Reconnaissance au Maroc, 1883-1884 (Texte)

Part 26

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Départ à 5 heures du matin. Notre hôte de cette nuit nous accompagne ; il nous escortera jusqu’au col d’Azrar. Je continue à remonter l’Ouad Aït el Ḥazen : la vallée, qui reste d’abord ce qu’elle était hier, se met ensuite à se rétrécir ; puis les cultures cessent : au bout d’une heure et demie, c’est un sombre ravin dont le fond n’a d’autre largeur que celle de la rivière, 20 mètres ; celle-ci, qui possède à présent 7 à 8 mètres d’eau, est devenue un vrai torrent, tantôt coulant sur un lit de sable, tantôt bondissant par cascades entre de gros blocs de rochers. La marche est pénible. Bientôt il faut quitter le fond du ravin pour en gravir le flanc droit : c’est un talus rocheux, haut, escarpé ; montée raide et difficile. J’arrive au sommet ; un plateau couvert de cultures le couronne ; j’y marche quelques minutes, puis je débouche dans une vallée peu profonde, à flancs rocheux et en pente douce, dont le fond et les premières côtes sont cultivés ; on y voit, avec des champs d’orge, des cactus et de nombreux amandiers. Je la remonte. Elle est près de son origine ; je parviens au col où elle prend naissance. Dès lors, plus de cultures, plus d’habitations jusqu’à la vallée de l’Ouad Azrar ; d’ici là, je franchis des séries de crêtes et de ravines désertes : sol noir et rocheux ; pas d’autre végétation que de maigres touffes d’ḥalfa clairsemées sur les pentes ; ce ne sont que montées et descentes ; chemin fatigant sans être difficile. A 11 heures, le terrain change : les roches font place à une couche de sable blanc, semé de paillettes brillantes ; une côte douce conduit à l’Ouad Azrar, auquel j’arrive un quart d’heure après. Ce cours d’eau a une large vallée ; les flancs de celle-ci sont des montagnes rocheuses de moyenne élévation, dont les premières pentes, peu rapides, sont, comme le fond, couvertes de sable blanc et garnies de cultures ; la rivière a un lit de 30 mètres dont 7 remplis d’eau claire et courante ; les rives en sont bordées d’amandiers ; plusieurs villages, bâtis en pierre, s’élèvent sur ses bords. Je remonte la vallée jusque non loin de son point d’origine ; puis, je gagne le flanc gauche et le gravis. D’abord pierreux et de pente modérée, il devient tout à coup très raide, et se change en une paroi à pic : passage difficile ; le chemin monte péniblement au milieu de grands blocs de roche noire d’où jaillissent plusieurs sources. A 1 heure et demie, j’atteins le sommet ; il n’a aucune largeur ; c’est une arête aiguë, le tranchant d’une lame : je le franchis à un col situé presque au niveau du reste de la crête ; il s’appelle Tizi Azrar. Cette arête est la ligne culminante du Petit Atlas : au Tizi Azrar, on passe sur son versant sud. Du col, j’entre dans un cirque où une rivière prend sa source ; je la descends : c’est l’Ouad S. Moḥammed ou Iạqob ; à son origine, il a un peu d’eau qui ne tarde pas à tarir. Au sortir du cirque, il s’enfonce dans un étroit ravin à flancs escarpés de roche jaune ; fond large de 30 mètres : le lit, de galets, l’occupe en entier ; point trace de végétation. Après avoir coulé un certain temps ainsi, il débouche dans une plaine pierreuse, dont le sol disparaît sous les hautes herbes et les genêts. Je l’y laisse poursuivre sa course et, passant à l’est, je m’engage dans le massif de collines qui borde la plaine de ce côté : endroit montueux ; terre semée de pierres et rayée de bandes de roches s’allongeant symétriquement à fleur de sol ; comme verdure, un peu de thym et quelques touffes d’ḥalfa. Cheminant ainsi, j’atteins une nouvelle vallée, celle de l’Ouad Imi n Tels : je la descends à son tour : ravin à flancs blanchâtres, rocheux et escarpés, d’autant plus hauts que j’avance davantage ; 15 mètres de large au fond, occupés par le lit de la rivière ; celui-ci est à sec et couvert de galets ; point de végétation, ni en bas ni sur les flancs. A 5 heures et demie, la rivière entre dans la vaste plaine d’Azaṛar Imi n Tels[91], qui s’étend d’ici à Iliṛ ; elle est bornée à l’est et à l’ouest par des collines rocheuses très basses, au sud par une longue ligne de hauteurs brunes et nues, à crêtes uniformes ; le sol est de terre, semée par endroits de beaucoup de pierres : des jujubiers sauvages, des genêts, diverses herbes la couvrent ; de temps à autre y apparaissent des champs, propriété, les uns d’habitants d’Iliṛ, les autres de marabouts de S. Moḥammed ou Iạqob. Pour ce motif, le nom d’Azaṛar Imi n Tels est remplacé quelquefois par celui d’Azaṛar S. Moḥammed ou Iạqob. Au milieu de cette plaine, nous fûmes surpris par la nuit : l’obscurité devint si grande que nous perdîmes le sentier ; nous errâmes quelque temps à l’aventure, nous accrochant aux broussailles et trébuchant dans les pierres : à 7 heures, quoique certains d’être près d’Iliṛ, mes deux guides abandonnèrent l’espoir de retrouver le chemin ; nous nous arrêtâmes au pied d’un buisson et y passâmes la nuit.

28 mars.

Départ à 6 heures du matin. Nous gagnons le plateau bas, nu, pierreux et ondulé qui forme le bord oriental de la plaine, et, le coupant obliquement, nous nous trouvons bientôt à une crête : au-dessous, apparaissent à nos pieds l’Ouad Iliṛ, ses dattiers et son qçar. Je retrouve les palmiers après trois mois d’absence. Une descente rapide à travers les rochers m’amène au fond de la vallée ; il est couvert de cultures ombragées de bou souaïr ; l’Ouad S. Moḥammed ou Iạqob, qu’on appelle aussi Ouad Iliṛ, coule au milieu, n’ayant que 2 mètres d’eau dans un lit de 50 mètres. Le qçar d’Iliṛ est sur la rive gauche. J’y entre à 8 heures du matin.

Je m’installe à Iliṛ chez un ami du Ḥadj. Le qçar est grand et riche : la population, composée de Chellaḥa, en est nombreuse ; bien que voisine des Aït Jellal, elle est indépendante et les nomades ne peuvent rien sur elle. Iliṛ est bâtie partie en pierre, partie en pisé, ce dernier dominant.

Hier, nous sommes, depuis le col d’Azrar, restés dans le désert : nous eussions pu, en continuant à descendre l’Ouad S. Moḥammed ou Iạqob, marcher en terre habitée. C’est à dessein que nous avons fait le contraire. Quand on est peu nombreux, qu’on n’a pas de zeṭaṭ du pays et de zeṭaṭ puissant, il est de règle d’éviter les centres ; la vue de voyageurs en petite troupe et mal escortés inspire à ceux devant qui ils passent la pensée de courir à leur poursuite et de les piller : c’est un danger de tous les instants en contrée peuplée. On s’y soustrait en échappant aux regards et en prenant les chemins déserts. C’est pour ce motif que, dans la vallée du Sous, au lieu d’aller de village en village le long les rives du fleuve, nous avons passé au nord, traversant tantôt des forêts, tantôt des prairies, nous tenant sans cesse à l’écart des centres. Du col d’Azrar à Iliṛ, c’est pour éviter les campements des Aït Jellal, situés le long de l’Ouad S. Moḥammed ou Iạqob, que nous avons pris par le désert d’Imi n Tels. Les Musulmans de ces contrées, quand ils voyagent sans ạnaïa et sans escorte ont deux principes : marcher de nuit dans les endroits très dangereux ; choisir toujours les chemins les moins fréquentés et les plus déserts.

La tribu d’Azrar que j’ai traversée hier est une petite tribu chleuḥa indépendante.

29 mars.

Séjour à Iliṛ. Pendant la nuit que j’ai passée dans l’Azaṛar Imi n Tels, il est tombé, me dit-on, beaucoup de neige au Tizi Azrar. Ni de Tazenakht, ni d’Agni, ni du Sahara, ni de chez les Ilalen, je n’avais aperçu trace de neige sur le Petit Atlas ; depuis mon départ de Mogador, j’en ai remarqué deux fois sur ses crêtes : c’étaient des fils blancs à peine visibles qui rayaient de lignes minces deux hautes croupes, l’une en face de Taroudant, vue de la vallée du Sous, l’autre à l’ouest du col d’Azrar, distinguée avant-hier.

30 mars.

D’Iliṛ à Aqqa Iṛen, nous avons à franchir un long désert appelé Khela Adnan. Dangereux toujours et pour tous, il l’est en particulier pour le Ḥadj ; on y passe en vue du qçar de Tisenna s Amin, en ce moment en guerre avec Agadir Tisint. Si mon compagnon tombait aux mains de ses ennemis, il serait perdu. Aussi notre hôte fait-il appel à ses parents et amis, et c’est avec 20 fusils que nous gagnons Aqqa Iṛen. Cette escorte est gratuite : l’ạnaïa, qui se vend souvent cher aux étrangers, se donne de la manière la plus généreuse aux amis : dans mon voyage de Tisint à Mogador, et de Mogador à Tisint, grâce aux connaissances de Ou Ạddi et du Ḥadj, je n’ai pas eu à payer ceux qui m’ont escorté : accompagner son ami jusqu’au gîte suivant ou jusqu’en lieu sûr fait partie des devoirs de l’hospitalité. C’est chose toute simple qui se fait sans qu’on ait besoin de la demander.

Départ à 7 heures du matin. D’Iliṛ à Aqqa Iṛen, le chemin, suivant d’abord le cours de l’Ouad S. Moḥammed ou Iạqob, puis celui de l’Ouad Aqqa Iṛen, traverse un pays uniforme : vallées ou plaines à sol uni, tantôt sablonneux, tantôt pierreux ; les unes et les autres sont enfermées entre des parois de roche noire et luisante, hautes, escarpées, nues. Dans les fonds, la végétation ne manque pas : genêts blancs et kemcha dans le bassin de l’Ouad S. Moḥammed ou Iạqob ; kemcha, aggaïa et melbina dans celui de l’Ouad Aqqa Iṛen. A Ạïoun Chikh Moḥammed Aqqa Iṛen (maison avec une source et quelques jardins), les gommiers apparaissent ; de là à Aqqa Iṛen, on les rencontre, clairsemés d’abord, puis de plus en plus nombreux. Les rivières sont toutes à sec ; toutes ont des lits de galets de 40 à 50 mètres de large. Telle est la triste région qu’on appelle le désert d’Adnan. A 3 heures et demie, j’arrive à Aqqa Iṛen.

Aqqa Iṛen est une oasis aussi grande que celle de Qaçba el Djouạ. Elle renferme un seul village, Tabia Aqqa Iṛen ; on voit dans les palmiers les ruines d’une seconde localité, Agadir Aqqa Iṛen, aujourd’hui abandonnée. Tabia compte 500 à 600 fusils ; la population est composée de Chellaḥa et surtout de Ḥaraṭîn ; elle est vassale des Ida ou Blal. Dans cette oasis, le sable est mélangé de roches blanches apparaissant à fleur de sol ; le terrain est blanc ainsi que le pisé des maisons.

Je reçois ici des nouvelles du Sahara. On a moissonné vers le 1er mars. La récolte, au mạder comme dans les champs des oasis, a été superbe ; de mémoire d’homme, on n’en a vu plus belle ; l’abondance règne partout : la mesure d’orge, qui valait 1 fr. 50 à mon départ, se vend 20 centimes aujourd’hui. Pour comble de bonheur, le mạder a été inondé, il y a quelques jours, par les eaux du haut Dra : on pourra avoir double moisson cette année.

31 mars.

Si l’abondance règne à Tisint, c’est le contraire dans le moyen cours du Dra et chez les Oulad Iaḥia : une famine terrible, dont la mauvaise récolte de dattes faite dans le Dra l’automne dernier est cause en partie, sévit dans ces régions[92]. 700 tentes des Aït Ạlouan (Berâber), chassées par la disette, sont venues s’établir entre Tisint et Mrimima. La présence de ces étrangers rend la Feïja moins sûre encore qu’à l’ordinaire ; ils y font des courses continuelles : c’est chaque jour un nouveau pillage. Nous reprenons notre ancienne méthode, celle des marches de nuit. A 2 heures du matin, nous quittons Aqqa Iṛen et, traversant cette Feïja aujourd’hui connue, nous nous dirigeons vers Tisint. Nous entrons à 7 heures du matin à Agadir.

Je retrouvai là le rabbin Mardochée qui m’avait fidèlement attendu.

[Note 89 : Il y avait autant de neige sur ces parties du Grand Atlas à la fin de mars que deux mois auparavant, lorsque je les vis pour la première fois.]

[Note 90 : _Bulletin de la Société de Géographie_, mars-avril 1871.]

[Note 91 : _Azaṛar_ veut dire « terrain labourable ».]

[Note 92 : En traversant le Mezgîṭa, j’apprendrai que dans tout le pays de Dra le qanṭar (environ 45 kilogrammes) de dattes se paie 50 mitkals, alors que d’habitude il en vaut 8.]

VIII.

DE TISINT AU DADES.

1o. — DE TISINT A TAZENAKHT.

Après de nouveaux mais vains efforts pour gagner le Dra en passant par Zgiḍ, je me décidai à y aller par une autre voie, celle de Tazenakht. La route de Zgiḍ, difficile en tous temps, était impraticable par suite de la famine qui sévissait dans la contrée ; je ne trouvai personne qui voulût se charger de m’y escorter. Obligé de passer par Tazenakht, où j’avais déjà fait un long séjour, je tins à prendre, pour y retourner, un chemin différent de celui que j’avais suivi cinq mois auparavant. Des trois routes qui existent entre Tisint et Tazenakht, j’avais pris à l’aller la plus orientale, celle du Tizi Agni ; je choisis cette fois la plus à l’ouest, celle du Tizi n Haroun.

6 avril 1884.

Départ d’Agadir à minuit. Le Ḥadj, un de ses frères et un de ses cousins m’escortent. Mardochée est avec moi ; je ne me séparerai plus de lui d’ici à Lalla Maṛnia. Je traverse la Feïja en passant auprès des ruines d’Imazzen, qçar abandonné. Il ne me reste rien à dire sur cette plaine : toujours mêmes sables, mêmes gommiers. J’en sors en remontant l’Ouad Aginan depuis le point où il y débouche. Il a 100 mètres de large ; lit de galets, à sec. Le fond de la vallée est un sol pierreux, semé de gommiers ; de 400 mètres de large d’abord, il se rétrécit par degrés ; en même temps les flancs, talus de roche noire peu élevés au début, deviennent hauts et escarpés. De l’Ouad Aginan, je passe à un de ses affluents, l’Ouad Ikis, appelé aussi Ignan n Ikis, que je remonte à son tour. Vallée identique, mais plus étroite. Au bout de quelque temps, le fond se remplit de cultures et de dattiers : un filet d’eau apparaît ; c’est Tamessoult : bientôt j’arrive aux maisons. Je fais halte. Il est 7 heures du matin.

Tamessoult est un gros village, construit en pierre à mi-côte du flanc gauche de l’Ouad Ikis, à une assez grande hauteur au-dessus de son lit. Au milieu se dresse la zaouïa de S. Ạbd er Raḥman, vaste bâtiment dominé par un donjon : c’est là que je suis descendu. Le marabout qui y réside est un homme puissant : il a pour serviteurs religieux les districts et les tribus de la montagne à 30 ou 40 kilomètres à la ronde ; son influence s’étend jusque sur les Zenâga. Ici je me sépare de ceux qui m’ont amené d’Agadir : S. Ạbd er Raḥman me donne une escorte de trois hommes qui me conduira chez les Zenâga ; elle m’y remettra entre les mains d’un des grands personnages de la tribu, Ạbd Allah d Aït Ṭaleb. Celui-ci, pour qui on me donne une lettre, m’accompagnera à son tour jusqu’à Tazenakht. Je fais mes adieux au Ḥadj Bou Rḥim ; ce n’est pas sans émotion que je quitte cet homme, qui a été si bon pour moi, avec qui je viens de vivre durant trois mois, et que je ne reverrai peut-être jamais.

Départ de Tamessoult à 10 heures. Je remonte d’abord la rive gauche de l’Ouad Ikis à flanc de coteau. Chemin rocheux, difficile. Le cours d’eau est à mes pieds : le lit, rempli de palmiers, a 40 mètres de large ; il occupe tout le fond de la vallée, et coule entre deux parois de roche verticales de 10 mètres d’élévation. Au-dessus apparaissent quelques cultures en escaliers, semées de quantité de cellules en pierre destinées aux abeilles ; puis s’élèvent des flancs de roche jaune, hauts, escarpés et nus. Au bout de 40 minutes, l’ouad sort de cette gorge et traverse une petite plaine déserte ; sol pierreux ; genêts blancs et seboula el far : cette dernière plante atteint 40 à 50 centimètres de hauteur. De là, la rivière rentre dans la montagne où elle coule dans un ravin désert : le fond en a 50 à 60 mètres de large dont 15 occupés par le lit ; celui-ci est à sec et couvert de galets ; le reste est pierreux avec de rares genêts blancs ; flancs très élevés, très raides, de roche jaune. Je chemine le long du cours d’eau jusqu’à 1 heure ; à ce moment, on le voit se garnir de palmiers : un qçar apparaît sur sa rive droite ; c’est Ikis, dernier point habité de son cours. Là, le chemin quitte les bords de l’ouad pour gravir le flanc gauche : celui-ci est formé par un haut massif très escarpé connu sous le nom de Djebel Anisi ; il me faut deux heures pour parvenir à son sommet : c’est un des passages les plus pénibles que j’aie rencontrés dans mon voyage. On ne peut marcher qu’à pied ; le chemin, long escalier, s’élève en serpentant entre des précipices immenses et des parois à pic ; le massif est tout roche : murailles de couleur tantôt jaune, tantôt rosée. Bien que le sol paraisse n’être que pierre, une foule de petites plantes, herbes et fleurs, croissent au bord du chemin, entre les fissures du roc. A 3 heures, je parviens à une crête ; devant moi s’étend un plateau étroit et pierreux avec de rares touffes d’ḥalfa ; ce plateau, que je parcours, ne tarde pas à se changer en une côte inclinée vers le nord ; je descends, et je me retrouve sur les bords de l’Ouad Ikis. Il n’a que 20 mètres de large ; son lit, galets desséchés, occupe toute la largeur d’un ravin ; celui-ci a des flancs d’élévation moyenne, pierreux, raides, tapissés d’ḥalfa. Il coule ainsi durant quelque temps, puis les hauteurs s’abaissent, la vallée s’élargit, et tout à coup on se trouve sur un plateau. Plus de montagnes, plus de rochers : une surface plane, à peine ondulée, est couverte d’épaisses touffes d’ḥalfa. Le terrain est mi-sable, mi-pierre ; la rivière serpente entre des flancs en pente très douce d’une trentaine de mètres d’élévation ; çà et là, seuls accidents, des buttes rocheuses isolées, hautes de 50 ou 60 mètres, dressent leur tête noire au-dessus des ondulations vertes du sol. De temps à autre, on rencontre un campement de bergers Zenâga : ils viennent s’installer ici durant une partie de l’année, construisant des huttes de pierres sèches et faisant paître leurs troupeaux aux alentours. A 7 heures du soir, je m’arrête à une de ces stations pour y passer la nuit. Pendant la dernière portion de la route, l’Ouad Ikis avait 20 mètres de large ; le lit, mi-sable, mi-galets, en était parsemé de flaques d’eau. Durant cette journée, aucun voyageur ne s’est rencontré sur mon chemin.

7 avril.

Départ à 7 heures du matin. Je chemine quelque temps sur le plateau où j’étais hier soir ; puis, laissant et la plaine et l’ḥalfa, je m’engage dans un ravin étroit, à flancs escarpés de roche noire et luisante : montée courte, mais raide ; à 8 heures, j’atteins un col, Tizi n Haroun : là passe la ligne de faîte du Petit Atlas ; je la franchis pour la quatrième fois. Un chemin très difficile, au milieu d’énormes rochers, me conduit dans un profond ravin ; je le descends quelques instants, d’immenses murailles noires suspendues au-dessus de ma tête : bientôt j’en aperçois la bouche, où s’élève le riant village de Takdicht : plus loin, on distingue, s’étendant à perte de vue, la plaine des Zenâga. A 9 heures et demie, j’arrive à Takdicht ; c’est la résidence d’Ạbd Allah d Aït Ṭaleb ; sa maison, tiṛremt aux tourelles de pisé découpé et couvert de moulures, rappelle les gracieuses demeures des environs du Dra. J’y suis bien reçu par Ạbd Allah : il ne me cache pas que j’ai eu un rare bonheur d’arriver jusqu’à lui avec une si faible escorte et des gens inconnus : si lui ou ses fils m’avaient rencontré en route, ils m’eussent, dit-il, indubitablement pillé. Maintenant que je suis entré dans sa maison et que je lui ai remis une lettre de S. Ạbd er Raḥman, il ne voit en moi qu’un hôte recommandé par son ami : je suis le bienvenu, et demain il me conduira en personne à destination.

8 avril.

A 8 heures du matin, Ạbd Allah monte à cheval ; nous partons. Me voici traversant pour la seconde fois cette belle plaine des Zenâga ; rien à en dire de nouveau ; telle je l’ai vue dans sa portion orientale, telle je la retrouve ici : même sol uni comme une glace, excellente terre dont une partie est cultivée, dont la totalité pourrait l’être. Le talus qui borde la plaine à l’ouest est pareil à celui qui la limite à l’est : muraille de roche noire et luisante, perpendiculaire dans le haut, en pente adoucie et couverte de pierres vers le pied. Je passe auprès de plusieurs villages et qçars ; le plus remarquable est Azdif, où la résidence du chikh est une forteresse entourée de plusieurs enceintes, hérissée d’une foule de tours ; elle est en pisé, comme toutes les constructions des Zenâga, et ornée avec élégance. Je rencontre aussi plusieurs zaouïas. Mon zeṭaṭ me conduit jusqu’au delà des limites des Zenâga ; là s’arrête son pouvoir : sorti de sa tribu, sa protection cesse d’être efficace. Cependant il ne m’abandonne pas ; il fait honneur jusqu’au bout à la lettre de son ami : il m’amène à El Ạïn, va trouver S. Ḥamed ou Ạbd er Raḥman, marabout à qui appartient le qçar, lui demande une escorte pour moi, et ne quitte El Ạïn qu’après m’avoir vu partir pour Tazenakht accompagné par l’esclave de confiance de S. Ḥamed.

D’El Ạïn à Tazenakht, une seule chose à signaler : les régions pierreuses qui s’étendent au nord de l’Ouad Timjijt, et que j’ai trouvées nues il y a cinq mois, sont aujourd’hui couvertes de seboula el far. C’est pendant ce trajet que je fais la rencontre de l’Azdifi, racontée plus haut. A 4 heures, j’arrive à Tazenakht.

Sauf l’Azdifi, je n’ai vu sur la route aucun voyageur. Les principaux cours d’eau traversés sont : l’Ouad Tiouiin (lit, moitié sable, moitié gravier, de 20 mètres de large ; à sec ; berges de 0m,50 de hauteur) ; l’Ouad Timjijt (20 mètres de large ; lit de sable ; à sec).

2o. — DE TAZENAKHT AU MEZGITA.

Pas d’obstacle qui ne se dresse pour m’empêcher de gagner le Dra. En arrivant à Tazenakht, j’apprends que la route du Mezgîṭa est coupée. La guerre vient d’éclater, sur son parcours, entre le qçar de Tasla et les Aït Ḥammou, fraction des Oulad Iaḥia limitrophe du Mezgîṭa. Ces derniers firent une ṛazia de 200 têtes de bétail sur les gens de Tasla, qui aussitôt appelèrent à leur secours leur allié le Zanifi ; Chikh Ạbd el Ouaḥad tomba ces jours-ci sur les Aït Ḥammou, leur tua 10 hommes et prit 150 animaux. Voici Tazenakht en guerre avec la tribu qu’on traverse pour aller au Dra : aucun habitant ne peut me servir de zeṭaṭ sur ce chemin. C’est jouer de malheur, car d’ordinaire cette voie ne présente point de difficulté : sous la protection des chikhs de Tazenakht, on la prend avec sécurité ; des caravanes la sillonnent sans cesse. Avec les événements présents, je ne sais quand je pourrai partir.

Après quatre jours d’attente, je trouve un zeṭaṭ ; c’est un homme des Aït Ḥammou qui vient d’arriver ; il se charge de me conduire au Mezgîṭa : lui-même est ici en pays ennemi ; il n’a pu entrer qu’avec une ạnaïa et ne saurait passer par Tasla : nous ferons un détour ; nous prendrons par le désert jusqu’au territoire de sa tribu, et traverserons de nuit la région la plus dangereuse.

13 avril.