Reconnaissance au Maroc, 1883-1884 (Texte)
Part 54
La contrée où j’ai vu les Israélites les plus maltraités et les plus misérables est la vallée de l’Ouad el Ạbid, d’Ouaouizert à Tabia. J’y ai trouvé des Juives enfermées depuis trois mois chez leur seigneur parce que le mari ne pouvait payer certaine somme. Là les coutumes fixent à 30 francs l’amende du Musulman qui a tué un Juif. Il les doit au sid du mort, et n’a d’autre peine ni d’autre dommage. Dans cette région, les Israélites ne font point de commerce : dès qu’ils possèdent quelque chose, on le leur arrache ; ils ne peuvent être orfèvres : l’argent manque ; tous sont cordonniers. Traités comme des brutes, le malheur en a fait des êtres sauvages et féroces ; ils se battent, se blessent, se tuent journellement ; à Aït ou Akeddir, j’ai vu un matin entrer à la synagogue un homme qui venait d’égorger son neveu dans une querelle et s’en vantait ; personne ne lui fit de reproche, la chose était commune. Moi-même, j’ai, deux fois en quinze jours, failli être assassiné dans cette contrée, par des Juifs d’Ouaouizert entre ce village et Qaçba Beni Mellal, par des Juifs d’Aït ou Akeddir dans leur mellaḥ même. La première fois, j’étais parti avec un zeṭaṭ musulman et une caravane d’Israélites d’Ouaouizert. Bientôt je vis mon Musulman donner des signes d’inquiétude ; il me prit à part et me rapporta que les Juifs tenaient entre eux des propos inquiétants et semblaient comploter ; ils s’obstinaient, malgré lui, à vouloir prendre un chemin désert qui ne pouvait nous conduire qu’à une embuscade. Tout à coup se profila, au sommet d’une croupe, la silhouette de plusieurs cavaliers. « Ce sont des Aït Seri ennemis de ma tribu ! Les Juifs nous ont trahis. » Je tourne bride. Les Israélites veulent me retenir. Mais ils n’osent employer la force en présence de mon Musulman. Je reprends à toute vitesse, avec lui, la direction de Qaçba Beni Mellal. A peine étais-je dans la bourgade, que j’appris, par des parents de mon zeṭaṭ, que les Juifs de la caravane avaient fait pacte la veille avec des Aït Seri : ceux-ci devaient attaquer et tuer le zeṭaṭ, pendant qu’eux-mêmes m’égorgeraient et me pilleraient. Je ne partis que plus tard de Qaçba Beni Mellal, avec une escorte de Musulmans, et sans Juifs du pays. La seconde fois, on s’ameuta contre moi à Aït ou Akeddir, et la majorité du mellaḥ demanda à grands cris ma tête. Une scène tumultueuse eut lieu à la synagogue, on jura que je ne sortirais pas vivant du lieu. Le sang-froid et la fermeté de mon hôte me sauvèrent. Il se montra prêt à me défendre les armes à la main et empêcha les violences immédiates. Il y eut encore des scènes orageuses dans la journée : on me croyait chargé d’or et il semblait que ma mort dût enrichir le mellaḥ entier ; cette idée affolait tous ces misérables. Mon hôte me fit évader le lendemain avant le jour avec un Musulman de confiance. Ce ne fut qu’en ces deux points, à Bou el Djạd et à Tatta, que les Israélites me firent courir de graves dangers. A Bou el Djạd et à Tatta, ils me devinèrent, me trahirent et excitèrent contre moi les Musulmans, par flatterie pour ces derniers, sans me menacer eux-mêmes. Sur l’Ouad el Ạbid, ils n’avaient pas soupçonné ma religion ; j’étais un frère étranger et riche qu’ils voulaient faire disparaître pour prendre son bien. Il n’y a aucune peine ni pour le meurtre ni pour le vol. Une nuit que j’étais à Ouaouizert, couché à la synagogue[125] avec dix ou douze autres personnes, un voleur m’éveilla en fouillant dans mon bagage, je parvins à le saisir, on apporta de la lumière ; je demandai ce qu’on allait faire du prisonnier : « Le lâcher ; » puis on alluma les lampes et l’on chanta des prières pour se tenir éveillé. Dans ces pays, les Juifs d’un village ont-ils une querelle avec ceux d’un autre, on s’arme des deux côtés, on prend rendez-vous et on se livre bataille.
=III. — Répartition des Juifs au Maroc.=
Les Juifs sont répartis d’une manière inégale dans les diverses parties du Maroc. Ils semblent être cantonnés surtout, d’une part dans les ports et les grandes villes du blad el makhzen, de l’autre dans le massif du Grand Atlas et sur les cours d’eau qui descendent du versant méridional de cette chaîne.
Il y a très peu d’Israélites dans le Rif ; ils y étaient nombreux autrefois ; de mauvais traitements les ont chassés dans ce siècle, les uns vers Fâs, les autres vers Tlemsen et Debdou. Les deux principaux mellaḥs du Rif sont à cette heure ceux de Tafersit et de Chechaouen.
De Tanger à Agadir Iṛir, point de port sur l’Océan où les Juifs ne forment une partie importante de la population.
Sur les divers cours d’eau qui se jettent dans l’Atlantique au nord du Sebou, un seul mellaḥ, celui d’El Qçar.
_Bassin de l’Ouad Sebou._ — Il n’y existe d’Israélites qu’en cinq points, à Fâs (800 familles), à Meknâs (400 familles), à Sfrou (250 familles), à Tâza (50 familles), à Qaçba Miknâsa (15 familles). Dans les grandes tribus qui occupent le cours supérieur du fleuve et de ses affluents, Beni Mṭir, Beni Mgild, Aït Ioussi, Beni Ouaṛaïn, il n’y en a point.
_Bassin de l’Ouad Bou Regreg._ — Il ne renferme aucun mellaḥ. Pas de Juifs, ni chez les Zaïan, ni chez les Zemmour Chellaḥa, ni chez les Zạïr.
_Bassin de l’Ouad Oumm er Rebiạ._ — Très peu d’établissements israélites sur la rive droite du fleuve : un grand nombre sur les affluents de gauche qui prennent leur source dans le Grand Atlas. Les principaux sont :
{ Bou el Djạd 50 fam. { Tâdla { Qaçba Tâdla 30 { { Qaçba Beni Mellal 75
{ Takiout 20 Doukkala { { El Arbạa 20
Aït Atta d Amalou. — Ouaouizert 35
{ Aït ou Akeddir 50 { Aït Ạtab { Ḥad Aït Ạtab 20 { { Ikadousen 30
Aït Ạïad 20
{ Djemaạa Entifa 50 { { Bezzou 20 { Entifa { Tisoukennatin[126] 15 { { Desra[127] 10 { { Tabia 10
Aït b Ououlli. — Aït Brahim 30
B Ougemmez. — Aït Ouriad 15
Aït Abbes 30
{ Aït Tagella 20 Bou Ḥarazen { { Bou Ḥarazen 20
{ Demnât 250 { { Idili 30 Demnât { { Aït Mazzen 20 { { El Ḥamedna[128] 20
Sraṛna. — El Qlạa 120
{ Zaouïa Sidi Reḥal 25 Zemrân { { Oulad Mançour 15
{ Tagmout 30 { Glaoua { Zarakten 15 { { Enzel 20
_Bassin de l’Ouad Tensift._ — Les Juifs y ont peu de centres sur la rive droite, mais ils en possèdent sur les affluents de gauche du fleuve. Voici quelques-uns d’entre eux :
Merrâkech 600 fam.
Rḥamna. — Tamellalt 20
{ Tasremout (Aït Taggant) 30 { { Tamazzens 25 Mesfioua { { Igni s Neïn 20 { { Debra 30
{ Tahennaout 40 Ṛiraïa { { Tassellount 30
{ Dar El Genṭafi 30 Genṭafa { { Tagadirt el Bour 16
Gergoura. — Fres 20
Amsmiz.— Amsmiz 100
Tisgin. — Tisgin 30
Asif el Mal 20
_Bassin de l’Ouad Sous._ — Les bords de ce fleuve sont une des contrées du Maroc où les Israélites sont les plus nombreux. Sur ses affluents de droite il s’en trouve aussi, mais moins. Il n’en existe à peu près point sur les affluents de gauche. Voici la plupart des mellaḥs de ce bassin :
{ Ouaounzourt 10 { { Mezgemmat 10 { { Asareg 30 { { Amzarko 40 { { Igidi 10 { { Arled 10 { Aït Tameldou { Aït Ouartasa 2 { { Tamjerjt 20 { { Aït Tougda 3 { { Igourdan 4 { { Ạraben 3 { { Inmarakht 20 { { Aït Leti 15
{ Idergan 20 Iouzioun { { Tabia 10
{ Aoullous 5 Aït Tedrart { { Tamalout 2
{ Aït Sin 3 Aït Oubial { { Tagouïamt 4
Aït Ọtman. — Tagmout 8
{ Iṛil n Oro 50 Zagmouzen { { Taourirt 10
{ Taourirt el Ḥad 10 Aït Iaḥia { { Arfaman 12
{ Argoummi 2 { { Imi n Ougni 10 Seketâna { { Timasinin 2 { { Timersit 2
{ Aoulouz 30 { { Amerli 20 { Rḥala { Igedad 4 { { Aderdour 20 { { Aït Oumbarek 2
{ Aït Ioub 15 { { Oulad Ḥasen 15 { { Oulad Brahil 15 { { Souaṭat 5 { { Oulad Brahim 4 { { Agedal 10 Menâba { { Ida ou Gouilal 10 { { Igli 40 { { Ida ou Qaïs 15 { { Tinzert 20 { { Tamast 10 { { Ạïn n Ougeïḍa 5
{ Asseïn 3 Indaouzal { { Louleiza 15
{ Timdouin 20 { Oulad Iaḥia { Arazan 20 { { Oulad Bou Ṛis 10
Aït Semmeg (Ouad el Amdad). — Touloua 10
Ouneïn. — Adouz 20
Taroudant 300
_Sahel Marocain._ — Peu de Juifs. Ils sont groupés en quelques points clairsemés dont voici les principaux :
{ Dar Ben Dleïmi 30 Chtouka { { Tamaliḥt 60
Zarar Ida Oultit. — Ouizzân 50
Tazeroualt. — Iliṛ 70
Ouad Noun 40
_Bassin de l’Ouad Dra._ — Les Israélites sont en grand nombre dans la vallée du fleuve et dans celles de ses affluents supérieurs ; il y en a peu dans le reste du bassin. Voici la plupart des mellaḥs :
{ Iṛris 8 { Assaka (Ouad Iounil). { Timsal 20 { { Angelz 30
Tizgi (Ouad Iounil). — Tizgi 25
{ Tazleft 2 { { Aït Ạïssa 8 { { Tadoula 12 Aït Zaïneb { { Imzouṛen 10 { { El Mellaḥ 2 { { Tikirt 20
{ Aït Ḥammou ou Ạli 6 { { Aït Baddou 1 Telouet { { Tabougoumt 20 { { Imaounin 15
{ Timjdout 15 { { Sour 10 { { Dir 8 { Tidili { Igadaïn 6 { { Ilṛman 5 { { Timzrit 2 { { Asell 3
{ Iṛil 8 { { Tagnit 2 Imini { { Afella Isli 6 { { Taskoukt 5
{ Tourtit 2 Ikhzama { { Amasin 8
Aït Touaïa. — Taoura 2
{ Almid 15 Aït Marlif { { Tagdourt n Touda 7
{ Tamasint 18 { { Zaouïa Sidi Ọtman 5 { { Tabount 6 { Ouarzazât { Tigemmi Djedid 2 { { Taourirt 15 { { Tenmasla 20 { { Aït Kedif 10
{ Tazenakht 55 Aït Ạmer { { Aït Ạli ou Ious 2
{ Aït Mesri 25 { Zenâga { Tamarouft 19 { { Azdif 18
Tammasin. — Enzel 2
Iṛels. — Iṛels 2
{ Tiilit 60 Dâdes { { Aït ou Ez Zîn 20
{ Tiṛremt Izouralen Aït { Ḥammou ou Iaḥia 15 Imgoun { { Iberrousen 8
{ Targanada 10 { { Igli Aït Zarar 8 Imeṛrân { { Timicha 4 { { Tindout 40
{ Rebaṭ 6 { { Asellim Agdz 6 { Mezgîṭa { Agdz 20 { { Tamnougalt 40 { { Asellim 10
Aït Seddrât. — El Ḥara 3
Aït Zeri. — Timesla 8
{ Qaçba el Makhzen 30 Tinzoulin { { Rebaṭ 20
{ Akhellouf 10 { { Beni Zouli 20 { { Taṛrelil 10 Ternata { { Astour 15 { { El Mançouria 30 { { El Ạroumiat 20
Fezouâta. — Amzrou 20
{ Beni Ḥaïoun 40 Qtaoua { { Beni Sbiḥ 50
Mḥamid el Ṛozlân. — Oulad Ḥamed 40
Alougoum. — Tiṛremt 6
Zgiḍ. — El Mḥamid 2
Tatta. — Tintazart 14
Aqqa. — Tagadirt 12
Tamanaṛt. — Agerd 20
_Bassin de l’Ouad Ziz._ — Voici l’énumération des principaux mellaḥs qui s’y trouvent :
Tiallalin. — Qcîra el Ihoud 30
Qçar es Souq. — Qçar es Souq 60
Reṭeb (un mellaḥ) 30
Tizimi (2 mellaḥs) 45
Tafilelt (5 mellaḥs) 200
Zaouïa Sidi Ḥamza (Ouad Zaouïa Sidi Ḥamza) 2
{ Asfalou 100 { { Taourirt 30 Todṛa { { Aït Ourjedal 10 { { Tinṛir 30
Ferkla. — Asrir 50
{ Bou Tnefit 12 Ṛeris { { Gelmima 30
Taderoucht.— El Ḥara 20
_Haut bassin de l’Ouad Gir._ — On y rencontre quelques Juifs :
Tit n Ạli 25
Tizgi n Gerrama 30
Beni Tzit 20
_Bassin de l’Ouad Mlouïa._ — Très peu d’Israélites ; il n’y en a qu’aux six endroits suivants :
{ Bou Zmella 30 Ouṭat Aït Izdeg { { Aït Ọtman ou Mousa 80
Qçâbi ech Cheurfa. — El Qçâbi 60
Misour. — Oulad Bou Jejia 10
Ouṭat Oulad el Ḥadj. — Mellaḥ el Ihoud 30
Debdou. — Debdou 300
Entre le bassin de la Mlouïa et la frontière algérienne, un seul mellaḥ, celui d’Oudjda.
* * * * *
[Note 123 : J’écris des Juifs du Maroc moins de mal que je n’en pense ; parler d’eux favorablement serait altérer la vérité. Mes observations s’appliquent à la masse du peuple : dans le mal général, il existe d’heureuses exceptions. A Fâs, à Sfrou, à Meknâs, à Tâza, à Tazenakht, à Debdou, en d’autres lieux encore, j’ai vu des Israélites donner l’exemple de la vertu. Le grand rabbin de Fâs était, aux yeux des Musulmans mêmes, un des hommes les plus justes de son temps. Mais ces modèles sont rares et on les imite peu.]
[Note 124 : Les Juifs fabriquent eux-mêmes cette eau-de-vie, qu’ils appellent _mahia_ ; ils la font, dans le nord, de cire ou de raisins secs ; dans la montagne, de figues ; dans le Sahara, de dattes. Dans les villes, la mahia s’achète par carafes au marché ; dans les campagnes, chaque maison distille tous les jeudis ce qu’il lui faut pour la semaine.]
[Note 125 : Dans tout le Maroc, les grandes villes exceptées, les synagogues servent d’auberge : on y dort, on y mange, on s’y enivre, on y tue des poulets, on y fait la cuisine ; on y trafique et on y vend comme au marché.]
[Note 126 : Village situé au pied du Grand Atlas à 1 heure et demie de Tabia. Dans mon itinéraire je l’ai laissé à main gauche.]
[Note 127 : Petit village entre Bezzou et Tabia.]
[Note 128 : Village situé au pied du Grand Atlas, entre Idili et Demnât.]