Réflexions ou sentences et maximes morales

Chapter 17

Chapter 174,200 wordsPublic domain

[253] De toutes les passions celle qui est la plus inconnue c'est la paresse, elle est la plus violente et la plus maligne de toutes, quoique sa violence soit insensible et que les dommages qu'elle cause soient très cachés; si nous considérons attentivement son pouvoir, nous verrons qu'elle se rend en toutes rencontres maîtresse de nos sentiments, de nos intérêts et de nos plaisirs; c'est le petit poisson qui a la force d'arrêter les plus grands navires, c'est une bonace plus dangereuse aux plus importantes affaires que les écueils et les plus grandes tempêtes; le repos de la paresse est un charme secret de l'âme qui suspend soudainement ses plus ardentes poursuites et ses plus opiniâtres résolutions, et enfin, pour donner la véritable idée de cette passion, il faut dire que la paresse est une béatitude de l'âme qui la console de toutes ses pertes et la fait renoncer à toutes ses prétentions (MS 54, I 290).

[254] La magnanimité méprise tout pour avoir tout (max. 248, I 270).

[255] L'homme est si misérable que, tournant toutes ses conduites à satisfaire ses passions, il gémit incessamment sous leur tyrannie; il ne peut supporter ni leur violence ni celle qu'il faut qu'il se fasse pour s'affranchir de leur joug; il trouve du dégoût non seulement dans ses vices, mais encore dans leurs remèdes, et ne peut s'accommoder ni des chagrins de ses maladies ni du travail de sa guérison (MP 21).

[256] Dieu a permis, pour punir l'homme du péché originel, qu'il se fît un dieu de son amour-propre pour en être tourmenté dans toutes les actions de sa vie (MP 22).

[257] Si nous n'avions point de défauts, nous ne serions pas si aises d'en remarquer aux autres (max. 31, I 34).

[258] Je ne sais si on peut dire de l'agrément séparé de la beauté que c'est une symétrie dont on ne sait pas les règles et un rapport secret des traits ensemble et des traits avec les couleurs et l'air de la personne (max. 240, I 261).

[259] Il y a une infinité de conduites qui ont un ridicule apparent et qui sont dans leurs raisons cachées très sages et très solides (max. 163, I 170).

[260] En vieillissant on devient plus fou et plus sage (max. 210, I 222).

[261] L'espérance et la crainte sont inséparables et il n'y a point de crainte sans espérance ni d'espérance sans crainte (MP 23).

[262] Il semble que plusieurs de nos actions aient des étoiles heureuses ou malheureuses aussi bien que nous, d'où dépend une grande partie de la louange ou du blâme qu'on leur donne (max. 58, I 67).

[263] Il n'y a que d'une sorte d'amour, mais il y en a mille différentes copies (max. 74, I 84).

[264] L'amour aussi bien que le feu ne peut subsister sans un mouvement continuel, et il cesse de vivre dès qu'il cesse d'espérer ou de craindre (max. 75, I 85).

[265] Il est de l'amour comme de l'apparition des esprits: tout le monde en parle, mais peu de gens en ont vu (max. 76, I 86).

[266] L'amour prête son nom à un nombre infini de commerces qu'on lui attribue, où il n'a souvent guère plus de part que le doge en a à ce qui se fait à Venise (max. 77, I 87).

[267] Le pouvoir que les personnes que nous aimons ont sur nous est presque toujours plus grand que celui que nous y avons nous-mêmes (MP 24).

[268] La promptitude avec laquelle nous croyons le mal sans l'avoir assez examiné est aussi bien un effet de paresse que d'orgueil: on veut trouver des coupables, mais on ne veut pas se donner la peine d'examiner les crimes (max. 267, I 291).

[269] Ce qui nous fait croire si facilement que les autres ont des défauts, c'est la facilité que l'on a de croire ce qu'on souhaite (MP 25).

[270] L'intérêt est l'âme de l'amour-propre, de sorte que comme le corps, privé de son âme, est sans vue, sans ouïe, sans connaissance, sans sentiment et sans mouvement, de même l'amour-propre séparé, s'il le faut dire ainsi, de son intérêt, ne voit, n'entend, ne sent et ne se remue plus; de là vient qu'un même homme qui court la terre et les mers pour son intérêt devient soudainement paralytique pour l'intérêt des autres; de là vient le soudain assoupissement, et cette mort que nous causons à tous ceux à qui nous contons nos affaires; de là vient leur prompte résurrection lorsque dans notre narration nous y mêlons quelque chose qui les regarde de sorte que nous voyons dans nos conversations et dans nos traités que dans un même moment un homme perd connaissance et revient à soi selon que son propre intérêt s'approche de lui ou qu'il s'en retire (MP 26).

[271] Les défauts de l'âme sont comme les blessures du corps; quelque soin qu'on prenne de les guérir, la cicatrice paraît toujours et elles se peuvent toujours rouvrir (max. 194, I 205).

[272] Il est aussi ordinaire de voir changer les goûts qu'il est rare de voir changer les inclinations (max. 252, I 275).

Sentences et maximes de morale (Édition hollandaise de 1664)

[1] Les vices entrent dans la composition des vertus, comme les poisons entrent dans la composition des remèdes de la médecine: la prudence les assemble et les tempère, et elle s'en sert utilement contre les maux de la vie (max. 182, I 191).

[2] La vertu des gens du monde est un fantôme formé par nos passions, à qui on donne un nom honnête pour faire impunément ce qu'on veut (MS 34, I 179).

[3] Toutes les vertus des hommes se perdent dans l'intérêt, comme les fleuves se perdent dans la mer (max. 171, I 180).

[4] Les crimes deviennent innocents, même glorieux, par leur nombre et par leurs qualités; de là vient que les voleries publiques sont des habiletés, et que prendre des provinces injustement s'appelle faire des conquêtes. Le crime a ses héros, ainsi que la vertu (MS 68, I 192, et max. 185, I 194).

[5] La honte, la paresse, et la timidité ont souvent toutes seules le mérite de nous retenir dans notre devoir, pendant que notre vertu en a tout l'honneur (max. 169, I 177).

[6] Si on avait ôté à ce qu'on appelle force le désir de conserver, et la crainte de perdre, il ne lui resterait pas grand'chose (MP 32).

[7] La clémence est un mélange de gloire, de paresse et de crainte, dont nous faisons une vertu; et chez les princes c'est une politique dont ils se servent pour gagner l'affection des peuples (max. 16 et 15, I 16 et 15).

[8] La constance des sages n'est qu'un art avec lequel ils savent renfermer dans leur âme leur agitation (max. 20, I 23).

[9] La gravité est un mystère du corps, inventé pour cacher les défauts de l'esprit (max. 257. I 280).

[10] La sévérité des femmes est un ajustement, et un fard qu'elles ajoutent à leur beauté. C'est enfin un attrait fin et délicat, et une douceur déguisée (max. 204, I 216).

[11] La réconciliation avec nos ennemis, qui se fait au nom de la sincérité, de la douceur, et de la tendresse, n'est qu'un désir de rendre sa condition meilleure, une lassitude de la guerre, et une crainte de quelque mauvais événement (max. 82, I 95).

[12] Il est de la reconnaissance comme de la bonne foi des marchands elle soutient le commerce, et nous ne payons pas par la justice de payer, mais pour trouver plus facilement des gens qui nous prêtent (max. 223, I 237).

[13] Les hommes ne sont pas seulement sujets à perdre également le souvenir des bienfaits et des injures, mais ils haïssent ceux qui les ont obligés. L'orgueil et l'intérêt produit partout l'ingratitude. L'application à récompenser le bien, et à se venger du mal, leur paraît une servitude, à laquelle ils ont peine de s'assujettir (max. 14, I 14).

[14] On élève la prudence jusques au ciel, et il n'est sorte d'éloges qu'on ne lui donne. Elle est la règle de nos actions, et de nos conduites; elle est la maîtresse de la fortune; elle fait le déclin des empires; sans elle on a tous les maux; avec elle on a tous les biens; et comme disait autrefois un poète, quand nous avons la prudence il ne nous manque aucune divinité, pour dire que nous trouvons dans la prudence tout le secours que nous demandons aux dieux. Cependant la prudence la plus consommée ne saurait nous assurer du plus petit effet du monde, parce que travaillant sur une matière aussi changeante, et aussi commune, qu'est l'homme, elle ne peut exécuter sûrement aucun de ses projets. Dieu seul, qui tient tous les coeurs des hommes entre ses mains, et qui peut quand il lui plaira en accorder les mouvements, fait aussi réussir les choses qui en dépendent. D'où il faut conclure que toutes les louanges dont notre ignorance, et notre vanité, flatte notre prudence, sont autant d'injures que nous faisons à sa providence (max. 65, I 75).

[15] On n'est jamais si ridicule par les qualités que l'on a que par celles que l'on affecte d'avoir (max. 134, I 136).

[16] Nous promettons selon nos espérances, et nous tenons selon nos craintes (max. 38, I 42).

[17] On est au désespoir d'être trompé par ses ennemis, et trahi par ses amis; et on est souvent satisfait de l'être par soi-même (max. 114, I 119).

[18] Il est aussi aisé de se tromper soi-même sans s'en apercevoir qu'il est difficile de tromper les autres sans qu'ils s'en aperçoivent (max. 115, I 120).

[19] Rien n'est plus divertissant que de voir deux hommes s'assembler, l'un pour demander conseil, et l'autre pour le donner. L'un paraît avec une indifférence respectueuse, et dit qu'il vient recevoir des conduites, et soumettre ses sentiments; et son désir, le plus souvent, est de faire passer le siens, et de rendre celui qu'il fait maître de son avis garant de l'affaire qu'il lui propose. Quant à celui qui est conseiller, il paye d'abord la sincérité de son ami d'un zèle ardent et désintéressé qu'il lui montre, et cherche en même temps dans ses propres intérêts des règles de conseiller: de sorte que son conseil lui devient plus propre qu'à celui qui le reçoit (max. 116, I 118).

[20] La faiblesse de l'esprit est mal nommée: c'est en effet la faiblesse du tempérament, qui n'est autre chose qu'une impuissance d'agir, et un manque de principe de vie (max. 44, I 49).

[21] Rien n'est impossible: il y a des voies qui conduisent à toutes choses; et si nous avions assez de volonté, nous aurions toujours assez de moyens (max. 243, I 265 et 272, Ier état).

[22] La pitié est un sentiment de nos propres maux dans un sujet étranger; c'est une prévoyance habile des malheurs où nous pouvons tomber, qui nous fait donner des secours aux autres pour les engager à nous les rendre dans de semblables occasions: de sorte que les services que nous rendons à ceux qui sont accueillis de quelque infortune, sont à proprement parler des biens anticipés que nous nous faisons (max. 264, I 287).

[23] Celui-là n'est pas raisonnable qui trouve la raison, mais celui qui la connaît, qui la goûte, et qui la discerne (max. 105, I 115).

[24] Nous avouons nos défauts pour réparer le préjudice qu'ils nous font dans l'esprit des autres par l'impression que nous leur donnons de la justice du nôtre (max. 184, I 193).

[25] L'humilité est une feinte soumission, que nous employons pour soumettre effectivement tout le monde. C'est un mouvement de l'orgueil par lequel il s'abaisse devant les hommes pour s'élever sur eux. C'est son plus grand déguisement, et son premier stratagème; et comme il est sans doute que le Protée des fables n'a jamais été, il est certain aussi que l'orgueil en est un véritable dans la nature, car il prend toutes les formes comme il lui plaît. Mais quoiqu'il soit merveilleux et agréable à voir dans toutes ses figures et dans toutes ses industries, il faut pourtant avouer qu'il n'est jamais si rare, ni si extraordinaire, que lorsqu'on le voit les yeux baissés, sa contenance modeste et reposée, ses paroles douces et respectueuses, pleines de l'estime des autres et de dédain pour lui-même: il est indigne de tous les honneurs, il est incapable d'aucun emploi, et ne reçoit les charges où l'on l'élève que comme un effet de la bonté des hommes, et de la faveur aveugle de la fortune (max. 254, I 277).

[26] La modération dans la bonne fortune n'est que la crainte de la honte qui suit l'emportement ou la peur de perdre ce que l'on a. C'est le calme de notre humeur adoucie par la satisfaction de l'esprit; c'est aussi la crainte du blâme et du mépris qui suivent ceux qui s'enivrent de leur bonheur; c'est une vaine ostentation de la force de notre esprit; et enfin, pour la définir intimement, la modération des hommes dans leurs plus hautes élévations, c'est une ambition de paraître plus grands que les choses qui les élèvent (MS 3 et max. 17-18, I 18-19-20).

[27] Qui ne rirait de cette vertu et de l'opinion qu'on a conçue d'elle? Elle n'a garde, ainsi qu'on le croit, de combattre et de soumettre l'ambition, puisque jamais elles ne se peuvent trouver ensemble, la modération n'étant véritablement qu'une paresse, une langueur, et un manque de courage: de manière qu'on peut justement dire que la modération est la bassesse de l'âme, comme l'ambition en est l'élévation (max. 293, I 17).

[28] La chasteté des femmes est l'amour de leur réputation et de leur repos (max. 205, I 217).

[29] Il n'y a point de libéralité, et ce n'est que la vanité de donner que nous aimons mieux que ce que nous donnons (max. 263, I 286).

[30] La sobriété est l'amour de la santé, ou l'impuissance de manger beaucoup (MS 24, I 135).

[31] La fidélité est une invention rare de l'amour-propre par laquelle l'homme, s'érigeant en dépositaire des choses précieuses, se rend lui-même infiniment précieux. De tous les trafics de l'amour-propre, c'est celui où il fait moins d'avance et de plus grands profits. C'est un raffinement de sa politique, car il engage les hommes par leur liberté et par leur vie (qu'ils sont forcés de confier en quelques occasions) à élever l'homme fidèle au-dessus de tout le monde (max. 247, I 269).

[32] L'éducation qu'on donne aux princes est un second amour-propre qu'on leur inspire (max. 261, I 284, Ier état).

[33] Notre repentir ne vient point de nos actions, mais du dommage qu'elles nous causent (max. 180, I 189).

[34] Il est bien malaisé de distinguer la bonté répandue et générale pour tout le monde de la grande habileté (MS 44, I 252).

[35] Qui considérera superficiellement tous les effets de la bonté qui nous fait sortir de nous-mêmes, et qui nous immole continuellement à l'avantage de tout le monde, sera tenté de croire que lorsqu'elle agit, l'amour-propre s'oublie et s'abandonne lui-même, et même qu'il se laisse dépouiller et appauvrir sans s'en apercevoir: en sorte qu'il semble que l'amour-propre soit la dupe de la bonté. Cependant la bonté est en effet le plus propre de tous les moyens dont l'amour-propre se sert pour arriver à ses fins. C'est un chemin dérobé par où il revient à lui-même plus riche et plus abondant. C'est un désintéressement qu'il met à une furieuse usure. C'est enfin un ressort délicat avec lequel il réunit et dispose et tourne tous les hommes en sa faveur (max. 236, I 250).

[36] Nul ne mérite d'être loué de bonté, s'il n'a la force et la hardiesse de pouvoir être méchant; toute autre bonté n'est en effet qu'une privation de vices, et leur endormissement (max. 237, I 251).

[37] L'amour de la justice dans les bons juges qui sont modérés n'est que l'amour de leur élévation; dans la plupart des hommes ce n'est que la crainte de souffrir l'injustice, et qu'une vive appréhension qu'on ne nous ôte ce qui nous appartient. De là vient cette considération et ce respect pour tous les intérêts du prochain, et cette scrupuleuse application à ne lui faire aucun préjudice. Sans cette crainte qui retient l'homme dans les bornes des biens que sa naissance ou la fortune lui a donnés, pressé par la violente passion de se conserver, il ferait des courses continuellement sur les autres (MS 15, I 89; max. 78, I 91; MS 14, I 88).

[38] La véritable justice ne voit que ce qu'il faut voir, la droiture prend tout le bon droit des choses, la délicatesse aperçoit les choses imperceptibles, et le jugement prononce ce que les choses sont. Si on l'examine bien, on trouvera que toutes ses qualités ne sont autre chose que la grandeur de l'esprit, lequel voit en toutes rencontres, dans la plénitude de ses lumières, tous les avantages dont nous venons de parler (cf. la maxime suivante).

[39] Le jugement n'est autre chose que la grandeur de la lumière de l'esprit. On peut dire la même chose de son étendue, et de sa profondeur, de son discernement, de sa justice, de sa droiture et de sa délicatesse: l'étendue de l'esprit est la mesure de la lumière, la profondeur est celle qui découvre le fond des choses, le discernement compare et distingue les choses (pour cette maxime et la précédente: max. 97, I 107).

[40] La persévérance n'est digne de blâme ni de louange, parce qu'elle n'est que la durée des goûts et des sentiments, qu'on ne s'ôte ni qu'on ne se donne (max. 177, I 186).

[41] La vérité qui fait les gens véritables est une imperceptible ambition qu'ils ont de rendre leur témoignage considérable et d'attirer à leurs paroles un respect de religion (max. 63, I 72).

[42] La vérité est le fondement et la justification de la raison, de la perfection et de la beauté, car il est certain qu'une chose, de quelque nature qu'elle soit, est belle et parfaite si elle est tout ce qu'elle doit être et si elle a tout ce qu'elle doit avoir (MS 49, I 260).

[43] La vraie éloquence consiste à dire tout ce qu'il faut, et ne dire que ce qu'il faut (max. 250, I 273).

[44] Il n'y a pas moins d'éloquence dans le ton de la voix que dans le choix des paroles (max. 249, I 272, 2e état).

[45] Les passions sont les seuls orateurs qui persuadent toujours; elles sont comme un art dans la nature, dont les règles sont infaillibles. Par elles l'homme le plus simple persuade mieux que ne fait le plus habile avec toutes les fleurs de l'éloquence (max. 8, I 8).

[46] Rien n'est si contagieux que l'exemple, et nous ne faisons jamais de grands biens, ni de grands maux, qui ne produisent infailliblement leurs pareils. L'imitation d'agir honnêtement vient de l'émulation, et l'imitation des maux vient de l'excès de la malignité naturelle qui, étant comme tenue en prison par la bonté, est mise en liberté par l'exemple (max. 230, I 244).

[47] L'imitation est toujours malheureuse, et tout ce qui est contrefait déplaît avec les même choses qui charment lorsqu'elles sont naturelles (MS 43, I 245).

[48] Ceux qu'on exécute affectent quelquefois des constances, des froideurs, et des mépris de la mort, pour ne pas penser à elle et pour s'étourdir: de sorte qu'on peut dire que ces froideurs, et ces mépris, font à leur esprit ce que le mouchoir fait à leurs yeux (max. 21, I 24).

[49] Peu de gens connaissent la mort; on la souffre non par résolution, mais par stupidité et par coutume, et la plupart des hommes meurent parce qu'on meurt (max. 23, I 26).

[50] Nous craignons toutes choses comme mortels, et nous les désirons toutes comme si nous étions immortels (MP 8).

[51] La subtilité est une fausse délicatesse, et la délicatesse est une subtilité solide (max. 128, I 130).

[52] Le monde, ne connaissant point le véritable mérite, n'a garde de pouvoir le récompenser; aussi n'élève-t-il à ses grandeurs et à ses dignités que des personnes qui ont de _belles qualités apparentes, et il couronne généralement tout ce qui luit, quoique tout ce qui luit ne soit pas de l'or (max. 166, I 173).

[53] Comme il y a de bonnes viandes qui affadissent le coeur, il y a un mérite fade, et des personnes qui dégoûtent avec des qualités bonnes et estimables (max. 155, I 162, 2e état).

[54] On admire tout ce qui éblouit, et l'art de savoir bien mettre en oeuvre de médiocres qualités dérobe l'estime, et donne souvent plus de réputation que de [sic] véritable mérite (max. 162, I 164).

[55] Les rois font des hommes comme des pièces de monnaie: ils les font valoir ce qu'ils veulent, et on est forcé de les recevoir selon leurs cours, et non pas selon leurs véritables prix (MS 67, I 165).

[56] Ce n'est pas assez d'avoir de grandes qualités, il en faut avoir l'économie (max. 159, I 166).

[57] Il y a des gens dont le mérite consiste à dire et à faire des sottises utilement, et qui gâteraient tout s'ils changeaient de conduite (max. 156, I 163).

[58] Il y en a même à qui leurs défauts siéent bien, et d'autres qui sont disgraciés de leurs bonnes qualités (max. 251, I 281).

[59] Il y a des gens niais qui se connaissent fort sots, et qui emploient habilement leurs sottises (max. 208, I 220).

[60] Dieu a mis des talents différents dans l'homme, comme il a planté de différents arbres dans la nature, en sorte que chaque talent, de même que chaque arbre, a ses propriétés et ses effets qui lui sont tous particuliers. De là vient que le poirier le meilleur du monde ne saurait porter des pommes les plus communes, et que le talent le plus excellent ne saurait produire les mêmes effets des talents les plus communs. De là vient encore qu'il est aussi ridicule de vouloir faire des semences sans avoir la graine en soi, que de vouloir qu'un parterre produise des tulipes quand on n'y a pas planté les oignons (MP 9).

[61] Pour s'établir dans le monde on fait tout ce qu'on peut pour y paraître établi; dans toutes les professions et dans tous les arts chacun se fait une mine et un extérieur, qu'il met en la place de la chose dont il veut avoir le mérite. De sorte que tout le monde n'est composé que de mines, et c'est inutilement que nous travaillons à y trouver les choses (max. 56 et 256, I 65 et 279).

[62] Il y a des gens qui ressemblent à ces vaudevilles que tout le monde chante un certain temps, quelque fades et dégoûtants qu'il soient (max. 211, I 223).

[63] L'honneur acquis est caution de celui qu'on doit acquérir (max. 270, I 294).

[64] Comme dans la nature il y a une éternelle génération, et que la mort d'une chose est toujours la production d'une autre, de même il y a toujours dans le coeur humain une génération perpétuelle de passions: en sorte que la ruine de l'une est toujours le rétablissement de l'autre (max. 10, I 10).

[65] Je ne sais si cette maxime, que chacun produit son semblable, est véritable dans la physique; mais je sais bien qu'elle est fausse dans la morale, et que les passions en engendrent souvent qui leur sont contraires. Ainsi l'avarice produit quelquefois la libéralité, on est souvent ferme de faiblesse, et l'audace naît de la timidité (max. II, I II).

[66] Une preuve convaincante que l'homme n'a pas été créé comme il est, c'est que plus il devient raisonnable, plus il rougit en soi-même de l'extravagance, de la bassesse et de la corruption de ses sentiments et de ses inclinations (MP 10).

[67] On se mécompte toujours dans le jugement que l'on fait de nos actions quand elles sont plus grandes que nos desseins (max. 160, I 167).

[68] Il faut une certaine proportion entre les actions et les dessins qui les produisent; les actions ne font jamais tous les effets qu'elles doivent faire (max. 161, I 168).

[69] La passion fait souvent du plus habile homme un sot, et rend quasi toujours les plus sots habiles (max. 6, I 6).

[70] Chaque homme n'est pas plus différent des autres hommes qu'il l'est souvent de lui-même (max. 135, I 137).

[71] Tout le monde trouve à redire en autrui ce qu'on trouve à redire en lui (MS 5, I 33).

[72] Un homme d'esprit serait bien souvent embarrassé sans la compagnie des sots (max. 140, I 142).

[73] Les pensées et les sentiments ont chacun un ton de voix, une action et un air qui leur sont propres (cf. la maxime suivante).

[74] C'est ce qui fait les bons et les mauvais comédiens, et c'est ce qui fait aussi que les personnes plaisent ou déplaisent (pour cette maxime et la précédente: max. 255, I 278).

[75] La confiance de plaire est souvent un moyen de plaire infailliblement (MS 46, I 256).

[76] Rien ne doit tant diminuer la satisfaction que nous avons de nous-mêmes, que de voir que nous avons été dans les états et dans les sentiments que nous désapprouvons à cette heure (max. 51, I 58).

[77] Nous n'avons presque jamais assez de force pour suivre toute notre raison (max. 42, I 46).