Recits D Une Tante Vol 4 De 4 Memoires De La Comtesse De Boigne
Chapter 21
Néanmoins, il était difficile que des jeunes filles intelligentes, de dix-sept et dix-huit ans, ne s'identifiassent pas, plus qu'on ne l'aurait désiré peut-être, aux tourments et aux anxiétés de parents qu'elles adoraient.
Cependant, la haute et sage piété de la princesse Louise, toute semblable à celle de la Reine, l'aidait à tempérer ces agitations. Elle avait repris des professeurs qu'elle étonnait de sa profonde et modeste érudition.
Ce même été de 1831, la princesse Marie, renonçant au métier d'écolière, quitta la route tracée par ses maîtres de dessin et se jeta dans une série de compositions qui excita leur admiration. L'_Ivanhoé_ de Walter Scott, premier roman dont on lui permit la lecture, servit d'étincelle à son jeune talent.
J'ai vu les croquis qu'il lui inspira; ils étaient surtout remarquables par l'intelligence des sujets. Ils la conduisirent à des études de costumes et de moeurs du moyen âge; et, bientôt, abandonnant la fiction pour l'histoire, elle choisit, pour l'héroïne de nombreux dessins, cette même Jeanne d'Arc qu'elle a depuis reproduite dans des sculptures que les artistes les plus distingués ne renieraient pas.
Il est assez singulier que tous les enfants du Roi aient les plus grandes dispositions pour le dessin, la peinture, la sculpture (monsieur le prince de Joinville modèlerait aussi bien que sa soeur Marie, s'il avait le temps de s'en occuper) et que tous soient non seulement insensibles à la musique mais qu'elle leur produise même une sensation désagréable. Ordinairement, le goût pour les arts les fait tous accueillir favorablement dans une organisation qui leur devient commune.
Le mariage de la princesse Louise se négociait, surtout vis-à-vis d'elle-même, qui s'en souciait très peu. Uniquement dévouée à sa famille, la pensée de s'en séparer, dans ces temps de troubles, lui était cruelle, et le mari qu'on lui offrait et auquel elle s'est tendrement attachée depuis ne l'emportait pas alors dans son jeune coeur sur les affections dont il l'éloignait.
Dire qu'elle a été _forcée_ serait absurde, pour qui connaît l'intérieur de ces princes si tendrement unis; mais, il est bien sûr que tout ce qui l'entourait s'est relayé pendant trois mois pour obtenir son consentement à force de raisonnements et de caresses. La princesse Marie ne s'y épargnait pas.
Le Roi seul demandait qu'on lui laissât son libre arbitre, et, la veille encore du mariage, à Compiègne, la trouvant tout en larmes, il lui dit qu'il était encore temps de rompre et qu'il se chargeait de la responsabilité si elle éprouvait de la répugnance pour le roi des Belges.
Elle répondit que son seul chagrin était de s'éloigner, et que tout époux lui serait également importun. La Reine la gronda, la persuada, la consola et le mariage s'accomplit.
L'attitude de la princesse Marie, à ce voyage de Compiègne, étonna bien des gens. Son air complètement dégagé, au moment de sa première séparation d'une soeur si angélique qu'elle n'avait jamais quittée d'une heure depuis sa naissance, parut d'une rare insensibilité.
Une jeune personne, mademoiselle de Roure, amie d'enfance des princesses, en était plus scandalisée que personne. Elle essuyait les larmes de la princesse Louise et en répandait avec elle, pendant que la princesse Marie les plaisantait, batifolait et riait autour d'elles.
Elle soutint ce personnage jusqu'au moment où la voiture, qui emmenait sa soeur, fut sortie de la cour; puis elle courut s'enfermer chez elle. Denise de Roure y pénétra quelques heures après et la trouva dans un déluge de larmes et, désespérée, elle se jeta dans ses bras en lui disant que son bonheur était fini, sa vie décolorée. Elle lui fit le tableau animé de tout ce que Louise était pour elle et de tout ce qu'elle perdait.
Denise l'écoutait avec surprise, et ne put s'empêcher de lui demander pourquoi, sentant si profondément cette séparation, elle s'était donné l'air d'une indifférence qui avait étonné tout le monde et, à coup sûr, blessé sa soeur.
«Je savais, répondit-elle, que jamais Louise ne consentirait à se marier si elle pouvait deviner la centième partie du chagrin que j'éprouve. J'avais promis à maman de ne pas l'en dissuader; car je pense, comme elle, que le mariage est non seulement dans les convenances, mais dans le devoir des femmes, et qu'on manque à Dieu en cherchant à s'y soustraire.»
La princesse Marie a été fidèle à ce système, car, non seulement elle n'a formé objection à aucun des mariages dont on a eu l'idée pour elle, mais elle les a tous successivement fort désirés.
Son coeur malade demanda alors du secours à son imagination. Elle se lia plus étroitement avec mademoiselle Antonine de Celles, et toutes deux, se jetèrent dans une dévotion extatique qui marchait droit à l'illuminisme. Sa gouvernante, madame Mallet, s'en alarma et avertit la Reine dont la sage piété n'admettait pas ces aberrations. Elle retint la princesse Marie auprès d'elle plus constamment et profita du mariage de mademoiselle de Celles avec monsieur de Caumont pour l'éloigner de l'intimité de sa fille.
Je crois que madame Mallet commençait à s'inquiéter de l'avenir de la jeune princesse; elle l'aimait d'une extrême passion. Avec un grand fonds d'instruction, madame Mallet avait peu d'esprit. Le coeur et le dévouement lui en tenaient lieu, et ses deux augustes élèves ne pouvaient tomber en meilleures mains pour en faire des personnes également vertueuses et distinguées.
Mais il aurait fallu une véritable supériorité pour être en état de défendre la princesse Marie d'elle-même; et madame Mallet, encore affaiblie par un état maladif, n'était pas capable de cette tâche. Dès longtemps, elle était sous la domination absolue de son élève, qu'elle adorait, et plus propre à se laisser séduire par elle et à entrer dans les faiblesses de son âme qu'à l'aider à les corriger.
Cependant, elle assista utilement la Reine dans l'entreprise de mieux régler les sentiments religieux de la princesse. Le mysticisme disparut peu à peu, et, quoique sa piété conservât quelque chose de plus exalté que celle de sa mère et de ses soeurs, cependant elle avait perdu le caractère d'illuminisme auquel elle était près d'atteindre.
Privée de l'expansion que ses sentiments trouvaient auprès de sa soeur Louise, ils refluèrent sur elle-même, et c'est dès cette époque que je commencerai à placer les ravages que le moral a faits chez elle, aux dépens de la vie, non pas dans un progrès constant, mais par des crises de souffrances intérieures qui ne trouvaient plus où s'épancher.
Elle rêvait un sentiment exclusif et se plaignait de n'en point inspirer. Lorsqu'on lui représentait tous ces liens de famille dont elle était entourée, elle répondait que ses parents l'aimaient pour son huitième d'enfant, que ses frères et soeurs avaient sept frères et soeurs sur qui répandre leur amour. «Louise, seule, ajoutait-elle, s'identifiait à moi et maintenant elle a un mari et des enfants qui, bien naturellement, absorbent ses affections.»
La mort de madame Mallet mit le comble à l'amertume de ses pensées. Elle expira entre les bras de la jeune princesse qui l'avait soignée comme une fille, comme une garde, comme une sainte, ne la quittant ni jour, ni nuit, lui rendant tous les soins matériels et l'exhortant comme un pasteur des âmes.
Après avoir elle-même rabaissé pour toujours les paupières de sa vieille amie, elle se jeta dans les bras d'Olivia de Chabot qui l'avait assistée dans ses pieuses assiduités et partageait sa profonde affliction.
«À présent, dit-elle, il n'y a plus personne sur la terre qui m'aime mieux que tout le monde.»
Olivia protesta de cette vive amitié de jeunesse qui l'unissait à la princesse.
«Oh, ma chère Olivia, vous avez votre famille, et puis vous vous marierez, et vous devez préférer votre mari à toute chose!»
Cette idée d'union conjugale poursuivait toujours la princesse Marie comme le seul type du vrai bonheur.
L'intérieur de sa famille, à la vérité, devait l'entretenir dans cette pensée, et la Reine s'était toujours attachée à l'inculquer à ses filles dont elle désirait passionnément le mariage.
Aussi, y avait-il toujours quelqu'un en perspective; mais tous manquaient, les uns après les autres, et la princesse Marie retrouvait encore là ces entraves de son état de princesse qui lui paraissaient sans aucune compensation parce que tous les nombreux avantages, qui en résultaient pour l'agrément de sa vie, lui étaient trop familiers pour qu'elle pensât à les remarquer.
Cependant, jamais il n'y eut d'étiquette moins gênante, et la Reine s'appliquait à donner à la princesse la liberté compatible avec un ordre de société où la presse, dans sa licence, s'attaque à tout ce qui devrait inspirer le respect, dès qu'on peut l'apercevoir du dehors.
La princesse Marie avait pourtant réussi à s'attirer une certaine popularité, et ce n'était certes pas en la cultivant. Je me rappelle qu'un jour, où j'avais dîné aux Tuileries, elle était debout devant le feu, appuyée sur un grand écran, placé en avant d'elle, et sur le bout duquel je m'appuyais aussi.
Le salon était plein de députés, dont les uns avaient dîné au château et les autres arrivaient en _visite_ (car cela s'appelle des _visites_ à présent; il y a huit ans, j'aurais écrit _étaient venus faire leur cour_, soit remarqué par parenthèse). La Reine allait des uns aux autres, distribuant ses gracieuses politesses.
La princesse Marie me dit: «J'examine depuis un quart d'heure si celui-là échappera à maman;» et elle me désigna un petit homme à la mise aussi chétive que plébéienne, réfugié entre une console et un fauteuil.
Au même instant, nous vîmes la Reine se diriger vers lui. La princesse me regarda en souriant: «J'aurais été bien étonnée si maman ne l'avait pas déniché.»
Quoique je n'eusse aucune liaison particulière avec la princesse Marie, l'habitude de la voir dès sa plus tendre enfance et peut-être aussi mon caractère me donnaient mon franc parler avec elle, et je lui répondis: «Si Madame assistait un peu plus la Reine, sa tâche serait moins difficile.
--Moi! j'en serais bien fâchée; je n'y entends rien.
--Tant pis, Madame, car c'est votre métier. Chacun a le sien dans le monde, et si vous saviez combien un mot obligeant, une mine gracieuse des personnes de votre rang donnent de popularité et attirent de partisans!»
Elle me mit la main sur le bras et, m'arrêtant tout court, moitié riant, moitié sérieusement:
«Ah! ma chère madame de Boigne, voilà deux mots qui gâtent toute votre morale: la popularité!... des partisans!... Mais c'est une lâcheté de s'humilier devant des gens dont on ne se soucie pas, que parfois on méprise, pour obtenir leur suffrage. Cela n'est plus de notre temps, et, d'ailleurs, croyez-moi, cela ne sert à rien.»
Je niai cette assertion. La conversation se prolongea encore quelque temps. Je lui citai de nouveau l'exemple de sa mère. Elle convint de la vénération et de l'amour qu'elle inspirait; «Mais aussi, c'est que maman est la perfection: qui oserait se flatter de la représenter?»
J'avais trop de respect pour la vérité pour lui répondre: _Vous, Madame_; mais je lui dis qu'on pouvait, au moins, chercher à l'imiter. Elle reprit en riant qu'elle ne commencerait toujours pas en allant parler, à tous ces messieurs noirs, et, de là, me déduisit, avec beaucoup de grâce et plus d'esprit que de raison, que, dans le siècle où nous vivions, les princes n'étaient plus entourés d'assez d'illusions pour être tenus à faire des frais de politesse, que chacun était jugé pour sa valeur intrinsèque, et: «au bout du compte, dit-elle en finissant, ce n'est pas parce qu'elle a été chercher ce petit homme, derrière son fauteuil, que la Reine est chérie et respectée, c'est parce qu'elle est une excellente mère, une excellente épouse, une femme qui fait plus qu'accomplir tous les devoirs que le Ciel lui a commis.»
On voit que, toujours, chez la princesse Marie, l'idée des joies et des devoirs du ménage surnageait dans sa pensée. Je n'oserais pas affirmer que peut-être, au milieu de tout son libéralisme professé et certainement à son insu, son vieux sang Bourbon ne remontât vers sa source et, se refoulant dans ses veines, ne lui inspirât un peu de répugnance pour les gens avec lesquels la révolution de Juillet la forçait à frayer et n'augmentât son dédain pour la popularité.
Quoi qu'il en soit, elle se tenait fort éloignée de toute politesse banale, et les réceptions de Cour lui paraissaient de rudes corvées. Les bals même lui étaient devenus désagréables dès que les invitations s'étendaient au delà d'une stricte intimité.
La pauvre Reine dit à présent: «Marie était trop, parfaite pour ce monde; nous ne la comprenions pas; elle planait trop au-dessus de nous.» Mais alors, elle, aurait mieux aimé qu'elle fût plus terre à terre dans le salon, et je l'ai souvent vue souffrir de ses réticences peu obligeantes.
Ce qui m'a fait naître l'idée des instincts princiers que la princesse Marie possédait sans s'en douter, c'est qu'elle n'était jamais si heureuse que pendant les visites prolongées qu'elle faisait à la reine des Belges que les habitudes allemandes de son mari ont entourée de la plus étroite et minutieuse étiquette.
Madame Adélaïde m'a souvent dit qu'elle en périssait d'ennui au bout de quatre jours; et sa nièce, bien plus jeune, plus active, plus sujette au dégoût de toutes choses, y prolongeait son séjour pendant des semaines avec une vive satisfaction et nous revenait sensiblement moins attristée qu'elle n'était partie. À la vérité, cela se peut expliquer par la tendre affection qui liait les deux soeurs.
Si je n'ai point du tout parlé de la princesse Clémentine jusqu'à présent, c'est que, tant qu'a duré son éducation, c'est-à-dire jusqu'en 1836, sa gouvernante madame Angelet, femme d'un rare mérite, qui ne se faisait point d'illusion sur la princesse Marie et voyait _au moins_ ses inconvénients, craignant l'influence qu'elle pouvait exercer sur une jeune imagination, tenait sa soeur très éloignée d'elle.
J'ai lieu de croire que la Reine partageait la pensée qu'il y avait avantage à affermir la raison de Clémentine, avant de la livrer à la séduction de l'esprit de Marie. En tout cas, le succès a justifié la prévision. La princesse Clémentine est véritablement de tout point une princesse accomplie. Elle ne dédaigne pas son état, et je ne l'en estime que mieux.
Pendant l'hiver de 1834, monsieur le duc d'Orléans donna des bals à ses soeurs dans ses appartements. On y remarqua un groupe représentant Jeanne d'Arc à sa première bataille. La guerrière passe sur le corps d'un ennemi renversé et partage la répugnance de son cheval. L'expression de candeur et de pitié, qui se mêle sur son visage à celle de l'inspiration, est aussi supérieurement sentie que rendue, et le modelé des figures et des chevaux sans reproche. Les connaisseurs se passionnaient pour ce joli ouvrage d'un auteur anonyme.
Au second bal, quelques indiscrétions désignèrent le nom de la princesse Marie. Ce fut ainsi que son talent si remarquable pour la sculpture fut révélé. Il avait été tenu caché jusque-là dans le fond de son atelier, et monsieur le duc d'Orléans n'avait obtenu qu'à grand'peine la permission de faire mouler ce groupe.
Elle travaillait, dans le même temps, un magnifique surtout que monsieur le duc d'Orléans fait faire dans le style de la Renaissance et qui peut rivaliser avec les plus beaux ouvrages de Benvenuto Cellini.
Ne s'en tenant pas à un seul genre, la princesse Marie composa des dessins de vitraux, dont on voit un échantillon dans la chapelle de Saint-Saturnin, à Fontainebleau. Elle en avait déjà fait exécuter pour son cabinet et pour un pavillon gothique du château de Laeken. Mais son portefeuille en était encore riche, lorsqu'il fut consumé par un incendie dont je parlerai plus tard.
Je ne sais pas précisément à quelle époque le Roi lui commanda la statue de Jeanne d'Arc pour Versailles. Le secret en fut gardé, même pour l'intimité, et la statue était placée avant que personne ne se doutât de son existence. Je ne crois pas qu'il y eût de flatterie dans l'admiration générale qu'elle excita, lorsqu'elle fut livrée aux yeux du public, à l'ouverture du palais de Versailles. On ne flatte guère les femmes au temps où nous vivons, et point du tout les princesses.
Je vis, dans le même temps, par faveur spéciale, dans l'atelier de la princesse, sa statue de l'ange de Moore portant au ciel, dans le creux de sa main, une larme du pêcheur repentant. Elle me parut charmante et supérieure à la Jeanne d'Arc. Elle n'a point encore été livrée aux yeux du public, et je ne sais pas ce qu'il en pensera.
Le prince Léopold de Naples se querella (car, malgré le rang des personnages, on ne peut se servir d'une expression plus relevée) se querella donc avec le Roi son frère. Il vint chercher un abri à la Cour de France où il fut reçu comme l'enfant de la maison. La Reine interposa ses bons offices entre ses deux neveux.
Le prince Léopold témoigna bientôt un vif désir de contracter avec la princesse Marie une alliance dont il avait déjà été question. La Reine douairière de Naples le souhaitant extrêmement, le Roi ne s'y opposait pas formellement, mais se refusait à tous les arrangements nécessaires à l'accomplissement de cette union et rappelait son frère.
On eut ici le chagrin de le voir partir sans avoir rien conclu, après un séjour prolongé et des empressements assez marqués pour avoir attiré l'attention de tout le monde. La princesse en fut cruellement blessée et la Reine, qui s'accusait de l'avoir encouragée à souhaiter cette alliance de famille, profondément affligée.
Le prince avait promis d'emporter le consentement de son frère, mais la Reine-mère mandait qu'il n'aurait pas assez de fermeté pour oser l'exiger.
L'amiral de Rigny fut envoyé à Naples pour forcer le Roi à s'expliquer catégoriquement. Une conversation de dix minutes entre l'ambassadeur extraordinaire et Sa Majesté Napolitaine amena une rupture ouverte. L'amiral s'embarqua sur une frégate qui l'attendait et les légations furent retirées de la part des deux Cours.
Peu de semaines après, la reine de Naples (à l'influence de laquelle on attribuait les répugnances du Roi à une alliance française) mourut en couches, et trois mois ne s'étaient pas écoulés que le souverain veuf se mit en quête d'une nouvelle épouse.
Il visita successivement les Cours catholiques d'Allemagne et vint enfin à Paris, malgré des relations si peu amicales qu'il n'y avait pas même un ambassadeur.
Je crois être sûre qu'autant notre Reine et sa fille avaient désiré le mariage du prince Léopold, autant elles auraient craint celui du Roi, et, si la politique avait entamé une pareille négociation, elle aurait trouvé de grands obstacles dans l'intérieur du palais.
Toutefois, la conduite du roi de Naples n'en fut pas moins étrange et maussade pour nos princesses, car l'âge de la princesse Clémentine permettait qu'il pensât à elle. Il passa trois semaines à Paris, ayant l'air de les examiner et presque de les courtiser, et, dès le lendemain de son retour à Naples, fit demander officiellement la main de l'archiduchesse Thérèse.
On ne pouvait choisir des formes plus désobligeantes. Elles furent péniblement senties par la princesse Marie, et sa tristesse en augmenta.
Je tiens d'une de ses amies les plus intimes, qui l'engageait à prendre l'attitude d'une personne se refusant au mariage et lui représentait l'agrément de sa position dans une famille si unie, avec des talents supérieurs qui l'éloignaient de l'ennui, qu'elle s'écria tout à coup: «Et lorsque je me présenterai devant Dieu, avec mes figurines dans les bras, que lui répondrai-je quand il me dira: «_Est-ce pour cela que je t'ai envoyée sur la terre!_»
Plus tard, lorsqu'elle se plaignait, suivant son usage, de ce qu'il n'y avait rien d'exclusif dans les sentiments qu'elle inspirait, son amie lui fit remarquer que l'_exclusif_ ne se trouvait que bien rarement dans aucune espèce de relations.
«Vous ne me comprenez pas, ma chère; vous parlez d'amour, et moi du lien conjugal. C'est bien différent! Un époux n'a qu'une épouse; une épouse n'a qu'un époux. C'est l'ordre de Dieu et, de cette union, viennent tous les biens, tous les bonheurs et tous les devoirs pour lesquels nous sommes créés.»
Les soins de la Reine avaient constamment tendu à préparer ses filles à devenir bonnes mères et bonnes femmes. Ils avaient germé dans le sein de la princesse Marie au delà de ce qu'elle-même aurait souhaité, car le retard de son mariage la rendait très malheureuse. Sa santé s'en ressentait; son changement et sa tristesse augmentaient.
La Reine se tourmentait; et, pour apporter quelque distraction à cet état, madame Adélaïde mena la princesse à Bruxelles où elle la laissa. Elle ne revint à Paris qu'avec la reine des Belges, pour assister au mariage de monsieur le duc d'Orléans.
Sa profonde mélancolie fut visible à tous les yeux pendant les fêtes données à cette occasion. Il s'y joignit l'irritation d'apprendre, à Fontainebleau même, la nouvelle du mariage du prince Léopold de Naples avec mademoiselle de Carignan (fille d'un Carignan, non reconnu par les rois de Sardaigne, et de mademoiselle de La Vauguyon); c'était combler l'injure pour la maison d'Orléans.
La Reine et la princesse Marie, qui pensaient peut-être avec raison avoir trop montré leur désir de cette alliance, en furent également froissées; mais la princesse, plus jeune et moins résignée, y apporta plus d'irritation. Sa sauvagerie en augmenta, et son humeur aussi bien que sa santé s'altérèrent sensiblement.
La Reine se mit alors à battre tous les buissons germaniques pour y trouver un mari sortable. Le roi des Belges proposa le duc Alexandre de Wurtemberg, sixième cadet de cadet, mais appartenant à la maison royale.
Cette médiocre alliance elle-même ne s'établissait pas très facilement. Le prince, cousin germain de l'empereur Nicolas, avait tous ses intérêts en Russie; et il fallait non seulement le consentement direct de l'Empereur, mais encore qu'il n'usât pas de son influence pour faire refuser celui du roi de Wurtemberg. La différence de religion se présentait comme un obstacle partout, et surtout à Rome.
La princesse aurait vivement désiré que tous ses enfants, comme ceux de sa soeur la reine Louise, fussent élevés dans la religion catholique; la pragmatique de la maison de Wurtemberg s'y opposait formellement.
Ces difficultés entraînèrent d'assez longues négociations à Pétersbourg, à Stuttgart et à Rome. Elles furent enfin vaincues, et le mariage déclaré vers le milieu de septembre.
La voix publique n'accordait pas une grande distinction d'esprit au duc Alexandre; mais elle vantait ses bonnes qualités, et nul ne pouvait disputer sa superbe figuré. Tel qu'il était, la princesse s'en montrait fort satisfaite, et, lorsque j'allai lui faire mon compliment officiel à Saint-Cloud, elle l'accueillit de la façon la plus accorte.
Sa physionomie avait repris de la douceur et de la gaieté; sa parure était soignée, et elle tournait vers le duc Alexandre, placé derrière sa chaise et paraissant très occupé d'elle, des regards qui exprimaient son contentement.
En causant de ce mariage avec madame Adélaïde, quelque temps avant, j'avais énoncé la pensée qu'il avait pour but de conserver la princesse Marie dans sa famille, en faisant au jeune ménage un établissement en France.
«Nous l'aurions bien désiré, me répondit-elle. J'ai même offert de leur donner mon hôtel de la rue de Varenne, mais Marie ne veut pas en entendre parler. En épousant un allemand, elle compte se faire allemande. Si le Roi ne trouve pas le parti sortable, dit-elle, il ne doit pas consentir au mariage; mais, une fois fait, elle prétend n'être plus que la femme de son mari, ne dépendre que de lui, n'avoir d'autre rang, d'autre fortune, d'autre sort que le sien. Il lui serait odieux de lui voir l'attitude du _mari de la princesse Marie_, et c'est ce qui ne pourrait manquer d'arriver en France; aussi veut-elle partir immédiatement après la cérémonie......»