à leur population, il en résultera pour eux-mêmes & pour le Gouvernement beaucoup de bien: mais ces exemples, partiels & bornés au plus petit nombre, ne pourront obtenir complettement leur effet, tant qu'ils seront en opposition directe & en exception au régime établi par la loi; & le système actuel de l'Administration & de la législation Coloniale, résisteroit à l'entier développement de ce régime de liberté, jusqu'à ce qu'il fût adopté par tous; ce dont on peut difficilement se flatter.