Récits héroïques

Part 12

Chapter 123,861 wordsPublic domain

Les _chinacos_ devaient être nombreux, car leur feu était vif. André, tapi derrière un mamelon de terre, entendait les balles bourdonner autour de son képi comme des essaims d’abeilles: «Ça serait bête tout de même, pensait-il, de mourir comme ça en pleine nuit.» Il guettait les coups de feu et brusquement tirait aussitôt sur la lumière, au juger, avec la froideur et le sang-froid d’un chasseur qui vise un perdreau. De tous côtés on ripostait. On se battit ainsi pendant toute la nuit. A la fin André, étouffant sous une chaleur torride, se mit en manches de chemise.

«Comment! fit un soldat qui tiraillait à côté de lui, vous n’avez pas peur, mon fourrier, que ce blanc devienne un point de mire?

--Que voulez-vous qu’on y voie quelque chose? Il fait noir comme chez le loup.

--Et chaud comme chez le diable!»

Cependant il fallait se battre; André avait le gosier sec et faisait claquer sa langue contre son palais. La gorge serrée, il s’efforçait d’aspirer, dans cette nuit torride, un peu d’air frais.

«Vous n’avez pas votre gourde, vous? disait-il à son voisin qui rechargeait son fusil.

--Non, fourrier. Mais si vous voulez, à dix pas d’ici, en vous glissant derrière les arbustes, il y a une flaque d’eau, et j’y ai bu.

--Y venez-vous avec moi?»

André se glissa, s’abritant derrière des herbes hautes, jusqu’à l’endroit indiqué; son soldat le suivait.

Dans la nuit, au clapotement de l’eau sous leurs pas, ils reconnurent la flaque, et, se penchant, André ramassa un peu d’eau dans ses mains réunies en forme d’écuelle et but. Il trouvait à cette eau un goût saumâtre, étrange, un goût de fer, mais il buvait. Un je ne sais quoi de solide et de semblable aux grumeaux de la colle lui passait parfois par la gorge, et cette eau devait être pleine de détritus d’herbes, peut-être de mousse verdâtre nageant dans la mare croupie; mais sa soif était si intense, si affreuse, qu’il buvait encore. Son compagnon, buvant aussi, disait:

«C’est bon tout de même!»

Puis il retourna à la petite ferme et passa la nuit à faire le coup de feu.

Le matin, les Mexicains étaient repoussés, et quand le soleil se leva sur ce champ resserré de combat, André, en allant vers la flaque d’eau, recula terrifié et ses cheveux se dressèrent avec horreur sur son crâne tandis qu’un haut-le-cœur atroce le secouait et le soulevait brusquement. O dégoût! Il y avait dans la mare un cadavre étendu, un cadavre de Mexicain au front ouvert par une balle et dont la cervelle nageait, hideuse, dans l’eau rouge comme du sang. Cette cervelle et cette eau, c’était ce qu’André avait bu, et quand il y songeait un frisson d’horreur lui revenait encore.

«Et voilà, disait-il, ce que c’est que la guerre!»

Les sympathies, dans ce monde, sont le plus souvent réciproques, et si André avait fait quelque impression sur Marguerite, la jeune fille avait absolument séduit André. Il y songea longtemps, et plus d’une fois il passa devant le magasin de Mme Sauviat pour la revoir. Du fond du logis de la mercière, Marguerite apercevait André et devenait rouge. Elle avait envie d’aller lui parler. Elle trouvait ridicule qu’il n’entrât pas saluer Mme Sauviat. Un jour qu’en prenant son courage à deux mains il se risqua dans la boutique, Marguerite fut heureuse et tentée de lui dire: Merci.

Peu à peu, il s’était établi entre les jeunes gens un courant magnétique et ils ne se dissimulaient pas l’un à l’autre, par l’éloquence du regard, qu’ils se plaisaient et s’aimaient sincèrement. Maintenant Marguerite savait le nom du jeune homme et André connaissait la parenté de Marguerite. Lorsque le père Cœurdeloy eut flairé le secret, il l’obtint bien vite et Marguerite avoua tout. Elle tremblait que le petit vieux ne se fâchât. Point du tout. Au contraire.

«Eh! bien, mais, s’il est charmant, ce M. André, qu’il vienne me trouver, et si c’est un honnête garçon on lui donnera tes deux mains, quoiqu’il n’en ait qu’une!»

Le lendemain, André se présentait à Cœurdeloy. Marguerite avait tout dit. Il venait faire officiellement la demande. Il séduisit le vieillard comme il avait séduit la jeune fille; mais Cœurdeloy, qui, pour lui, eût été le plus insouciant des hommes, devenait pour Marguerite un calculateur effréné! Il trouvait que la _position_ d’André n’était pas, disait-il, _suffisante_.

«Vous concevez, mon garçon, en élevant la petite, j’ai contracté vis-à-vis de moi-même l’obligation de la faire heureuse. La richesse, je m’en moque. On aurait beau être Rothschild, on ne mange pas deux fois, et quand on a de quoi vivre, cela suffit. Mais je veux au moins que Marguerite soit assurée de ne manquer de rien. Supposez que la maman, celle que j’ai vu filer le long des murs en 1853, revienne me réclamer sa fille un beau matin, je veux qu’elle puisse dire: «Eh! bien, père Cœurdeloy, vous avez joliment pris soin de son avenir tout de même.» Elle ne viendra pas, mais c’est tout comme. Mon garçon, le jour où vous pourrez me dire: J’ai trois cents francs par mois d’assurés, je vous donnerai Marguerite. Ainsi, piochez, travaillez.

--Ne craignez rien, monsieur Cœurdeloy, on travaillera.»

Et André se mit à piocher, comme il disait, davantage. On lui avait promis, au chemin de fer, une place dans les bureaux. Avec sa double pension, il aurait bientôt atteint les 3.600 francs par an qu’exigeait Cœurdeloy pour lui donner Marguerite.

André, de sa main gauche, s’exerçait à écrire et faisait, grâce à des efforts de volonté, des progrès étonnants. Son écriture, superbe au temps où il était fourrier et où il écrivait de la main droite, prenait, tracée de la main gauche, une tournure, une inclinaison de ronde et, s’il mettait plus de temps à tracer ainsi une ligne, les caractères y gagnaient singulièrement en netteté. Il ne désespérait point d’acquérir une adresse,--je ne puis pas dire une _dextérité_, faisait-il en souriant--qui lui permît d’être employé avec profit.

Il avait, il est vrai, parfois bien des mélancolies et des découragements.

Du haut de sa mansarde du faubourg Saint-Denis, André, fumant sa pipe, songeait à Marguerite, tout en regardant vaguement devant lui. Des toits recouverts d’ardoises et de zinc se détachaient, couronnés de petites cheminées de briques jaunes, sur le fond bleu d’un ciel d’été. Au-dessous de la fenêtre, sur le pavé bruyant du faubourg, des fiacres passaient lentement, des haquets, des camions chargés, et un roulement sourd montait jusqu’à la fenêtre où s’appuyait André. Il laissait machinalement ses regards aller sur les choses. En face de lui un petit tuyau de machine à vapeur lançait par jets rapides des bouffées de fumée blanche, tandis que d’une haute cheminée carrée sortait une fumée noire rabattue et dispersée par le vent. Au loin, dans un horizon noyé de brume apparaissaient des maisons, des toits, des cimes d’arbres, des lambeaux de mamelons de terre, couverts d’herbe pelée, et deux clochers parallèles, blancs et élancés, se dressant sur les nuages. C’était Belleville, son église, ses buttes. André regardait cela, puis ramenait son regard sur les mansardes qui faisaient face à la sienne. Presque toutes les fenêtres étaient closes, à cause de la chaleur; une seule, ouverte, laissait apercevoir, entre deux rideaux blancs, une petite chambre tendue de papier à fleurs jetées, et devant la fenêtre, deux hommes en manches de chemise qui achevaient de déjeuner. L’un avait les cheveux blancs, l’autre était jeune. Des ouvriers l’un et l’autre. Une femme mince, pâle, frêle et charmante leur versait en souriant du café dans des tasses à filets d’or. Elle souriait à l’un et à l’autre, au vieux qui était sans doute son père et au jeune homme qui était son époux. Puis, quand elle avait fini, elle prenait au fond de la chambre, dans un berceau, un petit enfant qui criait, enveloppé de langes, et, le faisant sauter dans ses bras, elle se mettait à baiser ses joues rouges où le sang du nouveau-né courait à fleur de peau.--Dans une cage pendue à la fenêtre des chardonnerets chantaient.

André, regardant cela, se sentait pris d’une mélancolie profonde. Ces gens-là s’aimaient et ils étaient heureux! Ils étaient libres! Leur existence toute de travail avait aussi sa part de bonheur. Il souhaitait pour lui cette félicité tranquille, le coin de logis, ce nid sous les toits, cette tranquillité savourée ainsi, entre le brave père Cœurdeloy et Marguerite. Qui l’empêchait d’avoir cela bientôt?

Tout arrive, a dit un philosophe pratique. Le jour qu’espérait André arriva. On le prenait décidément au chemin de fer de l’Est, on l’employait. Il avait enfin des appointements suffisants, il pouvait vivre convenablement, faire vivre Marguerite, élever ses enfants, s’il en avait! Il courut aux Invalides. Le père Cœurdeloy l’écouta, sourit, lui tendit la main et dit:

«Tope, vous serez mon gendre!»

Et Cœurdeloy hochait la tête à ce nom: mon gendre!

«Après tout, disait-il, elle est ma fille!»

Cœurdeloy revint avec André, bras dessus bras dessous, jusqu’au faubourg Saint-Denis et on alla chercher Marguerite.

«Tiens, dit l’invalide, épouse-le ton André, puisque tu le veux!»

On alla dîner dans la mansarde d’André. Et on dîna bien. Au dessert, Cœurdeloy chanta sa chanson limousine, puis il s’endormit sur un fauteuil. Les deux jeunes gens étaient à la fenêtre et regardaient, sans dire un mot, le crépuscule qui venait...

Un de ces crépuscules de la fin d’août où les soirs ont déjà la mélancolie de l’automne. Le ciel prend des tons, non pas frileux encore, mais apaisés et comme assoupis. Des rougeurs calmées courent au couchant et s’unissent à des nuages d’un violet gris, d’un bleu sombre, étendus dans l’immensité grise comme un lavis d’aquarelle. Le haut des maisons s’incendie encore, les vitres ont des reflets roses, le crépuscule couvre les toits, l’horizon, d’une teinte bleuâtre encore vigoureuse mais attiédie et fraîchissante. L’air est plus frais, le soir plus rapide, et la lampe commence à s’allumer plus tôt. C’est le prologue de l’automne, c’est, dans un lointain pourtant rapide, la première vision de l’hiver.

André, accoudé là, ne disait rien et savourait ce moment de volupté sainte, lorsque doucement, tendrement, Marguerite lui dit tout bas:

«Nous nous aimerons toujours?

--Toujours! répondit André.

--Comme nous serons heureux!... Que vous êtes bon!

--Que vous êtes jolie!

--Mais toujours, n’est-ce pas?

--Toujours!

--Que c’est beau cet horizon!

--Parce que vous êtes là!

--Flatteur. Ah! si vous savez flatter, je croirai que vous pouvez mentir.

--Je ne flatte ni ne mens, Marguerite.

--Alors vous m’aimez bien?

--Je vous adore.

--Je vais bien voir... Dites-moi quel jour vous m’avez parlé pour la première fois...

--Un mercredi.

--C’est vrai. Je vois que vous m’aimez bien...

--Marguerite!

--Bien, bien, bien, bien?

--Plus que tout au monde et pour toujours.

--Le joli mot! disait-elle, et, les yeux fixés sur l’horizon, la tête appuyée sur l’épaule d’André, elle murmurait, doucement, tendrement, ce mot musical et séduisant: _toujours!_»

Puis elle ajouta:

«Ah! comme mon cœur rit, André!»

Il se pencha vers elle et, baissant jusqu’à ce front de jeune fille ses lèvres, il demeura ainsi longuement la tenant embrassée, elle heureuse d’une ivresse pure, jusqu’au moment où Cœurdeloy s’éveillant dit:

«Allons, bon! Il faut que je rentre! Je n’ai pas de permission pour ce soir!»

Il serra la main d’André, conduisit Marguerite jusque chez Mme Sauviat et prit en trottant le chemin des Invalides.

Cœurdeloy annonça le lendemain à l’Hôtel qu’il mariait Marguerite. «Bravo, dit Poujade, on boira à la santé de la mariée!--On dansera,» ajouta Bimborel. Cœurdeloy s’occupa de régulariser la situation légale de Marguerite. Aucun obstacle ne s’opposait à l’union des deux jeunes gens, et tout eût fini sans encombre, n’eût été Urbain Ragache qui, depuis qu’on avait parlé de ce mariage, était devenu plus désagréable qu’auparavant.

Le soudard, en effet, avait eu longtemps, comme on dit, des _idées_ sur la petite. Il la trouvait de son goût. Lorsqu’elle venait à _la Belle Obus_, chez la mère Madras, il lui tournait galamment des couplets de mirliton:

O jeune fille des amours Moi, je vous chérirai toujours!

Ragache tournait et, comme on dit, papillonnait autour de la jolie fille, mais Marguerite était véritablement trop honnête pour s’en apercevoir. Elle ne rougissait même pas quand cet homme en la regardant clignait ses paupières et souriait. Elle ne comprenait point. Lorsque la mère Madras, jalouse des attentions qu’avait Urbain pour «cette petite», risquait quelque allusion mordante, Marguerite répondait en toute sincérité: «Je ne sais, madame, ce que vous voulez dire!» Cette candeur n’entendait rien ni aux galanteries de Ragache, ni aux grognements de Mme Madras, elle ne comprenait rien à ces fureurs du vice vieilli.

Urbain Ragache était furieux. Il faisait payer à Cœurdeloy les dédains de Marguerite. Et le calme de la jeune fille n’était pas même du dédain. Ragache maintenant regardait souvent Cœurdeloy d’un air tantôt railleur, tantôt agressif. La plupart du temps Cœurdeloy ne s’en apercevait pas. Cela dépendait de ses lunettes. Mais quand Ragache en passant cassait un barreau de la clôture du jardin, ou faisait tomber les deux ou trois poires qui mûrissaient sur les poiriers, ou renversait l’arrosoir que Cœurdeloy avait rempli à la fontaine, quand il prenait ses airs narquois et sifflait en prenant le pas sur le petit homme, Cœurdeloy se sentait pris d’une envie folle de lui en demander raison. Il se calmait bientôt en se disant qu’après tout il faut bien souffrir en ce monde quelque chose des voisins grincheux, et que Ragache en avait bien fait d’autres jadis, lorsqu’il donnait des pichenettes sur le nez d’un invalide sans bras et tendait--on l’en soupçonne du moins--des ficelles dans les corridors pour faire trébucher les camarades. Et puis Ragache était farouche. D’un coup de sabre il pouvait tuer Cœurdeloy, comme il avait tué le canonnier, dans l’île des Épis. Et, depuis qu’il avait Marguerite auprès de lui, Cœurdeloy tenait à vivre.

Alors il se calmait. «Laisse-le donc tranquille, le Ragache, disait Poujade, moins on s’occupera de lui, plus il ragera.» Mais Bimborel hochait la tête et disait que celui qui adoucirait le matamore par une petite saignée donnée à propos rendrait un signalé service à l’Hôtel tout entier.

Ragache était hors de lui depuis qu’il savait que Marguerite épousait André, _un ébraté_, disait-il à la mère Madras qui, de son côté, voyait avec une violente jalousie les attentions de Ragache pour Marguerite. Un soir, Ragache vint à la _Belle Obus_ dans un tel état de colère que Mme Madras se sentit piquée au vif et demanda au grognard si c’était le mariage de la _petite_ qui le _tracassait_ ainsi:

«Pourquoi pas?» fit Ragache d’un air maussade.

La veuve Madras, rouge d’ordinaire, devint pourpre.

«Pourquoi pas? Parce que vous pourriez bien avoir la politesse de ne pas me dire, à moi, quelles sont les poulettes que vous convoitez pour vos fredaines!

--Des poulettes! mes fredaines! Ah çà! dit Ragache en frappant sur la table, je crois que je suis libre de courtiser qui je veux et de ne plus cultiver qui je ne veux plus!

--Vaurien, fit Mme Madras, tu viendras encore boire mon vin blanc et mon vespétro, pour me dire après cela des sottises! Eh bien! on te l’arrangera, ta donzelle! Ne crains rien! J’ai des moyens de me venger!

--Fais ce que tu voudras, répondit Ragache en haussant les épaules. Misère! Après tout, ce n’est pas moi qui la défendrai, cette chipie!»

La vengeance de la mère Madras devait être féroce et lâche. Cette femme haïssait Marguerite comme la laideur déteste la beauté, comme la bêtise déteste l’esprit. Elle inventa pour la perdre une combinaison: un mensonge absurde, mais qui devait avoir d’autant plus de prise qu’il était plus brutal. La mère Madras savait par Ragache que Cœurdeloy avait donné rendez-vous à Marguerite au cabaret de la _Belle Obus_ pour aller de là à la mairie chercher des papiers. Sur cette simple indication, elle établit son plan de campagne. Elle jeta les hauts cris, disant qu’on l’avait volée; que sa montre, suspendue à un clou derrière le comptoir, avait disparu; que Marguerite, l’avant-veille, avait justement passé par là, s’était appuyée contre le comptoir en attendant Bimborel et Cœurdeloy, qui portaient un dernier toast dans le cabinet voisin. Et, tout en guettant l’arrivée de l’omnibus que Marguerite avait coutume de prendre lorsqu’elle venait retrouver Cœurdeloy rue Croix-Nivert, la Madras répétait de tous côtés: «Ma montre! Je sais bien qui m’a volé ma montre!»

C’était absurde et niais, mais c’était grossier et facile à saisir. Une accusation de vol est brutale comme un fait. Elle foudroie lorsqu’elle tombe sur quelqu’un.

Lorsque Marguerite arriva, elle trouva, sur le seuil du cabaret, la mère Madras, rouge et furieuse, qui la salua par cette interrogation jetée en plein visage:

«Ah! c’est vous, enjôleuse! Eh! bien, dites donc, s’il vous plaît, j’espère que vous allez me rendre ma montre?

--Quelle montre? balbutia Marguerite stupéfaite et qui devint rouge à son tour.

--Comment! quelle montre? glapit la mère Madras. Elle a le toupet de me demander quelle montre! La montre que vous m’avez prise donc, ma montre à moi; vous entendez bien!

--Une montre... moi?... votre montre?...» répétait Marguerite écrasée.

La rue Croix-Nivert était pleine de monde et la foule, attirée par le bruit comme le papillon par la lumière, se massait, grossissait et faisait cercle autour de la porte. La mère Madras, debout sur le seuil, entre ses deux caisses de lauriers roses, montrait à tout ce monde Marguerite, pâle et qui tournait autour d’elle des yeux égarés.

«Qu’est-ce qu’il y a? qu’est-ce qu’il y a? disaient les commères.

--Il y a, répondait Mme Madras parlant à la foule, il y a que cette petite malheureuse, vous la voyez bien, m’a volé ma montre, la grosse montre à répétition qui venait de feu Madras, un souvenir pieux, le souvenir de vingt années de félicité parfaite!

--Volé? j’ai volé? s’écria Marguerite, ah! vous mentez, madame, vous mentez!»

Et, d’un mouvement brusque, irréfléchi, elle allait se jeter sur la mégère, lorsqu’elle sentit son sang se glacer et, livide, elle tomba évanouie dans les bras d’un ouvrier qui s’élança. On la porta chez le pharmacien, à côté, et la foule s’assemblait et grossissait, lorsque, au coin de la rue se montra, un mouchoir à la main, s’essuyant le front, le père Cœurdeloy.

Cœurdeloy, essoufflé, accourut, et quand il demanda de quoi il s’agissait, un maçon répondit:

«Ce n’est rien, c’est une rien du tout qui a volé une montre à une grosse mère.

--C’est votre Marguerite,» dit une voix méchante et rauque, la voix de Ragache.

Ragache était enchanté de l’invention de la Madras, il avait tout compris et tout approuvé.

Cœurdeloy leva les yeux sur l’invalide et dit:

«Comment?

--C’est votre Marguerite qui est une vol...» commença Ragache. Mais il n’acheva pas. Reculant un peu, se mordant les lèvres, furieux, le petit Cœurdeloy bondit et lança, comme d’un trait, sa main au visage de Ragache. Cette main s’abattit sur la joue grise du soudard et Ragache, étonné et étourdi, recula à son tour, tandis que Cœurdeloy répétait:

«Qui a dit que Marguerite était cela? Canaille!»

A son tour, Ragache voulut s’élancer. On le retint.

Tufille, d’autres invalides, qui étaient là, s’interposèrent.

«Tu sais ce que ça te coûtera, ça! disait Ragache furieux. Tu le sais, espèce de potiron?

--Oui, oui, je le sais, répétait Cœurdeloy.

--Je te tuerai comme le canonnier, je te fendrai en deux!

--Oui, oui,» disait toujours Cœurdeloy, qui demandait déjà à la foule: «Où est ma fille? où est Marguerite! où est-elle?»

On le conduisit à la pharmacie, tandis que Ragache disait à la mère Madras que le soufflet serait payé cher, et que la cabaretière lui versait un verre de cognac pour _le remettre_. Lorsque Marguerite, qui revenait à elle, aperçut Cœurdeloy, elle se jeta à son cou et se mit à pleurer à chaudes larmes.

«Pleure, ma pauvre petite, pleure, ça te fait du bien. Ne crains rien, ne crains rien; le père Cœurdeloy est là! C’est une vilaine femme la Madras, et le Ragache est un coquin... Pleure... Non, ne pleure plus, tiens, je t’en prie, ne pleure plus... Allons-nous-en...»

Un gamin alla chercher une voiture place Cambronne, et le père Cœurdeloy y monta avec Marguerite. Il ramena la pauvre enfant faubourg Saint-Denis, puis, après l’avoir bien recommandée à Mme Sauviat, il reprit, en fredonnant, un air du pays, une chanson limousine de Foucaud, le chemin de l’Hôtel:

Tous les boulangers avaient juré... _Toû loû petiour vian jurâ..._

Ce soir-là, André vint justement voir Marguerite. Quoiqu’elle se fût bien promis de ne rien dire, elle n’eut point la force de lui cacher ce qui était arrivé. Il devint vert de fureur en apprenant cela, et instinctivement ses yeux se portèrent sur la place de son bras absent: «Manchot! pensa-t-il.» Ce ne fut qu’un éclair, il songea bien vite qu’on peut encore souffleter et tuer un homme du bras gauche et il se dit que dès demain il ferait cela. Il promit cependant le contraire à Marguerite qui devina sa pensée. Puis il rentra chez lui et se mit à écrire. Il écrivit à Marguerite une seule ligne: «C’est la seule fois que j’aurai menti et que je vous tromperai. Marguerite, je vais souffleter le lâche qui vous a insultée.» Le lendemain de bonne heure, il se dirigeait vers les Invalides. Lorsqu’il y arriva, il demanda Ragache.

«Sorti, lui répondit laconiquement un vieux appuyé sur sa canne.

--Ah! Et le père Cœurdeloy?

--Sorti, dit encore l’invalide.

--A cette heure-ci?

--Sortis tous deux et ensemble,» ajouta le vieux d’un air qu’il voulait rendre fin.

André recula brusquement et, se frappant le front:

«Mon Dieu, dit-il, ils se battent!»

L’invalide ne répondit pas, mais il sourit.

André eut un effroyable déchirement de cœur. Le père Cœurdeloy se battant avec ce bretteur était perdu.

«Quel malheur!» dit tout haut l’ancien fourrier.

Il essaya d’obtenir des renseignements sur le lieu du combat, car il voulait à tout prix rejoindre Cœurdeloy, empêcher le duel et détourner sur lui la colère de Ragache. Il se mit à courir et à questionner de tous côtés en se répétant:

«Il le tuera, ce gredin-là le tuera! Pauvre Marguerite!»

Cœurdeloy se battait en effet. La veille, à peine arrivé à l’Hôtel, il avait prié Poujade et Bimborel de lui servir de témoins, puis il était allé demander au gouverneur la permission de se battre. Le général n’était pas là, mais le colonel V... était de service. Quand il entendit Cœurdeloy parler de duel, il se mit à rire, mais il ne rit plus quand le petit homme nomma son adversaire, Urbain Ragache.

Le colonel dit seulement:

«Vous tenez donc bien à faire casser _une vieille trompette_ comme la vôtre?»

Puis, devenant brusquement plus grave et presque ému:

«Comment, Cœurdeloy, voyons, deux vieillards, deux êtres qui avez votre bière tout équarrie chez le menuisier, qui en avez fini avec la vie, on peut le dire, deux échappés de tant de batailles, vous voulez encore vous battre au bord du tombeau, après vous être tant de fois battus?

--C’est justement, répondit doucement Cœurdeloy, parce qu’il ne nous reste qu’un lambeau de vie à user qu’il faut le garder sans taches, mon colonel; quand on a vécu honnêtement jusqu’à nos âges, on peut bien partir un peu plus tôt pour ne pas risquer de finir mal ce qu’on a bien commencé.»

Le colonel regarda fixement Cœurdeloy:

«Vous avez raison, dit-il. Faites comme vous l’entendrez.»

Et, soupirant, il dit au vieux soldat:

«Au revoir, j’espère!

--Je l’espère aussi, mon colonel. Dans tous les cas, merci!»

Ragache avait choisi pour témoins Tufille et Taboureaux, deux _solides_. Les témoins avaient décidé qu’on se battrait au briquet.

«C’est au sabre de cavalerie que j’ai tué le canonnier, dit Ragache, mais le briquet suffira cette fois.

--Très bien,» fit Cœurdeloy.