Réflexions ou sentences et maximes morales
Chapter 12
Si nous n'avions point d'orgueil, nous ne nous plaindrions pas de celui des autres.
XXXIX
L'orgueil est égal dans tous les hommes, et il n'y a de différence qu'aux moyens et à la manière de le mettre au jour.
XL
La nature, qui a si sagement pourvu à la vie de l'homme par la disposition admirable des organes du corps, lui a sans doute donné l'orgueil pour lui épargner la douleur de connaître ses imperfections et ses misères.
XLI
L'orgueil a bien plus de part que la bonté aux remontrances que nous faisons à ceux qui commettent des fautes; et nous les reprenons bien moins pour les en corriger que pour les persuader que nous en sommes exempts.
XLII
Nous promettons selon nos espérances, et nous tenons selon nos craintes.
XLIII
L'intérêt parle toutes sortes de langues, et joue toutes sortes de personnages, et même celui de désintéressé.
XLIV
L'intérêt, à qui on reproche d'aveugler les uns, est tout ce qui fait la lumière des autres.
XLV
Ceux qui s'appliquent trop aux petites choses deviennent ordinairement incapables des grandes.
XLVI
Nous n'avons pas assez de force pour suivre toute notre raison.
XLVII
L'homme est conduit, lorsqu'il croit se conduire, et pendant que par son esprit il vise à un endroit, son coeur l'achemine insensiblement à un autre.
XLVIII
Nous ne nous apercevons que des emportements, et des mouvements extraordinaires de nos humeurs, et de notre tempérament, comme de la violence de la colère, mais personne quasi ne s'aperçoit que ces humeurs ont un cours ordinaire et réglé, qui meut et tourne imperceptiblement notre volonté à des actions différentes, elles roulent ensemble, s'il faut ainsi dire, et exercent successivement un empire secret en nous-mêmes; de sorte qu'elles ont une part considérable en toutes nos actions, sans que nous le puissions reconnaître.
XLIX
La force et la faiblesse de l'esprit sont mal nommées: elles ne sont en effet que la bonne ou la mauvaise disposition des organes du corps.
L
Le caprice de notre humeur est encore plus bizarre que celui de la fortune.
LI
La complexion qui fait le talent pour les petites choses est contraire à celle qu'il faut pour le talent des grandes.
LII
L'attachement ou l'indifférence pour la vie sont des goûts de l'amour-propre, dont on ne doit non plus disputer que de ceux de la langue ou du choix des couleurs.
LIII
C'est une espèce de bonheur de connaître jusques à quel point on doit être malheureux.
LIV
La félicité est dans le goût et non pas dans les choses; et c'est par avoir ce qu'on aime qu'on est heureux, et non pas par avoir ce que les autres trouvent aimable.
LV
Quand on ne trouve pas son repos en soi-même, il est inutile de le chercher ailleurs.
LVI
On n'est jamais si heureux ni si malheureux que l'on pense.
LVII
Ceux qui se sentent du mérite se piquent toujours d'être malheureux, pour persuader aux autres, et à eux-mêmes, qu'ils sont au-dessus de leurs malheurs, et qu'ils sont dignes d'être en butte à la fortune.
LVIII
Rien ne doit tant diminuer la satisfaction que nous avons de nous-mêmes, que de voir que nous avons été contents dans l'état, et dans les sentiments, que nous désapprouvons à cette heure.
LIX
On n'est jamais si malheureux qu'on croit, ni si heureux qu'on avait espéré.
LX
On se console souvent d'être malheureux par un certain plaisir qu'on trouve à le paraître.
LXI
Quelque différence qu'il y ait entre les fortunes, il y a pourtant une certaine proportion de biens et de maux qui les rend égales.
LXII
Quelques grands avantages que la nature donne, ce n'est pas elle, mais la fortune qui fait les héros.
LXIII
Le mépris des richesses dans les philosophes était un désir caché de venger leur mérite de l'injustice de la fortune par le mépris des mêmes biens dont elle les privait; c'était un secret qu'ils avaient trouvé pour se dédommager de l'avilissement de la pauvreté; c'était enfin un chemin détourné pour aller à la considération qu'ils ne pouvaient avoir par les richesses.
LXIV
La haine qu'on a pour les favoris n'est autre chose que l'amour de la faveur. Le dépit de ne la pas posséder se console et s'adoucit un peu par le mépris de ceux qui la possèdent; c'est enfin une secrète envie de la détruire, qui fait que nous leur ôtons nos propres hommages, ne pouvant pas leur ôter ce qui leur attire ceux de tout le monde.
LXV
Pour s'établir dans le monde on fait tout ce que l'on peut pour y paraître établi.
LXVI
Quoique la grandeur des ministres se flatte de celle de leurs actions, elles sont bien plus souvent les effets du hasard ou de quelque petit dessein.
LXVII
Il semble que nos actions aient des étoiles heureuses ou malheureuses, aussi bien que nous, d'où dépend une grande partie de la louange et du blâme qu'on leur donne.
LXVIII
Il n'y a point d'accidents si malheureux dont les habiles gens ne tirent quelque avantage, ni de si heureux que les imprudents ne puissent tourner à leur préjudice.
LXIX
La fortune ne laisse rien perdre pour les hommes heureux.
LXX
Il faudrait pouvoir répondre de sa fortune, pour pouvoir répondre de ce que l'on fera.
LXXI
La sincérité est une naturelle ouverture de coeur. On la trouve en fort peu de gens; et celle qui se pratique d'ordinaire n'est qu'une fine dissimulation pour arriver à la confiance des autres.
LXXII
L'aversion du mensonge est une imperceptible ambition de rendre nos témoignages considérables, et d'attirer à nos paroles un respect de religion.
LXXIII
La vérité ne fait pas tant de bien dans le monde que les apparences de la vérité font de mal.
LXXIV
Comment peut-on répondre de ce qu'on voudra à l'avenir, puisque l'on ne sait pas précisément ce que l'on veut dans le temps présent?
LXXV
On élève la prudence jusqu'au ciel, et il n'est sorte d'éloge qu'on ne lui donne elle est la règle de nos actions et de notre conduite, elle est la maîtresse de la fortune, elle fait le destin des empires, sans elle on a tous les maux, avec elle on a tous les biens, et comme disait autrefois un poète, quand nous avons la prudence, il ne nous manque aucune divinité, pour dire que nous trouvons dans la prudence tout le secours que nous demandons aux dieux. Cependant la prudence la plus consommée ne saurait nous assurer du plus petit effet du monde, parce que travaillant sur une matière aussi changeante et aussi inconnue qu'est l'homme, elle ne peut exécuter sûrement aucun de ses projets: d'où il faut conclure que toutes les louanges dont nous flattons notre prudence ne sont que des effets de notre amour-propre, qui s'applaudit en toutes choses, et en toutes rencontres.
LXXVI
Un habile homme doit savoir régler le rang de ses intérêts et les conduire chacun dans son ordre. Notre avidité le trouble souvent en nous faisant courir à tant de choses à la fois que, pour désirer trop les moins importantes, nous ne les faisons pas assez servir à obtenir les plus considérables.
LXXVII
L'amour est à l'âme de celui qui aime ce que l'âme est au corps qu'elle anime.
LXXVIII
Il est malaisé de définir l'amour; tout ce qu'on peut dire est que dans l'âme c'est une passion de régner, dans les esprits c'est une sympathie, et dans le corps ce n'est qu'une envie cachée et délicate de jouir de ce que l'on aime après beaucoup de mystères.
LXXIX
Il n'y a point d'amour pur et exempt de mélange de nos autres passions que celui qui est caché au fond du coeur, et que nous ignorons nous-mêmes.
LXXX
Il n'y a point de déguisement qui puisse longtemps cacher l'amour où il est, ni le feindre où il n'est pas.
LXXXI
Comme on n'est jamais en liberté d'aimer, ou de cesser d'aimer, l'amant ne peut se plaindre avec justice de l'inconstance de sa maîtresse, ni elle de la légèreté de son amant.
LXXXII
Si on juge de l'amour par la plupart de ses effets, il ressemble plus à la haine qu'à l'amitié.
LXXXIII
On peut trouver des femmes qui n'ont jamais fait de galanterie; mais il est rare d'en trouver qui n'en aient jamais fait qu'une.
LXXXIV
Il n'y a que d'une sorte d'amour; mais il y en a mille différentes copies.
LXXXV
L'amour aussi bien que le feu ne peut subsister sans un mouvement continuel, et il cesse de vivre dès qu'il cesse d'espérer ou de craindre.
LXXXVI
Il est de l'amour comme de l'apparition des esprits: tout le monde en parle, mais peu de gens en ont vu.
LXXXVII
L'amour prête son nom à un nombre infini de commerces qu'on lui attribue, où il n'a non plus de part que le Doge en a à ce qui se fait à Venise.
LXXXVIII
La justice n'est qu'une vive appréhension qu'on ne nous ôte ce qui nous appartient; de là vient cette considération et ce respect pour tous les intérêts du prochain, et cette scrupuleuse application à ne lui faire aucun préjudice; cette crainte retient l'homme dans les bornes des biens que la naissance, ou la fortune, lui ont donnés, et sans cette crainte il ferait des courses continuelles sur les autres.
LXXXIX
La justice, dans les juges qui sont modérés, n'est que l'amour de leur élévation.
XC
On blâme l'injustice, non pas par l'aversion que l'on a pour elle, mais pour le préjudice que l'on en reçoit.
XCI
L'amour de la justice n'est que la crainte de souffrir l'injustice.
XCII
Le silence est le parti le plus sûr de celui qui se défie de soi-même.
XCIII
Ce qui rend nos inclinations si légères, et si changeantes, c'est qu'il est aisé de connaître les qualités de l'esprit, et difficile de connaître celles de l'âme.
XCIV
L'amitié la plus désintéressée n'est qu'un trafic où notre amour-propre se propose toujours quelque chose à gagner.
XCV
La réconciliation avec nos ennemis, qui se fait au nom de la sincérité, de la douceur et de la tendresse, n'est qu'un désir de rendre sa condition meilleure, une lassitude de la guerre, et une crainte de quelque mauvais événement.
XCVI
Quand nous sommes las d'aimer, nous sommes bien aises que l'on devienne infidèle, pour nous dégager de notre fidélité.
XCVII
Le premier mouvement de joie que nous avons du bonheur de nos amis ne vient ni de la bonté de notre naturel, ni de l'amitié que nous avons pour eux; c'est un effet de l'amour-propre qui nous flatte de l'espérance d'être heureux à notre tour ou de retirer quelque utilité de leur bonne fortune.
XCVIII
Nous nous persuadons souvent mal à propos d'aimer les gens plus puissants que nous; l'intérêt seul produit notre amitié, et nous ne nous donnons pas à eux pour le bien que nous leur voulons faire, mais pour celui que nous en voulons recevoir.
XCIX
Dans l'adversité de nos meilleurs amis, nous trouvons toujours quelque chose qui ne nous déplaît pas.
C
Comment prétendons-nous qu'un autre garde notre secret si nous n'avons pas pu le garder nous-mêmes?
CI
Comme si ce n'était pas assez à l'amour-propre d'avoir la vertu de se transformer lui-même, il a encore celle de transformer les objets, ce qu'il fait d'une manière fort étonnante; car non seulement il les déguise si bien qu'il y est lui-même trompé, mais il change aussi l'état et la nature des choses. En effet, lorsqu'une personne nous est contraire, et qu'elle tourne sa haine et sa persécution contre nous, c'est avec toute la sévérité de la justice que l'amour-propre juge de ses actions; il donne à ses défauts une étendue qui les rend énormes, et il met ses bonnes qualités dans un jour si désavantageux qu'elles deviennent plus dégoûtantes que ses défauts. Cependant, dès que cette même personne nous devient favorable ou que quelqu'un de nos intérêts la réconcilie avec nous, notre seule satisfaction rend aussitôt à son mérite le lustre que notre aversion venait de lui ôter; les mauvaises qualités s'effacent et les bonnes parassent avec plus d'avantage qu'auparavant; nous rappelons même toute notre indulgence pour la forcer à justifier la guerre qu'elle nous a faite. Quoique toutes les passions montrent cette vérité, l'amour la fait voir plus clairement que les autres; car nous voyons un amoureux, agité de la rage où l'a mis l'oubli ou l'infidélité de ce qu'il aime, méditer pour sa vengeance tout ce que cette passion inspire de plus violent; néanmoins, aussitôt que sa vue a calmé la fureur de ses mouvements, son ravissement rend cette beauté innocente, il n'accuse plus que lui-même, il condamne ses condamnations, et par cette vertu miraculeuse de l'amour-propre il ôte la noirceur aux mauvaises actions de sa maîtresse et en sépare le crime pour s'en charger lui-même.
CII
L'aveuglement des hommes est le plus dangereux effet de leur orgueil: il sert à le nourrir et à l'augmenter, et nous ôte la connaissance des remèdes qui pourraient soulager nos misères et nous guérir de nos défauts.
CIII
On n'a plus de raison, quand on n'espère plus d'en trouver aux autres.
CIV
On a autant de sujet de se plaindre de ceux qui nous apprennent à nous connaître nous-mêmes, qu'en eut ce fou d'Athènes de se plaindre du médecin qui l'avait guéri de l'opinion d'être riche.
CV
Les philosophes, et Sénèque surtout, n'ont point ôté les crimes par leurs préceptes: ils n'ont fait que les employer au bâtiment de l'orgueil.
CVI
Les vieillards aiment à donner de bons préceptes, pour se consoler de n'être plus en état de donner de mauvais exemples.
CVII
Le jugement n'est autre chose que la grandeur de la lumière de l'esprit; son étendue est la mesure de sa lumière; sa profondeur est celle qui pénètre le fond des choses; son discernement les compare et les distingue; sa justesse ne voit que ce qu'il faut voir; sa droiture les prend toujours par le bon biais; sa délicatesse aperçoit celles qui paraissent imperceptibles, et le jugement décide ce que les choses sont. Si on l'examine bien, on trouvera que toutes ces qualités ne sont autre chose que la grandeur de l'esprit, lequel, voyant tout, rencontre dans la plénitude de ses lumières tous les avantages dont nous venons de parler.
CVIII
Chacun dit du bien de son coeur, et personne n'en ose dire de son esprit.
CIX
La politesse de l'esprit est un tour par lequel il pense toujours des choses honnêtes et délicates.
CX
La galanterie de l'esprit est un tour de l'esprit par lequel il entre dans les choses les plus flatteuses, c'est-à-dire celles qui sont le plus capables de plaire aux autres.
CXI
Il y a de jolies choses que l'esprit ne cherche point, et qu'il trouve toutes achevées en lui-même; il semble qu'elles y soient cachés, comme l'or et les diamants dans le sein de la terre.
CXII
L'esprit est toujours la dupe du coeur.
CXIII
Bien des gens connaissent leur esprit, qui ne connaissent pas leur coeur.
CXIV
Toutes les grandes choses ont leur point de perspective, comme les statues; il y en a qu'il faut voir de près pour en bien juger, et il y en a d'autres dont on ne juge jamais si bien que quand on en est éloigné.
CXV
Celui-là n'est pas raisonnable à qui le hasard fait trouver la raison, mais celui qui la connaît, qui la discerne, et qui la goûte.
CXVI
Pour bien savoir les choses, il en faut savoir le détail; et comme il est presque infini, nos connaissances sont toujours superficielles et imparfaites.
CXVII
Il n'y a point de plaisir qu'on fasse plus volontiers à un ami que celui de lui donner conseil.
CXVIII
Rien n'est plus divertissant que de voir deux hommes assemblés, l'un pour demander conseil, et l'autre pour le donner: l'un paraît avec une déférence respectueuse, et dit qu'il vient recevoir des instructions pour sa conduite; et son dessein, le plus souvent, est de faire approuver ses sentiments, et de rendre celui qu'il vient consulter garant de l'affaire qu'il lui propose. Celui qui conseille paye d'abord la confiance de son ami des marques d'un zèle ardent et désintéressé, et il cherche en même temps, dans ses propres intérêts, des règles de conseiller; de sorte que son conseil lui est bien plus propre qu'à celui qui le reçoit.
CXIX
On est au désespoir d'être trompé par ses ennemis, et trahi par ses amis; et on est souvent satisfait de l'être par soi-même.
CXX
Il est aussi aisé de se tromper soi-même sans s'en apercevoir qu'il est difficile de tromper les autres sans qu'ils s'en aperçoivent.
CXXI
La plus déliée de toutes les finesses est de savoir bien faire semblant de tomber dans les pièges que l'on nous tend; on n'est jamais si aisément trompé que quand on songe à tromper les autres.
CXXII
L'intention de ne jamais tromper nous expose à être souvent trompés.
CXXIII
La coutume que nous avons de nous déguiser aux autres, pour acquérir leur estime, fait qu'enfin nous nous déguisons à nous-mêmes.
CXXIV
L'on fait plus souvent des trahisons par faiblesse que par un dessein formé de trahir.
CXXV
On fait souvent du bien pour pouvoir faire du mal impunément.
CXXVI
Les plus habiles affectent toute leur vie d'éviter les finesses pour s'en servir en quelque grande occasion et pour quelque grand intérêt.
CXXVII
L'usage ordinaire de la finesse est l'effet d'un petit esprit, et il arrive quasi toujours que celui qui s'en sert pour se couvrir en un endroit se découvre en un autre.
CXXVIII
Si on était toujours assez habile, on ne ferait jamais de finesses ni de trahisons.
CXXIX
On est fort sujet à être trompé quand on croit être plus fin que les autres.
CXXX
La subtilité est une fausse délicatesse, et la délicatesse est une solide subtilité.
CXXXI
C'est quelquefois assez d'être grossier pour n'être pas trompé par un habile homme.
CXXXII
Les plus sages le sont dans les choses indifférentes, mais ils ne le sont presque jamais dans leurs plus sérieuses affaires.
CXXXIII
Il est plus aisé d'être sage pour les autres que de l'être assez pour soi-même.
CXXXIV
La plus subtile folie se fait de la plus subtile sagesse.
CXXXV
La sobriété est l'amour de la santé, ou l'impuissance de manger beaucoup.
CXXXVI
On n'est jamais si ridicule par les qualités que l'on a que par celles que l'on affecte d'avoir.
CXXXVII
Chaque homme se trouve quelquefois aussi différent de lui-même qu'il l'est des autres.
CXXXVIII
Chaque talent dans les hommes, de même que chaque arbre, a ses propriétés et ses effets qui lui sont tous particuliers.
CXXXIX
Quand la vanité ne fait point parler, on n'a pas envie de dire grand'chose.
CXL
On aime mieux dire du mal de soi que de n'en point parler.
CXLI
Une des choses qui fait que l'on trouve si peu de gens qui paraissent raisonnables et agréables dans la conversation, c'est qu'il n'y a quasi personne qui ne pense plutôt à ce qu'il veut dire qu'à répondre précisément à ce qu'on lui dit, et que les plus habiles et les plus complaisants se contentent de montrer seulement une mine attentive, au même temps que l'on voit dans leurs yeux et dans leur esprit un égarement pour ce qu'on leur dit, et une précipitation pour retourner à ce qu'ils veulent dire; au lieu de considérer que c'est un mauvais moyen de plaire aux autres ou de les persuader, que de chercher si fort à se plaire à soi-même, et que bien écouter et bien répondre est une des plus grandes perfections qu'on puisse avoir dans la conversation.
CXLII
Un homme d'esprit serait souvent bien embarrassé sans la compagnie des sots.
CXLIII
On se vante souvent mal à propos de ne se point ennuyer, et l'homme est si glorieux qu'il ne veut pas se trouver de mauvaise compagnie.
CXLIV
On n'oublie jamais mieux les choses que quand on s'est lassé d'en parler.
CXLV
Comme c'est le caractère des grands esprits de faire entendre avec peu de paroles beaucoup de choses, les petits esprits en revanche ont le don de beaucoup parler, et de ne dire rien.
CXLVI
C'est plutôt par l'estime de nos propres sentiments que nous exagérons les bonnes qualités des autres, que par leur mérite; et nous nous louons en effet, lorsqu'il semble que nous leur donnons des louanges.
CXLVII
La modestie, qui semble refuser les louanges, n'est en effet qu'un désir d'en avoir de plus délicates.
CXLVIII
On n'aime point à louer, et on ne loue jamais personne sans intérêt. La louange est une flatterie habile, cachée, et délicate, qui satisfait différemment celui qui la donne, et celui qui la reçoit. L'un la prend comme une récompense de son mérite; l'autre la donne pour faire remarquer son équité et son discernement.
CXLIX
Ier état--Nous choisissons souvent des louanges empoisonnées qui font voir par contrecoup en ceux que nous louons des défauts que nous n'osons découvrir autrement.
2e état--Même texte, augmenté de la phrase suivante: Nous élevons la gloire des uns pour abaisser par là celle des autres, et on louerait moins Monsieur le Prince et Monsieur de Turenne si on ne les voulait point blâmer tous deux.
CL
On ne loue que pour être loué.
CLI
On ne blâme le vice et on ne loue la vertu que par intérêt.
CLII
Peu de gens sont assez sages pour aimer mieux le blâme qui leur sert que la louange qui les trahit.
CLIII
Il y a des reproches qui louent, et des louanges qui médisent.
CLIV
Le refus des louanges est un désir d'être loué deux fois.
CLV
La louange qu'on nous donne sert au moins à nous fixer dans la pratique des vertus.
CLVI
L'approbation que l'on donne à l'esprit, à la beauté et à la valeur, les augmente, les perfectionne, et leur fait faire de plus grands effets qu'ils n'auraient été capables de faire d'eux-mêmes.
CLVII
L'amour-propre empêche bien que celui qui nous flatte ne soit jamais celui qui nous flatte le plus.
CLVIII
Si nous ne nous flattions point nous-mêmes, la flatterie des autres ne nous ferait jamais de mal.
CLIX
On ne fait point de distinction dans les espèces de colères, bien qu'il y en ait une légère et quasi innocente, qui vient de l'ardeur de la complexion, et une autre très criminelle, qui est à proprement parler la fureur de l'orgueil.
CLX
La nature fait le mérite, et la fortune le met en oeuvre.
CLXI
Les grandes âmes ne sont pas celles qui ont moins de passions et plus de vertu que les âmes communes, mais celles seulement qui ont de plus grands desseins.
CLXII
Ier état--Comme il y a de bonnes viandes qui affadissent le coeur, il y a un mérite fade, et des personnes qui dégoûtent avec des qualités bonnes et inestimables.
2e état--Idem, sauf le dernier mot: estimables.
CLXIII
Il y a des gens dont le mérite consiste à dire et à faire des sottises utilement, et qui gâteraient tout s'ils changeaient de conduite.
CLXIV
L'art de savoir bien mettre en oeuvre de médiocres qualités donne souvent plus de réputation que le véritable mérite.
CLXV
Les rois font des hommes comme des pièces de monnaie; ils les font valoir ce qu'ils veulent, et l'on est forcé de les recevoir selon leur cours, et non pas selon leur véritable prix.
CLXVI
Ce n'est pas assez d'avoir de grandes qualités, il en faut avoir l'économie.
CLXVII
On se mécompte toujours dans le jugement que l'on fait de nos actions, quand elles sont plus grandes que nos desseins.
CLXVIII
Il faut une certaine proportion entre les actions et les desseins si on en veut tirer tous les effets qu'elles peuvent produire.
CLXIX
La gloire des grands hommes se doit mesurer aux moyens qu'ils ont eus pour l'acquérir.
CLXX
Il y a une infinité de conduites qui ont un ridicule apparent, et qui sont, dans leurs raisons cachées, très sages et très solides.
CLXXI
Il est plus aisé de paraître digne des emplois qu'on n'a pas que de ceux qu'on exerce.
CLXXII
Notre mérite nous attire l'estime des honnêtes gens, et notre étoile celle du public.
CLXXIII
Le monde récompense plus souvent les apparences du mérite que le mérite même.
CLXXIV
La férocité naturelle fait moins de cruels que l'amour-propre.
CLXXV
L'espérance, toute trompeuse qu'elle est, sert au moins à nous mener à la fin de la vie par un chemin agréable.
CLXXVI
On peut dire de toutes nos vertus ce qu'un poète italien a dit de l'honnêteté des femmes, que ce n'est souvent autre chose qu'un art de paraître honnête.
CLXXVII
Pendant que la paresse et la timidité ont seules le mérite de nous tenir dans notre devoir, notre vertu en a souvent tout l'honneur.
CLXXVIII
Il n'y a personne qui sache si un procédé net, sincère et honnête, est plutôt un effet de probité que d'habileté.
CLXXIX