Recits D Une Tante Vol 4 De 4 Memoires De La Comtesse De Boigne
Chapter 14
L'absence de mademoiselle de Kersabiec allait laisser madame la duchesse de Berry sans dame autour d'elle. Lui en nommer d'office semblait une aggravation à sa captivité. La Reine s'en préoccupait fort lorsqu'elle reçut de la duchesse de Reggio (la maréchale Oudinot), dame d'honneur de madame la duchesse de Berry, la demande d'aller rejoindre sa princesse.
Rien ne pouvait être plus désirable. Madame de Reggio joint à beaucoup d'esprit un tact exquis des convenances, et elle aurait maintenu les formes les plus dignes autour de la princesse. Celle-ci le savait bien, aussi refusa-t-elle d'accueillir la maréchale.
Elle désigna mademoiselle de Montaigne dont la famille éleva des difficultés. Madame de Gourgue s'offrit à son tour et fut repoussée. Madame la duchesse de Berry et la comtesse Juste de Noailles, sa dame d'atour, se refusèrent mutuellement et simultanément.
On en était là de cette négociation, la Reine désirant vivement une dame sortable auprès de sa nièce sans oser s'en mêler ostensiblement et la princesse ne s'en souciant guère, lorsque je reçus une lettre de la comtesse d'Hautefort, alors chez elle en Anjou, me demandant, au nom de notre ancienne amitié, de supplier la Reine de l'envoyer à Blaye.
Elle s'engageait à ne prendre part à aucune intrigue, à ne conserver aucune correspondance au dehors, à ne recevoir aucune visite. Elle voulait uniquement se consacrer à alléger à la princesse, dont elle était dame, les longues heures de la captivité. Elle m'aurait une reconnaissance éternelle si je pouvais lui obtenir cette faveur.
Je lui répondis immédiatement combien j'appréciais et je comprenais ses sentiments et ses voeux. Ce qu'elle demandait n'était pas à la disposition de la Reine, mais sa lettre serait mise sous les yeux des personnes aptes à en décider.
En effet, j'en parlai à monsieur Thiers. Je lui dis, ce que je crois encore, madame d'Hautefort trop honnête personne pour manquer à ses engagements. La surveillance établie à Blaye, d'ailleurs, serait nécessairement exercée sur elle, et, avec l'intention où il m'assurait être de prodiguer les soins et les égards à l'auguste captive, lui-même devait désirer des témoins, sincères quoique hostiles, qui le pussent affirmer.
La lettre, lue en conseil, détermina à proposer madame d'Hautefort à madame la duchesse de Berry, en même temps, qu'on lui faisait savoir le refus de mademoiselle de Montaigne. Elle consentit froidement; et je fus chargée d'informer madame d'Hautefort que les portes de la citadelle lui seraient ouvertes, à la condition de s'y rendre directement et sans passer par Paris.
Elle me répondit par des hymnes de reconnaissance et se mit en route sur-le-champ.
J'ai regret de n'avoir pas conservé cette correspondance: elle ne laisserait pas que d'être assez curieuse; mais je ne m'avisais point en ce moment que madame d'Hautefort et moi nous faisions de la chronique, si ce n'est tout à fait de l'histoire. Je n'étais mue que par la pensée de l'obliger, le plaisir d'être utile à madame la duchesse de Berry et la certitude de complaire aux voeux de la Reine.
J'ai lieu de croire que la personne de la comtesse d'Hautefort fut accueillie à Blaye tout aussi froidement que l'avait été l'offre de son dévouement, et qu'elle en fut très blessée.
On eut encore recours à moi pour obtenir de monsieur Thiers l'envoi d'une femme de chambre dont madame la duchesse de Berry souhaitait fort la présence. L'aventure du livre de prières le mettait en garde contre mes sollicitations et je le trouvai récalcitrant.
Cependant, à force de lui démontrer les avantages, que je croyais très réels, d'environner la personne de madame la duchesse de Berry de gens à elle, pouvant attester des bons procédés employés à son égard, je parvins à enlever son consentement, à la condition d'en garder le secret et même de communiquer un refus.
Quelques jours après, il m'écrivit de lui envoyer madame Hansler, sans lui laisser le temps de parler à personne. Un de mes gens l'alla chercher et la conduisit chez le ministre où il la laissa. Monsieur Thiers lui annonça que, si elle voulait aller à Blaye, il fallait partir sur-le-champ.
Après quelques hésitations et de nombreuses objections, elle se soumit. On la fit monter dans une calèche toute attelée de chevaux de poste, et elle se mit en route sous l'escorte d'un agent de police. Elle obtint, par concession, de passer chez elle pour y prendre des effets à son usage, soumis à l'inspection de son camarade de voyage.
Je ne m'attendais pas à un si brusque enlèvement, quoique monsieur Thiers m'eût énoncé la volonté de l'isoler des conseils de la coterie qui l'expédiait. Celle-ci, en effet, comptait bien endoctriner madame Hansler et avait réservé les avis les plus importants pour le dernier moment; elle se trouva fort désappointée de ce départ improvisé et m'en sut très mauvais gré comme si c'était ma faute.
Les services que j'avais été à même de rendre dans ces circonstances me valurent, comme de coutume, un redoublement d'hostilité du parti henriquinquiste. Je fus tympanisée dans ses journaux, et on répandit la belle nouvelle que j'allais épouser monsieur Thiers. J'étais fort au-dessus de m'occuper de ces sottises, et on ne réussit même pas à m'impatienter.
Tous les partis sont ingrats, et surtout celui-là qui s'intitule par excellence le _parti des honnêtes gens_. Au demeurant, le but où je tendais a été atteint. Car, à travers toutes les vociférations de la haine, de la colère, de la vengeance, personne n'a osé prétendre que la captive de Blaye ne fut pas traitée avec les égards qui lui étaient dus.
À peine madame la duchesse de Berry était-elle sous les verrous, que monsieur Pasquier se préoccupait des moyens de les lui faire ouvrir. Il n'en voyait la possibilité dans les circonstances données, que par une amnistie générale où elle serait comprise, et l'intérêt gouvernemental, encore plus que celui de la princesse, le décida à la conseiller dans une note remise au Roi.
Les cours de Blois, de Nantes, de Rennes, d'Aix, de Montauban, etc., allaient être appelées à juger les complices de Marie-Caroline et ne manqueraient pas de réclamer sa présence. Ce serait une première difficulté d'avoir à la refuser. Ne devait-on pas craindre (et cela est effectivement arrivé) que l'absence de la principale accusée ne fît acquitter tous les inculpés?
Or, ces acquittements, quoique purement de fiction légale, seraient exploités comme un encouragement national par le parti légitimiste; la voix du juré, pour le coup, serait proclamée la voix du pays. Tandis qu'en publiant une amnistie, fondée sur le point de vue de la guerre civile vaincue et de l'Ouest pacifié par l'éloignement et la dispersion des chefs, on évitait ce danger, en se plaçant dans la meilleure et la plus généreuse attitude.
D'ailleurs, ajoutait monsieur Pasquier, si on ne profitait pas de ce moment, quand pourrait-on terminer une captivité qui serait toujours une source de peines et d'inquiétudes pour la famille royale? Ce ne pourrait être lorsque l'acquittement des autres accusés aurait donné une sorte de bill d'indemnité à madame la duchesse de Berry, et nulle circonstance favorable n'était à prévoir.
Cette note, lue au conseil, y trouva peu de faveur; moins accoutumés aux scrupules de la magistrature, les ministres ne voulurent pas admettre la possibilité de voir les complices de la princesse, gens si évidemment, si palpablement coupables, innocentés.
Peut-être aussi la connaissance qu'avait monsieur Thiers de la répugnance de monsieur Pasquier à voir l'arrestation de madame la duchesse de Berry lui faisait-il croire à une prévention personnelle, dans cette circonstance, et attacher moins d'importance à son opinion, d'autant qu'à l'occasion de pétitions, dont les unes demandaient que la princesse fût mise en jugement, les autres qu'elle fût rendue à la liberté, le ministre obtint des Chambres un vote approbatif des mesures qu'il avait adoptées.
Les assises de Montauban, où l'on devait juger les passagers et l'équipage du _Carlo Alberto_, exigeant la comparution du comte de Mesnard, il dut quitter Blaye. Madame la duchesse de Berry ne témoigna aucun chagrin de son départ, mais elle fut vivement contrariée de le voir remplacer par le comte de Brissac, son chevalier d'honneur.
Celui-ci, très dévot et rigide dans ses moeurs, n'était nullement agréable à la princesse qu'on n'avait pas consultée pour accepter la proposition faite par lui de remplacer monsieur de Mesnard, et elle le reçut encore plus mal que madame d'Hautefort.
Toutes les préférences étaient alors pour monsieur Chousserie, colonel de gendarmerie. Il l'avait accompagnée de Nantes, où il avait aidé à sa capture, et commandait à Blaye. De longues conversations, d'éternels tête-à-tête s'établissaient entre eux, au point que les témoins en étaient étonnés et parfois scandalisés.
Le colonel Chousserie a raconté postérieurement qu'il était dans la confidence de son état et avait pris l'engagement de faire disparaître l'enfant sans qu'il en fût autrement question.
Selon lui, la difficulté de cacher cette aventure à monsieur de Mesnard la préoccupait beaucoup; et c'est pour cela qu'elle avait vu son départ avec tant de satisfaction. L'arrivée de monsieur de Brissac pourtant avait fort tempéré sa joie.
En apprenant l'intimité journellement croissante entre le commandant et sa prisonnière, monsieur Thiers conçut des inquiétudes et se décida à le faire changer. Il consulta monsieur Pasquier, devant moi, sur la convenance de le faire remplacer par un de nos amis communs, le colonel de Lascours, beau-frère du duc de Broglie.
Les cris que nous jetâmes l'un et l'autre avertirent monsieur Thiers des objections à faire à un pareil emploi que lui regardait comme une faveur. Assurément monsieur de Lascours aurait refusé une si maussade commission. Mais nous fûmes très étonnés de la savoir acceptée par le général Bugeaud, député assez influent, bon officier, homme d'honneur et d'esprit, mais ayant l'épiderme suffisamment calleuse pour ne point souffrir de tout ce que le métier dont il se chargeait présentait d'odieux.
Depuis quelque temps déjà les rapports du colonel Chousserie annonçaient la princesse très souffrante. Les lettres de madame d'Hautefort et de monsieur de Brissac parlaient d'une toux opiniâtre et d'un grand amaigrissement. Elle ne se plaignait pas, mais ses forces diminuaient.
L'inquiétude gagna le cabinet. Monsieur Pasquier ne négligea rien pour l'exploiter, d'autant plus qu'il la partageait.
Dans une nouvelle note remise au Roi, il rappela que la mère, l'archiduchesse Clémentine, était morte poitrinaire peu de temps après la naissance de madame la duchesse de Berry. Il observa combien les fatigues d'une vie aventureuse, qui avait dû exposer la princesse aux intempéries des saisons, étaient propres à développer le germe de cette maladie héréditaire. Il insista sur le fatal effet que produirait sa mort dans les murs de Blaye. Les contemporains établiraient et la postérité croirait que sa vie y aurait été sacrifiée.
Cette note donna lieu à une discussion en conseil, à la suite de laquelle deux médecins de Paris, les docteurs Orfila et Auvity, furent expédiés à Blaye.
Leur rapport officiel, inséré au _Moniteur_, se trouva satisfaisant sur l'état de la poitrine et les conditions sanitaires du séjour de la citadelle. Leurs propos confidentiels exprimèrent la pensée d'une grossesse assez avancée. Toutefois, la princesse avait éludé les observations qui l'auraient tout à fait constatée.
C'est le premier soupçon que le gouvernement en ait eu; car on a vu que ceux conçus par monsieur Thiers, avant l'arrestation de madame la duchesse de Berry, s'étaient entièrement dissipés; et, au fond, cette grossesse était si peu avancée au mois d'octobre que les confidents les plus intimes en pouvaient seuls être instruits.
Le docteur Guitrac, de Bordeaux, avait été appelé auprès de la princesse par le colonel Chousserie. On lui savait les opinions carlistes les plus exaltées. Il était, selon toutes les probabilités, dans leur confidence et aurait prêté assistance au moment opportun.
Le triste secret, renfermé jusque-là dans les murs de Blaye, ne tarda pas longtemps à être divulgué. Je ne sais d'où vinrent les indiscrétions; mais les petits journaux commencèrent une série de plaisanteries dont les partisans de la princesse se tinrent pour justement offensés.
Il s'ensuivit un nombre considérable de duels. Une légion de _chevaliers français_ se forma pour défendre la vertu de Marie-Caroline envers et contre tous. Un de mes cousins, le comte Charles d'Osmond, se battit avec le rédacteur du _Corsaire_. Cette manie gagna les provinces; on olindait partout. Il fallut que le gouvernement et les chefs des différents partis s'interposassent pour mettre un terme à ces sanglantes prouesses.
Le rapport du docteur Orfila, d'une part, et ceux de Blaye, qui continuaient à représenter madame la duchesse de Berry comme très souffrante, de l'autre, décidèrent un nouvel envoi de médecins.
Les réclamations des carlistes furent d'autant plus violentes et insultantes sur l'infamie d'avoir mis au nombre monsieur Dubois (chirurgien des plus habiles, mais connu comme ayant accouché l'impératrice Marie-Louise) qu'eux-mêmes furent induits en erreur par leurs propres agents.
Le docteur Guitrac, que la commission venue de Paris s'associa, se trouvait dans le secret de la grossesse; mais, ayant mal interprété les réponses de la princesse et de sa femme de chambre, madame Hansler, qu'il ne put interroger en particulier, il crut le danger conjuré par quelque accident; et, à son retour à Bordeaux, il affirma les bruits répandus sur la grossesse de madame la duchesse de Berry entièrement faux et parfaitement calomnieux.
Sur cette assurance, monsieur Ravez, ami intime du docteur, publia la ridicule protestation où il répond _sur sa tête_ de la _vertu de Madame_. Tout le parti reprit une complète sécurité et un redoublement de violence.
Le duc de Laval, le duc de Fitzjames, le comte de La Ferronnays, écrivirent de Naples pour demander à remplacer madame la duchesse de Berry _dans les cachots_ et lui servir d'otages. Otages de quoi? Ils ne l'expliquaient pas.
Cela me rappela qu'avant de partir pour aller passer l'hiver à Naples, où la colonie des mécontents français menait bonne et joyeuse vie, dansant au bal et jouant la comédie, le duc de Laval m'avait dit: «Ne vous y trompez pas, chère amie, nous entrons dans les temps héroïques.»
Tout le monde jouait au roman historique avec d'autant plus de zèle que c'était sans danger. Sir Walter Scott avait remis les propos chevaleresques à la mode, aussi bien que les meubles du moyen âge; mais les uns et les autres n'étaient que de misérables imitations.
Les lettres de madame d'Hautefort devenaient plus gênées, moins explicites; un profond mécontentement y perçait parfois; et pourtant le parti carliste, fort des paroles du docteur Guitrac, demeurait en sécurité.
Le gouvernement, en revanche, éclairé par les autres médecins et les rapports du général Bugeaud, ne formait guère de doutes sur l'état de la princesse.
La brochure de monsieur de Chateaubriand, dont j'avais entendu lire quelques passages manuscrits (_Mémoire sur la captivité de madame la duchesse de Berry_), avait produit une assez grande sensation, occasionné des manifestations bruyantes et forcé l'autorité à la saisir.
La phrase qui la terminait: «Madame, votre fils est mon roi», était devenue comme une sorte de mot d'ordre pour le parti. Un certain nombre de jeunes gens venaient la crier dans la cour de monsieur de Chateaubriand et la répétaient en toast dans les banquets où l'héroïne de Nantes était célébrée.
Les journaux carlistes rendaient un compte exagéré de ces événements, et il avait fallu sévir, malgré soi, contre des actes si publiquement hostiles au gouvernement établi.
Monsieur de Chateaubriand fut acquitté, par respect pour son nom, à la suite d'un discours habile, digne et modéré de sa part, et d'une plaidoirie fort ampoulée de monsieur Berryer où l'avocat se remarquait bien plus que l'homme d'État. Mais ce triomphe fut cruellement empoisonné; car, ce jour-là même, le _Moniteur_ contenait la déclaration faite par madame la duchesse de Berry d'un mariage secret. Personne n'en fut dupe et le parti s'en trouva atterré.
Je me souviens d'avoir assisté la veille à un grand dîner chez le baron de Werther, ministre de Prusse. Nous étions une quarantaine de personnes, la plupart assez bien informées pour savoir la nouvelle reçue par le gouvernement à la fin de la matinée; mais aucune ne se souciait d'en parler la première.
Je ne pense pas qu'il y eut dix paroles échangées avant de se mettre à table. Il régnait dans ce salon une sorte de honte générale, mêlée à la tristesse.
Pendant le dîner, chacun chuchota avec son voisin, et, en sortant de table, on s'abordait en se demandant, sans autre commentaire, si _cela serait_, en effet, dans le _Moniteur_ du lendemain.
La pudeur publique y répugnait, car tout le monde lisait le mot de grossesse à la place de celui de mariage; mais madame la duchesse de Berry avait exigé la publicité de sa déclaration.
Quoique réelle, notre consternation n'approchait pas de celle de la Reine. Je la vis le matin et la trouvai désolée. Affligée comme parente, elle se sentait encore atteinte et comme reine et comme princesse et comme dame et comme femme: elle joignait les mains et pliait la tête.
Pour elle, la surprise était jointe au chagrin. Les ministres, ni le Roi, n'avaient jamais osé lui parler des soupçons qu'on avait conçus. Accoutumée aux infâmes propos des journaux, elle n'y avait fait aucune attention sérieuse; et même, monsieur le duc d'Orléans ayant, quelques jours avant, hasardé une allusion à ce sujet, sa mère, si douce pour lui habituellement, l'avait traité avec une très grande sévérité. Le coup qui la frappait lui était imprévu.
J'osai m'étonner et regretter que madame la duchesse de Berry n'eût pas eu recours à elle dans son malheur.
«Ah, ma chère, que ne l'a-t-elle fait!... Ils auraient dit ce qu'ils auraient voulu mais rien ne m'aurait empêchée d'aller la soigner moi-même si on n'avait pas voulu la mettre à l'abri de cette honte!... Après tout, c'est la fille de mon frère!... et encore, c'est de Blaye que je m'occupe le moins; mais cette pauvre Dauphine! Oh, mon Dieu, cette pauvre Dauphine si pure, si noble, si sensible à la gloire! quelle douleur, quelle humiliation! voir salir ses malheurs! Ah! je sens tout ce qu'elle souffre, mon coeur en saigne, et je n'ose pas même le dire!»
Les larmes de la Reine coulaient abondamment.
Elle ne se faisait aucune illusion sur ce prétendu mariage. Je sais pourtant que, malgré la promesse donnée de ne plus se mêler du sort de madame la duchesse de Berry, elle essaya de tirer de cette déclaration qui de droit annulait les prétentions à la Régence un argument pour solliciter l'ouverture immédiate des portes de Blaye.
Mais la Reine avait contre elle le cabinet, monsieur le duc d'Orléans, je suis fâchée de l'avouer, madame Adélaïde et même le Roi qu'on avait enfin persuadé, et elle ne put rien obtenir. Je l'en ai vue tout à la fois désolée et courroucée.
On lui objectait qu'à peine rendue à la liberté madame la duchesse de Berry nierait son mariage apocryphe, prétendrait sa déclaration arrachée par la violence, affirmerait le bruit de sa grossesse inventée, répandu, accrédité par le cabinet des Tuileries, le traiterait de fable infâme, trouverait le moyen d'accoucher dans un secret dont personne ne serait dupe mais où tout son parti l'assisterait, et enfin que, pour mettre à couvert l'honneur impossible à sauver de la princesse, on compromettrait celui du Roi et du gouvernement français.
Tout cela se pouvait dire, quoique à tort selon moi. La Reine, accoutumée à céder, se soumit. Ce ne fut pas sans combats et elle en conserva une tristesse profonde pendant longtemps.
Je reviens à Blaye. Ici, on le comprend, je suis nécessairement livrée aux conjectures; mais j'ai lieu de croire qu'il y avait eu un malentendu entre la princesse et ses confidents, les communications ne pouvant être ni fréquentes, ni faciles, ni peut-être très explicites. Elle croyait avoir reçu le conseil de donner une grande publicité à une déclaration qu'on lui présentait au contraire comme une révélation secrète à confier dans un cas extrême.
Les carlistes ont avancé et soutenu que l'aveu de son état avait été fait par elle à la Reine et qu'elle avait réclamé son assistance, avant de faire cette déclaration de mariage. Cela est positivement faux de tous points, comme je viens de l'attester.
Madame la duchesse de Berry n'attachait pas une grande importance à la situation où elle se trouvait, et elle aurait cru déroger bien davantage à ses idées d'honneur en demandant la protection de la Reine.
J'ai été bien souvent étonnée que, poussée par la honte d'une position qui conduit fréquemment une servante d'auberge à se noyer dans un puits plutôt qu'à la voir divulguée, madame la duchesse de Berry, à laquelle on ne peut refuser un courage peu ordinaire et dont les idées religieuses ne lui faisaient certainement pas obstacle, n'ait pas préféré se précipiter du haut de ces remparts de Blaye où elle se promenait chaque jour, léguant ainsi à son parti une noble victime à venger, à ses ennemis un malheur irréparable à subir et se plaçant au premier rang dans le coeur de ses enfants aussi bien que sous le burin de l'histoire; car personne n'aurait osé prendre l'odieux de proclamer le motif réel de son désespoir.
Je crois que, tout simplement, elle n'avait pas compris l'énormité de sa chute. Elle n'attachait aucun prix à la chasteté; ce n'était pas sa première grossesse clandestine. Elle croyait les princesses en dehors du droit commun à cet égard et ne pensait nullement que cet incident dût influer sur son existence politique d'une façon sérieuse.
Elle s'était même persuadé qu'en annonçant un mariage quelconque elle s'ouvrirait les portes de la citadelle et se promettait bien de ne donner aucune suite à ce mensonge, quitte à le qualifier de ruse de guerre.
Quoi qu'il en soit, un jour où le général Bugeaud, qu'elle cajolait fort depuis quelque temps, entra chez elle pour lui rendre ses hommages quotidiens, elle se jeta inopinément dans ses bras, fondant en larmes et criant à travers ses sanglots: «Je suis mariée, mon père, je suis mariée.»
Le général parvint à la calmer; et alors, cette personne, si noble et si digne à Nantes, se donna la peine de jouer à Blaye une véritable scène de proverbe, semblant toujours au moment de révéler le nom de cet époux si chéri et pourtant toujours arrêtée par la crainte de lui déplaire en le nommant sans sa permission.
Elle donnait à entendre que c'était une alliance parfaitement sortable. De nouvelles réticences y laissaient presque entrevoir un caractère politique; puis, s'apercevant qu'elle dépassait le but, elle revenait à l'amour, l'amour passionné, irrésistible.
Bugeaud, bon homme dans le fond, avait commencé par être ému; mais ces tergiversations l'empêchèrent d'ajouter foi à ses paroles: il y vit une scène montée à l'avance.
Cependant, lorsque la princesse demanda à faire là déclaration de son mariage, à la condition qu'elle serait immédiatement insérée au _Moniteur_, il lui répondit que le nom de l'époux était indispensable à la validité du document. Elle s'y refusa obstinément.
La pauvre femme aurait été bien empêchée à le fournir, car ce mari postiche n'était pas encore découvert.
Madame la duchesse de Berry chargea monsieur Bugeaud de faire sa triste confidence à madame d'Hautefort et à monsieur de Brissac. Était-ce un moyen de mettre leur responsabilité à l'abri, ou bien avait-elle, en effet, gardé le silence envers eux jusque-là? Je ne sais, mais ils montrèrent plus de chagrin que de surprise.