Reconnaissance au Maroc, 1883-1884 (Texte)

Part 2

Chapter 23,780 wordsPublic domain

Plus haut encore en remontant vers le nord, le voyageur français arrive dans le canton populeux de Dâdès, arrosé par un affluent du Dhera’a. Ici déjà on entre dans le domaine des Aït Attâ, l’un des deux grands groupes formant la fameuse confédération des Berâber, dont le nom dispense d’ajouter qu’ils sont de race berbère. De toutes les tribus de cette expression géographique, le Maroc, les Berâber sont la plus nombreuse, la plus belliqueuse et à la fois la plus riche, ce qui indiquerait qu’ils ne méprisent ni les travaux des champs et de l’industrie, ni le commerce, car chacun sait que la guerre et le pillage ne sont jamais les sources d’une fortune durable pour un peuple.

Toujours en terrain neuf, M. de Foucauld continue sa route sur Todegha, Ferkela et Gherîs, trois oasis qui, dans son langage imagé, « s’allongent comme trois tronçons de serpent » dans les lits de cours d’eau affluents du Zîz. Il entre donc là dans le bassin hydrographique à l’extrémité sud duquel s’épanouit le Tafîlelt, le berceau de la dynastie marocaine régnante, le lieu d’exil pour ceux de la famille impériale qui pourraient devenir des prétendants, le groupe d’oasis célèbre, dans une vaste partie de l’Afrique, pour les cuirs qu’on y prépare avec une grande perfection.

Plus loin encore, notre hardi et méritant explorateur atteint, à Qeçar Es-Soûq, le cours supérieur de l’Ouâd Ziz, séparé de ses premiers affluents par un désert des plus arides. Qeçar Es-Soûq touche l’oasis de Medghâra ou Medâghra, où M. de Foucauld tombe sur les traces de René Caillé et du deuxième voyage du docteur Rohlfs, qu’il ne quittera qu’au col de Telghemt, ou Tissint Er-Rioût, comme l’appelle Rohlfs, au moment où il traversera une dernière fois le grand Atlas. C’est ici seulement que finit dans la direction du nord-est le territoire des Berâber, et que commence celui des Aït Ou Afella, tribu d’Imazîghen que nous aurons la surprise de compter parmi les loyaux sujets du sultan du Maroc. Du col de Telghemt, où l’Atlas n’accuse que 2182 mètres d’altitude, M. de Foucauld peut laisser planer sa vue sur la vaste plaine de la Moloûya, de ce fleuve qui aurait formé une frontière si commode et si naturelle de l’Algérie, si l’État voisin, du côté de l’ouest, avait la puissance voulue pour la faire respecter de ses nationaux.

M. de Foucauld touche la Moloûya à Aqçâbi Ech-Chorfâ (c’est-à-dire _les citadelles des cherifs_), où un qâïd marocain est gardé par une centaine de soldats avec deux canons. Grâce à cette force, le représentant du sultan se fait obéir dans un rayon d’une vingtaine de kilomètres, au delà desquels on retrouve, comme presque partout, des tribus bel et bien libres de toute attache gouvernementale.

Avec le bassin de la Moloûya, notre vaillant explorateur trouve, sur le versant nord de l’Atlas, d’abord une région dont la flore rappelle la nature des hauts plateaux d’Algérie. Bientôt des groupes de villages, des forêts d’oliviers et de pommiers et de splendides cultures accusent une transition rapide à la région de Tell, autrement dit aux conditions naturelles qui font, de l’autre côté de la Méditerranée, la richesse de notre Provence.

J’abrège, car il y a beaucoup à garder dans les résultats de la dernière partie du voyage, chez les Oulâd El Hâdj et de là à la ville algérienne de Lâlla Maghnîa en passant par Debdou et Oudjeda, c’est-à-dire sur un terrain qui touche aux dernières reconnaissances faites lors de l’expédition du général de Martimprey contre les Benî Senâsen (1859). Le 21 mai 1884, M. le vicomte de Foucauld mettait le pied en Algérie après avoir traversé le Maroc du nord au sud et du sud-ouest au nord-est. Sacrifiant bien autre chose que ses aises, ayant fait et tenu jusqu’au bout bien plus qu’un vœu de pauvreté et de misère, ayant renoncé, pendant près d’un an, aux égards qui sont les apanages de son grade dans l’armée, et s’étant consolé en recueillant les seuls et rares témoignages de bienveillance auxquels un caractère heureux pouvait lui donner quelque droit, même chez des peuples sauvages, il nous avait conquis des renseignements très nombreux, très précis, qui renouvellent littéralement la connaissance géographique et politique presque tout entière du Maroc. C’est là, disons-le hautement, un mérite peu ordinaire, que ne récompenserait pas trop, à l’avis de votre rapporteur, la plus haute distinction que nous ayons à décerner. Mais notre Société ne doit jamais oublier son caractère universel et international ; elle a dû tenir compte des mérites d’autres lutteurs qui venaient concourir à ses récompenses, et, forcée cette année-ci de ne pas choisir entre trois concurrents qu’elle estime être égaux en mérites, elle a transformé cette récompense en plusieurs médailles d’or, dont elle attribue la première à M. le vicomte de Foucauld.

* * * * *

AVANT-PROPOS.

* * * * *

A la veille d’entreprendre mon voyage au Maroc se dressaient deux questions : quel itinéraire adopter ? quels moyens prendre pour pouvoir le suivre ?

La première question se résolvait naturellement : il fallait, autant que possible, ne passer que par des contrées encore inexplorées et, parmi celles-ci, choisir les régions qui, soit par leurs accidents physiques, soit par leurs habitants, paraissaient devoir présenter le plus d’intérêt. Partant de ce principe, je me décidai pour l’itinéraire suivant :

Tanger, Tétouan ; de là gagner Fâs par une route plus orientale que celles suivies jusqu’alors ; de Fâs aller au Tâdla en traversant le massif montagneux occupé par les Zemmour Chellaḥa et les Zaïan ; parcourir le Tâdla, gagner l’Ouad el Ạbid, passer à Demnât ; franchir le Grand Atlas à l’est des cols déjà explorés, gagner le Sahara Marocain et en reconnaître autant que possible la vaste portion encore inconnue, c’est-à-dire le versant méridional du Petit Atlas et la région comprise entre cette chaîne, l’Ouad Dra et le Sahel ; puis voir le haut bassin du Dra et les affluents de droite du Ziz ; de là revenir vers la frontière algérienne en franchissant une seconde fois le Grand Atlas et en explorant le cours de l’Ouad Mlouïa : comme dernières étapes, Debdou, Oudjda, Lalla Maṛnia.

Tel fut le but que je me proposai. Restait la seconde question : quel moyen employer pour l’atteindre ? Pourrait-on voyager comme Européen ? Faudrait-il se servir d’un déguisement ? Il y avait lieu d’hésiter ; d’une part, me donner pour ce que je n’étais pas me répugnait ; de l’autre, les principaux explorateurs du Maroc, René Caillé, MM. Rohlfs et Lenz, avaient voyagé déguisés et déclaraient cette précaution indispensable : c’était aussi l’opinion de nombreux Musulmans marocains que je consultai avant mon départ. Je m’arrêtai au parti suivant : je partirais déguisé ; une fois en route, si je sentais mon travestissement nécessaire, je le conserverais ; sinon, je n’aurais qu’à le jeter aux orties.

Ce premier point arrêté, restait à faire un choix parmi les déguisements qu’on pouvait prendre. Il n’y a que deux religions au Maroc. Il fallait à tout prix être de l’une d’elles. Serait-on Musulman ou Juif ? Coifferait-on le turban ou le bonnet noir ? — René Caillé, MM. Rohlfs et Lenz avaient tous opté pour le turban. Je me décidai au contraire pour le bonnet. Ce qui m’y porta surtout fut le souvenir des difficultés qu’avaient rencontrées ces voyageurs sous leur costume : l’obligation de mener la même vie que leurs coreligionnaires, la présence continuelle de vrais Musulmans autour d’eux, les soupçons même et la surveillance dont ils se trouvèrent souvent l’objet furent un grave obstacle à leurs travaux. Je fus effrayé d’un travestissement qui, loin de favoriser les études, pouvait y apporter beaucoup d’entraves ; je jetai les yeux sur le costume israélite. Il me sembla que ce dernier, en m’abaissant, me ferait passer plus inaperçu, me donnerait plus de liberté. Je ne me trompai pas. Durant tout mon voyage, je gardai ce déguisement et je n’eus lieu que de m’en féliciter. S’il m’attira parfois de petites avanies, j’en fus dédommagé, ayant toujours mes aises pour travailler : pendant les séjours, il m’était facile, dans l’ombre des mellaḥs[1], et de faire mes observations astronomiques et d’écrire des nuits entières pour compléter mes notes ; dans les marches, nul ne faisait attention, nul ne daignait parler au pauvre Juif qui, pendant ce temps, consultait tour à tour boussole, montre, baromètre, et relevait le chemin qu’on suivait ; de plus, en tous lieux, j’obtenais par mes « cousins », comme s’appellent entre eux les Juifs du Maroc, des renseignements sincères et détaillés sur la région où je me trouvais. Enfin j’excitais peu de soupçons : mon mauvais accent aurait pu en faire naître ; mais ne sait-on pas qu’il y a des Israélites de tous pays ? mon travestissement était d’ailleurs complété par la présence à mes côtés d’un Juif authentique : le rabbin Mardochée Abi Serour, connu par son séjour au Soudan. Je l’avais pris à mon service et le gardai durant tout mon voyage ; parti d’Alger avec moi, il y revint de même. Son office consistait, d’abord, à jurer partout que j’étais un rabbin, puis à se mettre en avant dans toutes les relations avec les indigènes, de manière à me laisser le plus possible dans l’ombre ; enfin à me trouver toujours un logis solitaire où je pusse faire mes observations commodément, et, en cas d’impossibilité, à forger les histoires les plus fantastiques pour expliquer l’exhibition de mes instruments.

Malgré tant de précautions, je ne prétends pas que mon déguisement ait été impénétrable. Dans les quatre ou cinq points où je séjournai longtemps, ni mon bonnet noir, ni mes nouâḍers[2], ni les serments de Mardochée ne servirent de rien : la population juive s’aperçut tôt ou tard que j’étais un faux frère ; mais une seule fois, et pour des raisons toutes particulières, cela pensa me mettre en un sérieux péril ; en général, les Juifs marocains, tous commerçants, appelés fréquemment par leurs affaires soit dans des ports où ils trouvent nos consuls, soit en Algérie, ont avantage à être en bonnes relations avec les Chrétiens, surtout avec les Français. Aussi gardaient-ils religieusement le secret qu’ils avaient découvert ; rien ne transpirait hors du mellaḥ ; même avec moi, ils étaient fort discrets ; rien ne changeait dans leurs manières, sinon qu’ils devenaient plus prévenants encore et plus disposés à fournir tous les renseignements que je demandais. Quant aux Musulmans, il ne m’arriva que bien rarement de leur inspirer des soupçons.

Il y a une portion du Maroc où l’on peut voyager sans déguisement, mais elle est petite. Le pays se divise en deux parties : l’une soumise au sultan d’une manière effective (_blad el makhzen_), où les Européens circulent ouvertement et en toute sécurité ; l’autre, quatre ou cinq fois plus vaste, peuplée de tribus insoumises ou indépendantes (_blad es sîba_)[3], où personne ne voyage en sécurité et où les Européens ne sauraient pénétrer que travestis. Les cinq sixièmes du Maroc sont donc entièrement fermés aux Chrétiens ; ils ne peuvent y entrer que par la ruse et au péril de leur vie. Cette intolérance extrême n’est pas causée par le fanatisme religieux ; elle a sa source dans un autre sentiment commun à tous les indigènes : pour eux, un Européen voyageant dans leur pays ne peut être qu’un émissaire envoyé pour le reconnaître ; il vient étudier le terrain en vue d’une invasion ; c’est un espion. On le tue comme tel, non comme infidèle. Sans doute la vieille antipathie de race, la superstition, y trouvent aussi leur compte ; mais ces sentiments ne viennent qu’en seconde ligne. On craint le conquérant bien plus qu’on ne hait le Chrétien.

* * * * *

[Note 1 : Dans les localités marocaines où se trouvent des Israélites, ils sont confinés dans des quartiers spéciaux ; ces quartiers uniquement habités par des Juifs portent le nom de _mellaḥ_.]

[Note 2 : Les _nouâder_ sont deux longues mèches de cheveux que les Israélites marocains laissent pousser au près des tempes.]

[Note 3 : بلاد السّيبة.]

RECONNAISSANCE AU MAROC.

* * * * *

PREMIÈRE PARTIE.

=VOYAGE.=

I.

DE TANGER A MEKNAS[4].

1o. — DE TANGER A TÉTOUAN.

Je débarquai à Tanger le 20 juin 1883, accompagné du rabbin Mardochée. N’ayant aucune chose nouvelle à voir en cette ville, qui est connue par maintes descriptions, j’avais hâte de la quitter. Ma première étape devait être Tétouan. Je m’informai, aussitôt arrivé, des moyens de m’y rendre. Il y avait une journée de marche ; de petites caravanes partaient quotidiennement de Tanger ; la route était sûre : inutile de prendre d’escorte. Je décidai le départ pour le lendemain.

Malgré le peu de temps que je passai à Tanger, c’en fut assez pour que le ministre de France, M. Ordéga, à qui M. Tirman, gouverneur général de l’Algérie, avait bien voulu me recommander, me fît, avec une bienveillance et une bonne grâce sans égales, préparer des lettres pour ses agents, m’en fît donner une de Moulei Ạbd es Selam, le célèbre cherif d’Ouazzân, ordonnant à quiconque était son ami de me prêter aide et protection, enfin me munit de toutes les recommandations qui pouvaient m’être utiles au cours de mon voyage. Il n’en fut pas une qui ne me servît par la suite ; aussi eus-je plus d’une fois à me souvenir, avec reconnaissance, de la sollicitude dont j’avais été l’objet.

21 juin 1883.

Je quitte Tanger à 3 heures de l’après-midi : ma caravane se compose de six ou sept hommes, Israélites la plupart, et d’une dizaine de bêtes de somme. Nous traversons d’abord une série de vallons bien cultivés, séparés entre eux par des côtes couvertes de palmiers nains. Vers le soir, on s’engage dans la vallée de l’Ouad Meraḥ : nous y cheminons durant le reste de la journée, au milieu de superbes champs de blé qui la couvrent tout entière. Nous nous arrêtons à 9 heures un quart auprès de quelques huttes : nous passons la nuit en ce lieu. La route, sûre le jour, cesse de l’être au crépuscule. C’est le moment où les maraudeurs se mettent en campagne. Aussi ai-je vu, au coucher du soleil, des vedettes, armées jusqu’aux dents, se poster à l’entrée des villages, auprès des troupeaux, sur des tertres d’où elles surveillaient les récoltes. Les rôdeurs, surtout en _blad el makhzen_, font une terrible guerre au pauvre paysan ; leurs rapines d’une part, les exigences du fisc de l’autre, lui laissent à peine, au milieu de ces belles moissons que je viens de traverser, de quoi vivre misérablement.

22 juin 1883.

A 4 heures du matin on se remet en marche. Nous ne tardons pas à entrer dans la montagne. Nous nous élevons d’abord par des pentes douces couvertes de bois ou de broussailles ; ce sont surtout des oliviers et des lentisques ; beaucoup de gibier : lièvres, perdreaux, tourterelles. A partir d’un fondoq[5] devant lequel nous passons, le terrain change : le sol devient rocheux, les côtes raides, le chemin difficile ; les arbres s’éclaircissent et sont remplacés par le myrte et la bruyère. A 6 heures et demie, nous atteignons le col.

Voici le profil du versant que nous venons de gravir.

La descente, rocheuse d’abord, nous ramène ensuite dans une région boisée où la culture réapparaît dans les fonds. Peu à peu les ravins s’élargissent ; leurs flancs s’abaissent. Enfin nous voici en plaine. Jusqu’à Tétouan, ce ne sont que larges vallées toutes couvertes de grands champs de blé s’étendant à perte de vue ; au milieu, des rivières roulent paisiblement leurs eaux limpides. A 9 heures et demie nous voyons la ville. Elle se dessine en ligne blanche sur un rideau de hautes montagnes bleuâtres ; à 11 heures, nous y entrons.

Aujourd’hui comme hier, j’ai rencontré beaucoup de passants sur le chemin, surtout en plaine : c’étaient presque tous des piétons, paysans qui se rendaient aux champs ; peu étaient armés : il y avait un assez grand nombre de femmes ; la plupart ne se voilaient pas. Hier, j’ai vu une grande quantité de troupeaux, beaucoup de bœufs ; ces derniers m’ont frappé par leur haute taille. Dans toute la route, un seul passage difficile, les environs du col. Sol en général terreux. Un seul cours d’eau important, l’Ouad Bou Çfiḥa (berges escarpées de 5 à 6 mètres de haut ; eau claire et courante de 6 à 8 mètres de large et de 0,30 à 0,40 centimètres de profondeur ; lit de gravier). On le franchit sur un pont de deux arches en assez bon état. Il ne faudrait pas conclure de là que les ponts soient au Maroc le moyen de passage ordinaire des rivières : ils sont, au contraire, fort rares : je ne pense pas en avoir vu plus de cinq ou six dans mon voyage. Je citerai en leur lieu ceux que j’ai rencontrés. Habituellement c’est à gué qu’on traverse les cours d’eau.

Il est inutile, je pense, de dire qu’il n’y a point de routes au Maroc : on n’y trouve qu’un très grand nombre de pistes qui s’enchevêtrent les unes dans les autres, en formant des labyrinthes où l’on se perd vite, à moins d’avoir une profonde connaissance du pays. Ces pistes sont des chemins commodes en plaine, mais très difficiles et souvent dangereux en montagne.

Deux choses surtout m’ont frappé dans cette première journée de voyage : d’abord l’eau fraîche et courante qui, malgré la saison, coule dans la multitude de sources, de ruisseaux, de petites rivières que j’ai rencontrés ; puis la vigueur extraordinaire de la végétation : de riches cultures occupent la majeure partie du sol et les endroits incultes eux-mêmes sont couverts d’une verdure éclatante : pas de plantes chétives, pas de places sablonneuses ni stériles : les lieux les plus rocheux sont verts : les plantes percent entre les pierres et les tapissent.

2o. — SÉJOUR A TÉTOUAN.

Tétouan s’élève sur un plateau rocheux qui se détache du flanc gauche de la vallée du même nom et qui la barre en grande partie. Dominée au nord et au sud par de hautes montagnes, ayant à ses pieds les plus beaux jardins du monde, arrosée par mille sources, elle a l’aspect le plus riant qu’on puisse voir. La ville est assez bien construite et moins sale que la plupart des cités du Maroc : ses fortifications consistent en une qaçba[6], s’élevant au nord-ouest de la ville, et en une enceinte en briques de 5 mètres de haut et de 30 ou 40 centimètres d’épaisseur ; quelques canons hors d’usage grimacent en manière d’épouvantails aux abords de chaque porte. Tétouan est grande, mais les quartiers excentriques en sont peu habités et en partie ruinés : beaucoup de mosquées : pas de bâtiment remarquable, si ce n’est le massif donjon du mechouar. Le quartier commerçant est animé, surtout le mercredi, jour de marché. Il y a un grand mellaḥ, le plus propre et le mieux construit que j’aie vu au Maroc. Tétouan peut avoir 20000 à 25000 habitants, dont environ 6000 Israélites. Elle a pour gouverneur un qaïd nommé directement par le sultan. L’autorité de ce magistrat s’étend sur le territoire situé entre la mer et les tribus indépendantes du Rif d’une part, et les provinces de Tanger et d’El Ạraïch de l’autre. Les environs de la ville sont d’une grande fertilité ; les fruits de ses immenses jardins sont renommés dans tout le nord du Maroc : on les exporte à El Qçar et à Fâs. La vallée de l’Ouad Tétouan, après s’être resserrée en face de la ville au point d’y former un véritable kheneg, reprend aussitôt au-dessous d’elle une grande largeur : en même temps, les montagnes qui la bordent, et qui étaient très hautes jusque-là, s’abaissent et deviennent des collines. Dès lors la vallée n’est plus, jusqu’à la mer, qu’un immense champ de blé semé de fermes et de jardins.

Je demeurai dix jours à Tétouan ; ce n’est pas que ce long séjour entrât dans mes projets ; bien au contraire. Mon désir était de partir le plus tôt possible pour Fâs : mais je tenais à y aller par un chemin déterminé, passant par les territoires des Akhmâs, des Beni Zerouâl, des Beni Ḥamed[7]. Je me mis donc, dès mon arrivée, en quête d’un guide qui me conduisît par cette voie. Je rencontrai de graves obstacles. Les tribus dont je voulais traverser les terres étaient insoumises, et de plus célèbres par leurs brigandages ; les caravanes évitaient avec soin leurs territoires ; les courriers n’osaient y passer : on leur prenait leurs lettres et leurs vêtements ; les ṭalebs mêmes ne s’y aventuraient qu’à condition d’être à peu près nus. — Bref, malgré mes recherches, malgré mes offres, je n’avais encore, après huit jours, pu trouver personne qui se chargeât de me conduire. Je fis une dernière tentative : je m’adressai à des cherifs, à des marabouts de Tétouan : peut-être avaient-ils de l’influence, des amis, dans ces régions, et pourrait-on les traverser avec leur protection : partout la réponse fut négative ; mais, me disait-on en même temps, ce qui était impossible d’ici devenait aisé de Fâs ; là se trouvaient des personnages pour qui me faire voyager en ces tribus serait chose facile. Ces dernières paroles, que je reconnus plus tard être la vérité, me décidèrent à ne pas m’obstiner davantage. Je résolus de partir pour Fâs par le chemin ordinaire, celui d’El Qçar.

Auparavant je consacrai deux journées à une excursion à Chechaouen, petite ville du Rif située à une cinquantaine de kilomètres au sud de Tétouan.

3o. — EXCURSION A CHECHAOUEN.

2 juillet.

Je sors de Tétouan à 8 heures du matin ; un guide musulman est mon unique compagnon. D’ici à Chechaouen, nous avons à traverser les territoires de trois tribus, les Beni Ạouzmer, les Beni Ḥasan, les Akhmâs : les deux premières sont soumises : on y voyage seul en sécurité ; la dernière ne l’est pas : quand nous en approcherons, nous aviserons à prendre nos précautions.

Durant toute la route le chemin est aisé. On est continuellement en montagne : par conséquent beaucoup de montées, beaucoup de descentes, un terrain généralement pierreux ; mais de passage difficile, point. Au début, dans la basse vallée de l’Ouad Meḥadjra, le pays a un aspect sauvage : la rivière est encaissée entre deux hauts talus tout couverts de broussailles ; myrte, bruyère, palmiers nains, et surtout lentisques : au delà de ces talus on ne voit, à l’ouest, que de longues croupes boisées se succédant les unes aux autres ; à l’est, que la haute muraille rocheuse qui couronne le Djebel Beni Ḥasan. Cette dernière se dresse toute droite au-dessus de nos têtes : à peine se trouve-t-il entre elle et les lentisques une étroite bande de cultures : quant à l’ouad, c’est un torrent aux eaux vertes et impétueuses. Mais après quelque temps le paysage se modifie : la bande de cultures s’élargit ; des troupeaux paissent dans les broussailles ; on rencontre des villages. On marche encore : la rivière prend un autre nom : un palmier solitaire croissant sur sa rive la fait appeler Ouad en Nekhla. A ce moment s’opère un changement complet : lentisques et palmiers nains disparaissent : les talus s’arrondissant deviennent des côtes assez douces, que garnissent des cultures. Le Djebel Beni Ḥasan présente maintenant un aspect enchanteur : des champs de blé s’étagent en amphithéâtre sur son flanc et, depuis les roches qui le couronnent jusqu’au fond de la vallée, le couvrent d’un tapis d’or : au milieu des blés, brillent une multitude de villages entourés de jardins : ce n’est que vie, richesse, fraîcheur.

Des sources jaillissent de toutes parts : à chaque pas on traverse des ruisseaux : ils coulent en cascades parmi les fougères, les lauriers, les figuiers et la vigne, qui poussent d’eux-mêmes sur leurs bords. Nulle part je n’ai vu de paysage plus riant, nulle part un tel air de prospérité, nulle part une terre aussi généreuse ni des habitants plus laborieux.