Recits D Une Tante Vol 4 De 4 Memoires De La Comtesse De Boigne
Chapter 4
--Oui, monsieur, je lui ai serré la main, je m'en fais honneur, et je serai le premier à le dire au Roi.
--Le premier, _non_,» répliqua monsieur de Polignac en s'éloignant pour aller raconter à un autre comment le refus du duc de Raguse était d'autant moins justifiable que, l'ordre d'arrêter ces messieurs étant donné d'avance, on devait reconnaître le doigt de Dieu dans leur présence aux Tuileries. Il les y avait amenés tout exprès pour subir leur sort; mais il y avait de certains hommes qui ne voulaient pas reconnaître les voies de la Providence...
Ce discours se tenait à un séide de la veille. Monsieur de Polignac ne savait pas qu'ils sont rarement ceux du lendemain, ou plutôt il ne croyait pas en être au lendemain. Cependant ses paroles furent répétées sur-le-champ avec indignation.
Monsieur de Glandevès me raconta aussi le désespoir de ce pauvre maréchal, et la façon dont il était entouré et dominé par les ministres qui ne lui laissaient aucune initiative, tout en n'ayant rien préparé. À chaque instant, il lui arrivait des officiers:
«Monsieur le maréchal, la troupe manque de pain.
--Monsieur le maréchal, il n'y a pas de marmite pour faire la soupe.
--Monsieur le maréchal, les munitions vont manquer.
--Monsieur le maréchal, les soldats périssent de soif, etc., etc.»
Pour remédier à ce dernier grief, le maréchal supplia qu'on donnât du vin des caves du Roi pour soutenir la troupe, sans pouvoir l'obtenir. Ce fut Glandevès qui fit apporter deux pièces de son vin pour désaltérer et alimenter un peu les soldats qui se trouvaient dans la cour du palais. Notez bien que ces pauvres soldats ne pouvaient rien se procurer par eux-mêmes, car pas une boutique n'aurait été ouverte pour eux.
Voici comment monsieur de Glandevès me raconta l'événement du matin. Après une tournée faite avec le maréchal aux postes environnant les Tuileries, pendant qu'ils attendaient bien anxieusement les réponses aux messages portées à Saint-Cloud par messieurs de Sémonville et d'Argout, ils rentrèrent à l'état-major.
Le maréchal lui dit: «Glandevès, faites-moi donner à manger; je n'ai rien pris depuis hier, je n'en puis plus.
--Venez chez moi, tout y est prêt, ce sera plus vite fait.» Les ministres y avaient déjeuné avant leur départ pour Saint-Cloud. Le maréchal était monté chez lui. À peine assis à table, ils avaient entendu quelques coups de fusil du côté du Louvre, puis davantage. Monsieur de Glandevès s'était écrié:
«Maréchal, qu'est-ce que c'est que cela?
--Oh! de ce côté-là, cela ne peut pas inquiéter... Ah! mon Dieu! cette réponse n'arrivera donc pas!»
Cependant, au bout d'une minute, le maréchal avait repris: «Cela augmente, il faut aller y voir.» Ils étaient redescendus à l'état-major; le maréchal avait saisi son chapeau, et courut rejoindre ses chevaux placés devant les écuries du Roi. Pendant ce court trajet, monsieur de Glandevès lui avait dit:
«Maréchal, si vous vous en allez, vous me ferez donner un cheval de dragon; je ne veux pas rester ici tout seul.
--Êtes-vous fou? Il faut bien attendre ici la réponse de Saint-Cloud.»
En disant ces paroles, le maréchal montait à cheval. À peine en selle, il avait aperçu la colonne des Suisses fuyant à toutes jambes à travers le Carrousel; il n'avait exprimé son sentiment que par un jurement énergique, et était parti au galop pour tâcher vainement d'arrêter les Suisses.
À peine quelques secondes s'étaient écoulées que monsieur de Glandevès avait vu le maréchal, avec une poignée de monde, travaillant à faire fermer les grilles de la cour, et toutes les troupes, y compris l'artillerie, filant au grand galop à travers le palais. Sous le pavillon de l'Horloge, le peuple poursuivant les soldats avait débouché par la rue du Louvre; il occupait déjà les appartements du Roi où il était entré par la galerie des tableaux.
Le pauvre Glandevès, se trouvant seul de sa bande en grand uniforme au milieu du Carrousel, courut de toutes ses forces pour regagner le petit escalier de l'état-major. On tira sur lui, mais sans l'atteindre. C'était dans le moment où il entrait dans le passage souterrain qui conduit de l'état-major au palais que mon valet de chambre l'avait aperçu et lui avait parlé. On comprend, du reste, qu'il eût l'air fort troublé.
Il m'apprit aussi qu'Alexandre de Laborde faisait partie d'un gouvernement provisoire réuni à l'Hôtel de Ville, et me demanda si j'étais en mesure d'obtenir de lui une permission de passer les barricades pour se rendre à Saint-Cloud. Je me mis tout de suite à écrire un billet à monsieur de Laborde que j'envoyai chez lui.
Quelques personnes vinrent me voir dans la soirée, et eurent grande joie à trouver chez moi monsieur de Glandevès dont on était inquiet. L'ambassadeur de Russie me fit dire qu'il était encore trop souffrant pour sortir.
Monsieur Pasquier nous apprit le retour de monsieur de Sémonville et la présence de monsieur d'Argout à l'Hôtel de Ville où il avait annoncé la prochaine arrivée du duc de Mortemart, nommé président du conseil et chargé de former un ministère, où entraient le général Gérard et monsieur Casimir Perier.
Monsieur de Vitrolles, revenu avec messieurs de Sémonville et d'Argout, avait fort conseillé cette décision; on pouvait donc espérer qu'elle était sincèrement adoptée à Saint-Cloud. Monsieur de Glandevès, plus avant dans cet intérieur qu'aucun de nous, témoignait du doute sur cette sincérité. Je me rappelle ses propres paroles: «C'est une médecine qu'on ne prendra qu'en attendant que la peur soit passée.» C'était beaucoup de gagner du temps, en pareille situation, et nous nous en réjouissions fort.
Glandevès nous raconta encore que, la veille au soir, le mercredi, le Roi avait fait sa partie de whist avec les fenêtres ouvertes. Le bruit du canon et des feux de file se faisait entendre distinctement. À chaque explosion, le Roi donnait une légère chiquenaude sur le tapis de la table, comme lorsqu'on veut faire enlever la poussière. Au reste, il n'y avait point d'autre signe de participation donnée à ce qui se passait. La partie allait son train comme de coutume, et aucun courtisan n'osait faire la moindre réflexion. Charles X avait évidemment, à l'ordre, évité d'adresser la parole aux personnes arrivant de Paris; et l'étiquette était tellement établie que, malgré qu'on eût formé, avant l'ordre, une espèce de complot pour lui faire dire la vérité par monsieur de La Bourdonnaye et le général Vincent, témoins oculaires des événements, ni l'un ni l'autre, ni aucun de ceux qui devaient les assister n'avait osé prendre l'initiative.
La partie et la soirée terminées comme à l'ordinaire, le général Vincent était revenu aux Tuileries, indigné du spectacle auquel il venait d'assister, bien ennuyé de son métier d'écuyer et étouffant du besoin de conter ce qu'il avait vu à Glandevès qui, lui-même, ne pouvait s'en taire. Dans de pareils moments, on pèse peu ses mots et la vérité échappe même aux courtisans.
Le fait est que le Roi, livré à des idées mystiques et encouragé par la correspondance de monsieur de Polignac, était persuadé que tout allait le mieux du monde et ne voulait pas se laisser détourner de la route qu'il croyait très pieusement lui être tracée par la sainte Vierge[3].
[Note 3: Le comte de Broglie, gouverneur de l'école de Saint-Cyr, arriva dans l'après-midi du mercredi à Saint-Cloud, fort effrayé de ce qu'il avait appris et de ce qu'il avait vu en traversant Versailles. Le Roi l'écouta patiemment et prit la peine de le rassurer longuement. Le voyant enfin se retirer toujours aussi inquiet, il l'arrêta par le bras, et lui dit: «Comte de Broglie, vous êtes homme de Foi, vous. Ayez donc confiance, Jules a vu la sainte Vierge encore cette nuit; elle lui a ordonné de persévérer et promis que ceci se terminerait bien.» Tout dévot qu'était le comte de Broglie, il pensa tomber à la renverse à une pareille confidence.
J'ai aussi la certitude que, dans les premiers jours de son retour à Paris, le duc de Luxembourg, capitaine des gardes de service à cette époque, a dit que le départ de Rambouillet n'avait été décidé ni par le maréchal Maison ni par monsieur Odilon Barrot, mais par les conseils de Martin, le voyant.
Le Roi l'avait envoyé consulter par monsieur de La Rochejaquelein. Il arriva au moment où les commissaires sortaient, eut une conférence avec le Roi, et l'ordre du départ fut aussitôt donné.
Depuis, je crois, monsieur de Luxembourg a nié ce fait; mais il me fut rapporté par sa soeur au moment où il venait de le lui dire dans tous ses détails. Puisse-t-il avoir ainsi gagné le royaume du ciel! il a perdu celui de la terre.]
L'étiquette n'était pas toujours également rigoureuse. Au milieu de toutes les bonnes raisons que je fournissais le mercredi matin à monsieur de La Rue pour empêcher le maréchal de faire tirer sur le peuple, je me rappelle avoir mis en première ligne le service éminent qu'il rendrait au Roi et à la famille royale.
«Ce ne serait pas au moins leur avis, me répondit-il, car, hier soir, lorsque le maréchal, au lieu de retourner à Saint-Cloud, y a fait dire que, malgré tous les groupes dissipés et le calme rétabli, il croyait devoir profiter de la permission donnée par le Roi de passer la nuit à Paris, on a fait entrer l'officier chargé du message. Le Roi jouait au whist avec madame la duchesse de Berry; la commission faite, la princesse a demandé:
«Les troupes ont-elles tiré?--Oui, madame,--De bon coeur?--Oui, madame.--Il faut que je vous embrasse pour cette bonne nouvelle.» Et elle a quitté la table. Le Roi a dit, en souriant: «Allons! allons, asseyez-vous, pas d'enfantillage.»
Je reviens à la soirée du jeudi. Nous attendions vainement des nouvelles de l'arrivée de monsieur de Mortemart. Nous sûmes enfin, à onze heures, qu'il n'était pas encore arrivé.
Comme on se corrige malaisément de prétendre trouver quelque chose de logique dans les événements, nous cherchâmes à nous expliquer ce retard. Chacun donnait son idée la plus probable. Mon avis était que, beaucoup de troupes fraîches étant arrivées, on s'était décidé à tenter une nouvelle attaque sur Paris.
Vers minuit, je me retrouvai seule, plus inquiète et plus effrayée, que jamais. Je recommandai à tout mon monde de se tenir prêt à vider les lieux au premier appel, et je me jetai tout habillée sur mon lit.
J'avais souvent entendu dire au maréchal (nous ignorions qu'il ne commandait plus) que le meilleur moment pour attaquer était un peu avant le point du jour, et j'attendais le lever du soleil comme le signal de notre salut.
Jamais nuit aussi courte ne me sembla aussi longue. Vers les trois heures du matin un bruit de mousquetterie se fit entendre. (J'ai su le lendemain que deux fortes patrouilles s'étaient rencontrées, sans se reconnaître, à la barrière de Clichy.) Je crus que c'était là le commencement de l'attaque. Je me jetai à bas de mon lit; je sonnai; j'assemblai mes gens. C'est le moment où j'ai ressenti l'effroi le plus profond pendant toutes ces aventureuses journées. Cependant le feu avait cessé. Nous écoutâmes avec une grande anxiété. Le silence le plus complet régnait dans la ville.
De temps en temps, un coup de fusil isolé faisait résonner les échos; mais ils venaient de tous les points, et n'indiquaient pas une attaque. Enfin le soleil se leva brillant et radieux; je respirai et j'allai courtiser le sommeil, mais bien vainement. Je me suis très bien portée à cette époque; mais j'ai été douze fois vingt-quatre heures sans fermer les yeux une minute, tant l'excitation du moment était grande. Nous étions tous sous une influence électrique.
(30 JUILLET.)
Le vendredi 30 juillet, si fertile en grands événements à l'Hôtel de Ville, au Luxembourg, au Palais-Bourbon, à Saint-Cloud, à Neuilly, me laisse moins de souvenirs à relater que les autres jours. Cela est naturel. Le théâtre n'était plus dans la rue, découvert à tous les yeux, et les acteurs se trouvaient trop occupés de leurs rôles pour avoir le temps d'en rendre compte.
Je reçus le matin la réponse de monsieur de Laborde à mon billet de la veille. Il me mandait l'avoir reçu à minuit, au retour de l'Hôtel de Ville où le duc de Mortemart avait été attendu jusqu'à cette heure. Il y retournait à six dans la même intention, mais il ajoutait: «Je crains que, ce matin, il ne soit trop tard pour le succès de sa mission.»
Il me promettait un laissez-passer pour monsieur de Glandevès auquel, en effet, monsieur Casimir Perier en expédia un de très bonne heure.
Je dois noter que, ce vendredi, tous les ouvriers qui travaillaient chez moi revinrent à leur ouvrage, le plus tranquillement du monde. Plusieurs avaient pris une part active aux combats des deux jours précédents, et racontaient ce qui s'était passé autour d'eux avec la plus héroïque simplicité. Je vis aussi rouvrir les ateliers dans mon voisinage.
Cependant les défenseurs des barricades restaient à leurs postes; on les voyait passer le fusil sur l'épaule et un pain sous le bras. Quelques-uns, voulant afficher un air plus militaire, plaçaient leur morceau de pain au bout de leur baïonnette, mais tous étaient également pacifiques et polis.
Je fus rappelée à la fenêtre que je venais de quitter par le bruit du tambour. Alors tout faisait émoi, aussi portes et fenêtres furent occupées et garnies de monde en un instant. Nous vîmes s'avancer, à pas lents et précédée d'un tambour, une troupe de gens armés faisant escorte à un brancard garni de matelas sur lequel était couché un homme en attitude de Tancrède d'Opéra. Il faisait signe de la main pour apaiser les cris que personne ne se disposait à pousser en son honneur. En passant sous ma fenêtre, ce modeste personnage leva la tête, et je reconnus la vilaine figuré de monsieur Benjamin Constant. Je ne puis exprimer l'impression que me causa cette vue. Les jours de grandeur et d'héroïsme me semblaient passés; la fausseté et l'intrigue allaient s'emparer du dénouement. Cet instinct ne m'a pas trompée.
Revenons à ces premières journées. Je me plais d'autant plus à m'y arrêter que celles qui leur ont succédé ont moins permis de leur rendre pleine justice.
Eh me quittant la veille au soir, Arago avait été arrêté par des ouvriers qui l'engagèrent à travailler avec eux à une barricade. Il avait trouvé prudent de s'y prêter de bonne grâce, tout en ayant bonne envie de s'en aller. Un des travailleurs raconta qu'il était là depuis dix-huit heures sans boire ni manger, qu'il avait grand'faim et pas un sol. Arago crut l'occasion excellente; il tira un écu de sa poche; l'ouvrier tendit la main, mais un de ses camarades l'arrêta:
«Tu vas accepter cela? Tu te déshonores». L'autre retira sa main en remerciant très poliment et disant à Arago: «Vous voyez bien, monsieur, que cela ne se peut pas.»
Il s'était alors engagé une discussion entre eux, où monsieur Arago avait voulu leur prouver qu'étant plus riche qu'eux il était raisonnable de le laisser contribuer de son argent, aussi bien que de son bras, à la cause commune.
Cette considération commençait à ébranler même le donneur d'avis, et Arago reproduisit l'écu; mais il leur proposa d'aller le boire, et cela gâta son affaire.
«Comment, boire! vous êtes peut-être un ennemi qui veut nous faire boire! Ah bien oui! boire! nous avons besoin de toute notre tête. Qui sait si nous ne serons pas attaqués cette nuit? Camarade, nous avons faim et soif, mais c'est rien que ça, nous mangerons demain. Empochez votre argent, monsieur, et tenez! ramassez ce pavé.»
La confiance n'était pas si bien établie qu'Arago osât répliquer; il se mit silencieusement à sa tâche. Bientôt arriva un élève de l'École polytechnique inspectant le travail. Il témoigna de grands égards à son professeur, le consultant sur les ordres qu'il donnait. Le héros du pavé les écoutait avec attention, puis s'adressant à l'élève:
«Mon petit général, ce monsieur est donc des nôtres?
--Certainement, mon ami.
--Monsieur, voulez-vous avoir la bonté de nous donner ce que vous nous offriez; nous boirons à votre santé de bon coeur, car nous avons fièrement soif.»
Une personne de la société, monsieur de Bastard, vit un ouvrier, en faction à l'une des grilles des Tuileries, prêt à s'évanouir; il lui dit qu'on avait oublié de le relever, il était là depuis vingt heures et se sentait exténué.
«Il faut aller vous restaurer!
--Mais qui gardera mon poste?
--Moi.
--Vous, monsieur, ah! vous êtes bien bon; tenez! voilà mon fusil.
--C'est bon, voilà cent sous pour payer votre dîner.
--C'est trop, monsieur.»
Au bout d'un quart d'heure, l'ouvrier vint reprendre son poste, rapportant trois livres dix sous, son dîner n'ayant coûté que trente sous.
On ne tarirait pas si on voulait rapporter tous les traits de ce genre. Dans plusieurs quartiers de la ville, on était entré dans les maisons pour tirer par les fenêtres; on avait trouvé des couverts mis, des effets précieux non serrés; nulle part, au milieu de tout ce désordre, il ne s'était commis le plus petit vol. Cependant, il y a eu une espèce de pillage dans les appartements du second aux Tuileries. Il n'est pas impossible qu'il ait eu lieu, après coup, par les subalternes du château. Ils en ont été soupçonnés par les personnes qui habitaient ces appartements.
Dans le premier moment, le scrupule allait si loin que les matelas, pris à l'archevêché, ont été sur-le-champ, ainsi que l'argenterie, portés processionnellement à l'Hôtel-Dieu.
Un autre caractère de cette époque, sur lequel on ne peut trop insister, c'est sa tolérance. Je sortis dans cette matinée, donnant le bras à monsieur de Salvandy; ni l'un ni l'autre nous ne portions rien de tricolore. Beaucoup de gens, et surtout les plus hostiles à ce qui se passait, en étaient bariolés.
Des femmes, stationnant de préférence près des barricades, portaient des cocardes tricolores dans des paniers devant elles et en offraient aux passants comme aux jours ordinaires des bouquets. Seulement, elles avaient remplacé la phrase banale de: «Fleurissez votre dame», par celle de: «Voyez, voyez, monsieur, décorez votre dame.»
Monsieur de Salvandy les repoussa constamment, avec l'apparence de l'humeur, sans que cela produisît plus d'effet que s'il avait refusé un bouquet de muguet.
J'allai chez l'ambassadeur de Russie; il avait fait bien du chemin depuis la veille. Outré de l'oubli où on laissait le corps diplomatique à Saint-Cloud, il proclamait hautement l'impossibilité de rentrer dans une capitale qu'on venait d'ensanglanter. Selon lui, la démarche de monsieur de Mortemart était oiseuse; elle ne pouvait pas réussir, il était trop tard. La lâcheté était égale à l'incapacité; il fallait se tourner du côté des Orléans. Il n'y avait de salut que là, tout le monde devait se rattacher à eux, etc... Il y avait plusieurs personnes dans le salon où se tenaient ces discours, je crois même le baron de Werther; je ne voudrais pourtant pas l'affirmer.
Je ne me rappelle pas au juste l'heure, mais la mâtinée devait être assez avancée lorsqu'en rentrant chez moi je trouvais Arago qui m'attendait. Depuis sa visite du matin, il avait appris qu'on travaillait vivement pour la république. Il venait, disait-il, de soutenir thèse contre cet insensé projet.
Les chances du ministère Mortemart devenaient impossibles; mais il fallait se hâter de prendre un parti si on ne voulait pas tomber dans les désordres d'une anarchie complète. Il avait rendez-vous le soir avec des meneurs; il tâcherait de les arraisonner. Il répondait encore des élèves de l'École polytechnique pour quelques heures, mais seulement pour quelques heures! Je ne pouvais rien faire de ces tristes révélations, hors m'en tourmenter.
Toutefois, quoique Arago ne dit que la vérité, ces dispositions fâcheuses, je dois le répéter, étaient étrangères à la masse de la population soulevée et agissante.
En voici, encore une preuve entre mille. Je désirais beaucoup faire parvenir une lettre à ma famille alors à Pontchartrain. J'imaginai de l'adresser à mon père, et de charger le porteur de la montrer, en disant que c'était pour convoquer un pair de France.
Il se présenta à la barrière que personne ne franchissait, à cinq heures du matin le vendredi, et non seulement elle lui fut aussitôt ouverte, mais on lui donna une espèce de passeport pour traverser les endroits se trouvant déjà _libérés_ c'est ainsi que cela s'appelait, en spécifiant sa mission. Je suis bien fâchée de n'avoir pas gardé ce papier. À cette époque, il ne me parut qu'un chiffon bien sale, et il l'était, en effet.
Je reçus vers cette heure un billet de monsieur de Chateaubriand. Il me mandait avoir été en route pour venir chez moi lorsque son ovation populaire l'avait arrêté. Il n'avait pas encore inventé d'en faire un triomphe national et était plutôt embarrassé de ces cris poussés par quelques polissons des rues. On l'avait mené au Luxembourg. Il avait été outré d'y trouver plusieurs pairs rassemblés sans qu'on eût songé à l'appeler, et, rentré chez lui, il avait écrit à Charles X pour lui demander à aller le trouver et à se mettre à sa disposition.
J'étais chez madame de Rauzan lorsque nous entendîmes un grand bruit dans sa cour. Elle fut bientôt remplie par un flot de populace traînant une charrette comble de paille, sur laquelle était mollement couchée une pièce de canon dont le peuple souverain venait faire un hommage civique à son héros Lafayette. On renvoya toute cette foule à l'état-major de la garde nationale, rue du Mont-Blanc. Elle ne commit aucun excès; mais elle était laide à voir, ses cris étaient effrayants, de hideuses femmes y étaient mêlées. Ce n'étaient déjà plus mes amis des barricades.
La pauvre madame de La Bédoyère pensa mourir d'effroi. Il n'y avait pourtant aucun danger; ce n'étaient que des cris de joie et de triomphe, mais de nature à inspirer un grand dégoût.
Comme je sortais de table, on m'apporta une lettre pour convoquer mon père à se rendre au Luxembourg, où le président du conseil, duc de Mortemart, attendait messieurs les pairs. Monsieur Pasquier passa chez moi en s'y rendant; il était fort en peine de la santé de monsieur de Mortemart.
Je lui racontai les dispositions de Pozzo et les confidences d'Arago. Je n'en tirai pas grand'chose. Il me parut fort sérieux, convint qu'on avait perdu beaucoup de temps, mais que cependant il y avait encore des ressources si on voulait profiter de l'étonnement où étaient les deux partis, l'un d'être battu et l'autre d'être vainqueur, pour établir quelque chose de raisonnable qui ralliât les masses, car elles ne demandaient que repos et sécurité. Il resta peu d'instants; les communications n'étaient pas faciles, on ne circulait qu'à pied, et beaucoup de temps, si précieux ces jours-là, se trouvait matériellement employé par des courses indispensables.
Je fus fort surprise de voir entrer chez moi monsieur de Glandevès, parti le matin pour Saint-Cloud avec l'intention d'y rester. Il était blessé jusqu'au fond du coeur de la façon dont il y avait été accueilli. Peut-être la _poignée de main_ donnée à Casimir Perier avait-elle été dénoncée. Toujours est-il que le Roi l'avait très mal reçu et, quoiqu'il fût une espèce de favori, avait affecté de ne lui pas parler.
Après avoir vainement attendu un moment opportun, il finit par solliciter une audience. Le Roi se plaça dans une embrasure de fenêtre. Il voulut entreprendre de lui parler de la situation de Paris; mais le Roi s'obstina à lui répondre à assez haute voix pour que le baron de Damas et deux ou trois autres affidés de la Congrégation, qui étaient dans la chambre, entendissent ses paroles. Alors monsieur de Glandevès lui dit:
«Je vois que le Roi ne veut pas m'écouter; je me bornerai donc à lui demander ses ordres sur ce que je dois devenir.
--Retournez à vos Tuileries.
--Le Roi oublie qu'ils sont envahis; le drapeau tricolore y flotte.
--Il est pourtant impossible de vous loger ici.