Récits d'une tante (Vol. 4 de 4) Mémoires de la Comtesse de Boigne, née d'Osmond

Part 9

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Ils s'y rendaient en foule, demeuraient maîtres des salons et y faisaient des impertinences aux jeunes princes (les ducs d'Orléans et de Nemours) qu'ils y rencontraient, au point que monsieur le duc d'Orléans se trouva forcé d'en demander raison au duc de Rohan (alors Fernand de Chabot) et se conduisit dans cette circonstance avec son tact et son esprit accoutumés.

Bientôt l'ambassade d'Angleterre fut fermée à ces factieux de contredanse. Ils continuèrent à dominer dans celle d'Autriche et nos princes cessèrent petit à petit de se montrer dans le monde.

L'échec de la rue des Prouvaires était fort sensible au parti. Un jeune carliste, monsieur de Berthier, rencontrant peu de jours après, dans le Carrousel, le Roi, à pied et donnant le bras à la Reine, lança contre eux le cabriolet qu'il menait, cherchant évidemment à les écraser au tournant de la rue de Chartres.

Il y aurait certainement réussi si le cheval, poussé avec fureur, ne s'était providentiellement abattu. Cette brillante prouesse fut célébrée dans les salons et monsieur de Berthier devint le héros du jour.

À force d'imprudences et d'impertinences, madame de La Rochejaquelein parvint enfin à attirer l'attention de l'autorité sur sa demeure. La visite de son château fut ordonnée pour y arrêter des réfractaires qu'elle n'y _recélait_ pas mais dont elle faisait trophée.

À l'approche de la force armée, la terreur s'empara de _la générale_, comme elle se faisait appeler et de son aide de camp, mademoiselle de Fauveau, autre tête écervelée.

Toutes deux se cachèrent dans le four d'une ferme voisine. Elles en sortaient quelques heures plus tard, noires comme des ramoneurs, au milieu des politesses empressées que leur prodiguaient les officiers devant lesquels elles avaient fui. Le ridicule de cette aventure ne fut agréable ni à ces dames ni à leur monde.

Néanmoins, les manifestations se multipliaient. Les chefs, dans la crainte de voirie découragement s'emparer de leurs gens, faisaient circuler le bruit de la faveur secrète que madame la duchesse de Berry trouvait auprès de toutes les puissances, de son alliance intime avec Ferdinand VII en Espagne, dom Miguel en Portugal, et surtout avec le roi de Hollande.

La connivence du duc de Modène était évidente, et on se vantait de la sympathie des rois de Naples et de Sardaigne. Les plus initiés laissaient échapper l'annonce d'une entreprise prochaine d'un succès assuré.

Chacun, dans ces prédicaments, voulait se munir tout au moins d'une impertinence au nouveau gouvernement, à faire valoir auprès de _Madame_ Régente. Ceux qui s'étaient montrés modérés jusque-là exagérèrent l'hostilité pour se faire pardonner.

Alors commença la véritable scission dans la société et jusque dans les familles, entre les personnes qui allaient aux Tuileries et celles qui s'en tenaient éloignées, accompagnée d'un redoublement de vitupérations inimaginables.

Si je répétais les propos, tenus dans ces temps-là par les bouches les plus aristocratiques et les plus dévotes, on n'y croirait ni pour le fond ni pour la forme, et j'aime mieux oublier ceux mêmes que j'ai entendus de mes oreilles.

Le ciel nous préparait à tous une terrible distraction. Il aurait manqué quelque chose aux calamités que la génération dont je fais partie est appelée à subir, si le fléau de la peste lui avait été épargné. Le choléra acquitta cette dette de la Providence.

Depuis plusieurs années, il s'avançait vers nous, et les récits qu'on en faisait préparaient les esprits à le recevoir avec effroi. Les plus grands génies partageaient cette terreur avec le vulgaire; et nulle part il n'était autant redouté qu'au sein de l'Académie des sciences, comme si elle avait, dès lors, prévu combien elle en serait décimée et y perdrait ses plus beaux titres de gloire.

Jusqu'à cette heure, on avait vu le choléra s'avancer pas à pas, hésitant un peu dans sa marche, choisissant fantastiquement un point plutôt qu'un autre, mais ne s'égarant que de peu de lieues. Son allure fut différente en France. Il éclata violemment à Paris et faiblement à Calais, au même jour, sans qu'aucun point intermédiaire en eût été frappé.

Personne ne s'attendait à une si brusque invasion, et, quoique de nombreuses précautions eussent été méditées, le gouvernement, qui ne voulait pas effrayer la population prématurément, fut pris au dépourvu. Toutefois, il ne se découragea pas et les secours s'improvisèrent avec autant de promptitude que d'intelligence.

Cette utile sollicitude imposa sur-le-champ à tous les quartiers de la ville l'aspect le plus sinistre. De nombreux établissements, où des lanternes et des drapeaux rouges indiquaient, jour et nuit, des ambulances, destinées à recevoir les malades tombés dans la rue, aussi bien que des escouades de médecins réunis prêts à se rendre à votre domicile au premier appel, en annonçant l'assistance signalaient le danger.

Chacun, au reste, en était suffisamment averti par ses impressions personnelles. Mais nul, en revanche, ne faillit à son devoir, et l'époque du choléra restera à l'éternel honneur de toutes les classes des habitants de Paris.

Je regrette que la vérité me force à relater un moment de fureur d'un horrible résultat. Quatre innocents furent impitoyablement massacrés comme empoisonneurs. On attribua ce crime à l'effet d'une proclamation fort imprudente du préfet de police, monsieur Gisquet. C'était l'avis de monsieur Casimir Perier, et je l'en ai vu transporté de colère au moment où il rendait compte aux Tuileries de cette déplorable journée.

C'est la dernière fois qu'il soit sorti, car, cette nuit-là, lui-même fut atteint de la maladie. Il en portait le germe depuis une visite des hôpitaux où il avait accompagné monsieur le duc d'Orléans, l'avant-veille.

Ni l'un ni l'autre ne s'étaient épargnés dans l'espoir de rassurer les malades et la population; mais le ministre avait été profondément impressionné; il en parlait avec terreur et l'émotion de ces massacres, qu'il pensait provoqués par un de ses agents confidentiels, en excitant une vive irritation, décida l'invasion du mal.

Cette triste circonstance empêcha seule le renvoi immédiat de monsieur Gisquet. Je reconnais pleinement l'inconvenance de son ordonnance. Elle recommandait aux marchands de vin, aux laitières, et jusqu'aux porteurs d'eau de veiller à ce que des malveillants ne vinssent pas jeter dans le vin, le lait et l'eau des liqueurs dangereuses, et devait enflammer la multitude.

Mais, lorsque je pense que partout, depuis le village du fond de la Hongrie habité par dès demi-sauvages, jusqu'à Glascow dont la population en masse est peut-être la plus éclairée du monde, le neuvième jour de l'invasion du choléra a été constamment accompagné d'imprécations contre les empoisonneurs suivies d'atroces cruautés, je suis presque tentée de croire cette exaspération générale, à date fixe, une des phases de l'incompréhensible fléau où nous étions en proie.

Nous en fûmes presque tous avertis à Paris par les cris de nos gens. Ils entrèrent dans nos chambres dans la plus vive excitation, affirmant la ville livrée aux empoisonneurs et se refusant à tous nos raisonnements contraires. Selon les diverses opinions, on accusait les républicains, les légitimistes; ou même le gouvernement; mais pour tous le crime était avéré, chacun en apportait des preuves irrécusables.

Cette frénésie dura vingt-quatre heures, puis disparut entièrement pour ne plus revenir. Malheureusement, elle avait produit des victimes. Quelqu'un inventa de faire, à la halle même, une collecte pour la veuve d'un infortuné massacré sur ses dalles, la veille au soir. Avant six heures du matin, on avait récolté douze cents francs, la plupart en gros sols et donnés par les mêmes gens qui, très probablement, dans leur aveugle furie, avaient subi l'influence délétère et partage le crime.

Espérons donc que cette inexcusable tache ne noircira pas trop, aux yeux de la postérité, l'honorable conduite tenue par la grande masse de la population. Riches et pauvres, chacun fit son devoir et plus que son devoir.

La non-contagion du choléra n'était rien moins qu'établie; je ne suis pas bien sûre qu'elle soit prouvée à l'heure qu'il est et, à l'époque dont je parle la question était très controversée. Les savants, les médecins se partageaient sur ce point. Pendant tout l'hiver précédent, des faits, proclamés incontestables, étaient apportés à l'appui des deux opinions par les contagionistes et par leurs adversaires; mais, dès que le fléau eut fait invasion, un seul avis prévalut: la possibilité de la contagion ne fut plus admise de personne. Pas un cholérique n'inspira la terreur à son voisin, pas un soin ne lui fut refusé par la crainte. Dieu donna la force aux plus timides.

Toutefois, il y eut, un moment, une certaine répugnance à ensevelir les victimes de cet horrible, mal. Une association de jeunes hommes, parmi lesquels on citerait les plus beaux noms de France, et qui portaient déjà des secours aux malades, allèrent de galetas en galetas pour en enlever les effroyables reliques laissées par la mort, et rendirent ainsi le courage de s'en défaire; car la hideur des cadavres augmentait encore l'effroi à les toucher; et pourtant leur séjour dans les maisons aggravait le danger pour les survivants.

Un seul médecin, dans la nombreuse faculté de Paris, profita d'un prétexte assez spécieux pour s'éloigner. Il n'a jamais pu reparaître parmi ses collègues. Tous les autres rivalisèrent de courage et de zèle.

Les ecclésiastiques allaient confesser les malades, s'enveloppant avec eux sous le même manteau, afin d'obtenir l'isolement, sans ralentir les soins que les infirmiers leur prodiguaient.

Des succursales aux hôpitaux s'improvisaient dans tous les quartiers. Les propriétaires de maisons inoccupées les offraient, quoique souvent élégantes. En vingt-quatre heures, l'empressement public, répondant au premier appel, les avait fournies de lits, de linge, de batterie de cuisine, de tout ce qui était nécessaire au service des malades; et souvent des dames chrétiennes s'y dévouaient et ajoutaient leurs soins à leurs dons. La charité semblait décidée à ne se point laisser dépasser par la misère du temps. Chacun donnait, même au delà de ses moyens, avec entraînement, et, ce qui est pour le moins autant à remarquer, si le riche était généreux, le pauvre était reconnaissant. Jamais je n'ai vu toutes les classes de la société réunies par un lien plus touchant.

Il ne faut pas croire cependant que ce spectacle parût très beau à ceux qui y assistaient. Je doute que beaucoup de gens eussent le sang-froid de le remarquer et la philosophie d'en jouir.

Pendant plusieurs mois, et surtout durant cinq semaines à l'invasion et trois à la recrudescence, chacun, en prenant congé le soir de sa famille, conservait peu d'espoir de se retrouver le lendemain réunis au déjeuner. On ne sortait pas sans mettre ordre à ses affaires, dans l'attente d'être rapporté mourant de sa promenade.

Ces craintes se confirmaient en voyant les corbillards stationner au coin des rues, en guise de fiacres, prêts à répondre à de trop fréquents appels, et en les rencontrant, allant au grand trot, chargés de plusieurs bières.

Mais bientôt ils ne suffirent plus; on leur donna pour auxiliaires des tapissières dont les rideaux noirs et fermés annonçaient les sinistres fonctions, et enfin de ces énormes voitures de déménagement remplies jusqu'au comble des victimes du fléau.

Je pense que ces rencontres, hélas! bien souvent renouvelées, n'étaient indifférentes à personne; pour moi, je conviens de bonne foi en avoir été très péniblement impressionnée.

Apparemment, pourtant, je faisais bonne contenance, car on ne me ménageait guère. Plusieurs personnes du gouvernement se réunissant chez moi tous les soirs, l'inquiète curiosité de chacun y amenait assez de monde pour les interroger, et elles faisaient les réponses concertées pour atténuer autant que possible la terreur publique.

Mais, lorsque les visites étaient parties et que ces messieurs restaient entre eux, ils cessaient de se contraindre et déroulaient leur effroyable chapelet d'horreurs, m'avouant le chiffre véritable des décès qu'on avait cessé de donner et qui s'est élevé jusqu'à dix-sept cents dans les vingt-quatre heures.

Un soir, on annonçait que la pénurie de bières forçait à employer plusieurs fois la même en en retirant les corps, le jour suivant, qu'on avait tout à fait renoncé à s'en servir, elles prenaient trop de place et l'on empilait les cadavres tels quels dans ces horribles tapissières.

Celui-ci avait vu amener chez lui le matin trente-deux orphelins de père et de mère, sortant de la même rue, celle de la Mortellerie, et produits d'une seule nuit. Cet autre craignait que le service des hôpitaux ne manquât le lendemain, un nombre considérable d'infirmiers ayant été atteints dans la matinée, etc.

Venaient ensuite les atroces descriptions de la maladie, car tous ces gens-là ne s'épargnaient pas; ils remplissaient leurs pénibles devoirs, allaient tout visiter, mais en demeuraient horrifiés.

C'est sous ces agréables impressions qu'on me laissait vers minuit, et je donne à penser si le sommeil était facile et les rêves gracieux.

Lorsque la fatigue l'emportait et qu'au réveil on apercevait un rayon de soleil, on se sentait comme étonné de revoir un nouveau jour. Cet impitoyable soleil ne manqua pas de luire constamment dans un ciel d'airain, accompagné d'un vent d'est qui ne variait pas d'un souffle.

Je n'ai jamais vu un semblable ciel. Il avait, malgré sa pureté, quelque chose de métallique, de plombé, d'imposant, de sinistre, de solennel. La terre lui répondait par une brume assez épaisse, mais parfaitement sèche, ne s'élevant qu'à quelques pieds. Tous les jours se ressemblèrent pendant cette redoutable épidémie.

Il est à remarquer que toutes les récoltes furent abondantes et superbes.

Quoique fort alarmants, les récits dont on saluait la fin de mes soirées nous faisaient moins d'effet, par leur généralité même, que lorsque le mal sévissait autour de nous. Chaque grande catastrophe amène des expressions qui lui sont propres. Celle _d'être pris_ devint consacrée par l'usage. _Elle est prise_, _il est pris_, se comprenait du reste sans autre explication.

Je me rappelle un certain dimanche des Rameaux, de sinistre mémoire.

Madame de Champlatreux, fille de monsieur Molé, jeune personne de vingt ans qu'une distinction réelle mettait déjà hors de pair, _prise_ au retour d'une promenade au marché aux fleurs, avait succombé dans la nuit.

Nous nous entretenions de ce triste événement lorsque le marquis de Castries, en entrant chez moi, demanda si nous savions pourquoi madame de Montcalm ne recevait pas selon son usage; il venait de trouver sa porte fermée. Monsieur Portal dit l'avoir quittée à six heures; elle lui avait recommandé de revenir le soir. Nous envoyâmes chez elle: elle était morte.

Au même instant on annonça monsieur de Glandevès, comme très mal; il s'éleva une discussion à ce sujet. Monsieur de Glandevès avait été atteint l'avant-veille, mais faiblement. Quelqu'un affirma l'avoir vu le matin tout à fait bien, cependant nous envoyâmes encore: il était mort.

La stupeur n'était pas passée qu'un message appela monsieur Pasquier auprès de sa nièce avec laquelle il avait dîné et qui se trouvait à toute extrémité. Nous sûmes, à la même heure, la duchesse de Maillé atteinte: elle n'a pas succombé, mais elle a été des années à se rétablir.

Si, par hasard, quelqu'un, un jour, lit ces lignes tranquillement établi au coin de son feu, on s'exagérera peut-être l'impression que nous recevions de ces morts si rapides. Nous n'avions ni le temps de nous apitoyer, ni le loisir de nous lamenter.

Une douloureuse stupeur nous dominait. Chacun était occupé à regarder dans les yeux de ses plus chers intérêts, et, il faut bien en convenir, à se tâter soi-même.

L'examen était peu favorable, tout le monde avait fort mauvaise mine et on se sentait généralement sous une influence morbide qui causait un profond malaise. Peut-être la peur y entrait-elle pour quelque chose. Je suis disposée à le croire.

Dieu sait qu'on n'avait pas de secret les uns pour les autres. Chacun rendait compte de l'état de ses entrailles, cela se qualifiait des _prodromes_; et les plus délicats ne s'effarouchaient ni se scandalisaient de ces étranges détails.

Je n'ai perdu personne dans ma maison; mais, le lundi suivant ce fatal dimanche, je vis mon cocher, auquel je venais de donner un ordre, se promener à grands pas dans la cour, recherchant le soleil: il venait d'être _pris_.

Dix minutes après, il était entre les mains des médecins qu'on avait été quérir à l'ambulance la plus voisine, une heure ensuite à la mort, et le soir sauvé; mais il lui a fallu bien des semaines pour se remettre.

La longueur des convalescences, pour la plus légère atteinte, constatait de l'extrême malignité du mal.

Ma belle-soeur, madame d'Osmond, pour une très faible attaque de choléra, fut six semaines sans pouvoir supporter d'autre aliment qu'une cuillerée de bouillon de poulet de trois heures en trois heures, tant l'estomac et les intestins étaient délabrés, et pourtant, lorsqu'elle fut _prise_, le fléau était à son déclin, car, pendant les quatorze premiers jours, tout ce qui en était touché périssait infailliblement.

On commença ensuite à sauver quelques malades, puis beaucoup, puis à peu près tous au bout de cinq à six semaines. Il ne faut pas que la médecine se targue de ce succès.

Le choléra a suivi la même marche partout où il s'est présenté, de quelque façon qu'il ait été traité, et il a parcouru toute l'Europe sans que la science ait découvert le moindre de ses secrets. Il a trompé toutes les conjectures et déjoué tous les calculs. Il a sévi dans les lieux réputés les plus sains, et s'est abstenu là où l'on redoutait ses effets les plus pernicieux.

Les grands hôtels du faubourg Saint-Germain, peu habités et entourés de vastes jardins, ont été décimés, tandis que la fourmilière du Palais-Royal était ménagée et qu'il n'y a pas eu un seul cas de choléra dans les passages vitrés, mal aérés et encombrés de population. On avait tellement craint de les voir devenir des foyers d'infection, qu'à l'approche de la maladie le conseil sanitaire avait songé à les faire évacuer. La rapidité de l'invasion n'en laissa pas le temps.

Les mêmes anomalies se présentèrent dans la campagne. Tel village a été complètement épargné, et tel autre, dans des conditions de salubrité également favorables, a été abîmé. Tantôt le fléau s'est abattu dans les vallées, tantôt il a frappé sur les montagnes.

Mais partout il a augmenté pendant quatorze jours, est resté stationnaire trois ou quatre et en décroissance pendant trois semaines au bout desquelles la maladie avait changé de caractère et ne présentait plus que les symptômes de ce qu'on appela la _cholérine_. Elle était rarement mortelle. Puis venait le moment de la _recrudescence_ qui, au bout de quatre mois, ramenait le _choléra bleu_ et les trop justes terreurs.

Paris la subit vers la fin d'août avec une grande intensité. Cette recrudescence a eu lieu partout où le choléra s'est montré, et n'a été ni mieux prévue, ni mieux expliquée que ses autres symptômes.

J'ai remarqué, pendant ces jours d'effroi, combien on parlait du choléra avec les ménagements respectueux qu'inspire toujours une puissance dont on a peur. Difficilement lui donnait-on tort. Chaque victime, tombée sous ses coups, avait assurément mérité son sort par quelque imprudence, ou bien par une organisation défectueuse.

Cela me rappelait notre empressement à trouver des motifs aux exils ordonnés par l'empereur Napoléon et la façon dont les russes expliquent les envois en Sibérie émanés du caprice de leur souverain. Nous traitions le choléra en potentat redouté. Il semble qu'on éloigne le danger de soi en accusant celui qui en souffre de l'avoir mérité par des fautes.

Voilà une longue digression, mais il faut pardonner un peu d'entraînement sur un pareil sujet. Lorsqu'il tombe sous la plume les souvenirs arrivent en foule, et, quoique bien pénibles, ils ont laissé des impressions impossibles à refouler.

Bien des générations se succéderont, j'espère, avant qu'un tel spectacle se renouvelle; mais, elles peuvent le tenir pour certain, il n'y a rien de plus effrayant, de plus formidable, de plus solennel que l'aspect d'une ville de onze cent mille âmes pliée sous le poids d'un pareil fléau, et pourtant, tout le monde se raidissait contre l'accablement, tout le monde accomplissait les devoirs de son état.

Non seulement le Roi et sa famille demeurèrent à Paris, sans témoigner la moindre crainte, non seulement les deux Chambres législatives et les tribunaux n'interrompirent point leurs travaux, non seulement les professeurs remplirent leurs chaires et les étudiants leurs bancs, non seulement la Bourse réunit ses habitués, mais encore les lieux publics, les salles de spectacle étaient fréquentés. Chacun sentait instinctivement que, si la société s'arrêtait un moment, tous les liens se dissoudraient et l'anarchie surgirait.

Souvent, au milieu d'une pièce, on venait avertir que monsieur, ou madame un tel ne pouvait continuer son rôle. Quelquefois, le commissaire de police avertissait un des spectateurs qu'il était demandé chez lui.

Le mot de choléra circulait de bouche en bouche, et on attendait avec patience que les acteurs improvisassent une scène quelconque pour gagner l'heure de la retraite. On n'était pas là pour s'amuser, mais pour ne rien changer aux usages quotidiens de la ville.

On voulait que les théâtres fussent ouverts et remplis, afin que la société semblât conserver son attitude ordinaire; mais on demeurait néanmoins sous une impression grave et solennelle: on ne se livrait pas à des saturnales, on s'armait contre la faiblesse.

Beaucoup cependant n'avaient pas cette énergie, et quelques personnes, entre autres la comtesse de Montesquiou-Fezensac, sont littéralement mortes de peur sans aucune autre maladie.

Un très petit nombre, et ce sont peut-être les plus sages, se sont enfuis les premiers jours de l'invasion, un beaucoup plus grand ont été héroïques.

Je citerai notamment le duc et la duchesse de Broglie. Après avoir subi toute l'horreur du choléra à Paris, ils apprirent qu'il éclatait à Broglie et s'y rendirent aussitôt. L'effroi et le découragement les avaient devancés. On abandonnait les malades. Ils les soignèrent eux-mêmes, calmèrent les imaginations frappées et allèrent jusqu'à ensevelir les morts de leurs propres mains; car partout l'aspect hideux des cadavres a inspiré la même terreur. Les personnes appelées à en voir m'ont assuré qu'elle était bien justifiée.

Je reviens à mon sujet dont je me suis moins écartée qu'il ne semble d'abord, car l'espoir de profiter de la perturbation que le choléra avait dû mettre, dans le pays et dans le gouvernement décida madame la duchesse de Berry à hâter son entreprise.

Le parti la préparait pour la fin de la session, en agitant la Vendée et suscitant des manifestations qui, forçant à des répressions, excitaient les esprits.

Je me rappelle, à cette occasion, une scène assez curieuse où je me trouvai assister. Madame Récamier, réduite à s'éloigner de l'Abbaye-aux-Bois, ravagée par le choléra, avait trouvé refuge chez une madame Salvage (dont le dévouement à la piteuse fortune de Louis Bonaparte est devenu une sorte de petite célébrité). J'allais l'y voir souvent.

Un jour, je trouvai la conversation fort animée, chose rare à cette époque de deuil général.