Recits D Une Tante Vol 4 De 4 Memoires De La Comtesse De Boigne
Chapter 20
Depuis qu'on avait dû renoncer au mariage Esterhazy pour Pauline, le prince de Châlais, chef de la maison de Périgord, était devenu veuf de mademoiselle de Beauvillers. Cette alliance, que monsieur de Talleyrand avait toujours souhaitée, était devenue le voeu le plus vif de madame de Dino, et cette circonstance augmentait encore le désir qu'elle avait d'obtenir de monsieur de Talleyrand une fin chrétienne dont le mérite lui reviendrait.
Au mois de janvier 1838, elle fut très malade à Rochecotte, et il y eut un moment de danger. Elle profita de cette occasion pour reprocher le lendemain à monsieur de Talleyrand de ne l'avoir pas avertie. Elle établit qu'ils s'étaient réciproquement promis la vérité en pareille conjoncture, s'expliqua sur les convenances à garder et finit par regretter de n'avoir pas envoyé chercher le curé.
«Quoi! cet ivrogne?» grommela monsieur de Talleyrand, et il n'ajouta pas un mot.
Madame de Dino manda cet échec au duc de Noailles, son admirateur passionné et son confident zélé dans cette oeuvre pie.
Toutefois, monsieur de Talleyrand se préparait, à part lui, à éviter le scandale.
Pauline de Talleyrand avait fait sa première communion, était restée pieuse comme un petit ange et entretenait souvent son oncle de son confesseur l'abbé Dupanloup.
Un jour où elle en parlait, bientôt après leur arrivée à Paris, monsieur de Talleyrand dit: «Madame de Dino, il faut prier l'abbé Dupanloup à dîner.» Madame de Dino s'empressa d'obéir; l'abbé vint. Le hasard fit qu'il tomba sur un dîner où la société était légère et le langage mondain.
Quelques jours après, il reçut une nouvelle invitation, qu'il refusa. En l'apprenant, monsieur de Talleyrand dit: «Vous me l'aviez donné pour un homme d'esprit. C'est donc un sot que cet abbé... Cela ne comprend donc pas!»
Madame de Dino, profitant de cette légère ouverture et, ne se sentant pas le courage d'entamer cette question en paroles, écrivit à monsieur de Talleyrand une longue lettre, qu'on m'a dit être un chef-d'oeuvre de logique et de raisonnement, pour lui montrer la nécessité de se réconcilier avec l'Église.
Monsieur de Talleyrand y répondit en lui envoyant la minute d'une déclaration qu'il l'autorisa à communiquer à l'abbé Dupanloup et, par lui, à l'archevêque. Ceci se passait le 10 mars. Le même jour, monsieur de Talleyrand prononçait à l'Académie l'éloge de monsieur Reinhard.
Il était fort occupé de cette journée de représentation, il la regardait évidemment comme son adieu au public. Selon son usage, il avait fait faire son discours.
Monsieur de Talleyrand n'a jamais rien écrit lui-même, mais il se faisait donner par plusieurs personnes, qu'il employait à cet effet, divers projets qu'il ajustait entre eux, biffait, changeait jusqu'à ce qu'il leur eût donné son cachet. Il travailla assez assidûment à arranger ce petit discours, et en fit des lectures à ses intimes.
On était effrayé, dans son intérieur, de la fatigue que lui préparait cette séance solennelle, et, après avoir employé tous les moyens de l'en dissuader, on eut recours à Cruveilhier, son médecin, qui alla jusqu'à lui dire qu'il ne répondait pas des suites.
«Et qui vous demande d'en répondre?» reprit monsieur de Talleyrand, avec sa parole lente et flegmatique.
L'éloge, quoique assez médiocre, eut un très grand et très sincère succès. La grâce avec laquelle il fut prononcé, le talent merveilleux de monsieur de Talleyrand pour imposer, produisirent un enthousiasme dont les auditeurs furent eux-mêmes étonnés lorsqu'ils lurent l'oeuvre imprimée.
Monsieur de Talleyrand en fut enivré. Lui-même comparait sa joie à celle qu'il avait ressentie du succès d'une thèse en Sorbonne. Hélas, c'était la première et la dernière palme! mais, à toutes les époques de la vie, le coeur de l'homme est également ouvert à la vanité.
À son retour à Paris, monsieur de Talleyrand avait été beaucoup dans le monde; il avait dîné chez le Roi, chez les ministres, chez les ambassadeurs, partout où on l'avait convié. En sortant de table, chez l'ambassadeur d'Angleterre, ses deux jambes fléchirent et il tomba la face contre terre; il fallut le relever à force de bras. Sa première parole, après quelques secondes d'étourdissement, fut: «Que m'est-il arrivé?»
On lui expliqua, ce qui n'était pas vrai, que ses pieds s'étaient embarrassés dans un tapis. Il rentra dans le salon et s'y montra avec l'esprit aussi libre et aussi dégagé que de coutume, jusqu'à l'heure où il avait demandé ses chevaux.
Alors, il appela son petit-neveu, le duc de Valençay, pour se faire emmener par lui, gagna l'antichambre sans témoigner aucune souffrance, mais, à peine en voiture, se laissa aller aux gémissements les plus douloureux. On eut beaucoup de peine à le rapporter dans son appartement, et il passa quelques jours dans un état cruel.
Cet accident avait mis un terme à ses sorties; mais il reprit promptement l'habitude d'avoir du monde chez lui et de donner des grands dîners dont il faisait les honneurs avec cette grâce dont la tradition se perd tous les jours.
Ce n'est ni le luxe, ni la magnificence de l'entourage qui constate le haut rang. C'est une certaine élégance dans les formes, des manières calmes, aisées, naturellement nobles, qui mettent chacun à sa place en restant toujours à la sienne, et composent le savoir-vivre. Monsieur de Talleyrand y excellait.
Monsieur de Barante ayant prononcé à la Chambre des pairs l'éloge de mon père, j'en envoyai un exemplaire à monsieur de Talleyrand. Il me répondit un billet, que je conserve, écrit de sa main et plein de ce bon goût que je signalais tout à l'heure.
La déclaration remise à l'abbé Dupanloup, dûment examinée par lui, l'archevêque et monsignor Garibaldi, avait provoqué quelques difficultés de leur part. Madame de Dino, profitant des relations qu'elle avait renouées avec l'archevêque, entama de longues discussions avec lui et chercha fort raisonnablement à lui prouver qu'il ne fallait exiger que ce qu'il était possible d'obtenir. La connaissance intime qu'elle avait du caractère de monsieur de Talleyrand donnait du poids à ses discours.
Cette négociation dura quelque temps. Enfin, la duchesse rapporta la pièce à son oncle, avec quelques légers changements de rédaction, auxquels il obtempéra tout de suite, et la demande d'un article supplémentaire qu'il refusa d'y insérer mais qu'il consentit à placer dans une lettre qu'il voulait simultanément adresser au Pape.
Cet accommodement fut accepté. Les deux documents, libellés, copiés, restèrent entre les mains de monsieur de Talleyrand, sans être encore signés.
Les choses en étaient là. Vingt personnes avaient dîné, le jeudi 10 mai, à l'hôtel de Talleyrand lorsque, le lendemain, le prince fut pris à table d'un horrible frisson. On le fit coucher. Son médecin, Cruveilhier, qui en était déjà inquiet depuis quelque temps, le trouva sérieusement mal.
Dès le lendemain, une énorme tumeur se déclara à la cuisse; il crut nécessaire de l'ouvrir et dit au malade que, n'ayant pas depuis quelque temps l'habitude d'employer le bistouri, il souhaitait appeler Marjolin. «Je comprends; vous aimez mieux être deux.» Et, depuis ce moment, la conviction de son danger ne le quitta plus, sans réussir à l'émouvoir.
Monsieur de Montrond, envoyé par lui le dimanche chez le Roi, lui rapporta qu'il l'avait annoncé comme bien souffrant: «Bien souffrant! c'est bien mal qu'il fallait dire.» Et puis, après de telles paroles, il se reprenait à causer de tout avec une liberté d'esprit qui frappait d'autant plus que son attitude de corps était plus douloureuse.
Un affreux étouffement, qui allait jusqu'à la suffocation, ne lui permettait pas de rester couché et la plaie de la tumeur de pouvoir être assis. Il était penché de côté sur son lit, les jambes pendantes, soutenu par deux valets de chambre qui se relayaient, la tête affaissée sur la poitrine; et c'était de cet état qu'il se relevait pour témoigner reconnaissance à ses nombreux visiteurs, profiter de leur conversation et y chercher quelque distraction aux maux qu'il endurait avec une patience, fille du courage.
Je vis le Chancelier bien affecté de ce triste spectacle. Il se rappelait monsieur de Talleyrand, triomphant de son succès, déployant sa haute capacité, tenant en 1814, dans cette même chambre, les conseils où il était décidé du sort de l'Europe, et le contraste ne prêtait que trop aux réflexions mélancoliques que notre pauvre nature humaine ne cesse de fournir aux esprits observateurs.
Cependant, le danger croissait d'heure en heure. Les salons de l'hôtel de Talleyrand étaient remplis de personnages de tous les rangs et de toutes les opinions; la famille ne désemparait pas.
Madame de Dino, tiraillée entre les gens qui lui reprochaient de ne point insister auprès de monsieur de Talleyrand pour obtenir une abjuration des scandales de sa vie et ceux qui l'accusaient de vouloir, par intérêt personnel, troubler les derniers moments du malade, se trouvait dans une pénible situation.
Elle se décida enfin, le mardi soir, à faire un appel aux intentions connues de monsieur de Talleyrand pour l'engager à signer les déclarations rédigées par avance.
Il reçut fort mal cette ouverture, en lui disant qu'il signerait quand il en serait temps. Les médecins ne dissimulaient pas le danger imminent. Madame de Dino crut tous les soins dont elle s'occupait depuis si longtemps perdus et s'en désola de bonne foi. Le zèle sincère et pieux de la jeune Pauline eut plus de succès. C'était l'enfant de prédilection de la vieillesse du prince; elle le soignait avec tendresse et dévouement. Elle lui parla de cette signature si ardemment désirée par son coeur innocent qui n'en appréciait pas l'importance temporelle.
Monsieur de Talleyrand lui dit qu'il s'en occupait sérieusement. En effet, le mercredi, après la visite des médecins, il annonça qu'il les signerait le lendemain, à quatre heures du matin. Puis il continua à voir du monde, mais moins que les jours précédents.
Madame Adélaïde m'a raconté qu'elle y avait passé une partie de la soirée. Après quelques expressions de reconnaissance sur sa bonté, il était tombé dans des sujets de conversation ordinaire, sans y mettre aucune espèce d'affectation, pas même celle d'une gaieté insolite.
Sans la position douloureuse à voir que j'ai déjà décrite, on aurait pu le croire dans son état accoutumé. Mais les gens de l'art ne permettaient aucune illusion et donnaient de grandes alarmes pour la nuit.
Pauline était venue à neuf heures réclamer sa promesse de signer: «Je signerai à quatre heures demain matin, avait-il répondu avec impatience; va te reposer jusque-là.»
À onze heures cependant, elle reparut dans sa chambre. «Est-ce qu'il est quatre heures?» demanda-t-il. On lui dit qu'il n'en était que onze.
«Va-t'en, Pauline, sois tranquille; je n'ai jamais rien su faire vite et pourtant je suis toujours arrivé à temps.»
En effet, quatre heures sonnant, il fit appeler madame de Dino. Elle avait pris la précaution de réunir messieurs Molé, de Sainte-Aulaire et de Barante pour certifier de sa volonté, dans le cas où il serait hors d'état d'écrire; mais ces messieurs ne furent pas appelés, et il signa d'une main ferme: CHARLES MAURICE, PRINCE DE TALLEYRAND, en présence de l'abbé Dupanloup, de ses gens et de son médecin Cruveilhier dont je tiens ces détails.
Avant de signer, il avait demandé lecture de la pièce. Il n'y trouva pas certaines expressions qu'il se souvenait d'avoir écrites; on lui rappela qu'elles étaient dans la lettre au Pape. «C'est vrai, il faut aussi que je la signe.»
Puis, il voulut que la déclaration portât la date de la minute, toute de sa main, remise à l'abbé Dupanloup; celui-ci ne se la rappelait pas exactement.
«C'est bien facile à retrouver, reprit le prince, prenez, sur le second rayon de la bibliothèque, des exemplaires de mon éloge de monsieur de Reinhard; il a été prononcé le même jour.»
Ceci prouvait évidemment que cette représentation académique, très en dehors des habitudes de monsieur de Talleyrand, avait eu pour but de manifester qu'il n'y avait aucun affaiblissement moral dans ses facultés au moment où il avait tracé la déclaration et qu'elle était l'oeuvre de sa propre volonté. Monsieur de Talleyrand a posé devant le public jusqu'à son dernier soupir.
La petite Marie de Talleyrand, fille du baron, devait faire sa première communion le jour même de cette signature. Le malade y pensa et demanda qu'elle lui fût amenée. Elle se mit à genoux devant lui en sanglotant. «Je vous bénis, ma petite, lui dit-il en posant ses mains sur sa tête, et vous souhaite toute sorte de prospérité... J'y participerai... si cela est donné...»
Qui oserait affirmer qu'à ce moment suprême le sceptique ne fût pas un instant le croyant? Puis, il demanda à son valet de chambre une montre et une chaîne qu'il avait fait préparer pour donner à Marie en cette occasion.
L'abbé Dupanloup lui ayant dit, assez sottement, que l'archevêque donnerait sa vie pour alléger ses souffrances, monsieur de Talleyrand répondit, avec ce ton persifleur qu'il savait si bien prendre: «Il a mieux à faire de sa vie.»
Vers huit heures, on lui annonça la visite du Roi. Il s'occupa aussitôt de faire arranger sa chambre suivant les usages commandés par l'étiquette et que lui seul savait, donna des instructions minutieuses à ses gens, à son neveu, à madame de Dino, sur la manière dont le Roi devait être reçu, mené chez lui et reconduit.
Je ne sais si ces soins l'épuisèrent, mais madame Adélaïde, qui accompagna son frère, m'a dit qu'elle fut frappée de l'horrible changement survenu pendant la nuit. Il paraissait suffoqué et accablé, et put à peine articuler quelques paroles en réponse au Roi.
Cependant, au moment où celui-ci se retirait, après une courte visite, monsieur de Talleyrand fit un effort sur lui-même, se redressa et prononça d'une voix forte: «C'est un beau jour pour cette maison que celui où le Roi y est entré.» Puis il retomba et madame Adélaïde, qui prolongea sa visite, n'entendit plus sa voix qu'au moment de son départ. Il lui serra la main et dit d'un ton bas et étouffé: «Je vous aime bien.»
Monsignor Garibaldi s'était rendu de grand matin chez l'archevêque; l'un et l'autre attendaient avec impatience l'arrivée de l'abbé Dupanloup. Il leur apporta le détail de ce qui s'était passé, et obtint l'autorisation de faire rentrer monsieur de Talleyrand dans le sein de l'Église.
Apparemment que les formes entraînèrent quelques lenteurs, car il ne fut de retour qu'à onze heures. Monsieur de Talleyrand ne parlait plus. L'abbé lui donna l'absolution, puis l'extrême-onction. L'archevêque vint à l'hôtel de Talleyrand, mais il ne vit pas le moribond.
Vers midi, la tête s'engagea, et il expira à quatre heures du soir, le 17 mai 1838.
Malgré sa figure blafarde, sa tournure disgracieuse, à travers les vicissitudes d'une vie orageuse qui l'a poussé dans des voies où il n'a ni rencontré ni mérité l'estime, monsieur de Talleyrand s'est toujours montré grand seigneur.
Il l'a été vis-à-vis de la Révolution et du Directoire; de l'Empire et de la Restauration, de la cohue du salon de monsieur de Lafayette et de l'aristocratie anglaise. Il l'a été vis-à-vis de la mort.
Les querelles de famille, suscitées par le testament de monsieur de Talleyrand, et où madame de Dino joua le beau rôle, ne font pas partie de mon sujet. Ce qui y rentre tout à fait, ce sont les dépêches arrivées de Rome peu de jours après l'enterrement.
Le Pape refusait la déclaration, telle qu'elle était rédigée, et exigeait des rétractations beaucoup plus complètes que monsieur de Talleyrand ne les aurait probablement consenties. Le retard du courrier évita du scandale et fut heureux.
La Cour de Rome tança l'archevêque et monsignor Garibaldi de leur indulgence. Notre chargé d'affaires, monsieur de Lordes, fut employé pour apaiser son humeur. Elle bouda un peu, mais elle est sage; les faits étaient accomplis; elle se détermina à accepter la déclaration comme bonne et suffisante, mais se garda de la publier.
Je n'ai point lu cette déclaration; toutefois elle m'a été racontée par plusieurs personnes auxquelles elle avait été communiquée. Je crois être sûre qu'elle est conçue en termes vagues et généraux.
Monsieur de Talleyrand témoigne du regret de s'être laissé entraîner aux erreurs du siècle où il a vécu, ainsi que de la volonté de mourir dans le sein de l'Église catholique, apostolique et romaine où il est né. Du reste, d'abjuration, de prêtrise, d'épiscopat, de mariage, de scandales privés, pas un mot, même par allusion.
Dans la lettre au Pape, il _s'accuse_ et _se repent_ d'avoir un instant méconnu l'autorité légitime et salutaire du Saint-Siège, ce qui s'applique à la constitution civile du clergé admise et jurée par lui en 1791. C'est le seul de ses méfaits qui soit consciencieusement indiqué.
Les obsèques du prince de Talleyrand se passèrent avec calme et décence. On avait annoncé du tumulte; il n'y en eut aucun; mais la foule était grande pour voir passer le cortège.
Lorsque monsieur de Talleyrand tomba malade, le 11 mai, il se préparait à partir le 15 pour Valençay. Ce voyage avait pour but la réception du corps de son frère, le duc de Talleyrand, plus connu sous le nom d'Archambaud de Périgord, qui le précéda de quelques semaines dans le tombeau et, quoique son cadet, l'avait fort devancé dans la vieillesse.
Il était en enfance depuis plusieurs années. Monsieur de Talleyrand se préoccupait fort d'être présent à cette cérémonie pour laquelle il avait donné des ordres minutieux. Les corps des deux frères voyagèrent ensemble et les funérailles, à Valençay, leur furent communes.
On ne peut s'empêcher d'être frappé de ces sortes d'incidents qui révèlent, une fois de plus, combien les calculs humains sont fréquemment déjoués par la Providence.
MORT DE SON ALTESSE ROYALE LA PRINCESSE MARIE D'ORLÉANS DUCHESSE DE WURTEMBERG 1839
Lorsque, si récemment encore, je me complaisais au récit de son enfance, la princesse Marie était alors dans tout l'éclat de sa brillante jeunesse, et je ne m'attendais guère qu'il me serait donné de parler de ses derniers moments. Mais la vie et la mort de cette jeune femme sont tellement rares, dans le rang où elle est née, qu'on ne peut se défendre de leur accorder une _attention_ toute particulière. Je me suis défendu de me servir du mot _admiration_, qui se présentait sous ma plume, parce que je le réserve pour les personnes qui, avec les mêmes qualités et les mêmes vertus, les soumettent à la hiérarchie de la société et acceptent le sort que Dieu leur a fait, sans user leur vie dans de stériles combats contre la destinée.
Telle a été l'existence de la princesse Marie, et, à vingt-cinq ans, elle a succombé dans cette lutte. Je ne prétends pas lui en faire un éloge, au contraire.
Ce n'est point parce qu'elle était _trop_ douée, c'est parce qu'il lui manquait quelque chose qu'elle a trouvé si amer le sort le plus doux. Cette concession une fois faite à la froide raison, on peut se livrer à tout ce que ses brillantes qualités ont d'attrayant pour l'esprit et le coeur.
Les enfants de monsieur le duc d'Orléans se sont trouvés classés entre eux par leurs années. Monsieur le duc de Chartres, les princesses Louise et Marie, et monsieur le duc de Nemours étaient assez rapprochés d'âge pour vivre constamment ensemble, suivre les mêmes études et avoir les mêmes instituteurs.
La princesse Marie était l'âme, le mouvement et le tyran chéri de ce quatuor qu'elle dominait, sans que ni lui, ni elle s'en doutassent. Plus souvent punie, mais aussi plus souvent admirée, elle faisait le désespoir et la gloire de ses maîtres dont, en fin de compte, elle restait la favorite, et, malgré la perfection de la princesse Louise à laquelle on ne trouvait jamais un reproche à faire, les mutineries de Marie avaient tant de grâce, elle les réparait avec tant de coeur qu'elle n'en était que plus aimée.
Comme toutes les personnes sur lesquelles le génie a secoué son flambeau, elle était sujette à des accès de non-valeur, qu'on qualifiait de paresse, et qui désespéraient la mère et la gouvernante; mais, bientôt, elle reprenait un nouvel élan et dépassait rapidement ceux qu'elle avait laissé la devancer!
Il est assez remarquable combien des esprits, même extrêmement distingués, sont sujets, dans la première jeunesse, à ces accès de nullité morale où tout en eux semble s'engourdir. Je crois que cela tient à un état morbide de l'imagination dont l'éducation ne saurait trop sérieusement s'occuper.
C'est un certain mécontentement de toute chose terrestre, du monde tel qu'il existe, de la société telle qu'elle est faite, des connaissances qu'on trouve trop bornées, des affections qui ne suffisent plus, enfin une aspiration de l'illimité, un appétit du fruit de l'arbre du bien et du mal qu'on a appelé récemment du nom d'_esprit artiste_, faute de le savoir mieux qualifier, et qui devrait être arraisonné dès sa première apparition.
La princesse Marie en était gravement atteinte: personne ne le reconnut; il grandit avec elle, et elle y a succombé.
Le goût de monsieur le duc d'Orléans pour faire de la popularité était sensible dans l'éducation donnée à ses enfants. Non seulement ses fils étaient envoyés au collège, mais les instituteurs étaient choisis de façon à ce que tout ce qui entourait les jeunes princes parlât le jargon libéral du siècle; et, au lieu de les entretenir des devoirs que leur imposait leur haut rang, on cherchait à l'abaisser à leurs yeux, comme une chimère usée que tous les hommes distingués repoussaient.
Bientôt, la princesse Marie n'y vit plus que des entraves à tous les voeux de son coeur, à toutes les supériorités de son esprit, et, longtemps avant qu'on s'en doutât, elle se sentait profondément malheureuse d'être née princesse et d'être astreinte à ce qu'elle a appelé une vie de déceptions, comme si toutes les situations sociales n'exigeaient pas le sacrifice de quelques goûts!
Elle avait deviné par instinct le mécontentement mutuel existant entre les Tuileries et le Palais-Royal, et, tandis que la princesse Louise se livrait de bonne foi aux caresses sincères de madame la Dauphine, la princesse Marie se raidissait contre une affection qu'elle aurait trouvé une sorte de lâcheté à rechercher. Aussi les deux jeunes princesses ressentirent-elles très diversement la révolution de Juillet.
La princesse Louise l'accueillit en partageant les larmes de sa mère et en s'occupant des absents et des victimes. La princesse Marie y trouva pâture à son imagination, et s'exalta un moment. Mais, bientôt, elle se dégoûta du spectacle qu'elle avait sous les yeux. Son esprit indépendant se refusa à courtiser la multitude, tout autant que la Cour récemment exilée, et elle se confina de nouveau dans le for intérieur de son monde idéal.
Pendant les dernières années de la Restauration, monsieur le duc d'Orléans faisait un cours d'histoire moderne à l'usage de ses enfants. Il le leur professait tous les samedis.
Cette réunion de famille employait la plus grande partie de la matinée. Elle fournissait au travail de la semaine suivante, aussi bien qu'à l'examen des analyses de la séance précédente. J'ai entendu dire que les cahiers de la princesse Louise avaient la préférence, mais que les réponses de la princesse Marie aux questions de son père l'emportaient par leur sagacité.
La supériorité de monsieur le duc de Chartres n'était ni contestable ni contestée par ses soeurs, et ces matinées charmaient également les élèves et le paternel professeur. Ils ne s'attendaient guère alors à la terrible leçon d'histoire pratique qu'ils étaient tous destinés à recevoir. Les goûts d'études sérieuses de madame la princesse Louise ne reçurent qu'un court échec à la révolution de Juillet. La Reine, avec son esprit supérieur, désira éloigner de ses filles la disposition fébrile du moment. Elle les renvoya à leurs occupations accoutumées et à leur existence pacifique, toutes les fois que les circonstances ne les en tiraient pas trop violemment.