Récits d'une tante (Vol. 4 de 4) Mémoires de la Comtesse de Boigne, née d'Osmond
Part 22
On voit jusqu'à quel point cette jeune princesse était nourrie de l'esprit de l'Évangile et des saints droits de l'époux sur l'épouse.
Depuis l'arrivée du prince, le goût qu'elle avait pris pour sa personne n'avait pas diminué ses projets de déférence, et elle voyait s'approcher, avec une satisfaction qu'elle ne cherchait pas à dissimuler, le moment de son mariage.
Il s'accomplit à Trianon en présence de la famille, du service, et des personnes que leurs fonctions officielles y appelaient. Il n'y eut pas d'autres invitations. La princesse parut radieuse pendant les deux jours qu'elle y séjourna. Le troisième, elle partit, et se sépara de tous les siens, sans montrer une émotion égale à la leur.
Elle a, dans toutes les occasions où elle croyait accomplir un devoir, conservé un tel empire sur elle-même qu'il ne faudrait pas en conclure qu'elle n'en souffrait pas beaucoup. Mais les spectateurs furent irrités contre elle de l'indifférence dont elle sembla recevoir les embrassements de sa famille en larmes et l'empressement avec lequel elle se hâta de gagner la voiture qui devait l'emmener.
Les suisses de la grille la virent passer en souriant à son époux. On se rappelait les sanglots de la princesse Louise au départ de Compiègne, et l'impression ne fut pas favorable à la princesse Marie, surtout dans la domesticité, témoins quotidiens de l'amour que tous les siens lui portaient.
Au fond, cette union comblait ses voeux. Elle, n'avait rien d'absolument inconvenant à son rang; l'assentiment de sa famille l'autorisait. L'exemple de la princesse Louise la réconciliait à la pensée d'un époux protestant. Cet époux lui plaisait beaucoup; et la vie indépendante et locomotive qu'elle prévoyait mener, lui paraissait, d'après ses goûts, bien préférable au partage d'un trône. Je ne sais si les années n'auraient pas amené d'autres pensées; mais, dans ce moment, elle était complètement satisfaite.
La princesse, comme tout ce qui est atteint de _l'esprit artiste_, avait la maladie des voyages, et les projets qu'elle formait déjà de visiter l'Italie, la Grèce, l'Orient, sans qu'aucun devoir fixât la résidence de son mari dans un lieu plutôt que dans un autre, lui semblaient une heureuse compensation à son peu d'importance sociale. Elle exprimait volontiers sa joie qu'il ne possédât pour tout état qu'une maison de campagne en Saxe, portant le singulier nom de _Fantaisie_.
Le Roi et la Reine, considérant avant tout la félicité de leur enfant, se montraient contents. Monsieur le duc d'Orléans ne dissimulait guère que le duc Alexandre lui paraissait fort mince comme alliance, et très lourd comme beau-frère.
Il aurait préféré que la princesse Marie restât fille, et s'en était expliqué avec elle, en lui témoignant le désir de renouveler entre eux le tendre exemple d'amitié fraternelle que le Roi et Madame Adélaïde leur montraient à chaque heure.
J'ai même lieu de croire qu'il alla jusqu'à lui représenter combien le prince, auquel elle allait se donner, lui semblait peu capable d'apprécier son mérite. Ce qu'il y a de sûr, c'est que la princesse fut très blessée de la démarche de son frère et qu'il en est toujours resté un refroidissement sensible entre eux.
La dame allemande qui devait accompagner la princesse se trouva trop malade pour partir. Les deux jeunes époux en gardèrent le silence. La Reine apprit le soir que, dans sa fièvre d'indépendance, la princesse courait les grandes routes, tête à tête avec cet époux de quatre jours.
Le télégraphe leur porta l'ordre de s'arrêter, et la duchesse de Massa, dame d'honneur des princesses de France, fut expédiée en toute hâte pour les rejoindre et accompagner la duchesse de Wurtemberg jusqu'à la résidence de sa nouvelle famille.
Elle en témoigna bien un peu de contrariété mais son entrée en Allemagne en eut plus de convenance. Elle fut parfaitement accueillie par la duchesse de Cobourg, soeur du duc Alexandre, près de laquelle il avait élu domicile.
La princesse Marie, si ennuyée des exigences de son rang à Paris, se soumit merveilleusement à l'étiquette étroite des petites Cours allemandes qu'elle visita successivement pour faire connaissance avec les parents de son mari.
Mais l'amour est un grand fard et sa passion était devenue tellement vive qu'elle mandait un jour à la Reine sa mère qu'on ne pouvait imaginer rien de plus délicieux que de faire quinze lieues en traîneau, sur six pieds de neige, par quinze degrés de froid. Il faut que le camarade de traîneau soit bien agréable pour embellir autant une telle promenade! Au reste, toutes ses lettres respiraient le bonheur et contenaient des hymnes en l'honneur du duc Alexandre.
Toutefois, le goût de l'indépendance ne se démentait pas. Lorsque la petite Cour de Cobourg se transporta à Gotha, elle refusa de loger au palais et s'installa dans un pavillon contigu qu'elle fit meubler. Il était si peu vaste que le royal ménage ne le pouvait habiter qu'avec deux valets seulement.
La princesse avait, dès longtemps, la fantaisie de préparer de ses mains le chocolat qu'elle prenait de grand matin. Le poële allemand ne lui permettant pas de le faire sur son feu, comme en France, on lui apportait un petit réchaud à l'esprit-de-vin qu'on posait sur sa table de nuit. Un jour, la dentelle de son oreiller prit feu. La princesse et sa femme de chambre, en cherchant à l'éteindre, renversèrent le réchaud. L'esprit-de-vin enflammé se répandit sur tout le lit, placé dans une alcôve drapée de mousseline.
L'incendie fut si rapide, si complet, que la princesse n'eut que le temps de se sauver en pantoufles, enveloppée d'une robe de chambre que sa suivante lui jeta sur le corps. Leurs cris attirèrent le duc Alexandre; mais déjà on ne pouvait que difficilement entrer dans la chambre, et l'isolement où ils se trouvaient retarda tellement les secours que tout se trouva consumé.
Au reste, il aurait été fort difficile d'éteindre un feu si actif, dans un moment où un froid de dix-huit degrés ne permettait pas même l'espoir de se procurer de l'eau. Aussi le pavillon brûla-t-il jusqu'à terre et, dans ses ruines, furent enfouis tout ce que possédait la princesse Marie, ses diamants, ses parures, et, ce qui était plus irréparable et plus regretté par elle, ses albums, tous ses travaux d'art aussi bien que ses papiers.
On retrouva dans les cendres les diamants et les pierres précieuses. Je les ai vues, arriver ici presque calcinés; cependant on put encore tirer parti d'un assez bon nombre; mais toutes les montures et des perles magnifiques données par le Roi furent complètement perdues.
Selon l'habitude qu'elle s'était faite de prendre sur elle, la princesse Marie ne montra aucun effroi et médiocrement de regret; mais je ne puis me défendre de croire qu'un pareil événement, dans son état de grossesse, n'ait encore donné quelque atteinte à sa santé.
Jusque-là, ses lettres vantaient son embonpoint, et pourtant nous la vîmes arriver, quelques semaines après, fort changée et très amaigrie. Cela fut attribué à sa position.
Le Roi se donna le plaisir de lui faire retrouver, dans le pavillon qu'avec grand soin il lui avait construit à Neuilly, tout ce qui pouvait se réparer des pertes que l'incendie de Gotha lui avait fait subir.
Les premiers jours se passèrent avec joie et douceur dans le sein de sa famille; mais, bientôt, elle se renferma dans son appartement, avec le duc Alexandre, et ne supporta qu'avec une impatience marquée tout ce qui troublait leur tête-à-tête. Aucune personne, même de son ancienne intimité, n'était admise chez elle. À peine, de loin en loin, Olivia de Chabot y arrivait-elle.
Cela étonnait d'autant plus qu'au nombre des avantages que, la princesse Marie semblait priser le plus dans son mariage elle comptait la liberté de vivre dans la société et la possibilité de _faire des visites_, ce qui se présentait à son imagination comme le complément de l'agrément de la vie rationnelle.
Aller chercher la distraction qu'on veut, à l'heure où elle convient, n'en prendre que ce qui plaît, joindre les chances de l'imprévu à celles qu'on sait trouver, causer de tout avec tout le monde, sans gêne, et sans responsabilité, voilà la théorie qu'elle s'était faite de _la visite_. Je la lui ai souvent entendu professer, en se plaignant d'en être privée, et elle s'étonnait de nous voir rire de son utopie.
Loin de l'avoir rendue plus sociable, son indépendance de position ne l'avait donnée qu'à la solitude. Cela s'expliquait par deux motifs. D'abord par sa santé qui, la suite l'a prouvé, n'était que trop mauvaise, quoiqu'elle ne s'en plaignît jamais, ensuite par une souffrance morale dont j'ai acquis la certitude.
L'amour lui peignait le duc Alexandre orné de toutes les perfections et de toutes les distinctions; mais elle avait trop de perspicacité pour ne pas s'apercevoir qu'aux yeux de sa famille c'était un beau et bon garçon bien ennuyeux pour qui on avait beaucoup d'égards et peu de goût.
Elle ne pardonnait pas aux siens ce qui lui semblait une injustice, et, très probablement, le prince, qui l'adorait avec dévouement, plus à son aise dans leur intérieur, s'y montrait moins gauche qu'au milieu de ses beaux-frères dont la supériorité l'écrasait. Ce qu'il y a de sûr, c'est que l'ancienne intimité ne se rétablit pas entre la princesse Marie et ses frères.
Quoique la fin de sa grossesse fût pénible, elle accoucha très heureusement, le 30 juillet 1838, d'un enfant si énorme qu'on attribua ses souffrances précédentes à cette cause, et, pendant quelques semaines, son état ne donna nulle inquiétude; mais, loin de se rétablir, elle s'affaiblissait de plus en plus et son dépérissement augmentait.
Le Roi fut le premier à s'en alarmer; il exigea une consultation. La princesse y répugnait. Quelques mois de séjour dans l'air pur de l'Allemagne suffiraient, assurait-elle, à son rétablissement. Toutefois les craintes du Roi furent confirmées par la Faculté, et le docteur Chomel prévint monsieur le duc d'Orléans du danger imminent de sa soeur.
Le reste de la famille conserva quelque sécurité. On manda un médecin de Bruxelles. Il encouragea les espérances, en ordonnant néanmoins, comme ses confrères français, l'air doux du Midi.
On arracha à grand'peine le consentement de la princesse Marie. Elle voulait absolument passer l'hiver dans son château de Fantaisie qu'elle n'avait pas encore vu. Les sollicitations de sa famille l'emportèrent enfin.
Le duc Alexandre s'y joignit, plus par déférence que par conviction, car sa femme lui disait qu'elle n'était pas malade. Il la croyait en cela, comme en toutes choses, et l'idée de la contrarier lui était très pénible.
On désirait qu'elle fixât son séjour dans une ville du midi de la France. La Reine l'en supplia, en lui disant qu'elle irait lui faire une visite dans le cours de l'hiver, sans pouvoir l'obtenir. Madame Adélaïde s'offrit à l'accompagner partout où elle voudrait aller et fut également repoussée avec pétulance. Son caractère était complètement changé.
Cette personne, si maîtresse d'elle-même, était devenue irritable à l'excès, et son antipathie pour tout ce qui n'était pas allemand était portée jusqu'à la manie.
Elle fit appeler un médecin de Cobourg pour la soigner. Il se trompa sur son état et avança peut-être sa mort de quelques semaines; mais elle était trop profondément atteinte pour que rien la pût sauver, et les paroles de sécurité, sur l'efficacité du traitement que l'allemand comptait faire suivre à la princesse pendant le voyage eurent l'avantage de rendre la séparation moins déchirante pour sa famille.
Une fois qu'elle eut consenti à se rendre en Italie, la duchesse de Wurtemberg témoigna un si vif empressement de partir que, l'arrivée de la reine des Belges ayant retardé son voyage de quarante-huit heures, elle ne put lui cacher la contrariété qu'elle en éprouvait et reçut presque froidement cette chère moitié d'elle-même.
Tous les siens l'accompagnèrent jusqu'à Fontainebleau. Elle en prit congé amicalement, mais très calmement, leur donnant rendez-vous pour l'automne suivant dans ce même palais de Fontainebleau. Toutefois, en embrassant la reine des Belges, elle lui dit très bas: «Louise, ne m'oublie jamais.»
Ce fut la seule circonstance qui pût donner lieu de croire que son air enjoué était feint.
Le Roi, en remontant le perron après l'avoir mise en voiture, ne put retenir ses larmes. La Reine alla cacher son trouble au pied de la croix, son refuge ordinaire, mais elle conservait plus d'espérance que le Roi.
Le voyage s'accomplit assez heureusement. Le médecin allemand envoyait chaque jour un bulletin scientifique où on ne comprenait pas grand'chose. Le prince, suivant en cela la volonté de sa femme, mandait qu'elle allait mieux; elle-même le confirmait par quelques lignes.
Enfin une longue lettre de sa propre main, écrite d'une des villes de la rivière de Gênes, sous l'influence du beau ciel, de la belle mer, des beaux sites, dont l'aspect avait réveillé ses impressions d'artiste, porta la joie dans les Tuileries.
Mais, à peine arrivée à Gênes, le temps se gâta, et ce besoin de locomotion, triste et dernier symptôme des maladies de poitrine, se fit de nouveau sentir. Après avoir changé trois fois de palais et sept fois de chambre en dix jours, la princesse voulut absolument partir.
Monsieur de Rumigny, ambassadeur de France à Turin, fort dévoué à la famille royale et qui s'était rendu à Gênes, manda au ministre des affaires étrangères qu'après avoir bien pesé toutes les considérations, la contrariété de rester à Gênes paraissait faire tant de mal à la princesse qu'on se décidait à la laisser partir, quoique le médecin eût peu d'espoir de la voir arriver jusqu'à Pise. Il annonçait prendre sur lui de quitter son poste pour l'accompagner, tant il croyait le cas urgent.
Le comte Molé reçut du Roi la triste mission de communiquer cette dépêche à la Reine. Elle tomba au milieu de la famille comme une bombe. Jusque-là, on n'était inquiet que pour un avenir qu'on croyait encore fort éloigné.
La Reine sacrifia son désir d'aller trouver sa fille. Elle sentait les difficultés qui s'opposaient à ce qu'elle traversât toute l'Italie. Monsieur le duc de Nemours partit seul, espérant à peine retrouver sa soeur; mais, contrairement à toutes les prévisions, le voyage lui avait été salutaire et, deux jours après son arrivée à Pise, elle écrivit plusieurs longues lettres. Dans celle à la Reine, elle disait qu'elle se sentait renaître sous ce ciel si pur et si doux.
Elle écrivait à Olivia de Chabot des instructions sur des étrennes qu'elle destinait à quelques pensionnaires de sa charité. Elle chargeait enfin monsieur le duc d'Orléans de lui envoyer des albums, des crayons, des pinceaux et un tabouret pour dessiner d'après nature, ainsi que le temps semblait bientôt devoir le permettre.
Ces lettres ramenèrent la sécurité. On crut à une crise terminée favorablement et précédant une guérison.
On avait craint que l'arrivée inopinée de monsieur le duc de Nemours n'effrayât la princesse; mais il est toujours facile de tromper un malade: on la lui expliqua, sous un prétexte quelconque. Elle accueillit son frère avec joie et ne lui parut pas aussi mal qu'il le craignait.
Elle se leva et passa trois heures à dessiner avec lui. Ce récit contribua à rassurer ici; l'illusion fut complète. Les réceptions du jour de l'an eurent lieu comme de coutume.
Cependant, les lettres de monsieur le duc de Nemours devinrent de moins en moins satisfaisantes. Celle reçue le jeudi 3 janvier parut si alarmante qu'elle inspira à la Reine le plus vif désir de partir et, simultanément au Roi celui de la retenir, persuadé qu'elle n'arriverait plus à temps.
Elle répondit à cette objection que déjà on l'avait opposée au départ de monsieur le duc de Nemours et qu'il était depuis quinze jours au chevet du lit de sa soeur.
Le Roi ne fit plus de difficultés. L'ordre fut donné de préparer à Toulon un bateau à vapeur pour transporter la Reine à Livourne d'où elle gagnerait facilement Pise, sans traverser d'autres États, et le télégraphe appela la reine des Belges qui devait, accompagner sa mère.
Le départ fut fixé au lundi. La reine Louise arriva le dimanche; mais les nouvelles étaient tellement mauvaises que le voyage fut contremandé le lundi même et, le mardi, monsieur Molé eut la douloureuse mission d'annoncer la mort.
La Reine s'écria: «Mon Dieu! vous avez un ange de plus, mais j'ai perdu ma fille.» Et elle courut s'enfermer dans la chapelle d'où le Roi seul eut le crédit de l'arracher au bout de quelques heures.
Malgré son grand courage, sa rare piété, son admirable résignation, ce chagrin intime fit en elle un ravage si profond que son changement, lorsque je la vis le surlendemain, était effrayant.
Les détails qu'elle recueillit bientôt sur les derniers moments de sa sainte fille, ainsi qu'elle l'appelle, devinrent un grand adoucissement à sa douleur et en changèrent l'amertume en une sorte d'admiration passionnée. Elle invoque sa fille, en même temps qu'elle la pleure.
La solennité de Noël avait servi de prétexte, ou de motif, à la duchesse de Wurtemberg pour chercher les consolations de la religion. Le vicaire apostolique de Pise, appelé auprès d'elle, avait été aussi touché qu'édifié des dispositions où il avait trouvé cette _sainte princesse_, ainsi que s'exprimait la lettre d'un légitimiste, en me mandant cette circonstance.
Un nouveau traitement, suite d'une consultation demandée par monsieur le duc de Nemours, avait amené un léger soulagement; mais les accidents reparurent, et, le 30 décembre, elle eut une faiblesse très prolongée.
Le lendemain matin, se trouvant seule avec son frère, elle lui dit:
«Nemours, tu me connais assez pour savoir que je puis supporter la vérité, mais que je la veux; dis-moi, suis-je très mal?
--Très mal, non; mais, depuis hier soir, les médecins sont inquiets.
--Merci, mon frère; je te comprends.»
Voyant alors rentrer le duc Alexandre, qui s'était éloigné un moment, elle mit son doigt sur sa bouche, en faisant _chut_, et ne parut pas autrement troublée. Seulement, on s'aperçut qu'elle devenait plus caressante pour son frère et son mari; mais, depuis ce moment, elle ne demanda plus son petit enfant.
Elle fit appeler sa dame d'honneur, madame Spietz, catholique ainsi qu'elle, et la chargea de tous les détails religieux avec une présence d'esprit qui ne se démentit pas un instant, malgré les fréquents évanouissements où elle tombait; et bientôt, entourée des secours qu'elle avait réclamés, elle ajouta les paroles les plus élevées et les plus touchantes aux prières des prêtres où elle ne manquait pas de prendre part.
Les souvenirs de sa famille se mêlaient tendrement aux adieux qu'elle adressait près d'elle; et, dans les deux derniers jours de sa jeune carrière, elle se montra aussi expansive qu'elle avait été habituellement contenue jusque-là. Son âme, tout à la fois pieuse et passionnée, semblait comprendre qu'elle allait s'élancer vers sa véritable patrie.
Le 2 janvier, après un état d'épuisement tel que pendant plus de trois heures on penchait l'oreille pour s'assurer si elle respirait encore, elle se ranima tout à coup. Monsieur le duc de Nemours dit ne l'avoir jamais vue si belle.
Ses yeux reprirent leur brillant éclat, sa physionomie s'éclaira; elle se redressa sur sa couche de mort, regarda autour d'elle, sourit à son mari et à son frère, les attira près d'elle, les embrassa tendrement, puis leur dit d'une voix forte, mais naturelle:
«Mes amis, voyez la puissance de la religion! J'ai vingt-cinq ans, je suis heureuse... bien heureuse, reprit-elle en serrant la main de son mari, et je meurs contente; Nemours, ne l'oublie pas, et dis-le à Chartres.»
Ce furent ses dernières paroles. Sa figure conserva encore quelque temps une expression de béatitude. Ses yeux restèrent ouverts, comme s'ils lui montraient une vision pleine de douceur; puis les évanouissements se succédèrent, jusqu'à ce que la vie eût complètement disparu.
Telle a été la vie, telle a été la mort de Marie d'Orléans, duchesse de Wurtemberg. Avec mille belles, grandes et nobles qualités, il lui manquait un peu d'argile vulgaire pour les maintenir à leur place; elles lui ont fait une guerre intestine où elle a succombé.
Je crois que cette disposition est plus rare sur les marches du trône que dans les autres classes de la société; mais, partout, elle porte le désordre et doit être réprimée dès la première enfance.
La désolation de la famille royale fut extrême. Monsieur le duc d'Orléans, auquel ses dernières paroles avaient été consacrées, témoigna d'une amère douleur. Les récits de monsieur le duc de Nemours, et l'impression qu'il avait reçue d'une mort si édifiante, furent pour sa pieuse mère la plus grande consolation qu'elle pût recevoir.
Elle en puisa aussi dans le sourire du pauvre petit prince Philippe, trop jeune pour connaître son malheur et qu'elle accueillit d'une tendresse toute maternelle.
Le duc Alexandre le lui ramena et le remit entre ses mains, avec une confiance dont elle fut profondément touchée. Après avoir rendu les soins les plus tendres a la princesse son épouse, il la pleura de façon à s'assurer l'affection sincère de toute sa famille.
Le corps de la princesse Marie, rapporté à Marseille, traversa la France; et ce cortège funèbre fut partout entouré d'hommages et de regrets.
On aurait souhaité, c'était le voeu des ministres, qu'elle fût enterrée à Saint-Denis; mais les désirs de la Reine prévalurent, et sa fille fut transportée à Dreux, où déjà elle avait deux enfants rendus à ce Dieu qui les lui avait donnés.
Le Roi, les princes ses fils, et le duc de Wurtemberg, arrivé de la veille, allèrent recevoir ces tristes dépouilles d'une femme si brillante et si aimée. La cérémonie fut rendue des plus touchantes par leur douleur mal contenue.
Les prières de l'Église achevées, ils descendirent dans le caveau et, avant d'abandonner ce cercueil à la solitude de sa dernière demeure, chacun d'eux, à genoux, colla ses lèvres dessus, en lui disant un long adieu.
Ils étaient déjà remontés, lorsque monsieur le duc d'Orléans, s'arrêtant brusquement, retourna sur ses pas et, à travers d'amers sanglots, s'agenouilla de nouveau et baisa le cercueil encore une fois en s'écriant: «Pour Joinville».
Ce souvenir du frère absent (monsieur le prince de Joinville assistait alors à la prise de Saint-Jean d'Ulloa) dans celui qui doit être un jour le chef de la famille m'a paru un trop bon et trop heureux sentiment dans l'avenir de tous pour négliger de le rapporter. Le petit nombre des assistants en furent vivement émus.
En outre de la Jeanne d'Arc, de l'ange de Moore portant une larme au ciel et des figurines du plateau de monsieur le duc d'Orléans, dont j'ai déjà parlé, la duchesse de Wurtemberg a laissé une statue d'ange ouvrant la porte du ciel, quelques bas-reliefs tirés du poème d'_Ahasvérus_, le buste de la reine des Belges et celui de son fils aîné. Les portefeuilles de ses dessins ont été perdus dans l'incendie du palais de Gotha.
TABLE DES MATIÈRES
FRAGMENTS
AVANT-PROPOS 1
Une semaine de Juillet 1830 5
Expédition de madame la duchesse de Berry en 1832 99
Fontainebleau en 1834 210
Mariage de monseigneur le duc d'Orléans en 1837. Ouverture de Versailles 230
Mort de monsieur de Talleyrand en 1838 257
Mort de Son Altesse Royale la princesse Marie d'Orléans, duchesse de Wurtemberg (1839) 281