Recits D Une Tante Vol 4 De 4 Memoires De La Comtesse De Boigne
Chapter 11
Il semblait une panacée à tous les maux. On s'embrassait dans les rues; on se confirmait mutuellement une si bonne nouvelle; les boutiques, y puisant la joie et la sécurité, se rouvraient avec confiance.
L'incurie du cabinet, la gaucherie de quelques membres de la Cour de cassation, le mauvais vouloir de quelques autres, ont dépouillé le pouvoir d'une arme utile, lorsqu'elle est purement défensive; mais ce n'est assurément pas pour répondre au mouvement de l'opinion publique à cet instant, car, la dernière fois qu'on en a fait usage, elle a été accueillie aux acclamations d'une satisfaction générale.
On se rappelle qu'un comité carliste, composé du maréchal Victor, du chancelier Pastoret, de messieurs de Chateaubriand, de Fitzjames, Hyde de Neuville et Berryer, se prétendait des pouvoirs spéciaux et prenait le nom de _conseil de famille_. Je ne suis pas assez initiée aux secrets pour savoir à quel droit.
Ce comité blâmait l'entreprise de madame la duchesse de Berry, aussi bien que la conspiration de la rue des Prouvaires. Monsieur Berryer se chargea de porter à la princesse une note, rédigée par monsieur de Chateaubriand, où il exprimait et motivait l'opinion et les sentiments de tous, ses collègues, en la conjurant de profiter des facilités offertes par le voisinage de la mer pour s'éloigner d'un lieu où sa présence était nuisible à ses propres intérêts.
Les facilités, en effet, étaient d'autant plus réelles qu'amis et ennemis y prêtaient également la main. Son arrestation ne pouvait être, à ce moment, que le résultat d'un zèle subalterne et maladroit.
Monsieur Berryer franchit donc, sans aucune peine, les obstacles qui devaient le tenir éloigné; mais, arrivé à Nantes, la princesse lui fit attendre quelques jours une audience.
Il l'obtint enfin, avec des précautions dignes d'un chapitre de roman. Après avoir changé de guide, de monture, de déguisement, de mot d'ordre plusieurs fois dans une course de quelques heures, on l'introduisit dans une grande pièce où il trouva madame la duchesse de Berry.
Elle était entourée d'un groupe fort animé et plein d'entrain; plus loin, le maréchal Bourmont et quelques anciens vendéens portaient un visage soucieux. Après les premiers compliments, monsieur Berryer, ne souhaitant pas s'éterniser dans un séjour aussi compromettant, demanda une audience; on lui répondit qu'on l'entendrait _en conseil_.
La Régente s'assit à une table où prirent place madame de La Rochejaquelein, mademoiselle Fauveau, le jeune La Tour du Pin, le vieux Mesnard, enfin des écervelés et des nullités, aussi bien que le maréchal Bourmont, les comtes d'Autichamp et de Civrac.
Monsieur Berryer produisit la note confiée à ses soins, et déduisit de son mieux les raisons de sagesse et de haute politique militant en faveur du parti qu'elle recommandait. Il fut appuyé par les chefs vendéens: ils affirmaient qu'on ne réussirait à soulever ni la Vendée ni la Bretagne.
Pendant ce temps-là, les jeunes conseillers de régence haussaient les épaules; mademoiselle Fauveau dessinait des modèles d'uniformes pittoresques pour les _troupes_, et madame de La Rochejaquelein les soumettait à l'approbation de la princesse.
Monsieur Berryer épuisait en vain sa rhétorique. Le maréchal Bourmont avait longtemps gardé un morne silence; il s'aventura enfin à se ranger du côté de ceux qui conseillaient la retraite.
Madame la duchesse de Berry, qui, depuis le commencement de la séance, se contenait avec peine, entra dans une véritable fureur. Elle reprocha au maréchal de l'avoir nourrie de fausses espérances, poussée à son entreprise et placée dans une situation désespérée pour l'y abandonner:
«Au surplus, ajouta-elle avec véhémence, votre conduite est conséquente à votre caractère. Ce serait la première fois que vous n'auriez pas trahi!» Cette scène violente termina la séance.
Monsieur Berryer obtint la promesse d'être reçu en particulier le lendemain. On le mena, avec de nouvelles précautions romantiques, dans un lieu où il passa là nuit. Un enfant de six ans le guida le matin vers une cabane où il trouva madame la duchesse de Berry. Elle avait quitté son vêtement semi-masculin de la veille et était habillée en paysanne.
Toute cette petite Cour factieuse jouait au roman historique, jusqu'à ce point de se donner pour sobriquets entre eux les noms des personnages inventés par Walter Scott. Sa mode, alors à son apogée, n'a pas peu influé sur la conduite de ces héros improvisés d'une guerre civile heureusement impossible.
Cette fois, la princesse était seule et monsieur Berryer la trouva plus abattue et plus accessible à la raison. Elle commença par répéter que, si elle avait mal fait devenir en France, il n'en était pas moins bien fait d'y vouloir rester:
«Je m'y ferai tuer.
--On ne vous tuera pas, on vous arrêtera.
--Hé bien, qu'on fasse tomber ma tête sur l'échafaud.
--On ne fera pas tomber votre tête, on vous fera grâce.» Cette considération l'ébranla.
«On aura tort, reprit-elle; je recommencerai.
--Si vous indiquez ce projet, vous donnerez le droit de vous retenir indéfiniment enfermée.
--Enfermée! Enfermée!» Et cette nature vagabonde et téméraire recula devant cette sorte de danger.
Monsieur Berryer, prenant alors son avantage, le poursuivit, et ne s'éloigna qu'en emportant l'autorisation de tout préparer pour la fuite. Le rendez-vous fut donné, pour le surlendemain au soir, dans une lande près de la mer.
Marie-Caroline s'y trouverait avec deux compagnons et monsieur Berryer s'engageait à les faire embarquer dans la nuit. Enchanté de son succès, il retourna à Nantes prendre les dernières mesures pour un départ désiré par les sommités de tous les partis mais qu'il fallait pourtant dérober à la plèbe gouvernementale et aux extravagants amis de la princesse, aussi bien qu'à l'opposition radicale.
Tandis qu'il s'occupait des soins nécessaires à cet effet, un messager inconnu lui remit des dépêches de madame la duchesse de Berry. Elle refusait de partir, renonçait à le revoir et le chargeait de rapporter à ceux dont il était l'envoyé les réponses contenues sous la même enveloppe.
Monsieur Berryer, lui, n'est pas doué d'un coeur téméraire; il se tint pour fort satisfait de se retirer sain et sauf d'un si absurde guêpier, et reprit la route de Paris.
La relation précédente m'est arrivée, avec tous ses détails, d'une façon si directe, dans le temps, que je ne puis douter que ce ne soit la première version fournie par monsieur Berryer à ses commettants. Peut-être en a-t-il changé depuis; cela arrive à tous les gens de parti et à lui plus qu'aux autres.
Il paraîtrait que le maréchal Bourmont, aiguillonné, au vif du sarcasme amer de la princesse, avait dit comme un autre Pylade: «Allons, seigneur, enlevons Hermione»; et s'était réuni aux conseillers imberbes de Marie-Caroline.
Peut-être, aussi, les espérances d'un mouvement insurrectionnel à Paris avaient-elles encouragé et servi à combattre les objections des moins extravagants; quoi qu'il en soit, les projets de retraite furent échangés contre ceux de l'entrée en campagne.
Madame la duchesse de Berry, à la tête de quinze cents paysans réunis à grand'peine, les vit mettre en fuite, malgré sa présence et malgré des actes de valeur individuelle remarquables, par une poignée de soldats réguliers.
Ce qui restait de sa troupe se réfugia dans le château de la Pénissière où elle fut poursuivie. On parvint, au moment de l'attaque, à en faire évader la princesse; et bien des braves gens périrent par le fer et le feu pour assurer sa sûreté.
Ses partisans de Paris conçurent de vives alarmes. Ils furent plusieurs jours à la savoir entrée au château de la Pénissière, où tout avait péri, sans connaître son évasion. On avait nié depuis qu'elle fût à la Pénissière lors de l'attaque; je n'ai point là-dessus de notion exactement positive.
Pendant ce temps, monsieur Berryer était arrêté à Blois. Comme je n'écris, ainsi que je l'ai souvent répété, que d'après mes souvenirs et sans consulter de documents, je ne saurais me rappeler lesquels de ces événements ont précédé; mais ils se sont succédé de fort près et de façon à expliquer les terreurs dont monsieur Berryer se sentit immédiatement atteint lorsqu'il se vit détenu, dans un département mis en état de siège, par un gouvernement qu'il supposait exaspéré de l'insurrection écrasée dans la capitale et de celle fomentée dans la Vendée.
Monsieur Berryer, il faut le dire, appartient à un parti qui n'a pas fait abnégation de vengeances et que le triomphe n'adoucit pas; aussi la pensée des Lavalette, des Faucher, des Caron, etc., lui revint et ses craintes n'en furent que plus vives, car aucun d'eux n'était aussi coupable que lui.
Son premier soin, en arrivant dans la prison, fut d'écrire cinq lettres à messieurs le duc de Bellune, le duc de Fitzjames, le chancelier Pastoret, le vicomte de Chateaubriand et le comte Hyde de Neuville, en forme de circulaire, où il faisait appel à leur loyauté (ayant soin de les nommer tous les cinq dans chaque lettre); en les priant de se reconnaître solidaires de toutes les démarches faites par lui dans ce voyage entrepris à leur demande.
Les lettres écrites furent remises au gardien de la geôle pour les jeter à la poste. Or, monsieur Berryer, moins qu'un autre, ne pouvait ignorer que, des mains du gardien, elles allaient tout droit dans celles du juge d'instruction.
Cette démarche, une des plus étranges que la peur pût dicter à un homme d'esprit et de talent, eut les résultats qu'elle devait amener. Les lettres arrivèrent à Paris, accompagnées de mandats d'amener contre les cinq personnages désignés.
Le cabinet en fut vivement contrarié. Ces messieurs, assurément, ne couraient aucune espèce de danger; aussi purent-ils se poser en martyrs et trancher des héros. Mais le ministère redoutait également l'ovation que leur prépareraient les carlistes, et les cris furibonds de ceux qui s'intitulaient _le parti de Juillet_ contre l'indulgence dont on userait envers eux; comparée à la sévérité, nécessaire parce qu'ils étaient redoutables, qu'il fallait montrer aux factieux républicains.
Toutefois, le mandat suivait la forme voulue par les lois, et les prévenus durent être conduits en prison pendant que le gouvernement négociait avec la justice pour arrêter cette affaire. Tout ce qu'il put faire fut de rendre la détention aussi douce qu'elle finit par être courte.
Le chancelier Pastoret et le maréchal duc de Bellune l'évitèrent en s'éloignant de Paris de quelques lieues. Le duc de Fitzjames et monsieur de Chateaubriand la subirent de bonne grâce, en l'acceptant pour ce qu'elle était: une forme inévitable attirée par monsieur Berryer sur leur tête.
Il n'y eut que mon pauvre ami Hyde de Neuville qui se prit à hurler quatre-vingt-treize revenu, à réclamer le supplice dû à sa fidélité, à prédire l'échafaud fumant derechef du plus noble sang de France... Il m'écrivit lettre sur lettre pour me défendre de rien tenter pour _sauver sa tête_; c'était un tissu d'extravagances. Mes réponses aggravant encore sa violence, je cessai de lui en faire et, cinq jours après, j'eus le plaisir d'aller le voir chez lui où il était rentré en pleine sécurité.
Ses compagnons d'infortune partagèrent le même sort. Monsieur de Chateaubriand vantait les grâces et l'amabilité de mesdemoiselles Gisquet (les filles du préfet de police) et traitait fort légèrement sa courtoise incarcération. Celle de monsieur Berryer se prolongea davantage.
Je crois être assurée que la réponse de la _Régente_ à la note du _conseil de famille_ était peu obligeante. En les remerciant des services passés, elle dispensait de ceux de l'avenir, indiquant assez clairement combien leur prudence lui paraissait celle des vieillards et peu propre à reconquérir le royaume de saint Louis.
Ce qui est positif, c'est que ces messieurs, pour la plupart; s'en tinrent offensés et se dispersèrent. Monsieur de Chateaubriand rêva pour lors une résidence à Lugano. Il y conserverait le feu sacré de la liberté et ferait gémir une presse tout à fait indépendante sous les efforts de son génie. Il voulait placer dans cette petite république un levier avec lequel son talent soulèverait le monde.
Cette fantaisie le fit retourner en Suisse, avec assez d'empressement, après des adieux solennels à son ingrate patrie.
Je ne l'avais vu qu'une fois à sa sortie de prison. Il faisait alors bien bon marché de l'héroïsme de madame la duchesse de Berry, la traitant de folle et d'extravagante. On en parlait généralement en ces termes dans son propre parti, soit qu'on la blâmât véritablement, soit qu'on cherchât dans ces discours une excuse au peu d'empressement des gens les plus vifs en paroles hostiles au gouvernement à aller se ranger sous le drapeau blanc levé dans la Vendée.
Un sentiment de vergogne y décida pourtant à la fin une dizaine de jeunes gens, mais ils s'y prirent de façon à être arrêtés dans leur route et forcés à renoncer à une entreprise où ils n'avaient pas grand goût.
Après les échecs du chêne Saint-Colombin et de la Pénissière, madame la duchesse de Berry fut réduite à se cacher de nouveau. Cette vie romanesque et vagabonde lui plaisait suffisamment pour l'engager à la prolonger.
En revanche, les ministres, et la famille royale surtout, souhaitaient vivement lui voir quitter le territoire français en sûreté. Les moyens lui en étaient soigneusement, quoique tacitement, conservés.
Deux fois, elle fut vendue par son monde. On se borna à lui mettre la main presque sur l'épaule sans vouloir la fermer. Un jour, dans l'appartement de madame de La Ferronnays, abbesse d'un couvent à Nantes, on frappa d'une crosse de fusil sur une feuille de parquet, qu'on n'ignorait pas servir de trappe à une cachette où elle se trouvait.
On espérait que ces alertes lui serviraient d'avertissement pour s'embarquer; mais, loin de là, elle y puisait une folle sécurité, n'attribuant qu'à son habileté son succès à déjouer des recherches si actives. La suite a prouvé combien, dès qu'elles ont été sincères, elles ont obtenu un prompt résultat.
Monsieur de Montalivet, ministre de l'intérieur jusqu'au 11 octobre, et monsieur de Saint-Aignan, préfet de Nantes dans le même temps, ne se souciaient pas plus l'un que l'autre d'une pareille capture.
Je ne prétends pas ici faire hommage à la générosité du gouvernement français. Il suffit de songer combien l'arrestation de madame la duchesse de Berry lui préparait de difficultés de tout genre pour comprendre sa répugnance à l'accomplir.
La cour royale de Poitiers avait déjà mis la princesse en jugement, avec la comtesse de La Rochejaquelein et quelques autres contumaces. Cette circonstance compliquait encore la position.
Cependant, l'ouverture de la session parlementaire s'approchait. Le ministère, composé exclusivement des hommes du Roi depuis la mort de monsieur Perier, n'avait pas assez de racines personnelles pour l'affronter, ni assez de talent de parole pour aborder la tribune dans des circonstances graves et difficiles à ce point. Il fallait donc s'y préparer; le Roi se résigna.
De longues conférences entre les divers candidats, et beaucoup se passèrent dans mon salon, aboutirent, le 11 octobre 1832, à la nomination d'un ministère composé du maréchal Soult à la guerre, du duc de Broglie aux affaires étrangères, de monsieur Barthe à la justice, monsieur Humann aux finances, monsieur Guizot à l'instruction publique, l'amiral de Rigny à la marine et de monsieur Thiers à l'intérieur: c'est ce qu'on a appelé le _grand ministère_.
Monsieur de Rigny et monsieur Pasquier avaient beaucoup travaillé à sa formation. Il a duré quatre ans, en subissant pourtant de fréquentes modifications.
Il avait mis pour conditions au Roi la marche d'une armée sur Anvers et l'arrestation de madame la duchesse de Berry, si on ne réussissait point à lui faire quitter la Vendée avant la réunion des Chambres.
Son séjour prolongé en France semblait manifester d'une faiblesse qui excitait les cris de l'opposition; on accusait le gouvernement d'impuissance ou bien de connivence.
Je m'épuisais presque chaque soir en vains efforts pour persuader à monsieur Thiers combien l'arrestation de la princesse lui susciterait d'embarras. Il reconnaissait préférable qu'elle s'éloignât d'elle-même, mais il n'admettait pas la gravité des obstacles, que je lui prédisais.
Le pays, disait-il, n'était point fait à mon image et cette capture exciterait beaucoup plus de satisfaction qu'elle ne soulèverait d'intérêt pour la princesse. Monsieur Pasquier ne s'épargnait pas dans ces discussions.
Monsieur Thiers avait une grande considération pour lui et, plus par déférence que par conviction, il promit de se borner d'abord à traquer madame la duchesse de Berry d'une façon si active qu'elle ne pût douter des intentions sérieuses du nouveau cabinet et d'essayer ainsi à la faire partir.
Je ne me fis aucun scrupule d'avertir les personnes de son parti de la disposition où l'on était; mais, comme elles n'admettaient pas la réalité du système d'indulgence employé jusqu'alors, elles n'attachèrent aucune importance à mes paroles ou y virent; peut-être, une manoeuvre pour obtenir un départ qu'on ne pouvait forcer.
Monsieur Thiers raconta historiquement un jour que monsieur de Saint-Aignan, le préfet de Nantes, ayant donné sa démission, monsieur Maurice Duval le remplaçait; il était déjà mandé par le télégraphe. Monsieur Pasquier garda un profond silence dont je fus frappée, quoique je n'eusse pas compris l'importance de la révélation; mais, monsieur Thiers s'étant éloigné, il me dit tout bas:
«Thiers est décidé. Il veut prendre madame la duchesse de Berry; s'il se bornait encore à forcer son départ, il aurait peut-être changé Saint-Aignan, mais il ne le remplacerait pas par Maurice Duval. Tenez-vous tranquille, il n'y a plus rien à faire.»
À quelques jours de là, monsieur Thiers annonça que Marie-Caroline avait été manquée de peu d'instants dans un village. Deux de ses meilleures retraites étaient éventées de façon à ce qu'elle n'y pût plus avoir recours, et elle était réduite à se cacher dans la ville. On savait le quartier, mais non pas encore la maison.
Enfin, un soir, lorsque toutes les autres visites parties, il ne restait plus chez moi que monsieur Pasquier, l'amiral de Rigny et monsieur Thiers, celui-ci, qui semblait attendre ce moment avec impatience, nous dit d'un air triomphant: «Je tiens la duchesse de Berry; avant trois jours elle sera prise.» Voici le récit qu'il nous fit à la suite de cette communication.
Madame la duchesse de Berry prétendait, en commun avec le roi Guillaume de Hollande et dom Miguel de Portugal, négocier un emprunt dont tous trois seraient solidaires.
Un juif, nommé Deutz, ayant fait abjuration de sa foi sous le patronage de madame la Dauphine, mais n'ayant pas, en quittant sa religion, renoncé aux habitudes mercantiles de sa caste, se trouvait l'agent très actif de ce projet d'emprunt. Il avait porté de l'une à l'autre les paroles des trois hautes parties contractantes, avait successivement visité Massa, la Haye et Lisbonne.
Peut-être même, je n'oserais l'affirmer, avait-il déjà rejoint la _Régente_, depuis son séjour en France. Quoi qu'il en soit, elle l'avait récemment expédié à dom Miguel.
Or, cet homme racontait avoir eu avec ce prince, et en présence d'envoyés confidentiels de madame la duchesse de Berry, des conférences si alarmantes sur leurs projets ultérieurs et montrant une telle aberration d'esprit chez tous les deux qu'épouvanté d'un pareil avenir il s'était résolu à rompre toutes leurs trames.
En conséquence, il s'était présenté chez monsieur de Rayneval, notre ambassadeur à Madrid, et, à la suite de certaines révélations incomplètes, lui avait demandé un passeport et une lettre pour le ministre de l'intérieur, en lui confiant une liasse de papiers importants à faire parvenir à Paris.
Monsieur de Rayneval ne pouvait refuser aucune de ces demandes; mais, peu empressé, je crois, à se trouver mêlé dans cette trahison, il remit les dépêches à un secrétaire qui s'égara en route et n'arriva qu'après l'arrestation de la princesse. J'ai toujours pensé que ce n'était pas _par hasard_.
Je reviens au récit de monsieur Thiers. La lettre de monsieur de Rayneval était adressée à monsieur de Montalivet. Lorsque Deutz se présenta au ministère de l'intérieur, on lui dit que monsieur de Montalivet ne s'y trouvait plus et, lorsqu'il voulut remettre sa missive à monsieur de Montalivet, celui-ci, n'étant plus ministre, refusa de le recevoir pour _mission secrète_.
Deutz, ne doutant pas que les papiers remis à l'ambassade de Madrid ne dussent être parvenus, laissa son adresse et s'étonna bientôt de n'être pas appelé. Les jours s'écoulaient et il ne pouvait plus tarder à aller porter les réponses à la princesse qu'il avait médité de perdre; mais il lui fallait préalablement recouvrer les documents nécessaires.
Une démarche, faite à ce sujet vis-à-vis d'un employé du cabinet ministériel, donna l'éveil à monsieur Thiers. Il fit venir Deutz; celui-ci se comporta fort habilement, protestant de sa répugnance invincible à livrer la princesse. Il voulait, par philanthropie, traverser ses desseins parce qu'il les croyait pernicieux; à cela se bornerait son rôle.
Il se rendrait, si on voulait, auprès d'elle et tiendrait le langage qu'on lui dicterait pour provoquer son départ; mais sa personne lui serait toujours sacrée. Il rapportait les meilleures paroles de dom Miguel, les espérances les plus favorables du roi Guillaume. Il dissimulerait tout cela et découragerait Marie-Caroline de son entreprise, avant de s'embarquer lui-même pour l'Amérique où il voulait aller ensevelir ses tristes secrets.
Monsieur Thiers n'avait pas reçu les papiers de Madrid; il ne pouvait en apprécier l'importance. La conférence avec Deutz fut ajournée au lendemain où l'éloquence du ministre réussit à convaincre le juif qu'il lui fallait livrer la duchesse de Berry par _amour de l'humanité_.
Monsieur Thiers m'a protesté qu'aucun salaire n'avait été ni demandé ni promis.
Une fois sa décision prise, Deutz lui-même avait signalé les moyens nécessaires à la réussite de son iniquité, et le plan était si bien ourdi que monsieur Thiers ne formait aucun doute du succès. Son monde était en route.
Nous écoutâmes ces détails avec une grande tristesse.
«Et si vous avez le malheur de la prendre, qu'en ferez-vous? lui dis-je.
--Si j'ai le bonheur de la prendre, on avisera, répondit-il en souriant.
--Comptez-vous la mettre en jugement?
--Assurément non, répliqua-t-il vivement.
--Cela ne vous sera pas facile à éviter, reprit monsieur Pasquier; la cour de Poitiers l'a déjà mise en accusation; les tribunaux n'admettent pas les considérations politiques, et, si elle est détenue deux jours à Nantes, elle y sera écrouée par la cour de Rennes.
--J'ai prévu ce danger. Il n'y a pas de justice en pleine mer, Molière l'a dit, et on l'embarquera sur le champ.
--Dieu soit loué! m'écriai-je, et on la conduira à Hambourg ou à Trieste (Depuis l'arrestation du _Carlo Alberto_, la famille royale exilée avait quitté l'Écosse pour la Bohême).
--Cet abus de générosité n'est plus possible, on ne tarderait guère à l'y suivre soi-même. Voici mes projets: vous savez les réclamations faites par les ministres de Charles X et leurs amis sur l'insalubrité du château de Ham; ces cris avaient donné la pensée de les transférer à Blaye. Dès qu'ils en ont eu vent, comme cet éloignement leur déplaisait fort, Ham est devenu un séjour parfaitement sain; mais on n'a pas révoqué les ordres antécédents pour préparer des appartements au château de Blaye; ils sont en bon état, et demain le télégraphe donnera l'avis de les meubler.
--Monsieur Thiers, lui dis-je, avant de porter la main sur une personne royale, songez bien à ce que vous allez faire; cela n'a jamais réussi à aucun, et vous retrouverez cette action dans toute votre carrière. Pensez-vous que l'Empereur n'ait pas déploré constamment sa conduite envers le duc d'Enghien?