Récits marocains de la plaine et des monts

Part 4

Chapter 43,976 wordsPublic domain

--Tu charmes nos oreilles et notre cœur par ton récit, ô fkih, dit le commandant, et tu fais revivre à mes yeux des choses que j’ai vues au temps où je conduisais moi aussi les mehalla chérifiennes.

--Oui, répondit le fkih, mais tu ignores le cœur d’une femme berbère et c’est là l’objet principal de mon récit.

Le hajib donc savait fort bien qu’il faut toujours commencer par dire oui à son maître. C’est ce qu’il fit, en réponse au désir du Sultan de posséder la femme aux bracelets d’argent. Mais, parvenu dans la tente, il expliqua longuement que les Berbères, ignorants de la loi sainte, obéissent à des coutumes choisies par eux-mêmes, ce qui est évidemment une abomination, mais à quoi l’on ne peut rien. Parmi ces coutumes, il en est une qui donne aux suppliantes un caractère sacré, une intangibilité absolue:

«Toutes les femmes qui sont là devant toi doivent revenir chez elles sans dommages, dit le hajib à son seigneur, et ces tribus farouches contre lesquelles il est inopportun, crois-moi, de risquer ta fortune souriante, ces tribus qui ont abandonné leur amrar et l’ont laissé battre, descendraient en foule de leur montagne animées du plus terrible esprit de vengeance, si elles apprenaient qu’une seule de ces mégères a subi la moindre insulte... tes soldats d’ailleurs le savent bien.

«--Tu as probablement encore raison, dit le Sultan, mais je puis au moins parler à cette femme!

«--Certes», dit le chambellan. Sur un geste, deux hommes à bonnets pointus se précipitèrent et, saisissant chacun la femme d’une main à l’épaule et de l’autre au poignet, la poussèrent raidie dans la tente.

Le Sultan, qui s’était assis sur les coussins, la contempla longuement. La passion, l’inquiétude aussi s’emparaient de son cœur et instinctivement sa main chercha la tête de sa nourrice accroupie à ses pieds et, quand elle l’eut trouvée, se crispa dans ses cheveux grisonnants.

La Berbère étant femme devina les sentiments qui agitaient l’homme terrible devant lequel on la traînait. Elle parla la première:

«--Nous ne sommes pas de même race, moi et toi.

«--Qui es-tu? demanda le Sultan; femme ou vierge, tu n’as rien à craindre et je changerai en or tes bracelets d’argent.

«--Je suis la fille de celui que tu as vaincu, je suis la fille de l’amrar; je suis venue pour donner l’exemple, entraîner et encourager les autres femmes et pour sauver mes frères de la tribu. Je ne crains rien...

«--Renvoie tes sœurs et reste ici», dit le Sultan dont la voix tremblait et se faisait humble.

Sur un signe du chambellan, les mokhazenis qui tenaient la femme la lâchèrent et disparurent. La nourrice, s’agrippant au genou de son maître, cherchait à se hausser jusqu’à sa poitrine comme pour le protéger; mais la main du Sultan la repoussait.

«--Je repartirai avec mes sœurs, dit la femme, je retournerai chez mon père, je lui dirai...

«--Tu lui diras, interrompit le chambellan qui était un fin politique, tu lui diras que la miséricorde de Dieu est infinie et grande la puissance du Makhzen. Tu lui diras que Sidna[8] a distingué la plus humble de ses sujettes et que la fille d’un amrar a été jugée digne d’entrer dans le harem--que Dieu y maintienne l’ordre et la pureté! Pour préparer le mariage, Sidna va retourner, avec son immense et glorieuse armée, dans sa ville de Fez et quitter vos montagnes sauvages. Sidna consent à arrêter le cours de ses victoires et à sceller, par une union heureuse, une trêve éternelle avec les nobles habitants de ces déserts.»

[8] Sidna, notre seigneur, appellation normale du chérif couronné.

Le ministre était un homme sage. Il ne se souciait pas de laisser son maître s’engager plus longtemps dans cette guerre de montagne. Il n’ignorait pas non plus que la démarche de soumission faite par la tribu propre de l’amrar était probablement une feinte destinée à arrêter la marche de la mehalla, à laisser le temps aux légions berbères d’accourir à la rescousse. Il voulait que le Sultan restât sur ce succès. On avait assez de têtes coupées pour garnir les créneaux aux portes de la ville, ce qui est le signe habituel de la victoire, signe, en tout cas, dont les citadins veulent bien avoir l’air de se contenter. On dirait aussi que l’amrar avait acheté la paix en offrant sa propre fille. Tout le monde serait content, à commencer par le Sultan qui sauverait sa face et gagnerait un joujou plaisant. Et le chambellan préparait déjà tout un plan de campagne, pour acquérir les bonnes grâces de la nouvelle favorite.

Le Sultan comprenant que, pour sa dignité, il en avait déjà trop dit et trop laissé voir, se taisait. La nourrice glapissait doucement: «Prends garde, mon tout petit enfant!» et se serrait contre les coussins. Le hajib, à peu près sûr de l’effet de ses paroles, demanda:

«--Que répond la fille de l’amrar?

«--Je repartirai avec mes sœurs, nous enterrerons nos morts et nous pleurerons sur eux; le bendir réunira les Aït ou Aït[9] et ils verront que les soldats du Makhzen ont quitté le Dir et sont rentrés chez eux. L’amrar dira aux gens: Vous êtes toujours des hommes libres et j’ai associé mon sang au sang des chorfas...»

[9] Aït ou aït, expression berbère signifiant les enfants des enfants, autrement dit: «les gens de notre race».

Le Sultan ne put réprimer un geste de joie en écoutant cette acceptation. Le hajib, d’ailleurs, continua:

«--Alors les envoyés iront chercher la fille de l’amrar; ce sera une harka somptueuse qui portera de riches présents pour l’épousée et sa famille...

«--Elle portera aussi, reprit la Berbère, les têtes des deux mokhazenis qui à l’instant ont mis la main sur moi, sur la fiancée du chérif!...»

Cette exigence inattendue effara quelque peu. La nourrice piailla: «a ouili! a ouili!» Le Sultan baissa les yeux. Il lui en coûtait évidemment d’envoyer au chef des rebelles les têtes de ses serviteurs. C’était une humiliation.

Le chambellan intervint pour dire simplement: «In cha’llah» si Dieu veut! La fille répondit: «In cha’llah», puis, d’un bond qui dénotait un jarret solide, elle sortit de la tente et rejoignit le groupe de ses compagnes.

Tandis que les trois veaux finissaient de mourir sous le couteau des bouchers, les femmes s’éclipsèrent dans la nuit. Comme une bande de singes, sautillant au ras du sol entre les tentes de la mehalla heureuse, elles gagnèrent la brousse. Dans le _siwan_, d’où le hajib était sorti discrètement, le Sultan resta seul avec sa nourrice. Sa joie se mêlait d’amertume et d’anxiété; il se sentit malheureux de ses faiblesses et se laissant glisser de son siège impérial, il se fit tout petit à côté de la vieille femme.

«Ya Lalla! Ya Lalla! que penses-tu de tout cela?»

Et comme la vieille ne répondait pas tout de suite, il se fit câlin: «Lalla, petite maman, ton sultan croira que tu es fâchée, réponds-moi, voyons! Dis-moi quelque chose.

«--Je ne suis, dit la vieille, que la plus humble de tes esclaves.

«--C’est connu, dit le Sultan, et après?

«--Après, continua la nourrice, toi tu n’es qu’un imbécile.

«--Allah! soupira le souverain.

«--Quel besoin était-il, conclut la nourrice, de nous amener cette peste au Dar el Makhzen? Enfin je serai là...!»

Le Sultan qui s’attendait à une semonce plus sérieuse se garda bien d’insister. Il cacha sa tête dans le giron de la vieille femme et, fatigué des émotions diverses de cette journée, ne tarda pas à s’y endormir.

Au dehors, le vaste camp de la mehalla victorieuse rougeoyait de mille feux. Les soldats mangeaient les moutons pris aux Berbères. De tous côtés résonnaient les _guimbri_ et les _tar_; on entendait les chants des femmes et les mélopées criardes des éphèbes. Par moment, éclataient brusquement dans la nuit les cris que poussaient les hommes de garde pour se tenir éveillés et pour rassurer la mehalla. Il y en avait, de ces hommes de garde, accroupis partout, au gré des chefs, et ils faisaient un vacarme épouvantable, clamant l’un après l’autre ou tous ensemble, d’un bout à l’autre de l’immense camp, pour empêcher les soldats de dormir; car la mehalla a peur la nuit; la nuit est en effet la chose terrible pour une mehalla et celle-là était en bordure du pays berbère! Ces hommes donc criaient: «Nous sommes à Dieu et c’est lui que nous invoquons!» Et les moqaddem qui se promenaient avec une trique à la main criaient à leur tour: «Dja ennebi! Voilà le prophète!»

Le Sultan revint à Fez et, pour fêter sa victoire, décida de lever sur les tribus soumises une contribution extraordinaire. La mehalla y fut employée et le mariage eut lieu parmi les fêtes. Les juifs gagnèrent beaucoup d’argent à vendre au Makhzen quantité de bijoux et de vêtements, non seulement pour l’épouse nouvelle, mais pour les autres aussi. Et l’on sut que la fille du roi de la montagne s’appelait Heniya, ce qui veut dire «la paisible». Ceci ne trompa personne, car tous ceux qui ont épousé des Berbères savent que cette sorte de femme possède, en général, un cœur de démon dans un corps d’acier.

Quand il eut défloré celle-là, le Sultan fit consacrer la chose par un acte d’adoul et attribua un douaire à sa nouvelle épouse. Mais, malgré toute la tendresse dont elle était l’objet, Heniya restait distante et hautaine. Son impérial amant s’affolait de ne point conquérir le cœur de celle qu’il aimait de plus en plus. Quand il était trop triste, il battait tout le monde autour de lui et il ne voulut plus voir sa nourrice dont les sortilèges se montrèrent incapables de fondre la pierre que la Berbère avait dans le cœur.

Bientôt, par son maître dompté, la Berbère régna sur le Dar el Makhzen qu’elle remplit de ses frères et sœurs de tribus sentant le mouton, et les Fasis, qui sont raffinés et portés à la critique, dirent: «Nous avons un makhzen de Bédouins!»

Heniya restait, par ces gens, en relation constante avec sa tribu et avec son père. Les courriers allaient et venaient; la Berbère passait des heures entières à rêver et à sentir des paquets d’herbes aux odeurs sauvages qu’on lui apportait de ses montagnes.

Or, un jour où le Sultan s’efforçait de toucher le cœur de celle qu’il aimait par toutes sortes de belles promesses, Heniya, se faisant pour la première fois câline, lui dit:

«Ta générosité, Sidi, me remplit d’émotion; mais j’en suis déjà comblée, et mon désir aujourd’hui sera simple. Une femme est venue de chez nous; c’est une vieille dont les chansons ont bercé mon enfance; ordonne qu’elle pénètre ici devant toi, devant moi. Elle chantera encore et, à ces accents lointains qui me sont chers, je m’endormirai, comme cela, dans tes bras.»

Le Sultan frappa dans ses mains. L’esclave qui gardait la porte se précipita, reçut l’ordre et aussitôt la femme entra.

Il fallait vraiment que le Makhzen fût tombé bien bas, car jamais ne se présenta devant le chérif une chose aussi laide. Ce n’était qu’un amas de loques surmonté d’un énorme paquet de chiffons roulés. Là dedans, on distinguait vaguement une figure émaciée, des membres en bois et des pieds si durs que la plante en faisait clac clac sur les dalles. Le Sultan d’ailleurs, les yeux fixés sur sa femme, ne vit rien; il n’entendit pas davantage, le pauvre, ce que chanta la vieille horreur devant lui, ni les réponses d’Heniya, car tout cela se passa dans une langue qui n’est pas celle de Dieu, qu’il soit béni et exalté!

La vieille chanta trois mélopées, et peu à peu la paisible Berbère se blottissait, de plus en plus douce, aux bras de son époux charmé. A la fin, la vieille scanda rapidement des mots barbares sur un rythme étrange... Les bras du Sultan se refermaient sur l’aimée qui écoutait avide, les yeux clos:

«La lame claire tressaute sur l’enclume qui chante!

«L’aguelman[10] sans fond a rejeté des ossements de morts;

[10] Lac de montagne.

«La foudre a fendu les deux grands cèdres d’Ichou Arrok;

«Les signes sont apparus, les Aït ou Aït se comptent.

«_Taammart_[11] aux Aïch t’alaam, dans l’Adrar des Imermouchen;

[11] Assemblée en armes.

«Dans l’azarar des Idrassen aussi;

«Ceux du Fazaz sont déjà rassemblés.

«Taammart à Tafrant Iij pour ceux d’Amras et de Tiouzinine;

«Les Imzinaten de Tioumliline ont fait alliance avec les Immiouach du marabout; ils ont donné la main aux gens de Tabaïnout.

«Assemblées aux Siqsou et à Tafoudeit.

«Partout la lame claire tressaute sur l’enclume qui chante!

«Les courriers volent de l’orient au ponant.

«Les hommes libres sont venus trouver l’amrar et lui ont dit:

«La lame claire tressaute sur l’enclume qui chante!

«Tu nous as promis de chasser tout ce qui n’est pas nous dans le Moghreb.

«Tu as promis de nous donner leurs terres, leurs troupeaux, leurs femmes.

«Mets-toi à notre tête et allons!

«La lame claire tressaute sur l’enclume qui chante!

«L’amrar a répondu: «Quand j’ai voulu, vous ne m’avez pas suivi;

«Aujourd’hui ma tente et mon cœur sont vides;

«L’oiseau est prisonnier dans une cage d’or dans la plaine;

«Si je renverse la montagne sur la plaine, j’écraserai la cage d’or.

«Et moi je te dis de la part de l’amrar:

«Il faut que l’otage revienne, que l’oiseau s’envole.

«Car sous le marteau l’enclume chante et la lame tressaute!

«L’amrar s’efforcera de retenir la montagne tant que l’oiseau sera dans la cage d’or!»

Et Heniya que le Sultan croyait endormie répondit à la vieille sur le même ton et avec le même rythme rapide, sans se dégager de l’étreinte amoureuse de son maître:

«Va-t’en et parle à l’amrar. Dis-lui: Une plume d’aigle fut emportée par le vent, et la cigogne des plaines l’a prise pour garnir son nid.

«Mais les aiglons sont venus en grand nombre.

«Ils ont rempli le nid et trouvé la plume.

«Ils vont l’emporter.

«Va! fais vite et sois sans crainte.»

La vieille sorcière disparut et Heniya, subitement transformée, s’abandonna pour la première fois douce et caressante dans les bras du Sultan, qui la crut pâmée d’amour alors qu’elle était ivre d’espérance.

Le lendemain, il se passa au palais des choses terribles. On trouva les gardes ou ligotés ou poignardés. Au petit jour, les Berbères de la suite de Heniya s’étaient rués sur le personnel endormi, avaient envahi les écuries, enlevé les plus beaux chevaux et par la porte de l’aguedal, avant que la moindre tentative ait pu être faite pour l’arrêter, la Berbère prit la fuite entourée et suivie de ses fidèles montagnards. Elle et eux, tous barbares, étreignant de leurs jambes nues les chevaux du Makhzen, disparurent dans un galop effréné qui, en deux heures, les mit à l’abri dans les défilés du Djebel Kandar.

En apprenant ces graves événements, les gens de Fez qui sont raffinés et frondeurs fermèrent leurs portes, s’insurgèrent contre le Sultan et réclamèrent des privilèges.

Le conteur s’arrêta là; le thé était bu et la nuit toute proche.

Le commandant, qui n’avait pas perdu un mot du récit, prit la parole:

--Que Dieu te bénisse, Si Othman! Mais, dis-moi, cette Heniya dont tu viens de nous dire l’histoire n’était-elle pas fille de cette tribu des Beni-Merine qui vivait sous notre autorité un peu en otage?

Le fkih se leva et dit:

--Béni soit Dieu qui t’a fait perspicace!

Puis prenant congé, il se dirigea vers la porte. Avant de sortir, il se retourna vers le commandant:

--J’allais oublier de te dire... fit-il, tu connais cet enfant que j’avais recueilli? Ce matin je l’ai envoyé au douar chercher du lait; il n’est pas revenu. Que Dieu le juge!... Je l’aimais comme mon fils.

Et grave, ayant achevé de révéler à sa façon la dissidence des Beni-Merine, il chaussa ses socques pointus et sortit dans la nuit.

Les Youyous

A Marrakch la rouge, ce soir-là, les trois amis étaient réunis dans la maison de Messaoud El Biod le concussionnaire.

Le Makhzen--que Dieu le fortifie!--avait saisi cet immeuble et d’autres aussi, mis l’homme en prison, jeté ses femmes et ses enfants à la mendicité, vendu ses esclaves. Le peuple stupide avait ricané: «Allah! son heure est finie», puis avait oublié le ministre hier obéi et redouté.

C’était une habitude passée depuis longtemps dans les mœurs. Les grands devenus trop riches ou importuns étaient ainsi dépouillés par le gouvernement de ce qu’ils avaient enlevé au peuple.

Le makhzen des Français--que Dieu le fortifie aussi!--a d’autres méthodes. Mais en venant au Maroc, comme il fallait bien commencer d’une façon ou d’une autre, il prit les situations telles qu’il les trouva et stabilisa le tout. Des gens qui n’ont pas eu de chance sont ceux dont la fortune tourna avant cette époque mémorable. D’autres au contraire sont restés riches et honorés. Mais Dieu seul est juge de ces choses et de toutes les autres.

Donc les trois amis avaient dîné ce soir-là dans la maison d’un homme déchu de son importance. Cette demeure devenue «bien makhzen» avait été mise à leur disposition provisoire. Elle était construite dans le style banal, utile pourtant à perpétuer pour l’enchantement des touristes: cour intérieure carrée, avec jardin creux doté d’une vasque, le tout flanqué à chaque bout d’une pièce longue, étroite, effroyablement ornementée de plâtres et de carreaux de faïence. Le reste de la maison comportait un escalier mal compris, coupé de recoins inutiles et conduisant à des chambres, les unes trop basses de plafond, les autres sans jour, puis à une terrasse où l’on respirait enfin d’échapper au cubisme incohérent de cette incommode bâtisse.

Les hôtes de la maison, réunis à l’heure du repas dans une des grandes pièces donnant sur le jardin, étaient Dubois et Martin, capitaines, et le _toubib_ de l’assistance indigène, le docteur Chrétien. Et les deux premiers sermonnaient le troisième.

--Docteur, disait Martin, quel est encore cet affreux bonhomme que j’ai vu couché sur votre lit de camp?

--C’est un musulman famélique et toqué qu’il a trouvé dans la rue et qu’il ressuscite peu à peu, répondit Dubois. Car le toubib dédaignait de répondre aux affectueuses critiques de ses compagnons.

C’était un homme imbu d’idées singulières, au moins selon le jugement de notre époque. Il pensait qu’envers ceux qui souffrent il n’est point de limites au devoir de charité. Il avait une horreur instinctive de tous ceux qui sont riches ou détiennent l’autorité. Il reniait les formes officielles de la morale du siècle et n’aurait pas quitté le grabat d’une prostituée malade pour le chevet d’un prince de ce monde. Celui qui lui avait donné ces sentiments l’avait en même temps gratifié d’une santé et d’une vigueur physique merveilleuses, ce qui lui permettait de faire le bien avec plus de continuité. Il était inconscient de la plupart des choses que nous croyons nécessaires à notre dignité. La science et le soulagement qu’il en tirait pour autrui absorbaient toute sa pensée. Il était fruste de manières, mal habillé et incapable de flatterie. Ses supérieurs avaient pour lui du dédain et de la colère.

--Docteur, continuait Martin, je vous défends d’aller en plein midi, par quarante-huit degrés à l’ombre, faire uriner des vieux juifs du Mellah dont la santé, si intéressante qu’elle soit, m’est moins chère que la vôtre.

Le médecin versa dans les tasses un café qu’il avait préparé lui-même.

--Il est bon et fait avec soin, dit Martin, mais je voudrais vous voir, toubib, apporter une égale attention à votre tenue. Un pantalon de treillis et une capote de légionnaire sont un vêtement insuffisant pour votre grade. Vous avez fait ainsi toute la route de Rabat à Marrakch. Comment employez-vous votre solde?

--Elle fond au feu de charité qui le consume, continua de répondre Dubois; il n’a jamais le sou; et à vous, qui êtes chef de détachement, je dénonce que notre docteur s’est fait des bretelles avec des bandes à pansement, ce qui est une criante dilapidation de matériel appartenant à l’État...

La nuit était lourde et chaude; des bouffées d’air brûlant venaient du jardin par l’immense porte aux battants bariolés grands ouverts. De plus, les volutes de poussière rouge qui, chaque soir, montent en tourbillons allongés de la plaine du Guiliz retombaient doucement de très haut sur la ville et venaient aggraver d’un goût terreux la sécheresse des lèvres. C’était la fâcheuse nuit de Marrakch quand il n’y a plus de neige sur l’Atlas.

On était en 1912, une année qui avait vu de graves événements marocains, les émeutes de Fez, l’instauration du protectorat, l’occupation de la capitale du Sud après la fuite d’El Hiba.

Le docteur écoutait le sermon de ses amis dont l’énergie critique languissait d’ailleurs par l’effet de l’heure pesante. Aucun bruit ne venait de l’immense ville, si ce n’est, parfois, des bribes de youyous poussés par des femmes en quelque fête voisine.

A l’autre bout du jardin, une forme blanche se détacha du mur blanc et, onduleuse sous les fines branches des menus jasmins, s’avança vers la grande pièce éclairée où se tenaient les trois amis. Ceux-ci, en silence, regardaient approcher cette chose, et quand elle arriva sur le seuil en pleine lumière, ils virent que c’était une femme: un visage d’enfant dans des étoffes blanches.

Son regard vague ou peut-être aveuglé par la lumière se posa incertain sur le groupe des officiers assis autour de leur petite table, puis, soudain, les aperçut. Alors sa main preste disparut dans une grande manche du vêtement, en ramena une étoffe de soie noire et la femme, avec une agilité de doigts singulière, s’en coiffa. Chez les filles de Sem la chevelure est une nudité.

Dubois et Martin virent passer devant eux cette apparition inattendue qui alla vers le docteur, fit le geste de lui baiser l’épaule et revint au seuil de la porte où, muette toujours, elle s’assit les jambes croisées. Et, dans le silence, Martin proféra d’une voix un peu étreinte de curiosité angoissée:

--Qu’est-ce que c’est que ça?

Le docteur, accoudé sur la table, regardait la femme et son visage exprimait l’effort d’une attention professionnelle intense.

--Ça, dit-il, c’est une femme qui a peur. Puis, allant au-devant de questions nouvelles, il continua:

--Elle sort de quelque coin où vous ne l’aviez pas vue. Elle est arrivée ici avec moi et, dans l’immense cohue de la mehalla chérifienne, elle a passé inaperçue parmi toutes les femmes juchées sur les mulets de transport. Elle est venue ainsi de Fez en passant par Rabat. Elle est folle et je la soigne.

Elle est folle, mais non méchante. Elle est, au contraire, docile et ne parle que si on l’y invite. Mais elle a peur, peur jusqu’à la folie, et son instinct la pousse à se rapprocher de moi quand elle pressent la crise qui la jettera dans la démence. C’est ce qu’elle a fait en quittant le recoin de cette maison où elle habite et en venant ici. Cette femme sera probablement folle à lier dans quelques instants.

Les deux camarades du médecin regardaient tour à tour celui-ci et la femme immobile. La façon étrange et inattendue dont se terminait la soirée les intriguait jusqu’à l’angoisse, sensation qu’accroissait, sans doute, la pesanteur étouffante de cette nuit torride. Leur première pensée fut de se retirer et de laisser le médecin à sa malade. Mais la curiosité l’emporta et aussi l’amour-propre de réagir contre l’impression pénible déjà ressentie, contre celle plus forte encore à laquelle ils s’attendaient.

--Continuez, docteur, fit Dubois et dites-nous pourquoi cette femme a peur.

--Vous devez comprendre l’intérêt que j’attache à l’étude de ce cas, reprit le toubib. L’intérêt médical n’est pas seul en jeu d’ailleurs, comme vous allez vous en rendre compte.

Cette malheureuse était servante à Fez chez notre camarade, le capitaine X... qui trouva la mort pendant les émeutes du 17 avril dernier. D’après tout ce que j’ai pu savoir, à ce jour, elle a cherché à sauver son maître en le guidant, de terrasse en terrasse, à la recherche d’une maison hospitalière qu’ils ne trouvèrent pas. Elle a donc pris sa part de l’horrible calvaire. J’ignore comment elle a pu elle-même éviter la mort. Juive de race et servante d’un chrétien, elle était pourtant toute désignée à la fureur stupide de cette population fanatisée et voyant rouge. J’ai retrouvé dans les archives du Conseil de guerre qu’elle avait dénoncé avec une extrême énergie les assassins du capitaine.