Réflexions ou sentences et maximes morales
Chapter 13
Ce que le monde nomme vertu n'est d'ordinaire qu'un fantôme formé par nos passions, à qui on donne un nom honnête, pour faire impunément ce qu'on veut.
CLXXX
Toutes les vertus se perdent dans l'intérêt, comme les fleuves se perdent dans la mer.
CLXXXI
Nous sommes préoccupés de telle sorte en notre faveur que ce que nous prenons souvent pour des vertus n'est en effet qu'un nombre de vices qui leur ressemblent, et que l'orgueil et l'amour-propre nous ont déguisés.
CLXXXII
La curiosité n'est pas comme l'on croit un simple amour de la nouveauté; il y en a une d'intérêt, qui fait que nous voulons savoir les choses pour nous en prévaloir; il y en a une autre d'orgueil, qui nous donne envie d'être au-dessus de ceux qui ignorent les choses, et de n'être pas au-dessous de ceux qui les savent.
CLXXXIII
Il vaut mieux employer son esprit à supporter les infortunes qui arrivent qu'à pénétrer celles qui peuvent arriver.
CLXXXIV
La constance en amour est une inconstance perpétuelle, qui fait que notre coeur s'attache successivement à toutes les qualités de la personne que nous aimons, donnant tantôt la préférence à l'une, tantôt à l'autre; de sorte que cette constance n'est qu'une inconstance arrêtée et renfermée dans un même sujet.
CLXXXV
Il y a deux sortes de constance en amour: l'une vient de ce que l'on trouve sans cesse dans la personne que l'on aime (comme dans une source inépuisable) de nouveaux sujets d'aimer, et l'autre vient de ce qu'on se fait un honneur de tenir sa parole.
CLXXXVI
La persévérance n'est digne ni de blâme ni de louange, parce qu'elle n'est que la durée des goûts et des sentiments qu'on ne s'ôte et qu'on ne se donne point.
CLXXXVII
Ce qui nous fait aimer les connaissances nouvelles n'est pas tant la lassitude que nous avons des vieilles ou le plaisir de changer, que le dégoût que nous avons de n'être pas assez admirés de ceux qui nous connaissent trop, et l'espérance que nous avons de l'être davantage de ceux qui ne nous connaissent guère.
CLXXXVIII
Nous nous plaignons quelquefois légèrement de nos amis pour justifier par avance notre légèreté.
CLXXXIX
Notre repentir n'est pas une douleur du mal que nous avons fait; c'est une crainte de celui qui nous en peut arriver.
CXC
Il y a une inconstance qui vient de la légèreté de l'esprit, qui change à tout moment d'opinion, ou de sa faiblesse, qui lui fait recevoir toutes les opinions d'autrui; il y en a une autre qui est plus excusable, qui vient de la fin du goût des choses.
CXCI
Les vices entrent dans la composition des vertus comme les poisons entrent dans la composition des remèdes de la médecine. La prudence les assemble et les tempère, et elle s'en sert utilement contre les maux de la vie.
CXCII
Il y a des crimes qui deviennent innocents et même glorieux par leur éclat, leur nombre et leur excès. De là vient que les voleries publiques sont des habiletés, et que prendre des provinces injustement s'appelle faire des conquêtes.
CXCIII
Nous avouons nos défauts, afin qu'en donnant bonne opinion de la justice de notre esprit, nous réparions le tort qu'ils nous ont fait dans l'esprit des autres.
CXCIV
Il y a des héros en mal comme en bien.
CXCV
On peut haïr et mépriser les vices, sans haïr ni mépriser les vicieux; mais on a toujours du mépris pour ceux qui manquent de vertu.
CXCVI
Le nom de la vertu sert à l'intérêt aussi utilement que les vices.
CXCVII
La santé de l'âme n'est pas plus assurée que celle du corps; et quoique l'on paraisse éloigné des passions, on n'y est pas moins exposé qu'à tomber malade quand on se porte bien.
CXCVIII
Il n'appartient qu'aux grands hommes d'avoir de grands défauts.
CXCIX
La nature a prescrit à chaque homme dès sa naissance des bornes pour les vertus et pour les vices.
CC
Nous n'avouons jamais nos défauts que par vanité.
CCI
On ne trouve point dans l'homme le bien ni le mal dans l'excès.
CCII
On pourrait dire que les vices nous attendent dans le cours de la vie comme des hôtes chez lesquels il faut successivement loger; et je doute que l'expérience nous les fît éviter s'il nous était permis de faire deux fois le même chemin.
CCIII
Quand les vices nous quittent, nous voulons nous flatter que c'est nous qui les quittons.
CCIV
Il y a des rechutes dans les maladies de l'âme comme dans celles du corps. Ce que nous prenons pour notre guérison n'est le plus souvent qu'un relâche ou un changement de mal.
CCV
Les défauts de l'âme sont comme les blessures du corps: quelque soin qu'on prenne de les guérir, la cicatrice paraît toujours, et elles sont à tout moment en danger de se rouvrir.
CCVI
Ce qui nous empêche souvent de nous abandonner à un seul vice est que nous en avons plusieurs.
CCVII
Quand il n'y a que nous qui savons nos crimes, ils sont bientôt oubliés.
CCVIII
Ceux qui sont incapables de commettre de grands crimes n'en soupçonnent pas facilement les autres.
CCIX
Il y a des gens de qui l'on peut ne jamais croire de mal sans l'avoir vu; mais il n'y en a point en qui il nous doive surprendre en le voyant.
CCX
Le désir de paraître habile empêche souvent de le devenir.
CCXI
La vertu n'irait pas loin si la vanité ne lui tenait pas compagnie.
CCXII
Celui qui croit pouvoir trouver en soi-même de quoi se passer de tout le monde se trompe fort; mais celui qui croit qu'on ne peut se passer de lui se trompe encore davantage.
CCXIII
La pompe des enterrements regarde plus la vanité des vivants que l'honneur des morts.
CCXIV
Les faux honnêtes gens sont ceux qui déguisent la corruption de leur coeur aux autres et à eux-mêmes. Les vrais honnêtes gens sont ceux qui la connaissent parfaitement et la confessent aux autres.
CCXV
Le vrai honnête homme est celui qui ne se pique de rien.
CCXVI
La sévérité des femmes est un ajustement et un fard qu'elles ajoutent à leur beauté. C'est un attrait fin et délicat, et une douceur déguisée.
CCXVII
L'honnêteté des femmes est l'amour de leur réputation et de leur repos.
CCXVIII
C'est être véritablement honnête homme que de vouloir être toujours exposé à la vue des honnêtes gens.
CCXIX
La folie nous suit dans tous les temps de la vie Si quelqu'un paraît sage, c'est seulement parce que ses folies sont proportionnées à son âge et à sa fortune.
CCXX
Il y a des gens niais qui se connaissent, et qui emploient habilement leur niaiserie.
CCXXI
Qui vit sans folie n'est pas si sage qu'il croit.
CCXXII
En vieillissant on devient plus fou, et plus sage.
CCXXIII
Il y a des gens qui ressemblent aux vaudevilles que tout le monde chante un certain temps, quelque fades et dégoûtants qu'ils soient.
CCXXIV
La plupart des gens ne voient dans les hommes que la vogue qu'ils ont, ou bien le mérite de leur fortune.
CCXXV
Quelque incertitude et quelque variété qui paraisse dans le monde, on y remarque néanmoins un certain enchaînement secret, et un ordre réglé de tout temps par la Providence, qui fait que chaque chose marche en son rang, et suit le cours de sa destinée.
CCXXVI
L'amour de la gloire et plus encore la crainte de la honte, le dessein de faire fortune, le désir de rendre notre vie commode et agréable, et l'envie d'abaisser les autres, font naître cette valeur qui est si célèbre parmi les hommes.
CCXXVII
La valeur dans les simples soldats est un métier périlleux qu'ils ont pris pour gagner leur vie.
CCXXVIII
Ier état (et le deuxième, pour chaque variante, entre parenthèses). La parfaite valeur et la poltronnerie complète sont des (deux) extrémités où on en arrive rarement. L'espace qui est entre le deux (entre-deux) est vaste, et contient toutes les autres espèces de courage: il n'y a pas moins de différence entre eux (elles) qu'il y en a entre les visages et les humeurs; cependant ils (elles) conviennent en beaucoup de choses. Il y a des hommes qui s'exposent volontiers au commencement d'une action, et qui se relâchent et se rebutent aisément par sa durée. Il y en a qui sont assez contents quand ils ont satisfait à l'honneur du monde, et qui font fort peu de choses au-delà. On en voit qui ne sont pas (pas toujours) également maîtres de leur peur. D'autres se laissent quelquefois entraîner à des épouvantes générales. D'autres vont à la charge pour n'oser demeurer dans leurs postes; enfin il s'en trouve à qui l'habitude des moindres périls affermit le courage et les prépare à s'exposer à de plus grands. (Ici, une phrase ajoutée dans le 2e état: Il y en a encore qui sont braves à coups d'épée, qui ne peuvent souffrir les coups de mousquets; et d'autres y sont assurés, qui craignent de se battre à coups d'épée.) Outre cela il y a un rapport général que l'on remarque entre tous les courages de différentes espèces dont nous venons de parler, qui est que la nuit, augmentant la crainte et cachant les bonnes et les mauvaises actions, leur donne la liberté de se ménager. Il y a encore un autre ménagement plus général qui, à parler absolument, s'étend sur toutes sortes d'hommes: c'est qu'il n'y en a point qui fassent tout ce qu'ils seraient capables de faire dans une occasion (action) s'ils avaient une certitude d'en revenir. De sorte (De sorte qu'il est visible) que la crainte de la mort ôte quelque chose à leur valeur et diminue son effet.
CCXXIX
La pure valeur (s'il y en avait) serait de faire sans témoins ce qu'on est capable de faire devant le monde.
CCXXX
L'intrépidité est une force extraordinaire de l'âme par laquelle elle empêche les troubles, les désordres et les émotions que la vue des grands périls a accoutumé d'élever en elle; par cette force les héros se maintiennent en un état paisible, et conservent l'usage libre de toutes leurs fonctions dans les accidents les plus terribles et les plus surprenants.
CCXXXI
L'intrépidité doit soutenir le coeur dans les conjurations, au lieu que la seule valeur lui fournit toute la fermeté qui lui est nécessaire dans les périls de la guerre.
CCXXXII
Ceux qui voudraient définir la victoire par sa naissance seraient tentés comme les poètes de l'appeler la fille du Ciel, puisqu'on ne trouve point son origine sur la terre. En effet, elle est produite par une infinité d'actions qui, au lieu de l'avoir pour but, regardent seulement les intérêts particuliers de ceux qui les font, puisque tous ceux qui composent une armée, allant à leur propre gloire et à leur élévation, procurent un bien si grand et si général.
CCXXXIII
La plupart des hommes s'exposent assez dans la guerre pour sauver leur honneur. Mais peu se veulent toujours exposer autant qu'il est nécessaire pour faire réussir le dessein pour lequel ils s'exposent.
CCXXXIV
La vanité, la honte, et surtout le tempérament, font la valeur des hommes.
CCXXXV
On ne veut point perdre la vie, et on veut acquérir de la gloire; de là vient que les braves ont plus d'adresse et d'esprit pour éviter la mort que les gens de chicane pour conserver leur bien.
CCXXXVI
On ne peut répondre de son courage quand on n'a jamais été dans le péril.
CCXXXVII
Il est de la reconnaissance comme de la bonne foi de marchands: elle soutient le commerce; et nous ne payons pas pour la justice qu'il y a de nous acquitter, mais pour trouver plus facilement des gens qui nous prêtent.
CCXXXVIII
Tous ceux qui s'acquittent des devoirs de la reconnaissance ne peuvent pas pour cela se flatter d'être reconnaissants.
CCXXXIX
Ce qui fait tout le mécompte dans la reconnaissance qu'on attend des grâces qu'on a faites, c'est que l'orgueil de celui qui donne, et l'orgueil de celui qui reçoit, ne peuvent convenir du prix du bienfait.
CCXL
Le trop grand empressement qu'on a de s'acquitter d'une obligation est une espèce d'ingratitude.
CCXLI
On donne plus souvent des bornes à sa reconnaissance qu'à ses désirs et à ses espérances.
CCXLII
L'orgueil ne veut pas devoir, et l'amour-propre ne veut pas payer.
CCXLIII
Le bien qu'on nous a fait veut que nous respections le mal que l'on nous a fait après.
CCXLIV
Rien n'est si contagieux que l'exemple, et nous ne faisons jamais de grands biens ni de grands maux qui ne produisent infailliblement leurs pareils. Nous imitons les bonnes actions par l'émulation, et les mauvaises par la malignité de notre nature qui étant retenue en prison par la honte est mise en liberté par l'exemple.
CCXLV
L'imitation est toujours malheureuse, et tout ce qui est contrefait déplaît avec les mêmes choses qui charment lorsqu'elles sont naturelles.
CCXLVI
Quelque prétexte que nous donnions à nos afflictions, ce n'est que l'intérêt et la vanité qui les causent.
CCXLVII
Il y a une espèce d'hypocrisie dans les afflictions, car sous prétexte de pleurer la perte d'une personne qui nous est chère nous nous pleurons nous-mêmes; nous pleurons la diminution de notre bien, de notre plaisir, de notre considération, en la personne que nous pleurons. De cette manière les morts ont l'honneur des larmes qui ne coulent que pour ceux qui les versent. J'ai dit que c'était une espèce d'hypocrisie, parce que, par elle, l'homme se trompe seulement soi-même. Il y en a une autre qui n'est pas si innocente, et qui impose à tout le monde: c'est l'affliction de certaines personnes qui aspirent à la gloire d'une belle et immortelle douleur, car le temps, qui consume tout, l'ayant consumée, elles ne laissent pas d'opiniâtrer leurs pleurs, leurs plaintes, et leurs soupirs; elles prennent un personnage lugubre, et travaillent à persuader par toutes leurs actions qu'elles égaleront la durée de tous leurs déplaisirs à leur propre vie. Cette triste et fatigante vanité se trouve d'ordinaire dans les femmes ambitieuses, parce que, leur sexe leur fermant tous les chemins qui mènent à la gloire, elles se jettent dans celui-ci, et s'efforcent à se rendre célèbres par la montre d'une inconsolable douleur. Il y a encore une autre espèce de larmes qui n'ont que de petites sources, qui coulent facilement et qui s'écoulent aussitôt: on pleure pour avoir la réputation d'être tendre, on pleure pour être plaint, ou pour être pleuré, et on pleure quelquefois de honte de ne pleurer pas.
CCXLVIII
Nous ne regrettons pas la perte de nos amis selon leur mérite, mais selon nos besoins et selon l'opinion que nous croyons leur avoir donnée de ce que nous valons.
CCXLIX
Nous ne sommes pas difficiles à consoler des disgrâces de nos amis lorsqu'elles servent à signaler la tendresse que nous avons pour eux.
CCL
Qui considérera superficiellement tous les effets de la bonté qui nous fait sortir hors de nous-mêmes, et qui nous immole continuellement à l'avantage de tout le monde, sera tenté de croire que lorsqu'elle agit, l'amour-propre s'oublie et s'abandonne lui-même, ou se laisse dépouiller et appauvrir sans s'en apercevoir, de sorte qu'il semble que l'amour-propre soit la dupe de la bonté. Cependant c'est le plus utile de tous les moyens dont l'amour-propre se sert pour arriver à ses fins; c'est un chemin dérobé, par où il revient à lui-même, plus riche et plus abondant; c'est un désintéressement qu'il met à un furieuse usure; c'est enfin un ressort délicat avec lequel il réunit, il dispose et tourne tous les hommes en sa faveur.
CCLI
Nul ne mérite d'être loué de bonté s'il n'a la force, et la hardiesse, d'être méchant toute autre bonté n'est le plus souvent qu'une paresse ou une impuissance de la mauvaise volonté.
CCLII
Il est bien malaisé de distinguer la bonté générale, et répandue sur tout le monde, de la grande habileté.
CCLIII
Il n'est pas si dangereux de faire du mal à la plupart des hommes que de leur faire trop de bien.
CCLIV
Pour pouvoir être toujours bon, il faut que les autres croient qu'ils ne peuvent jamais nous être impunément méchants.
CCLV
Rien ne nous plaît tant que la confiance des grands, et des personnes considérables par leurs emplois, par leurs esprits, ou par leur mérite; elle nous fait sentir un plaisir exquis et élève merveilleusement notre orgueil parce que nous le regardons comme un effet de notre fidélité; cependant, nous serions remplis de confusion si nous considérions l'imperfection et la bassesse de sa naissance, car elle vient de la vanité, de l'envie de parler, et de l'impuissance de retenir le secret: de sorte qu'on peut dire que la confiance est comme un relâchement de l'âme causé par le nombre et par le poids des choses dont elle est pleine.
CCLVI
La confiance de plaire est souvent un moyen de déplaire infailliblement.
CCLVII
Nous ne croyons pas aisément ce qui est au-delà de ce que nous voyons.
CCLVIII
La confiance que l'on a en soi fait naître la plus grande partie de celle que l'on a aux autres.
CCLIX
Ier état--La sobriété est l'amour de la santé, ou l'impuissance de manger beaucoup.
2e état--Il y a une révolution générale qui change le goût des esprits, aussi bien que les fortunes du monde.
CCLX
La vérité est le fondement et la raison de la perfection, et de la beauté; une chose, de quelque nature qu'elle soit, ne saurait être belle, et parfaite, si elle n'est véritablement tout ce qu'elle doit être, et si elle n'a tout ce qu'elle doit avoir.
CCLXI
On peut dire de l'agrément séparé de la beauté que c'est une symétrie dont on ne sait point les règles, et un rapport secret des traits ensemble, et des traits avec les couleurs et avec l'air de la personne.
CCLXII
Il y a de belles choses qui ont plus d'éclat quand elles demeurent imparfaites que quand elles sont trop achevées.
CCLXIII
Ier état--La coquetterie est le fonds de l'humeur de toutes les femmes; mais toutes ne coquettent pas, parce que la coquetterie de quelques-unes est retenue par leur tempérament et par leur raison.
2e état--La coquetterie est le fonds et l'humeur de toutes les femmes; mais toutes ne la mettent pas en pratique, parce que la coquetterie de quelques-unes est retenue par leur tempérament et par leur raison.
CCLXIV
On incommode toujours les autres quand on croit ne les pouvoir jamais incommoder.
CCLXV
Il y a peu de choses impossibles d'elles-mêmes; et l'application pour les faire réussir nous manque bien plus que les moyens.
CCLXVI
La souveraine habileté consiste à bien connaître le prix de chaque chose.
CCLXVII
Le plus grand art d'un habile homme est celui de savoir cacher son habileté.
CCLXVIII
La générosité est un industrieux emploi du désintéressement pour aller plus tôt à un plus grand intérêt.
CCLXIX
La fidélité est une invention rare de l'amour-propre, par laquelle l'homme, s'érigeant en dépositaire des choses précieuses, se rend lui-même infiniment précieux; de tous les trafics de l'amour-propre, c'est celui où il fait le moins d'avances et de plus grands profits; c'est un raffinement de sa politique, avec lequel il engage les hommes par leurs biens, par leur honneur, par leur liberté, et par leur vie, qu'ils sont forcés de confier en quelques occasions, à élever l'homme fidèle au-dessus de tout le monde.
CCLXX
La magnanimité méprise tout pour avoir tout.
CCLXXI
La magnanimité est un noble effort de l'orgueil par lequel il rend l'homme maître de lui-même pour le rendre maître de toutes choses.
CCLXXII
Ier état--Il y a peu de choses impossibles d'elles-mêmes, et l'on trouve plus de voies que l'on ne pense pour y arriver. Et si nous avions assez d'application et de volonté, nous aurions toujours assez de moyens.
2e état--Il n'y a pas moins d'éloquence dans le ton de la voix que dans le choix des paroles.
CCLXXIII
La véritable éloquence consiste à dire tout ce qu'il faut et à ne dire que ce qu'il faut.
CCLXXIV
Il y a une éloquence dans les yeux et dans l'air de la personne qui ne persuade pas moins que celle de la parole.
CCLXXV
Il est aussi ordinaire de voir changer les goûts qu'il est rare de voir changer les inclinations.
CCLXXVI
L'intérêt donne toutes sortes de vertus et de vices.
CCLXXVII
L'humilité n'est souvent qu'une feinte soumission que nous employons pour soumettre effectivement tout le monde; c'est un mouvement de l'orgueil, par lequel il s'abaisse devant les hommes pour s'élever sur eux; c'est un déguisement, et son premier stratagème; mais quoique ces changements soient presque infinis, et qu'il soit admirable sous toutes sortes de figures, il faut avouer néanmoins qu'il n'est jamais si rare ni si extraordinaire que lorsqu'il se cache sous la forme et sous l'habit de l'humilité; car alors on le voir les yeux baissés, dans une contenance modeste et reposée; toutes ses paroles sont douces et respectueuses, pleines d'estime pour les autres et de dédain pour lui-même; si on l'en veut croire, il est indigne de tous les honneurs, il n'est capable d'aucun emploi, il ne reçoit les charges où on l'élève que comme un effet de la bonté des hommes, et de la faveur aveugle de la fortune. C'est l'orgueil qui joue tous ces personnages que l'on prend pour l'humilité.
CCLXXVIII
Tous les sentiments ont chacun un ton de voix, un geste et des mines qui leur sont propres; ce rapport bon, ou mauvais, fait les bons, ou les mauvais, comédiens, et c'est ce qui fait aussi que les personnes plaisent ou déplaisent.
CCLXXIX
Dans toutes les professions, et dans tous les arts, chacun se fait une mine et un extérieur qu'il met en la place de la chose dont il veut avoir le mérite, de sorte que tout le monde n'est composé que de mines, et c'est inutilement que nous travaillons à y trouver rien de réel.
CCLXXX
La gravité est un mystère du corps inventé pour cacher les défauts de l'esprit.
CCLXXXI
Il y a des personnes à qui les défauts siéent bien, et d'autres qui sont disgraciées avec leurs bonnes qualités.
CCLXXXII
Le luxe et la trop grande politesse dans les États sont le présage assuré de leur décadence parce que, tous les particuliers s'attachant à leurs intérêts propres, ils se détournent du bien public.
CCLXXXIII
La civilité est une envie d'en recevoir; c'est aussi un désir d'être estimé poli.
CCLXXXIV
Ier état--L'éducation que l'on donne aux princes est un second amour-propre qu'on leur inspire.
2e état--L'éducation que l'on donne d'ordinaire aux jeunes gens est un second orgueil qu'on leur inspire.
CCLXXXV
Ier état--Rien ne prouve tant que les philosophes ne sont pas si persuadés qu'ils disent que la mort n'est pas un mal, que le tourment qu'ils se donnent pour établir l'immortalité de leur nom par la perte de la vie.
2e état--Il n'y a point de passion où l'amour de soi-même règne si puissamment que dans l'amour; et on est toujours plus disposé de sacrifier tout le repos de ce qu'on aime que de perdre la moindre partie du sien.
CCLXXXVI
Il n'y a point de libéralité; ce n'est que la vanité de donner, que nous aimons mieux que ce que nous donnons.
CCLXXXVII
La pitié est un sentiment de nos propres maux dans un sujet étranger, c'est une prévoyance habile des malheurs où nous pouvons tomber, qui nous fait donner du secours aux autres pour les engager à nous le rendre dans de semblables occasions, de sorte que les services que nous rendons à ceux qui en ont besoin sont à proprement parler des biens anticipés que nous nous faisons à nous-mêmes.
CCLXXXVIII
La petitesse de l'esprit fait souvent l'opiniâtreté; et nous ne croyons pas aisément ce qui est au delà de ce que nous voyons.
CCLXXXIX
On s'est trompé quand on a cru qu'il n'y avait que les violentes passions, comme l'ambition et l'amour, qui pussent triompher des autres. La paresse, toute languissante qu'elle est, ne laisse pas d'en être souvent la maîtresse; elle usurpe sur tous les desseins et sur toutes les actions de la vie; elle y détruit et y consomme insensiblement toutes les passions et toutes les vertus.
CCXC