Part 4
--Oui. J’ai songé que j’avais été malhonnête, avec vous, si gentil. Et puis j’ai parlé de vous à des gens. Ils m’ont dit que vous me faisiez bien de l’honneur de vouloir me copier pour les illustrés. J’ai des amies dans la couture qui se sont fichues de moi: «Ton portrait par Alain Montarès, tu en as de la veine, toi qui es laide!» On me trouve laide à mon rayon. Je sais bien que je ne suis pas la beauté pour cartes postales, pourtant j’ai de la ligne et si je voulais être mannequin, je gagnerais davantage... c’est mon mari qui ne veut pas. Ce matin, en essayant mon tailleur, je m’aimais tout plein.
--Et le rhume de cerveau?
--J’en ai vu d’autres! Je n’ai pas toujours eu de feu, chez nous, j’ai jamais rien attrapé.
--Bouchette, vous êtes adorable. Enfin, où allons-nous: théâtre, cinéma, dancing, goûter, quoi? En attendant... la pose, je voudrais vous distraire. Vous avez tellement l’air d’une petite fille.
Elle laisse tomber ceci, qui me stupéfie, vu la saison, d’une voix tout angoissée de désir:
--J’aimerais tant aller à la campagne!
--Vous voulez dire au Bois?
--Oui, pourvu que je puisse voir des arbres et de l’eau... et me promener _assise_ dans des endroits où on arrive toujours si fatigué, quand on va les chercher à pied! Paris c’est trop grand et la campagne c’est trop loin. On reste comme en prison dans son idée de sortir. Depuis que je suis née, je ne suis jamais sortie de la ville! Et j’ai toujours eu envie d’aller ailleurs! (Puis elle s’écrie avec une magnifique inconscience, peut-être pour échapper à son émotion:) Ah! vous en avez une chance, vous, de pouvoir vous promener sans payer de taxi.
Je lui tiens les mains.
--Bouchette?
--Monsieur Montarès...
Elle me regarde. Ses yeux de moineau franc sont ingénus et vifs. On ne sait pas bien si elle plaisante ou si elle dissimule. Tout à coup, deux perles glissent sur ses joues. C’est la fleur qui dégèle à cause de la tiède atmosphère de la voiture. Le froid de l’attente, une peine secrète, peut-être un remords, la tourmentent ou l’humilient; mais tout cela fond dans la peau d’ours.
--J’ai eu tort de venir, me confie-t-elle à voix basse, j’ai mal fait de penser à vous. Oui, c’est sûr, il y a quelque chose de changé. Je ne suis pas assez raisonnable. Ce n’est pas tout à fait de ma faute. Vous m’avez promis en me donnant votre carte, de tout m’offrir sans rien me prendre. N’est-ce pas la convention? Est-ce que vous ne pouvez pas avoir le caprice d’être honnête? Ce ne serait pas banal pour un homme.
Je commence à être effrayé, non pas de ce qu’elle dit, mais de ce qu’elle espère. En effet, ce ne serait pas banal, si on pouvait _refaire l’amour_, lui enlever son goût irrésistible pour la viande crue en lui tendant un petit pain au lait. Sans aucune expérience de la vie, sinon celle de la normale brutalité de son mari, ou de son amant, elle ne peut pas concevoir la séduction sous une autre forme. Elle est attirée par la curiosité d’entrer dans une espèce de féerie dont elle sera la petite commère accompagnant le compère pour y prendre connaissance de son rôle. Elle pénètre en plein monde inconnu, mais si elle aperçoit le piège, l’obscurité d’une proposition ou l’outrage d’un geste, elle se jettera, comme la première fois, à bas de la voiture. Un baiser par-ci par-là? Mon Dieu, c’est la menue monnaie de la faute, un péché véniel pour la midinette qu’elle représente. Le reste? C’est le devoir, le mari ou l’amant qu’elle aime, à qui elle veut demeurer fidèle, malgré son avarice, son compagnon de route ordinaire, celui qui marque le pas, qu’on doit suivre. Moi je lui apprends à danser sur une corde raide. Là-dessus, on est bien forcé de faire très attention... et puis c’est si amusant d’avoir le vertige sans tomber!
--Bouchette, je ferai tout ce que vous voudrez. Ayez donc confiance en moi et revenez me voir souvent. Vous accomplirez une bonne œuvre, peut-être le miracle. Non, je ne veux pas vous perdre. Je suis même très fier de vous avoir trouvée. N’ayez pas d’autre nom que celui que je vous donne et parlez-moi le moins possible de votre époux, le Monsieur avare...
--Mettez que je n’ai rien raconté de pareil. Vous en avez, vous, une mémoire! C’est son droit, puisque je suis dépensière. Ça se balance. Non, je n’ai plus peur de vous. Ce qui arrive, c’est toujours comme en rêve. D’ailleurs les cartes m’avaient prévenue que je rencontrerais un prince masqué dans un bal de mi-carême.
Elle se blottit au fond de la voiture, s’arrange un manteau avec la fourrure d’ours et tend ses jambes, correctement gantées de soie jaune, hors du fourreau bleu-marine de son tailleur. Il n’y a point de provocation dans ce mouvement spontané. C’est simplement la sensation d’être enfin à l’abri, de ne plus avoir froid, de jouir d’une normale béatitude physique.
Je regarde ses jambes. Jolies, du mollet, un peu fortes de la cheville et le pied trop large. Si on portait encore des bottines, elle serait obligée d’adopter une pointure plus grande que celle de ses souliers découverts. Elles sont tout de même enragées, les filles de notre peuple, de se chausser comme ça; et avec ces bas universellement de couleur ocre délavée qui leur font, à elles et aux voisines de trottoirs, des jambes de Javanaises ou de Peaux-Rouges, elles vont dans la boue, se mouillent, sont obligées à des raccommodages incessants. Il est vrai que pour Bouchette cela fait partie de son métier, le _remaillage_.
Malgré moi, à cause de quelques légères imperfections, je pense aux jambes de _l’autre_. Je ferme les yeux. Gainées de Chantilly, on voyait la peau transparaître sous la soie et c’était un rayon lunaire traversant un nuage, une clarté se ramifiant sous une fumée. Ces jambes-là, je ne pouvais pas les regarder sans devenir fou. C’était vraiment, pour moi, l’évocation du temple par ses vivants piliers.
La petite, bercée au doux roulement de la voiture, semble dormir. Elle réfléchit, se tâte pour bien se persuader qu’elle a rencontré son prince de mi-carême. Que peut-il se passer dans ce cerveau d’enfant, de fillette de vingt-trois ans, sans expérience et sans instruction, n’ayant pour se défendre contre le vice que sa droiture naturelle? Moralement, elle ignore tout, physiquement elle n’a pas l’idée d’une puissance de séduction plus élevée ou plus raffinée que celle qu’il lui a fallu subir la nuit de ses noces, légitimes ou non. Je sais bien qu’on accuse, en ces cas d’innocence relative, les images de la rue, les miennes ou celles du cinéma, mais l’ouvrière, la femme du peuple, a-t-elle le temps de les voir, de les étudier, et si elle n’est pas née avec des instincts de luxure, voit-elle toutes les voluptés promises autrement que comme des contes à dormir debout ou des fruits exotiques hors de prix? Alors? Que faire? Ce n’est pas elle qui a peur, c’est moi. Je suis devant l’inconnu et n’ai plus le droit de me soustraire à sa fascination, car j’ai désiré connaître... Il y a quelquefois plus de lâcheté à fuir une occasion qu’à la déterminer. Fuir l’occasion, mais je n’y aurais aucun mérite. Je n’y tiens pas. Je serais plus à mon aise, sans y tenir davantage, si j’avais rencontré une gueuse, une aventurière, décidée à profiter de toute sa chance et m’entôlant, au besoin. Ce genre de demi-vertu me gêne comme ces _prenez garde à la peinture_ vous empêchant de vous asseoir au milieu d’un jardin public, au moment où vous désirez jouir des charmes du paysage.
A qui me plaindre, si, comme la mariée, l’aventure est trop belle?
Après tout, ce n’est pas mon métier, moi, de remailler la vie!
Allons toujours au Bois.
Le malheur, c’est qu’en France, lorsqu’on a coupé tous les lauriers, on n’est pas fichu de replanter quoi que ce soit à leur place...
VIII
Devant le lac, elle veut descendre. Je m’y oppose formellement et elle s’obstine:
--Je vous dis que je ne m’enrhumerai pas pour une minute d’air pur. Je commence même à avoir trop chaud à côté de vous. Chez moi, la nuit, quand le poêle est éteint et que le vent se faufile par le vasistas pour aller rejoindre la fenêtre, ça souffle terriblement. Je m’en moque. Je me mets en rond, mes pieds dans mes mains pour me réchauffer.
--Je retiens une épreuve de la pose, Bouchette. Et votre... époux, que fait-il pendant ce temps-là?
--Je vous ai déjà dit qu’il n’était pas toujours chez nous, Dieu merci. Vous occupez pas de mon époux. Ça m’impatiente.
--Bouchette, c’est plus fort que moi. Je ne peux pas sentir un homme tourner autour de la femme qui me plaît, légitimement ou non, sans avoir envie de lui casser la figure. Vous comprenez?
--Je comprends, oui, que malgré votre sourire et vos yeux aimables, vous ne valez pas mieux que les autres. Seulement si vous voulez qu’on se plaise, faudrait changer de conversation. J’ai horreur des jaloux.
Elle aperçoit les cygnes, ouvre la portière, saute dans l’allée, parce que l’auto ralentit et elle s’élance en pleine liberté, se met à courir. Il y a des traces de neige, un petit vent aigre s’amuse à tourmenter des papiers épars le long des pelouses.
--Bouchette!
Mon chauffeur s’arrête, s’esclaffe en dedans. Pour une poule de luxe, le nom, comme le tailleur, est un peu court. Je retire mon pardessus, je descends, car, enfin, non, je ne peux pas suivre cette créature-là couvert d’un manteau pendant qu’elle s’en passe. Je m’aperçois, du reste, que je n’ai pas plus froid que Bouchette et je la rejoins... devant une voiture d’enfant!
Elle est en extase, absolument comme sur une poche de bonbons. La nurse lui explique des choses. Je me demande si elles seraient, par hasard, des voisines de mansardes.
--Il n’a pas froid, hein! le joujou au fond de sa boîte! Comme il est beau! Regardez-moi ce pot de crème... A présent, le grand chic, c’est de leur broder une fleur sur le coin de leur couvre-pieds. Une rose pour les filles, un bleuet pour les garçons. Ah! ce que j’en ai brodé de ces fleurs-là! (Elle rit.) Nounou, je vous remercie de me l’avoir laissé embrasser. Tenez, voilà Monsieur qui va vous certifier que je n’ai pas la gale!
La nurse pousse, de nouveau, son berceau roulant en nous saluant avec une pudeur anglaise très distinguée.
--Vous aimez les enfants, Bouchette?
--Oui, beaucoup. Quand... (elle hésite) quand je me suis mariée, c’était mon rêve d’en avoir un. Il paraît qu’il faut être deux dans la même idée, pour ça. (Elle parle doucement, sans aucune intention malsaine. Elle a l’air de continuer à rêver tout haut.) Mais il y a la vie chère, les complications du logement, puis, l’ouvrage à rapporter, les courses, des tas d’histoires. Il faut être juste, mon mari est plus raisonnable que moi. Au jour de maintenant, on ne peut plus se mettre en ménage tout à fait. Quand on s’établira à son compte...
--Vous me préviendrez, Bouchette.
--Pourquoi?
--Parce que je préfère les fleurs, même brodées, aux fruits les plus... joufflus.
--Vous n’aimez pas les enfants, vous si câlin?
--Bouchette, à mon tour, changeons de conversation ou ça finira mal! (Je passe mon bras sous le sien.) Racontez-moi plutôt l’histoire de votre mariage, les choses convenables, bien entendu. Si je dois faire votre portrait en bouquet d’oranger, je désire une description complète de la robe des noces, du repas, des parents, des airs de violons ou de piano mécanique. Racontez tout, ou je me fâche...
Elle se mord les lèvres comme quelqu’un qui va pleurer.
--Quand vous aurez fini de m’ironiser...
Elle a vraiment des mots inattendus.
Je me penche et l’embrasse dans le cou, sans trop appuyer, parce que j’ai de moins en moins envie de cette femme. Elle me fait l’effet d’une jeune pensionnaire qu’il ne serait pas désagréable de déniaiser un jour de printemps, mais, aujourd’hui, non, tout sombre dans la neige, la glace et le pot de crème! Décidément, je deviens capricieux comme un malade.
Le fantôme de _l’autre_ s’est glissé entre nous, tout à l’heure, quand celle-ci me montrait ses jambes. Comme une bouffée de parfum violent, j’ai respiré son souvenir, toujours tenace. J’ai vu luire sa peau, d’un blanc spécial qui n’est pas la blancheur d’aucune peau, ni celle de la neige, ni celle de la glace, ni celle de la crème. J’ai senti, sous mes doigts, à cet endroit précis que les médecins appellent le tact sensoriel, cette impression de pétale, de fleur onctueuse, à pulpe grasse, camélia, magnolia, nélumbo, de fleur froide qui brûle la chair et qui fut la chair de ma chair.
Bouchette s’anime, je crois qu’elle raconte l’histoire de son union libre, ou de son mariage, elle affirme et je finis par écouter:
--... Oui, c’était un enfer, chez mes parents. Le père abruti à ne plus pouvoir manger sa soupe tout seul et la mère toujours exaspérée à cause de mon frère, au front, dont on ne recevait pas de nouvelles. A l’atelier, ça ne marchait pas mieux. J’étais en apprentissage pendant les bombes. Il fallait voir mon trac dans les rues! Les meilleures clientes étaient parties et, bien souvent, quand on allait livrer les commandes, on ne rencontrait plus personne. Puis, je devais servir les premières, leur porter leurs lettres à la poste pour leurs poilus et leur enfiler leurs aiguilles quand elles pleuraient en lisant les réponses. Si j’ai appris à coudre et à broder, ce n’est pas leur faute! Il y en avait une qui était très méchante parce qu’elle avait plein de boutons sur la figure. Elle m’appelait _Petit-Suisse_ à cause de mon teint blanc. C’est celle-là qui m’a cherché quelqu’un pour ne plus avoir à laver la vaisselle en rentrant chez nous. Alors, dès mes quinze ans, elle m’a fait faire la connaissance d’un commis en représentation, un commis aux halles, pour ses débuts, il s’est mis dans les étoffes plus tard. On en faisait des métiers différents pendant la guerre! J’ai demandé à réfléchir... j’ai réfléchi longtemps, parce que je me suis tout de suite aperçu que ce garçon-là était un renfermé. Et il est arrivé ce qui devait tout finir. Je suis sa femme, quoi! Nous nous entendons très bien. De noces? Il n’y a pas de noce à vous conter, monsieur Montarès. Ça ne se passe pas comme dans votre monde où l’on ne pense qu’à ça! Ni mon père, ni ma mère, ne voulaient de ce mariage. On n’a pas eu de fête, mais c’est moi qui ai déniché notre jolie mansarde et même que le loyer est à mon nom, c’est moi qui le paie parce que lorsqu’on est dans le commerce, on ne sait jamais...
C’est navrant; elle n’invente pas. C’est tellement plat, terne, dépourvu de toute fraîcheur d’idylle, que ce doit être arrivé, et ce qu’elle cache avec soin, je crois l’avoir deviné depuis le début de notre aventure. Ils ne sont pas mariés, collés, simplement. Ils s’épouseront quand ils auront réalisé les sommes proportionnées à leurs respectives ambitions. Ces sortes d’associations ne sont pas rares dans tous les mondes actuels. L’argent d’abord, l’amour ensuite ou ce qui en tient lieu. Or, le diable a surgi en ma personne, le vieux diable incorrigible, et l’œuvre de la tentation, le désir de savoir, l’éternelle comédie du paradis terrestre recommence!
On a parlé de la tristesse de Satan. Hélas! Je m’imagine Satan plus désespéré encore du désespoir qu’il peut créer, mais par anticipation. Il ira quand même au but mauvais, parce qu’il y est destiné de toute éternité. Il ne peut pas agir autrement.
Cette femme continue à me plaire. Je rêve, moi, d’une éducation plus complète, d’une matière que l’on pétrirait pour en refabriquer une femme nouvelle. Ce qui gâche tout, en amour, c’est qu’on ne peut pas être le premier sans se vouer à la trahison certaine. Ce n’est jamais par le plaisir que la femme fait sa première communion amoureuse, et elle ne sera vraiment la grande initiée que lorsque la satiété viendra pour son partenaire. Il y aurait un réel avantage à laisser dégrossir la statue par des praticiens plus ou moins experts, l’artiste viendrait au moment de faire surgir les valeurs de l’œuvre et récolterait le bénéfice de sa virtuosité. (Ce que je dis là est l’enfance de l’art, car, dans l’antiquité, les phallus de bronze des temples d’Isis prouvent que les peuples, beaucoup plus proches de l’amour que ceux d’aujourd’hui, avaient déjà découvert cette brutale vérité.) Au fond, le rêve de tous les hommes ce serait de créer, artificiellement ou non, la poupée splendide dont on serait l’unique mécanicien, lui ayant appris à parler, à marcher... combien de temps ça pourrait-il durer? Eh! qu’importe le temps, en amour! Une seconde ou des années, quand on souffre c’est toujours trop long, et quand on est heureux, c’est l’éternité, tout de même!
Un méchanceté me traverse l’esprit:
--Dites donc, Bouchette, vous avez connu votre mari pendant la guerre... c’était donc un embusqué, votre commis en je ne sais quelle représentation, légumes ou jersey de soie?
Elle fait un geste de révolte:
--Oh! non, non, monsieur Montarès. C’est un étranger. (Elle baisse un peu la tête, confuse:) J’aurais voulu ne pas vous raconter ça. C’est ça qui me gêne quand je parle de... mon mari. Il est Espagnol. Ce n’est pas sa faute ni la mienne. Seulement, mon frère et ma mère n’ont jamais pu le souffrir à cause de ça. Moi, gosse, je ne faisais pas de différence entre un Espagnol et un Français. Tout le monde se battait. Le plus fort, à mes yeux, c’était celui qui échappait à la tuerie en gardant le bon droit pour lui, comme de juste. Plus tard, j’en ai eu un peu de honte. Ça m’a fait attendre longtemps sans me décider. Mais vous savez, ce n’est pas le courage qui lui manque à celui-là. Il a fait tous les métiers pour gagner sa vie chez nous et honnêtement. Il sait se lever de bonne heure. Il ne perd pas son temps en beaux discours. Il ne raconte jamais rien. Il ne va pas au café, ne lit pas les journaux, ne s’occupe pas de politique. Ah! s’il n’était pas tellement jaloux, soupçonneux! Voyez-vous, quand on n’est pas du même pays, malgré qu’on se comprenne dans la même langue, je crois que ça ne peut pas s’arranger...
--Que pensez-vous de l’amour, vous, Bouchette, au moins d’après ce qu’on vous en a traduit.
Elle me répond spontanément, dans une véritable explosion de mépris:
--Ah! quelle sale invention!
--Fichtre! Vous êtes sévère pour la seule chose qui vaille la peine de vivre, madame Bouchette.
--La seule chose qui vaudrait la peine de vivre, monsieur Alain Montarès, ce serait d’avoir un bel enfant comme celui que nous avons vu passer tout à l’heure. Alors, oui, peut-être, _ça nettoierait tout!_
... Qui donc prétendait que la France, épuisée par sa fausse victoire, comme on l’est par une fausse couche, n’avait plus de cœur au ventre?
Pour dissimuler une légère émotion, je lui fais un solennel salut en balayant la terre de mon feutre.
--Madame Bouchette, vous êtes une très grande petite fille et si vous ne savez pas ce que vous dites, vous le dites joliment bien.
Elle est toute rose dans son court tailleur bleu-marine. Son casque de satin noir lui tombe sur le nez, on ne voit plus que sa bouche frémissante, toute rouge d’en avoir osé tant. Elle doit rouler des larmes sous ses paupières dont les franges dépassent les bords de son chapeau, assorties à la plume couchée. C’est l’oiseau en cage donnant du bec sur les barreaux de sa prison qu’elle a voulu, raisonnablement, transformer en nid afin de s’habituer à son esclavage plus ou moins conjugal.
--J’ai dit une bêtise, murmura-t-elle, j’en conviens, mais c’est vous qui en êtes cause. Aussi pourquoi me demandez-vous ce que je pense? Il n’y a pas moyen de vous entendre parler de choses plus drôles que ça? Vous me donnez des nerfs comme lorsque mes soies s’embrouillent. Si vous me disiez quand vous ferez mon portrait?
Nous sommes revenus à la voiture. Le chauffeur ouvre la portière avec un demi-sourire exaspérant. Il devine que ça ne marche pas très normalement pour le patron. Quel oiseau sauvage ai-je pris dans mes filets, moi, qui possède par métier le droit de choisir parmi tant de volières? Il doit me trouver bien ridicule. D’ailleurs, je commence à l’être à mes propres yeux, ce qui me suffit.
--Bouchette, voulez-vous m’écouter en essayant de comprendre? Je pense qu’il est temps de s’expliquer en bons camarades, sinon en bon français. Je ferai votre portrait ensuite, c’est une affaire conclue, même si nous nous fâchions tout à fait, car votre bouche resterait la merveille de l’aventure. Bouchette, je suis très malheureux. Une femme que j’ai aimée, qui m’a aimé, ne m’aime plus. Je m’efforce de l’oublier. Je voudrais, de temps en temps, passer une heure en la compagnie d’une créature charmante, à qui je ne ferais nulle peine et qui ne me mettrait pas trop ses ongles dans la peau, sous prétexte de me donner des leçons de morale. J’ai horreur des femmes du monde, parce que j’ai horreur du thé. J’ai encore plus horreur des femmes du demi-monde, parce que je n’aime pas les mauvais alcools. Je voudrais connaître une femme de race inconnue. Voulez-vous être celle-là? Si je gagne, à ce jeu dangereux, le fameux mal dont vous m’exprimiez le plus profond dégoût, il y a encore un instant, tant pis pour moi. Vous ne serez pas forcée de vous en apercevoir, car je suis incapable de me plaindre ou de vous brutaliser. Alors, on peut se rencontrer sans aucune mauvaise intention. Est-ce que je vous fais encore peur?
--Oh! non, non, réplique-t-elle vivement. Plus du tout. Moi j’ai rêvé souvent d’un ami qui serait tendre... tenez, tendre comme une amie. Avec votre figure à l’américaine et vos yeux qui attirent, on vous croirait, en effet, très gentil, très convenable. Ça me chagrinerait bien de songer que vous me préparez un piège en me parlant de ce portrait. Est-ce qu’on ne peut pas peindre ou dessiner dehors?
--Nous y voilà, Bouchette. En principe, non, parce qu’on a des gens autour de soi et que, généralement, ces gens vous conseillent le jaune quand on voit rose, ou le contraire. En outre, les attroupements sont défendus sur la voie publique, la circulation étant déjà fort compliquée. Et si le froid persiste, il vous faudra consentir à vous habiller comme tout le monde, ne fût-ce qu’à mettre un manteau, par exemple.
--Bon! Ça n’est pas difficile. Je vais doubler le mien. J’ai justement une petite soie bleu pastel, ça ira très bien avec le tailleur et ça fera plus chic en se retournant...
--Bouchette, regardez-moi un peu en face. Si je vous prêtais un manteau...
--Puisque vous n’êtes pas marié, où le prendrez-vous, ce manteau?
--Un peintre, ma petite amie, c’est par définition, un magasin de costume. Si vous veniez chez moi, vous n’auriez que l’embarras du choix, je vous assure. Mes armoires sont remplies de tout ce qu’une jolie femme peut imaginer sous le rapport... modes.
--Oui, beau masque, et pour m’habiller, essayer tout ça, il faudra d’abord que je me déshabille, hein?
--Bouchette, vous me scandalisez!
Elle se penche, me regarde et soupire:
--Donnez-moi des arrhes. Ça se fait quand on ne connaît pas le client.
--Je ne saisis pas...
--C’est simple. Donnez-moi la bouche qui est dans votre carnet, après j’aurai confiance. Il y aura un commencement d’exécution.
Je ris. C’est que je n’ai pas gardé le carnet sur moi et je lui réponds, pour gagner du temps:
--Qu’en ferez-vous?
--Je le montrerai à mes amies qui verront bien que vous me prenez au sérieux. Il y en a qui disent que c’est des inventions pour m’attirer chez vous.
--Ah! oui, la sale invention que l’on appelle amour, n’est-ce pas? Non, Bouchette, je ne vous aime pas encore, au moins d’amour.
A ma grande stupeur, au lieu de provoquer une crise de nerfs ou un débordement de larmes chez cette petite nerveuse, ma réponse, un peu rude, la fait s’épanouir:
--Ah! Tant mieux! Je sens bien que c’est vrai, et c’est pour ça, voyez-vous, monsieur Montarès, que vous me plaisez tant. Donnez-moi le portrait de ma bouche, vite, en signant dessous, bien gros. Ils verront que vous ne craignez pas de vous compromettre.
Je l’examine attentivement. C’est une honnête petite fille têtue qui, trop tôt transformée en femme, n’a pas besoin du plaisir ou l’ignore. Elle est simplement flattée de devenir un modèle.