Récits marocains de la plaine et des monts

Part 14

Chapter 143,970 wordsPublic domain

En le voyant, Moha subit une impression pénible. Il eût voulu rire, il n’osa pas. L’aspect du caïd, si étrange pour ses yeux de montagnard, le troubla. Il eut la vision importune de ce que représentait cet homme: une puissance ennemie, organisée, riche, qui de loin l’étreignait peu à peu. Il aimait, il estimait le caïd Boukhari qui lui avait rendu maints services. Il eut la sensation très nette et cruelle que ce fidèle serviteur ne travaillait pas pour lui mais pour un autre ayant des choses une conception différente de la sienne, un autre qui avait à sa solde une quantité de gens dévoués, comme celui-là, des gens à bonnets pointus, à vêtements bizarres. Quand il était allé lui-même à Fez voir le Sultan, il n’avait pas eu, au cours des fêtes et des réceptions, l’opprimante impression que lui causait cet homme rouge, blanc, vert, drôle, mais fort, intangible, surgissant chez lui, sous cette tente, dans son bled, au beau milieu de la plaine farouche où il croyait régner seul, à l’abri de ses montagnes, de leurs grandes forêts, de leurs profondes crevasses, pays qu’il adorait pour toute sa sauvagerie, de toute la force de son âme sauvage. Jamais il n’avait autant senti la fragilité de son indépendance qu’en voyant arriver en ambassadeur, habillé comme un _babarayou_[15], son ami, le nègre, le simple et complaisant Ba Qacem, le père Qacem des soldats du Makhzen.

[15] Perroquet.

Tout cela traversa l’esprit, étreignit le cœur de Moha dans l’espace très court qui s’écoula entre l’entrée du caïd et le moment où pompeux, la main sur le cœur, il salua:

--Es Salamou alaïkoum.

Le Zaïani s’était déjà ressaisi et, sûr de soi, un peu mécontent même de sa faiblesse passagère, il accueillit cordialement le visiteur qui s’assit sur un coussin en face de lui. Il y eut un long échange de politesses. L’homme du Makhzen restait solennel; Moha tâchait de retrouver sa familiarité un peu hautaine et d’ailleurs lourde de grand chef. Une particularité en tout cas marqua l’entretien. Le caïd retour de Fez, réimprégné de cet esprit de religiosité qu’élabore la ville de Moulay Idriss, s’efforçait de parler un arabe correct émaillé de formules pieuses. Moha, au contraire, ne cessa d’employer sa propre langue, peut-être par besoin de s’affermir dans les idées d’indépendance qu’elle symbolisait pour lui, plus sûrement pour marquer le coup et rappeler à Qacem qu’il n’était pas chez le Sultan, mais chez les plus rudes des Berbères Aït ou Malou, fils de l’ombre.

Cette forme de la conversation ne gênait aucun de ces hommes également bilingues. Ba Qacem d’ailleurs arrêta net le Zaïani qui commençait à questionner.

--Tout d’abord, dit le soldat, il faut prendre connaissance de la lettre bénie dont m’a chargé pour toi mon maître le Sultan.

--Fais voir, dit Moha.

Le chef des soldats ouvrit le petit sac qui protégeait son Qoran et retira de la patelette doublée de soie un pli allongé dont il montra le grand cachet rouge qui le scellait, bien intact.

Puis coupant délicatement l’enveloppe sur son bord étroit, il en tira comme d’un étui la lettre chérifienne qui, déployée lentement, apparut timbrée en haut du grand sceau de Moulay Hassan, fils de Sidi Mohammed, fils d’Abderrahman, fils d’Hicham. Ba Qacem baisa pieusement le cachet et tendit la lettre au Zaïani. Celui-ci la prit maladroitement, ferma un œil, mit sa main en cornet devant l’autre pour examiner la chose, geste familier à tous ceux d’ici qui, accoutumés à voir de très loin, ont du mal à discerner de près des traits déliés tels que ceux d’un cachet; puis il rendit la lettre en disant:

--Expose toi-même ce qu’elle porte; je ne sais pas lire.

En fait, le brave troupier qu’était le caïd des asker en eût été lui-même bien empêché, s’il n’avait pris soin de se faire longuement expliquer, sur le brouillon du rédacteur, les phrases ampoulées et prétentieuses du message impérial.

«A notre serviteur intègre, disait celui-ci, le caïd Mohammed, fils de Hammou, le Zaïani. Que Dieu t’accorde le salut, sa miséricorde et sa bénédiction.» Et ensuite: «Lorsque Dieu par un simple effet de sa bienveillance m’a appelé au pouvoir et m’a donné la terre en héritage pour faire régner la prospérité, mon seul souci a été de travailler au bien des musulmans, de rétablir l’ordre et de grouper tous les croyants autour de moi. Mes efforts ont tendu vers ce but et Dieu--qu’il soit exalté!--m’a permis de parcourir mon empire fortuné, suivi de mon armée victorieuse. Il me reste à visiter les plaines sahariennes et les montagnes berbères. L’encre des plumes évitera l’effusion du sang, si Dieu veut; mais fort de son appui, avec l’aide de mon armée immense et toujours victorieuse, j’atteindrai ceux qui s’écartent de la voie et négligent mes ordres. S’il le faut, mon étrier glorieux escaladera les escarpements, gravira les énormes montagnes qui semblent converser avec la lune et donner la main aux étoiles[16]. Au-devant de Notre Majesté élevée de par Dieu, les gens seront forcés d’apporter le licol et la longe et de replier les étendards de l’égarement et de l’erreur.

[16] Le lecteur qui trouverait ici que l’auteur exagère pourra se reporter au _Kitab el Istiqsa_, chronique de la dynastie marocaine actuelle, dans la traduction d’Eugène FUMEY (_Archives marocaines_, vol. X, t. II, p. 372 et suiv.). Il se convaincra que la teneur de lettre ici transcrite n’est, dans le genre emphatique et prétentieux, qu’un vague reflet du texte original.

«Sache donc que quittant notre glorieuse capitale de Fez la bien gardée, je conduirai mon armée immense, par les Beni Mguild, jusqu’au pays des Aït Izdeg. De là, par le pays des Aït Moghrad et des Aït Haddidou, je me rendrai au Tafilelt pour prier sur la tombe de mes ancêtres, que Dieu les sanctifie!

«Pour le surplus, le porteur te dira ce qu’il doit dire. Salut!»

Comme presque toutes les lettres du même genre, celle de Moulay Hassan s’arrêtait net au moment où elle allait devenir intéressante. Le Sultan ne voulait confier à personne de son entourage ce qu’il avait à dire au chef berbère de la grande confédération Zaïane. Il avait préféré laisser sortir de Fez le caïd porteur de la lettre, puis le rappeler auprès de lui pour lui donner sans témoin les instructions destinées au Zaïani. Après quoi le messager avait été remis en route, sans qu’il puisse parler à personne de la ville ou du palais. Il y a dans la politique makhzen quantité de petites roueries enfantines du même genre.

Sa lecture finie, le caïd Qacem el Bokhari se rapprocha de Moha et de Hassan et ajouta à voix basse.

--Voici les paroles de notre Maître pour toi, Moha.

Les Zaïane devront s’abstenir de toute aide aux gens que je veux châtier ou seulement ramener dans le droit chemin. Le caïd Moha, aidé de notre ami très cher le caïd Qacem et des soldats glorieux à lui confiés par Notre Majesté, devra tenir la main à ce que chacun reste chez soi. Le pays des Zaïane n’étant pas de ceux dont j’ai décidé la visite, ses habitants n’auront aucune charge ni imposition pour l’entretien de ma mehalla heureuse que Dieu guide. Le caïd Moha règlera, selon son cœur et la pure tradition, sa conduite personnelle en ce qui concerne les hommages à rendre à mon noble étrier.

--Que veut dire cela? interrompit le Zaïani, qui d’ailleurs avait fort bien compris.

--Cela signifie, reprit Qacem, que tu ne pourras laisser le Sultan passer dans ton voisinage sans aller le saluer avec, dans les mains, ce que les convenances conseillent.

--Ah! bien, tu devrais t’exprimer clairement, dit le Berbère...

--Je continue, dit le soldat. Notre Maître a dit aussi: Il ne suffit pas que notre ami très cher le caïd Mohammed se contente de maintenir en repos ses propres tribus. Il doit encore, par tous les moyens et au besoin par la guerre, clouer sur place les gens maudits de Dieu pour leurs mauvaises intentions apparentes ou cachées qui seraient capables de détourner de sa route mon noble étrier chérifien.

Ainsi parla Mon Seigneur, conclut Qacem.

--J’ai compris, dit Moha.

Et après un instant de réflexion il ajouta:

--Mes tribus sont dans ma main. J’adresserai au Sultan les hommages et les cadeaux qui lui sont dus, mais je ne pourrai y aller moi-même car, pour répondre à son désir, il me faut être attentif à tout ce qui pourrait jaillir du haut des monts. Tu lui diras que son pire ennemi est le vilain diable d’Arbala, Ali Amhaouch, celui dont les serviteurs ont trahi et assommé Moulay Sourour. Dis au Sultan qu’il ne lui convient pas de venir par ici châtier ce traître. Assure-le que je ferai de mon mieux pour le contenir. C’est donc toi qui iras à ma place exposer cela à ton maître et lui porter mon cadeau. Et maintenant est-ce tout?

Le brave caïd Qacem qui revenait de Fez tout imprégné de l’onctueux formalisme pratiqué au Makhzen fut un peu choqué de la réponse désinvolte de Moha; mais il connaissait déjà la brusquerie native du grand chef. Il dégageait en tout cas des paroles entendues que le Zaïani voulait éviter deux choses qui l’auraient gêné beaucoup, une visite personnelle au Sultan, l’intervention de celui-ci dans la région. Mais il ne s’attendait guère à ce qu’il allait entendre encore. Hassan, au contraire, le savait sans doute car il sortit de la tente laissant son père en tête à tête avec le caïd des soldats.

Et Moha continua:

--El Maati, ton adjoint, a une fille qui me plaît. J’ai décidé de l’épouser. Tu préviendras ses parents et des gens de ma tente iront la leur demander pour moi.

Ba Qacem eut de la difficulté à comprendre ce qui se passait. Il en était encore à la mission du Sultan, aux affaires politiques, aux choses graves.

--Parles-tu pour rire? demanda-t-il, songeant à quelque lourde plaisanterie comme Moha en avait parfois.

Mais le sourire qu’il ébauchait s’effaça quand il vit la transformation qui s’opérait dans l’aspect du caïd.

Secouant son ample burnous noir, il en avait fait jaillir ses bras nus, bruns et musclés. D’un revers de main, son capuchon était retombé en arrière entraînant la rezza, la bande de mousseline blanche qui ceignait sa tête et celle-ci apparaissait toute rasée, à l’exception de deux touffes longues et bouclées qui ornaient ses tempes. Son visage n’avait plus rien de l’aménité goguenarde par laquelle il accueillit le mandataire du Sultan et son discours. Moha était sous l’empire de quelque pensée violente et Ba Qacem ne s’y trompa point.

--Rire! dit Moha, il n’en est pas question. Je t’ai écouté; à ton tour de m’entendre. Je viens de te dire mes intentions; tes soldats s’honoreront en alliant une de leurs filles au caïd Moha. Ils rachèteront un peu leur mauvaise conduite à mon égard. Tu ne me demandes plus si je plaisante? Sais-tu qu’en ton absence ils ont détroussé des gens de Fez, des sujets de ton maître qui venaient à Khenifra? Sais-tu qu’à mon appel aucun n’a répondu le jour où les Aït Bou Mzil saccagèrent les marchés? Et tu viens me dire de la part du Sultan qu’il faut tenir la montagne en respect! Mets de l’ordre à tout cela, Ba Qacem, je te le conseille vivement.

--Je te conseille, à mon tour, dit le soldat, de renoncer à ce mariage. Tu abuses... Je ne sais pas vraiment comment présenter la chose à mes hommes.

--Demande conseil à ta tête... et bonjour!

Ba Qacem se leva et sortit de la tente. Moha l’entendit qui exhalait en un Allah ou Akbar! toutes ses impressions confuses et chagrines.

Hassan reparut devant le chef.

--Tu as tort, mon père, tu as tort de ne pas remettre à plus tard ce projet de mariage. Ces gens sont pleins d’orgueil; c’est jouer avec le feu.

Mais Moha négligeant ces paroles suivait sa pensée furieuse.

--Tu l’as entendu! le licol et la longe! le licol et la longe! Voilà ce qu’ils nous réservent, après tous ceux dont parle la lettre. Et l’on m’écrit cela! et je dois l’écouter devant mon fils!

Hassan était venu faire à son père quelques remarques timides. Il craignait que le caïd dominé par ses sens n’eût perdu de vue sa politique habituelle de patience envers les soldats du Makhzen. Il estimait que l’union projetée avec une fille de ceux-ci pouvait rencontrer de la résistance, provoquer l’insubordination définitive de gens dont on avait besoin. La vue de son père dont le visage et les exclamations exprimaient la tristesse et la révolte modifia sa pensée. Il n’y avait d’autre passion dans les yeux de Moha que celle de vivre indépendant et d’assurer à ses enfants cette liberté. Le Berbère se cabrait à la pensée que d’autres de sa race, de ses proches subissaient l’opprobre d’une soumission dont la lettre du Sultan définissait si cruellement le signe exigé: le licol et la longe, honteux emblèmes de la servitude des bêtes de somme.

Hassan comprit. Son père humilié avait, au risque de tout aggraver, répliqué en demandant aux soldats du Sultan une marque d’obéissance à ses fantaisies. L’audace répondait à l’insulte. Le fils de Moha regretta sa pensée. Son père lui apparut très beau et juste dans sa colère, dans sa haine de l’esclavage, son appréhension de l’avenir pour lui, pour les siens, pour toute l’immense et pauvre famille berbère, vigoureuse mais si divisée et faible en présence de l’autorité envahissante du Sultan. Hassan ressentit à l’extrême les sentiments qui animaient son père et il l’aima violemment de les avoir. Sans ajouter un mot, tombant à genoux, il saisit à pleines mains les pieds nus du caïd et y appliqua sa joue longuement, en un geste câlin de muette et filiale vénération.

La grande force de Moha résida longtemps dans le respect et la soumission éperdue de tous ses enfants. Le Zaïani d’ailleurs avait raison dans sa rudesse brutale associée, il faut en convenir, à un sens politique certain. Il mata les asker peu à peu et les façonna à sa guise, tandis que passait, avec Moulay Hassan, l’heure du Makhzen. Quatre années plus tard, quand Abd-el-Aziz, successeur du grand Sultan, sous la tutelle du vizir Ba Ahmed, fit dire à Moha de lui rendre les soldats, il répondit:

--Dites à ce jeune homme que plusieurs de ceux dont il parle sont morts à mon service; les autres sont mariés aux femmes de mon pays. Elles ne veulent pas les rendre.

Le Makhzen n’insista pas; il ne payait plus.

* * * * *

Hassan se releva et vint prendre place auprès de son père. Celui-ci avait déjà retrouvé tout son calme lorsqu’un serviteur annonça:

--Ce sont les gens de Khenifra que tu as fait appeler.

--Ils sont trop nombreux pour les recevoir ici, dit le caïd qui se leva. Suivi de son fils, il sortit de la khima et gagna la kouba Makhzen dressée tout à côté.

Là, il s’assit sur un morceau de tapis, à l’entrée, le dos appuyé aux bagages qui remplissaient cette tente.

Les gens de Khenifra s’approchèrent. Ils formaient des groupes suivant leur origine ou leurs métiers. Les premiers qui s’accroupirent en cercle devant le chef prêt à les entendre furent les naturels de Boujad.

--Certes, Monsieur, dirent-ils en arabe, nous sommes les serviteurs de Sidi Mohammed Cherqui[17].

[17] La petite ville de Boujad, important relais commercial entre le bled Makhzen et le pays berbère, s’est groupée autour du tombeau d’un marabout, fameux Sidi Mohammed Cherqui, qui s’établit et mourut en cet endroit au milieu du XVIe siècle.

De lui nous nous réclamons.

--Parfait, dit Moha, saluez-le de ma part.

Cette boutade du chef berbère envoyant son salut à leur saint patron mort depuis longtemps déplut aux auditeurs. Le Zaïani avait voulu, dès l’abord, avertir qu’il était insensible aux recommandations religieuses. Mais les affaires sont les affaires et les pieux trafiquants s’accommodèrent sans hésiter de l’humeur profane du Berbère. Ils savaient celui-ci complètement incroyant, mais ils avaient besoin de ménager le chef de leur clientèle.

--C’est nous, reprit l’un d’eux parlant au nom de tous, qui fournissons la chaux qui manque totalement chez toi, dont Khenifra bâtit ses murs et dont vous faites aussi vos casbas. Nous avons droit à des égards.

--Qui vous a fait du tort? dit Moha.

--La route n’est pas sûre.

--Venez en confiance, je punirai ceux qui vous inquiètent. Je vous donnerai des soldats pour protéger vos caravanes et garder votre marché, répondit le caïd. Vous nommerez un _amine_ qui rendra parmi vous la justice commerciale et mon fils Hassan tranchera vos différends avec les gens de tribu. En échange, vous paierez chaque semaine vingt mitqals par boutique[18].

[18] A cette époque environ 4 francs de notre monnaie.

--Si nous payons trop, s’il n’y a pas de bénéfices, ceux qui nous commanditent ne nous laisseront plus venir, reprit l’orateur. La chaux n’arrivera plus à Khenifra.

--J’irai la prendre, dit brutalement Moha qui voulait couper court au chantage. Vous la vendez d’ailleurs assez cher. Allez! ne vous plaignez pas. Les fusils qui protégeront votre peau et vos marchandises valent bien qu’on les paie. A d’autres!

D’un geste de la main il fit signe au premier groupe de s’écarter. Les commerçants se retirèrent en multipliant les saluts et les remerciements. Les corporations défilèrent ainsi devant le caïd et chacune se vit attribuer une protection, un arbitre et imposer une redevance. Telle fut la première organisation donnée par Moha au marché de Khenifra. Tout cela changera par la suite. Viendra la vieillesse du grand chef et alors se développeront autour de lui des ambitions plus jeunes qui se partageront Khenifra et ses bénéfices.

Moha, cette fois-là, régla donc d’autorité ces détails et termina par le groupe des commerçants fasis. La question fut avec eux plus délicate. Partout où il se rend, l’habitant de Fez transporte ses idées, ses goûts, ses méthodes. Il apparaît comme un être spécial, très affiné, très orgueilleux de sa réelle supériorité sur la masse, apte à tout mais toujours à sa manière; il ne se modèle pas sur le milieu, il s’impose. Il est méprisant, retors, impénétrable. Il semble toujours attendre le salut et les avances de ceux dont il a le plus besoin. Il est très fort. Doublement sémite, mélange de races où le juif domine, mais un juif très longuement islamisé, il possède toute la force d’Israël qui a trouvé un point d’appui et le fond de son caractère est un étonnant mélange de religiosité fanatique et de toutes les facultés qu’exige le négoce. Par contre, il n’est pas du tout guerrier. Ainsi se présentèrent devant Moha un certain nombre de Fasis, commerçants autoritaires. C’étaient des fournisseurs de toutes choses et de gros clients acheteurs de bétail berbère.

Leurs premières revendications furent d’ordre religieux, car les affaires de ce monde passent après ce qui est dû à Dieu, qu’il soit exalté!

--Nous sommes venus, dirent-ils, dans ce pays sauvage, non seulement pour commercer, mais pour y développer la religion. Le prosélytisme est le grand devoir. Nous sommes croyants. Il n’y a chez vous rien qui ressemble à une mosquée. Nous ne savons où nous réunir. Nous ignorons où tes enfants apprennent à lire dans le livre saint. Nous avons besoin d’une mosquée, d’une Zaouïa, de fondations pieuses pour les entretenir. Il n’y a pas chez vous de cadi. Vous n’appliquez pas la loi respectée. Les gens ici vivent vraiment comme des païens. On ne se croirait pas chez des croyants.

Ce fut un concert de récriminations acerbes que Moha écouta d’ailleurs en souriant. C’était la kyrielle de critiques familière aux citadins qui, ayant une peur atroce du Berbère peu civilisé, se rattrapent en blâmant ses coutumes et son ignorance religieuse.

--Personne ne vous interdit de construire une mosquée et tout ce qu’il vous plaira. Vous paierez le terrain. Je l’ai en effet conquis par les armes et il est à la tribu. Payez aussi de vos deniers votre cadi et ses adoul, mais ne vous occupez pas de mes enfants, dit Moha. Ils sont à moi et pas à d’autres. J’en fais des guerriers; vous voudriez en faire des tolba et des capons. Qui, alors, vous défendrait, vous autres? Vos mains ne savent que compter des douros et égrener des chapelets. Voyez mon doigt, il s’est déformé sur la gâchette du fusil. Mais en voilà assez; vous n’êtes pas venus seulement pour me demander des prières, je suppose?

Leur manifestation pieuse terminée et sans insister davantage, les gens de Fez parlèrent d’affaires.

Ils obtinrent d’ailleurs, contre une taxe âprement discutée, toute l’aide qu’il était possible de leur donner. Moha n’ignorait pas l’intérêt qu’il avait à entretenir de bonnes relations avec les négociants fasis. De ce jour, en effet, commença une ère de richesse pour les Zaïane qui devinrent, avec leurs voisins les Aït Mguild, les grands fournisseurs de viande à la cité opulente de Fez. Sous la protection de Moha ou Hammou, grâce à la terreur qu’il inspirait aux coupeurs de route, durant des années, les troupeaux de moutons passèrent des plateaux dans la plaine et en toute sécurité. Les gens de Fez payaient en produits fabriqués, en argent et aussi en armes et cartouches achetées à bas prix aux asker du Makhzen ou importées par des Européens.

Et ainsi peu à peu se monta l’arsenal berbère.

Ces tractations terminées, le caïd réunit dans sa tente les chefs des groupes qui avaient paru devant lui. Il leur fit servir un repas et y prit part avec quelques hommes importants du douar. On apporta des quartiers de mouton rôtis embrochés sur de fortes baguettes de thuya au long desquelles la graisse brûlante coulait sur les doigts de ceux qui les tenaient. La tente s’emplit d’une odeur mixte de mouton et de résine fondue. Les convives, assis sur le sol à l’arabe, s’étaient groupés par trois ou quatre. Devant eux s’étalaient des linges graisseux destinés à servir de plats et sur lesquels on posa les viandes désembrochées. Un domestique lança de loin à chacun un pain d’orge que les mains attrapaient à la volée, en claquant sur la croûte encore tiède. Un autre, circulant entre les groupes, jeta sur les quartiers rôtis des poignées de sel terreux et de cumin.

--Bi smi’llah, au nom de Dieu! dirent les hôtes.

Du pouce ils traçaient sur les pains une croix profonde, les rompaient et en donnaient les morceaux à leurs voisins. Puis les mains s’attaquèrent aux viandes et l’on se mit à manger. Parfois, au-dessus des têtes, un bras nu allongeait des doigts gras pour prendre un bol d’eau que tendait un serveur. L’homme buvait à fond, d’un seul trait, rendait la coupe vide et se remettait au pain et à la viande. Tout cela se faisait très vite et en silence, comme mangent des gens qui ont l’habitude du qui-vive et qui savent que les instants consacrés aux repas sont dérobés aux dangers de la route et de la vie nomade. Dès qu’un des convives était repu, il l’indiquait en se reculant du plat, laissant les autres à leur besogne. Puis chacun s’essuya les doigts dans le linge où les gens de la tente ramassèrent les restes pour les emporter. Tous ces primitifs se repaissaient ainsi sans contrainte et jusqu’à satiété. Seuls les citadins affinés que leurs affaires avaient conduits chez Moha se servaient avec quelques retenue et même échangeaient entre eux des signes de dédain, des réflexions sur la rudesse de leur entourage, le peu de confort du repas.

Enfin, chose rare à cette époque chez les Zaïane, on servit du thé sucré. Des gens apportèrent l’unique plateau en cuivre et le jeu de tasses qui existaient dans le douar. Ils appartenaient à El Hadj Haddou, frère du caïd, qui, étant allé à La Mecque, avait rapporté de son voyage quelques objets de luxe. Moha seul ne but pas de thé. Il avait peur du sucre pour avoir trouvé un jour un clou rouillé dans la masse cristalline d’un pain. Personne ne put lui chasser de l’esprit la conviction que les «chrétiens»--dont on parlait déjà--avaient voulu l’empoisonner. Durant une grande partie de son existence, il n’usa que du miel sauvage très commun chez les Zaïane. Ses fils pourtant, sur ses vieux jours, le décidèrent à manger du sucre devenu dans le dernier quart de siècle l’aliment de prédilection de tous les habitants du Moghreb.

Tandis que ses hôtes buvaient, Moha les interpella ainsi: