Récits marocains de la plaine et des monts
Part 16
Annonçant l’automne, un premier souffle de vent d’ouest très haut avait poussé cette nuit-là une grosse nuée vers le continent. Celle-ci passa au-dessus de la plaine de Marrakch brûlante, prise depuis des semaines dans le jeu circulaire de ses courants locaux qui, très bas, y promènent des colonnes de poussière chaude. Puis, après quelque hésitation devant le mur gênant de l’Atlas, la nuée passa en s’étirant entre les montagnes de Demnat et l’Oum er Rebia et s’engouffra dans la vallée de l’oued el Abid. Là, les masses épaisses s’empilèrent, maintenues entre les deux hautes chaînes, poussées par le souffle porteur, contenues par la pression atmosphérique, et tout ce qui par là formait le sol ou en sortait fut noyé, imprégné de vapeur froide. Puis soudain, dans sa montée lente, la grosse nuée rencontra la dépression large, plus unie du grand col et, sur le vent qui s’y étalait, le nuage fila en s’allongeant vers l’est jusqu’à ce que, après des kilomètres de fuite et de course en volute, les vapeurs rencontrèrent le sol descendant. Alors la nuée de l’oued el Abid coula dans la Moulouya, s’étala dans la vallée plus vaste, y formant une longue et épaisse nappe qui, oscillant à la recherche de son équilibre, finit par s’établir vers mille mètres, marquant aux flancs des grands monts une courbe maîtresse comme jamais topographe n’en traça. Enfin, rupture se fit entre les masses nuageuses des deux vallées; le col vit les étoiles du ciel et le douar de Sidi Ali apparut ruisselant. L’aurore vint et une voix s’éleva clamant la grandeur de Dieu, rappelant qu’il faut le connaître et le prier.
A ce moment Mahbouba était déjà loin. Elle n’était pas de celles en effet qu’un brouillard peut gêner dans une galopade entre ronces et rochers. Elle jugea même que ce nuage qui facilitait son départ était d’un heureux présage pour la suite de ses projets.
Mahbouba partit donc de ce pas énergique et agile des montagnards marocains, inlassables marcheurs que la neige seule, un peu épaisse, arrête dans leur continuel va-et-vient. Elle ne paraissait pas gênée par le poids du mouton qu’elle emportait en travers de son cou et de ses épaules et dont ses mains tenaient les pattes ramenées sur sa poitrine. L’animal n’aurait pas suivi. Il lui fallait l’éloigner ainsi à quelque distance du troupeau; après quoi, elle pourrait le pousser devant elle avec une badine. Ce mouton devait jouer un rôle important dans son exil volontaire. Elle comptait, dès qu’elle atteindrait un douar des Beni Mguild transhumant, sacrifier l’animal devant la tente d’un notable et obtenir ainsi droit d’asile et de séjour pour elle et sa fille.
Ces sortes d’émigration sont fréquentes dans les tribus de montagne. La coutume berbère, bâtie au profit de la communauté, est dure pour l’individu. Nombreux sont les cas où, aux prises avec les siens, l’homme n’a d’autre ressource que l’exil. La femme en fuite a d’ailleurs ce privilège d’être toujours accueillie immédiatement. Pour le chef de tente qui la reçoit, qu’il en fasse une épouse ou la cède à un autre en mariage, c’est un capital qui tombe du ciel. Pour la communauté, c’est un renfort de travail sans frais aucun.
L’adoption de l’homme étranger par une tribu est sujet à plus de difficultés. Avant d’acquérir le droit de cité et surtout le droit à la terre, il lui faut prouver qu’il est utile, avoir par exemple combattu pour son nouveau clan, attester qu’il n’est pas un simple parasite et même chez certaines fractions, avoir procréé un enfant mâle. Définitivement admis, chef de foyer il conservera pourtant le nom de sa tribu d’origine, ses enfants aussi, et l’assimilation ne sera complète qu’à la deuxième génération. Le régime plus simple appliqué aux femmes, la faiblesse du lien matrimonial provoquent de constantes fuites, et Mahbouba n’avait aucune appréhension sur l’accueil qui l’attendait. Il est même probable, ayant eu tout loisir de s’en occuper, qu’elle connaissait parfaitement l’homme chez qui elle sacrifierait son mouton et qui la ferait sienne sans autre embarras.
Mahbouba suivit la piste qui mène au col, au Tizi M’rachou. Ce chemin, d’ailleurs facile, court à mi-crête, tantôt sur un versant, tantôt sur l’autre. Il n’y a point là de grande forêt, mais des taillis de karrouch, de petits chênes à glands. On a de quoi manger tout le long de la route. En cas de danger, on peut grimper sur les chênes plus développés qui, de place en place, émergent des buissons. La piste qui emprunte le territoire de différentes tribus est en _no man’s land_; on ne poursuit pas les crimes qui s’y commettent. On y marche dans une solitude effarante, l’oreille tendue. Pour souffler, on s’arrête et l’on se cache.
Selon le versant où l’on se trouve, la vue découvre au nord l’Arrougou des Aït Ihand, le Kerrouchen des Zaïane ou bien, au sud, l’enclave des Aït Yahia vers Arbala, l’Azerzou des Aït Ihand et la grande chose imprécise qu’est la plaine de la Moulouya vue à cette distance et de cette altitude. Mais la piste est ainsi tracée par des générations de piétons cherchant le moindre effort qu’il ne paraît pas que l’on soit en montagne.
Retardée par son mouton, il fallait à Mahbouba deux journées de marche pour atteindre le Tizi M’rachou où Brahim devait lui amener sa fille. Avant la fin du premier jour, la mère de Rabaha, jugeant avoir fait une bonne moitié du chemin et lasse quelque peu, se mit en quête d’un abri pour la nuit. Elle n’avait rencontré que deux Zaïane éventés à temps et dont elle s’était sans peine cachée. Personne du groupe qu’elle quittait ne l’avait poursuivie. Elle s’arrêta au bord d’un formidable éboulis qui, d’un faîte rocheux, avait dévalé sur une pente raide vers le sud. Une herbe à mouton couvrait le sol entre les blocs épars ou accolés, ou empilés. De l’eau suintait sous la végétation et se rassemblait plus bas, en une petite nappe qui scintillait. Et l’œil exercé de la Berbère, parmi les grosses pierres jonchant le sol, découvrit des moutons qui pourtant de loin leur ressemblaient beaucoup.
Mahbouba fut heureuse à la pensée qu’elle ne passerait pas la nuit seule dans ces lieux. Son mouton s’égaillant tira sur la longe qui l’attachait à une racine, puis, libéré, partit en bondissant vers le troupeau. Mahbouba chercha des yeux le berger, le vit couché parmi les ronces et les pierres et marcha vers lui. Elle le reconnut; c’était un jeune homme de moins de vingt ans appartenant aux Aït Ihend, sa tribu à elle.
Étendu, les coudes en l’air, les deux mains sous la tête, le jeune homme la vit venir et s’arrêter devant lui.
--Hôte de Dieu, dit-elle.
--Tu es Mahbouba la Hihendiya, dit l’homme; que t’arrive-t-il?
--Tu es Raho, dit Mahbouba; à qui le troupeau?
--A Ichou fils de Hazoun, de chez nous; où vas-tu?
--Qui garde avec toi l’azib?
--C’est le hartani d’Ichou; c’est lui qui a le fusil.
--Je le connais, va lui dire que je suis là.
--Non, car il te prendrait pour lui.
--Penses-tu valoir autant qu’un homme? dit la femme en s’approchant.
Le berger alors se dressa à demi, saisit la femme par ses vêtements à la poitrine et l’attira sur le sol à son côté.
Mahbouba se livra, désormais sûre de la discrétion de son hôte.
Puis celui-ci la tenant toujours l’entraîna d’une main rude vers la muraille de rochers. Là une excavation s’ouvrait où ils entrèrent. C’était, découpé par les bergers dans une pierre plus tendre noyée dans la masse, un refuge assez vaste où se terrait le troupeau en cas de mauvais temps, en cas d’alerte aussi. Le sol, mélange de terre et de fiente accumulée, piétinée, était souple. La surface était couverte d’empreintes faites par les pieds des moutons en quelque jour humide et depuis séchées. Il y avait un foyer de trois pierres, une grossière marmite en argile très rouge, des toisons servant de couche au gardien.
La femme réveilla une braise qui couvait, des ronces sèches flambèrent, puis une souche qui brûla en fumant. L’homme la regardait les yeux brillants, les lèvres entr’ouvertes sur une dentition toute blanche.
--J’ai faim, dit Mahbouba.
--Attends, dit le berger. Il sortit aussitôt, traîna devant l’entrée de la grotte une masse épaisse de ronces et disparut.
La Berbère s’assoupit sur les toisons dans la salle enfumée. L’homme resta longtemps absent. Il lui fallut ramener le troupeau au parc et attendre le hartani qui était allé assez loin, au douar, chercher la nourriture. Quand ils eurent mangé, il dut attendre que son compagnon fût endormi sous la guittoun de garde. Raho alors revint à la grotte, réveilla la femme et lui donna à manger des galettes de farine d’orge et de blé. Il lui donna aussi du miel sauvage retiré pour la circonstance d’un creux de rocher où il le cachait. Et, parce qu’il faisait nuit noire, il alla lui-même au dehors chercher l’eau dont elle s’abreuva.
Mahbouba resta deux jours avec cette brute dont la jeune vigueur lui plaisait. Comme ses pareilles de la montagne, elle n’était pas vicieuse, mais nantie d’appétits violents dont la satisfaction lui semblait normale et non susceptible de contrainte.
Le matin du troisième jour avant l’aube, laissant son hôte profondément rassasié et endormi, elle sortit de la grotte avec son mouton réclamé la veille au berger qui, sans méfiance, le lui avait rendu. Son premier soin fut d’aller à la flaque d’eau et d’y patauger à son aise, sans souci aucun de la température, sans peur de la nuit. Elle riait même de sentir son mouton trembler au bout de la corde. Un chacal aboyait, une hyène pleurait au fond du vallon sous des arbres. Droite, nue au bord de la mare, la femme s’étira, tordit le buste sur ses hanches, puis, pour rompre le silence, elle lança un ululement de chouette admirablement imité auquel un autre nocturne, au loin, répondit. Souriante de son succès, elle rajusta contre sa cuisse les deux lanières qui y plaquaient le couteau dans une gaine de cuir, elle reprit ses vêtements et retrempée, vigoureuse, elle partit.
L’aube gagnait permettant de discerner la nature. Mahbouba repassa devant la grotte; elle rit en pensant à l’homme et plus encore en palpant dans un pan de son haïk les galettes, le rayon de miel qu’elle lui volait et dont elle se nourrirait en route, vers le Tizi M’rachou où Brahim, le juif islamisé, confident de Moha, devait lui amener sa fille.
* * * * *
Le chemin qui monte du pays Zaïane au Tizi M’rachou est très dur et raboteux. C’est un sentier raide qui tortille entre des rocailles, au creux d’un thalweg, où ces blocs ont croulé des murailles bordantes. C’est le passage obligé de qui veut aller du haut Oum er Rebia à la Moulouya par Itzer. Cette piste marque aussi une séparation nette entre deux contrées très différentes d’aspect.
A l’est, à la gauche de qui monte vers le col, le cèdre règne en pleine végétation. C’est la fin de la forêt qui partant des sources de l’oued Ifrane, au sud de Meknès, passe par Azrou, Aïn Leuh, domine El Hammam, atteint le haut pays Zaïane en amont de Khenifra, couvrant plus ou moins ce que les gens du pays appellent le Dir, le poitrail, et que nous savons être un puissant contrefort volcanique du Moyen Atlas.
A l’ouest du sentier l’aspect change. Le grand cèdre a disparu et aussi les mouvements abrupts, les ressauts violents de l’âpre montagne. Le chêne zéen, en broussailles peu élevées, couvre jusqu’à El Kebbab les mouvements d’un sol moins tourmenté.
Dès les premières pluies, le schiste effrité, réduit en poudre sur la piste, se transforme en boue glissante. Les mulets chargés, les chevaux passent à grand’peine par ce ravin qui est aussi un coupe-gorge redouté, un coin farouche dans un site d’une tristesse angoissante.
C’est par là que chemina l’escorte qui portait au grand Sultan Moulay Hassan les cadeaux du Zaïani et lui conduisait Rabaha. C’est au col de Tizi M’rachou que Mahbouba avait dit à Brahim El Islami de lui amener sa fille. C’est là que se termina le drame, objet de ce récit.
Si la route est pénible pour parvenir au Tizi M’rachou, elle devient par contre très facile au delà du col. Pour gagner la Moulouya, elle passe, en pentes douces, entre des mouvements de terrain peu accentués et complètement dénudés de végétation forestière. Le col même est marqué par un dernier piton volcanique boisé visible de loin. Le sentier contourne en ce point un bloc énorme détaché de la montagne. Un cèdre, le dernier de la forêt, a dressé son tronc robuste contre le rocher et l’une de ses maîtresses branches, passant à hauteur d’homme au-dessus de celui-ci, pousse son vigoureux rameau sur la piste. Une petite source naissant à la base de la grosse pierre y a creusé une niche tapissée de fougères. Les passants ont tracé un sillon par lequel le mince filet d’eau s’amasse dans le creux naturel d’une roche affleurante. Là s’abreuvent hommes et bêtes fatigués de la dure montée.
Du haut du rocher, à deux mètres environ au-dessus de la piste, le regard jusqu’alors retenu, absorbé par la majestueuse grandeur de la forêt découvre à perte de vue, sans obstacle, la plaine immense de la Moulouya où rien ne pousse. Le contraste est frappant. Seule subsiste égale la sensation d’isolement et de peine que donne le bled sans vie humaine apparente, sans trace d’habitation. Aussi la vue court-elle aussitôt vers l’horizon lointain où de belles choses l’attirent. C’est, au sud-est, le formidable djebel Ayachi dont la longue crête, en été au moins, pousse au travers des neiges ses dents de granit rose; au sud la montagne des Aït Haddidou montre sa teinte sombre, indice de végétation forestière. Ce sont ensuite les deux pitons voisins, l’Oujjit et le Toujjit où la Moulouya, croit-on, prend sa source...
Mahbouba juchée sur le grand roc, abritée du soleil par la branche chevelue du cèdre mauritanien, attendait sa fille et surveillait une longue partie du vallon où gravissait la piste. Parfois pour détendre ses muscles, calmer ses nerfs irrités de l’attente, elle saisissait le rameau géant tendu au-dessus d’elle, s’y suspendait, s’évertuait à le secouer, à le fléchir. Il arriva enfin qu’elle aperçut Brahim qui péniblement, un bâton à la main, montait l’âpre côte. L’homme était seul... Il ne précédait personne... Alors, presque sûre de son malheur, exaspérée, remuant déjà dans son esprit troublé des idées de désespoir, Mahbouba s’allongea sur la plate-forme du roc et, les deux coudes devant elle, la tête dans ses mains, les yeux vers l’homme qui venait, elle attendit silencieuse, dans une pose de sphinx.
Brahim vit les deux coudes et les mains portant une tête qui dépassait un peu le bord du rocher et où des yeux immenses le regardaient. Il s’approcha tout près et, ayant reconnu la mère de Rabaha, lui dit:
--Mahbouba, écoute ce qu’a ordonné ton maître le caïd Moha ou Hammou... Mahbouba, m’entends-tu? Pourquoi me regardes-tu sans parler? Vois, je n’ai pas amené ta fille. Le caïd a dit... le caïd n’a pas voulu. Il a donné Rabaha au sultan des Arabes... Est-ce que tu entends, Mahbouba? Ta fille appartient au harem... Elle n’en sortira plus jamais. Ce n’est pas la peine d’attendre. Je ne serais pas venu, mais le caïd a voulu que je vienne te dire cela. C’est ta punition, comprends-tu?...
Il parut à Brahim que la femme silencieuse bougeait, que le sphinx se ramassait sur lui-même. Comme une panthère s’élance et tombe sur la vache égarée, Mahbouba s’abattit du roc sur l’homme. Celui-ci tint bon sous le poids, mais s’écroula sous le choc d’un couteau qui lui trouait la gorge.
Les deux corps se séparèrent; la femme roula jusque dans la petite source, tandis que Brahim suffoquait, les deux mains à son cou. Mahbouba alors s’avança. Elle cloua au sol les mains à coups de couteau, puis elle s’acharna à la façon des femmes berbères et laissa, pour finir, l’arme dans le ventre du mort.
Sa justice personnelle satisfaite, Mahbouba, sans plus regarder sa victime, lava dans la source ses mains rouges. Puis elle retira la corde dont son mouton était attaché à une racine et regrimpa sur son roc. De là elle passa sur la branche du cèdre, rampa vers l’extrémité qui à peine fléchissait, y attacha solidement la corde, s’entoura le cou d’une boucle et, sans aucune hésitation, se laissa choir dans le vide. L’énorme branche oscilla verticalement, puis reprit très vite son immuable pose végétative au-dessus du roc et du sentier.
Les premiers chacals venus dévorèrent le cadavre gisant. Les autres s’efforcèrent par des sauts d’atteindre le corps suspendu trop haut pour la détente de leurs jarrets. Ils furent dérangés d’ailleurs par l’arrivée de deux cavaliers zaïane. Ceux-ci regardèrent les restes immondes et la femme pendue, se consultèrent et revinrent sur leurs pas.
C’étaient les vedettes d’avant-garde d’un convoi qu’il fallait faire passer sans risques et sans bataille, car il portait les cadeaux du Zaïani à Moulay Hassan et conduisait au harem chérifien Rabaha, fille de l’amrar.
Celle-ci ne sut rien de ce que dirent les vedettes à Si Qacem el Bokhari, caïd des soldats du Makhzen et chef du convoi. Celui-ci ordonna que ce jour-là on n’irait pas plus loin et l’on campa où l’on était, à mi-chemin du Tizi M’rachou.
Pendant la nuit, une équipe dirigée par Si Qacem lui-même procéda à l’ensevelissement de Mahbouba. Sur sa tombe, bien peu profonde au bord du sentier, on mit beaucoup de pierres petites et grandes. C’est l’habitude en ce pays d’élever de ces sortes de tas appelés _kerkour_ aux points importants, tels qu’un col, à l’endroit spécialement d’où le voyageur peut voir à la fois les deux versants et les deux horizons. Les gens qui passent ajoutent une pierre. On dit aussi que certains de ces monuments recouvrent des trésors. Mais en réalité l’instinct du primitif lui apprend à jalonner ainsi pour l’hiver les pistes, les passages que la neige peut couvrir. Celui-là s’appela le kerkour de Mahbouba.
Le lendemain, le petit convoi franchit le Tizi M’rachou. Rabaha était sur une mule bâtée d’un _halles_ plat. Elle était assise sur le devant, les jambes pendantes du même côté de l’encolure. Derrière elle, à califourchon et la tenant par la taille se cramponnait Oumbirika, jeune négresse que le Zaïani avait donné à sa fille comme servante et compagne et qui allait la suivre au harem. Deux piétons zaïane guidaient la mule et surveillaient l’équilibre de son chargement. Quatre autres bêtes suivaient portant le campement et les cadeaux pour le Sultan.
Quand la mule qui portait Rabaha passa devant le kerkour couvrant la tombe fraîche, elle fit un écart peureux, sans doute par l’effet d’un de ces instincts où l’animal est parfois supérieur à l’homme. Rabaha faillit tomber, se rattrapa avec de petits cris où il y avait plus de coquetterie que de peur, car c’était une luronne peu timide. Puis elle aperçut tout d’un coup la grande vallée de la Moulouya aux larges ondulations dénudées. L’enfant eut la sensation qu’elle entrait dans un monde inconnu, qu’elle entamait une vie nouvelle. Elle s’assit alors sur le côté du bât de façon à regarder derrière elle et, aussi longtemps qu’elle put les voir, le cœur serré, elle contempla ses montagnes qui s’éloignaient et les hautes cimes des cèdres qui l’une après l’autre disparaissaient.
* * * * *
Dans la longue et belle histoire de Moha, fils de Hammou, l’épisode qui précède marque la fin de l’influence des sultans sur le pays Zaïane et sur tout le Maroc central. Le chef berbère devenu puissant avec l’aide du Makhzen va s’affranchir de toute tutelle. Moulay Hassan, souverain guerrier et fin politique, mourra au retour de son expédition au Sahara.
Et depuis lors personne à la cour chérifienne n’osera parler de franchir à nouveau l’Atlas et de dompter les Berbères.
Ceux-ci, à leur aise, pourront ainsi se livrer à leurs querelles intestines.
Moha ou Hammou continuera à combattre en montagne l’influence maraboutique d’Ali Amhaouch, mais il demeurera le maître incontesté des Zaïane qu’il disciplinera à ses ordres par des procédés d’ailleurs fort despotiques.
Il donnera à ce peuple une cohésion et des armes et le mettra sur le pied de guerre où nous l’avons trouvé.
Les Français, en effet, apparaîtront à leur tour, et le vieux chef soutiendra contre eux une lutte épique vraiment digne d’admiration et qui dure encore.
Nous raconterons cela aussi, un de ces jours, si Allah y consent. Qu’il soit loué, en tout cas, pour les belles choses qu’il nous a donné de voir et d’entendre au pays de Moha, au pays de Rabaha, fille de l’amrar!
TABLE
Pages LES MENDIANTS 3 ITTO, MÈRE DE MOHAND 27 LE THÉ 47 LES YOUYOUS 89 L’AUTOMOBILE 121 LA PRIÈRE DU SOIR 169 L’AMRAR 201 RABAHA, FILLE DE L’AMRAR 243
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